Yves Sainsot – France Horizon – Le cri du Rapatrié

Le but affiché du film est de rechercher les raisons de l’exode d’un million de personnes, « l’un des plus grands drames de notre temps »…

Le film débute par Philippeville et l’évocation du massacre d’El Halia. Le guide habite Beni Malek, un faubourg dePhilippeville. Il cherche les raisons pourlesquelles les Européens de ce secteur ont été épargnés : il s’agit notamment dela famille Ballestrini, Roger et son frère Pierre, agriculteurs, dont on visite la maison, bâtie en 1868. Fatima les a bien connus. On retrouve avec émotion le carrelage d’époque, le miroir, le puits…On évoque Germaine, qui parlait un  » arabe un peu cassé  » ; Le guide luimême et sa famille ont été hébergés et protégés par les Ballestrini, dont on apprend progressivement qu’ils aidaient

les fellaghas…

L’attaque de la mine, le 20 août, a été dirigée et menée de l’extérieur, avec le concours de 1500 à 2000 maquisards (!), selon un témoin. Le mot d’ordre était Djihad, et les hommes du crû ont pris part à la boucherie, armés de haches et de serpes… « On tuait, on égorgeait… Ou bien à coups de blocs de pyrite…

C’étaient les ordres ! »… 46 morts et un disparu… Le père et les deux oncles du guide ont « disparu », eux temporairement…

Ils sont rentrés « malheureusement » le 22, la veille de la répressionmenée par les hommes d’Aussaresses

et ont alors disparu définitivement. La parole est donnée à un « acteur » du moment, un vieillard sec qui raconte « sans états d’âme » son entrée dans la première maison, avec son chef : la femme est là, avec sa fille, elle fait la cuisine, des sardines sont en train de frire dans la poêle. Apeurée, elle leur dit de « voir son mari » (qu’ils viennent de tuer à l’extérieur). Le chef « s’occupe de la femme… » et lui… « mange les sardines » ! A la question « tu les connaissais ? », la réponse est « oui, bien sûr… C’étaient les ordres… Tuer tous les

gaouris (les chrétiens) » Quand un avion apparaît, ils applaudissent, croyant que les Egyptiens arrivent comme annoncé… C’est un français…

Le retour dans l’Algérois commence à Tipasa, où nous retrouvons Katiba, dans sa coquette maison, aujourd’hui encore journaliste à la télévision. Elle a été élevée à Bab El Oued, par Angelica, « Tata Angèle ». Nous la suivrons dans son retour sur des lieux défigurés, où elle a du mal à trouver ses repères. Evocation de l’école Léon Roches, recherche du 7 rue Condorcet où elle a passé son enfance. Prise pour une Roumia, elle se fera interpeller par un jeune insolent, assis sur les marches de sa maison, qui lui lancera « arrête de revivre le passé, intéresse toi aux problèmes d’aujourd’hui, à nos problèmes… ». Toujours admirative des « Djamila » et consorts, elle ne cachera pas que « si cela avait duré un an de plus, elle serait sûrement partie au maquis ». A la question « Vous auriez posé des bombes contre des civils », la réponse claque « Oui » ; « même chez Tata Angèle ? », la réponse sera plus hésitante : « Et pourquoi chez Tata Angèle, la pauvre ?.. Mais, oui sûrement ! ». Katiba nous accompagnera sur les hauteurs, vers Notre Dame

d’Afrique. Halte en chemin, chez l’incontournable Louisa Ighilarziz. Belle villa, sécurisée… « Jadis je rêvais de supprimer les barreaux, aujourd’hui j’en ai fait poser » Ah, la belle vie ! Intérieur cossu, vue imprenable sur le port… « Louisette », fidèle à elle-même, a la réplique classique « des bombes, oui bien sûr, nous n’avions pas de bombardiers… ». La question se précise : « des bombes d’accord contre les institutions, mais contre des civils, des femmes, des enfants ? » et le commentaire suit : « même Yveton a attendu que les ouvriers soient partis… ». Pour toute réplique, « Louisette » botte en touche : « ils l’ont quand même guillotiné ! ». Brève visite à Notre Dame d’Afrique. Nous ne verrons pas la Vierge. Les inscriptions ont été modifiées, plusieurs sont en arabe. « Priez pour nous et pour les musulmans » a disparu… Dehors, sur l’esplanade, la pluie cingle, Katiba, dont le parapluie se retourne, décide de nous quitter pour rentrer à Tipasa. Nous la reverrons dans la Casbah, rue de Thèbes évidemment, où les ruines semblent soigneusement préservées, sinon entretenues… La première bombe qui servira à tenter de justifier toutes les autres… Lorsque nous passerons devant le casino de la Corniche, ce sera pour enchaîner très vite sur le « centre d’interrogatoire » des paras de Massu… A chacun sa vérité… Nous quitterons Katiba devant les studios de télévision où Jean- Pierre Lledo lui annoncera « une bonne et une mauvaise nouvelle » : la bonne, l’équipe a obtenu l’autorisation de filmer l’émission, la mauvaise est que le thème de l’émission doit être remplacé… Katiba, fataliste, se résigne… Elle ne sera pas filmée dans l’exercice de ses fonctions…

Et enfin, Oran. Une répétition de la pièce « Les Justes » de Camus ouvre la séquence. L’acteur nous accompagnera tout au long du séjour. Son père est né et a toujours vécu à la Calère, ce quartier populaire mélangé, au débouché du ravin Ras El Aïn, juste au-dessus de la Marine. Nous traversons la place de la Perle, passons au pied de l’ex-cathédrale Saint-Louis, privée de ses quatre statues de Saints. Un regard à Santa Cruz et au Fort La Moune… Le quartier de la calère, rasé par les bulldozers est en friche aujourd’hui. Abandon ? Jalousie ? Combien est émouvante l’évocation de la vie commune dans ce quartier où les algériens parlent encore espagnol entre eux. Le héros local est le fameux « Tchtchi », danseur jadis très réputé. Il montre devant la camera une photo jaunie d’un prix remporté avec une partenaire européenne, témoin d’une mixité indiscutable. Au questionnement insistant sur le 5 juillet 1962, Tchitchi feint l’ignorance : « oui, j’ai entendu dire que… mais je n’étais pas là ». Il était chez lui, ou bien alors à son travail, il n’est plus très sûr… Parvenu là où il habitait, sur les hauteurs, il se souvient soudain que dans la maison à côté, une trentaine d’européens avaient été amenés, « sans doute pour les protéger ». Il finit par reconnaître y être allé et avoir identifié quelques uns de ses amis… Untel « était un communiste et devait être relâché  » et puis tel autre…” Tchitchi est désormais en fauteuil roulant. Il est conduit au pied de la forêt des planteurs où l’attend un groupe d’amis. Face à la mer, ils entonnent quelques chants espagnols qu’il reprend avec eux, parmi

lesquels l’éternel « Bessame » et l’émouvant « El emigrante »… Tchitchi devait mourir quelques mois après cet ultime rendez-vous…

Un film cruel, dur, difficile à voir. M.LLEDO, son auteur, est un adversaire qui a choisi son camp, celui de l’Algérie indépendante, mais nous devons reconnaitre que le film est indéniablement courageux. Interdit aujourd’hui en Algérie, il fouaille les consciences, sans les ébranler pour autant, met à nu les sentiments de haine et d’amitié qui se superposent. Il ne cache ni la misère, ni la saleté, ni le délabrement d’aujourd’hui. Il dénonce l’incurie et l’imprévoyance, comme la censure morale. Du moins a-t-il le mérite à nos yeux de mettre l’accent sur la simplicité des rapports entre communautés, sur l’imbrication née de la vie quotidienne partagée, sur les liens qui subsistent encore un demi-siècle après. Volent en éclats les clichés, les légendes de l’apartheid et de l’exploitation à sens unique. Un film qui répond clairement et brutalement à la question “Pourquoi les Pieds-Noirs sont-ils partis ?” : ils ont fui une mort horrible, infligée dans des conditions atroces. Un film témoignage à voir et à faire voir, avec précautions !

Yves Sainsot

France Horizon – Le cri du Rapatrié

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