Réponse (non publiée) à Abed Charef, journaliste du Quotidien d’Oran, à propos du musicien juif assassiné, Raymond Leyris. (14 Octobre 2011)

Monsieur le directeur du Quotidien d’Oran.

La presse nationale ne faisant plus partie de mes lectures favorites, lorsqu’on m’a signalé un article sous la signature d’Abed Charef, dont la virulence le dispute à la désinformation, et, plus dommagablement pour votre respectabilité, au ridicule le plus absolu, je me suis dit qu’il fallait attendre quelques jours, persuadé qu’une avalanche de protestations, allaient s’abattre sur votre quotidien. *

Constatant la nouvelle trahison de nos clercs, permettez-moi donc de vous interpeller : comment un quotidien ‘’national’’ qui se veut en Algérie un des plus importants en langue française et un journaliste ayant ‘’de la bouteille’’ qui se prend aussi pour un ‘’grand’’ **, peuvent –ils commettre autant de mensonges, presque un par ligne ? !

A commencer par le sensationnel scoop à l’aulne duquel peut s’évaluer la déontologie de ce journaliste et la qualité informative de votre quotidien, mais qui a dû faire s’écrouler de rire tous les Constantinois : Raymond Leyris – celui qu’à Constantine on appelle par admiration Cheïkh Raymond – n’aurait donc jamais eu d’enfant, et aurait même adopté Enrico Macias qui, lui, aurait été orphelin !!!

N’importe qui à Constantine sait pourtant que Macias avait bien un papa, le célébrissime violoniste de l’orchestre de R. Leyris, Sylvain ! Et que sa femme – décédée depuis peu – n’était autre  qu’un des six enfants de R. Leyris !!!

Passons aussi sur la filiation des Ghenasssia de Constantine avec ceux de Cherchel : il est vrai que tous les Mohamed ont la même origine !

Ou encore sur le ‘’A Chelghoum Laïd, où il (Macias) a enseigné, son nom est connu mais il est presque impossible de trouver des gens qui l’ont côtoyé’’

Qu’est ce que ça veut dire ‘’presque’’ ? S’est-il rendu dans cette ville ? A-t-il interrogé le ‘’presque’’ ? Et quelle a été sa réponse ?

*  A vrai dire, je ne suis pas arrivé à connaitre la date exacte de parution que le site internet du Quotidien ne révèle pas.

* * Il est vrai que ses premières prestations durant les massacres d’octobre 88 en Algérie, à la belle époque du parti unique, et sa manière de mettre en doute les dires des membres de la Commission des Médecins du Comité contre la Torture qui visitaient quotidiennement les morgues (pour rappel ces ‘’événements’’ firent plus de 600 morts, en quelques jours), me le rendirent plus que suspect.

Et pour ce qui est de la ‘’territoriale’’,  je ne sais si Macias en a fait partie, mais vos jeunes lecteurs auraient dû être informés qu’il s’agissait d’une institution de l’armée française à laquelle tout citoyen, à partir d’un certain âge et quels que soient ses opinions, était astreint durant quelques jours dans l’année.

Par contre d’où votre brillantissime limier tire-t-il que le petit gus Gaston frayait avec Papon, le préfet qui selon mes infos n’était pas un fan de musique andalouse ?

Est-ce ainsi que vous informez vos lecteurs ? Les méprisez-vous à ce point de les prendre pour aussi crassement ignare que vous ?

Venons-en au plat de résistance : les rocambolesques aventures policières de R. Leyris et du futur Macias. Commençons par constater que votre salarié n’a fait que copier-coller l’essentiel d’un papier sorti en 2005 – déjà dans vos colonnes – signé par un certain Mr Lezzar ! Sa qualité de ‘’juriste’’, et l’excellente réputation des hommes de loi de chez nous, l’ont-ils abusé au point de lui faire oublier le b-a-ba de la profession : toujours vérifier ses infos, et ses sources ?

Mais vous, en tant que directeur, qui aviez publié à l’automne 2005 – Ô miracle – la cinglante réponse de Jacques Leyris, fils de son père Raymond, seriez-vous déjà atteint d’alzeimer ?

A peu près à la même époque que le papier de Lezzar, était sorti dans un autre journal, également au-dessus de tout soupçon, arabophone cette fois – ‘’El Khabar’’ – la liste des noms de tous les Juifs de la liste d’élus du FIS (Front islamique du salut) de l’année 1990 !!! Encore un scoop ! Les ‘’Juifs’’ en question, étaient pourtant de bons musulmans, et même des meilleurs, puisque salafistes. Ils avaient simplement un nom de famille partagé par des Juifs : Saadoun, Khalfa et quantité d’autres…!

Alors si El Khabar a été capable de nous livrer la liste ‘’officieuse’’ des Juifs du FIS, pourquoi un quotidien aussi nationalistement correct que le vôtre ne serait-il pas en mesure – afin de nous démontrer qu’ Enrico Macias est bien un fieffé tueur – de nous exhiber la ‘’sorte de liste rouge officieuse qui comporte les noms de militaires, colons et ultras ayant commis des exactions. ’’ ? Ca couperait au moins l’envie aux ‘’nombreux «ouled el bled» (fils du pays) qui lui rendent visite régulièrement en France’’ !
Mais écrire ‘’une sorte’’ de liste, n’est-ce pas déjà montrer que vous n’êtes même pas dupes des ragots que vous-mêmes colportez ?

Savoir qui étaient vraiment Raymond Leyris et son futur beau-fils, n’est pourtant pas très compliqué dans nos villes où tout se sait. Il suffit d’aller interroger ceux qui partageaient leur vie, du matin au soir, et du dimanche au vendredi : les musiciens qui travaillaient avec eux, ou les mélomanes.

Je les ai rencontrés lorsque j’ai fait mon film ‘’Algérie, histoires à ne pas dire’’ (toujours interdit à ce jour, sans que n’ayez jamais écrit une seule ligne pour protester). Et personne ne m’a dit rien de ce que vous avancez à leur sujet, mis à part un illuminé, portant bien son nom, qui affirma devant la caméra que  ‘’Raymond ne valait même pas la balle qui l’avait tué’’ ou encore que si ‘’la révolution lui avait demandé d’assassiner Beethoven , ou Mozart’’, il l’aurait fait !

Et si donc Charef s’était aventuré jusqu’à Constantine, il n’aurait pas pu écrire, non plus, que  « Raymond Leyris est… riche ! », car en se rendant au 75 rue Georges Clémenceau face au pont d’El Kantara, en montant jusqu’au 2ème étage, puis en prenant le couloir à gauche qui mène à la porte du fond il aurait découvert l’Ile au trésor : 2 pièces et une cuisine où nous vivaient 8 personnes ! Et peut-être les locataires actuels ont-ils encore conservé le lit-cage dans la cuisine que devait concéder Jacques, le fils unique, aux invités…

Venons-en enfin à l’assassinat de Raymond Leyris. Et d’abord votre version.

Si le ridicule ne vous a pas déjà terrassé, relisez-vous un brin : ‘’Quel est le rôle exact de Raymond Leyris ? Difficile à dire.’’ , puis : ‘’Mais peu à peu, les réseaux FLN acquièrent la certitude que Cheikh Raymond n’est plus un artiste aussi innocent.’’, puis ‘’ L’émissaire envoie un message à Raymond Leyris, et prend rendez-vous.’’, puis ‘’L’émissaire du FLN est tué alors qu’il gagnait le lieu du rendez-vous.’’, puis : ‘’L’organisation du FLN en tire une conclusion : seul Raymond Leyris pouvait avoir organisé la fuite pour permettre aux autorités coloniales d’éliminer le responsable du FLN.’’, puis : ‘’ Mais le doute planait…’’, puis ‘’Raymond Leyris croise Amar Benachour, dit M’Djaker, membre d’une cellule locale de fidayine, qui l’abat en plein marché, devant des dizaines de témoins.’’

Si le brave promeneur qui a fait ça devant ‘’10 témoins’’, était bien ‘’membre d’une cellule locale de fidayine’’, bras armé de la révolution comme on disait, c’est donc bien un assassinat en vertu d’une sentence FLN, non ? Pourquoi laisser entendre que le tueur aurait pu subir l’influence de la ‘’mafia du milieu’’, alors que tout le monde sait que la première chose que fit le FLN dès le début de la guerre, ce fut de la mettre justement  au pas, au nom d’un ordre moral islamique, technique reprise plus tard par… les islamistes ?

La seule interrogation qui serait d’ailleurs une belle enquête pour votre journaliste-qui-a-de-la-bouteille, c’est de savoir qui a pris la décision de cet assassinat.

En 2005, j’ai interrogé le chef militaire de l’ALN qui reçut les clés de la ville d’un général français, au moment de l’indépendance. Il accepta de mener une enquête auprès des responsables FLN-ALN qui dirigeaient le secteur avant son arrivée. Il m’affirma qu’aucun de ces responsables n’avait ordonné la mort de R. Leyris. Et je le crus d’autant plus volontiers que ma conviction est que l’ordre aurait trop d’importance politique pour que l’initiative soit laissée à un petit chef local. Car le but de cette opération était tellement évident qu’il n’a cette fois pas échappé à votre journaliste – mais n’a-t-il pas encore une fois gaffé ? – : ’’ La mort de Raymond Leyris accélère le départ massif des juifs de Constantine’’.

Oui, incontestablement tous les petits Juifs d’Algérie ont dû se dire que si un Juif célèbre et de surcroit de gauche, en rien hostile à l’idée d’indépendance, qui ne lisait qu’Alger Républicain (obédience communiste) avant son interdiction, et le Monde, (considéré à l’époque comme un journal français communiste !), avait été assassiné, alors oui ils leur fallait déguerpir au plus vite.

Il m’a fallu faire mon dernier film, et entendre des quantités de récits de ‘’moujahidine’’ pour enfin comprendre que notre ‘’guerre de libération’’ avait été menée, et très consciemment, comme une guerre d’épuration : Non-musulmans, ouste !

Ben Khedda, dernier chef du GPRA le dit expressément dans son livre « La fin de la guerre d’Algérie », (Casbah Ed. 1998 ), lorsqu’il qualifie de ‘’danger’’ l’éventualité ‘’d’une Algérie bicéphale’’, cad multiethnique !

Ben Tobbal, lui, protégé par la discrétion de la clandestinité, y alla plus franco avec les militants qui s’inquiétaient des différents Appels du GPRA et du FLN assurant aux Juifs et aux Européens d’Algérie qu’ils seraient des citoyens algériens : « Ces textes sont purement tactiques ! »  (archives du FLN, révélées par M. Harbi).

Et donc ma conviction est que Raymond Leyris a bien été assassiné par le FLN, à partir d’un ordre qui ne pouvait provenir que du plus haut de la direction de la révolution algérienne, donc soit du GPRA (Gouvernement provisoire de la république algérienne), soit de l’Etat-major de l’ALN (Armée de libération nationale) dirigé par Boumedienne.

Le ‘’fidaï’’ tel Amar Benachour, ‘’dit M’Djaker’’, n’a donc pas été ‘’manipulé’’, encore moins par une ‘’mafia du milieu’’, comme le dit Charef, mais a tout simplement exécuté un ordre que, sans aucun doute, il ne pouvait savoir venir de si haut. Si Tawra (Révolution) le lui avait demandé, lui aussi aurait assassiné Beethoven ou Mozart !

Cet assassinat n’a en tous les cas rien à voir avec la fiction, inventée ou rapportée par Lezzar, puis plagiée par Charef,  selon lequel R. Leyris aurait averti la police du rencart que lui avait donné ‘’un émissaire du FLN’’ ! Où a-t-on vu une organisation clandestine prendre rendez-vous, puis s’y rendre sans précaution ? !!!

Examinons à présent le nouveau morceau de bravoure de votre journaliste-qui-a-de-la bouteille, et qui a aussi échappé à votre vigilance éditoriale :

‘’Mais la mort de Raymond Leyris sonne également le début d’une opération de vengeance meurtrière, à laquelle Enrico Macias participe, selon des moudjahidine de la Wilaya II. Il est impossible d’établir exactement le bilan exact des expéditions punitives. En 1956, après l’attentat de la rue de Constantine, Gilbert Meynier n’écarte pas le chiffre de cent trente morts. En mai 1961, la même folie furieuse se déchaîne mais…’’

Suite à l’assassinat de R. Leyris, les Juifs se seraient donc vengés… en 1956, et en Mai 61. C’est bien ce qu’il faut comprendre, non ? Votre préposé au ridicule ne sait-il donc pas que R. Leyris a été tué le 22 Juin 1961 ? !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

Trève de balivernes, celles et ceux qui voudront vraiment connaitre la vie et l’œuvre de Raymond Leyris n’auront qu’à lire, dans les jours à venir un livre, sérieux cette fois, édité il est vrai en France : Cheikh RAYMOND, Une histoire Algérienne, de Bertrand Dicale (Edition First). Et comme une bonne nouvelle ne vient pas sans une seconde, un coffret de 3 CD accompagné d’un  livret de 50 pages, vient de sortir chez Universal.

Examinons à présent la seule information qui soit vraie – pas étonnant, elle n’émane pas de vous, mais du journal israélien Maariv – encore que vous ne savez même la rapporter !

En Mai 2005, s’étaient rencontrés près de 2000 Juifs constantinois venus du monde entier, à Jérusalem, vu qu’ils ne peuvent plus le faire dans leur ville d’origine. (Incriminé par la presse nationale prise d’un délire antisémite, d’y avoir participé, Benjamin Stora se crut même obligé de se justifier !)

Lors de cette rencontre, effectivement, Shlomo Havilio, avait raconté qu’en 1956, le Mossad l’avait chargé, à partir de Paris, d’organiser l’autodéfense des Juifs en Algérie, notamment à Constantine, compte tenu du mauvais souvenir du massacre d’Aout 1934 qui coûta la vie à plus de deux dizaines de personnes, à l’organisation duquel participèrent le dirigeant Bendjelloun et par ses sermons, le chef des oulama, Ben Badis.

Et lorsque le FLN – qui, du début à la fin de la guerre, et ce dans toutes les villes, petites et grandes, n’a cessé d’assassiner des rabbins et des simples Juifs, précisément le jour du shabbat – passa à l’action à Constantine en 56, comme l’avait prévu le Mossad, en lançant des grenades dans les bars juifs, il est vrai que les jeunes Juifs ripostèrent. Et même au-delà de ce qui était prévu pour dissuader le FLN de recommencer : le témoignage que m’en fit Mr Attal, m’a semblé d’autant plus crédible, qu’il avait déjà écrit un livre sur le pogrom d’Aout 34, où son propre père avait été assassiné.

Pour finir. Evidemment je me suis demandé quel frelon avait bien pu vous piquer pour pondre, 6 ans après, et à la va vite, une resucée de l’article de Lezzar.

Votre quotidien participerait-il de la tentation bien connue des nomemklaturas arabes de sortir l’épouvantail juif, et/ou israélien, chaque fois que le vent des révoltes populaires point ? Ce qui pourrait expliquer pourquoi en mai dernier l’on a fait un tel tapage médiatique dans toute ‘’la presse nationale indépendante’’ pour un soi-disant roman, “Derb lihoud”, relatant un ‘’tragique évènement durant la guerre de libération’’, à Rio Salado, la ville natale de l’auteur, je cite : ‘’l’histoire de deux enfants, Mohamed et sa sœur Mériem, sacrifiés sur l’autel du rite talmudique attribué aux sionistes’’. Talmudique rien de moins, de surcroit sioniste, diantre ! ’’.

‘’J’ai voulu, à travers ces témoignages, mettre en évidence le rêve du grand projet que l’État d’Israël veut concrétiser au détriment du sang et de la richesse des Algériens dans la mesure où les juifs d’Algérie avaient à cette époque la mainmise sur le commerce et l’argent’’, nous explique Saïd Kessal, qui en fait n’a fait que plagier l’abondante littérature provenant du Moyen-Orient, mêlant au crime rituel – se servir du sang musulman pour faire la galette juive de Paque – le thème de la toute-puissance juive empruntée aux ‘’Protocoles des Sages de Sion’’, faux de la police tsariste rédigé à la fin du 19ème siècle, mais qui reste, avec Mein Kampf, un des titres-clés de l’édition contemporaine arabe !

Face à ce délire, qui donnerait tort à Adonis quand il dit que nous assistons à l’extinction de la civilisation arabe ? Et les révoltes actuelles qui, comme en Algérie des années 80-90, servent de tremplin à l’islamisme, risquent fort d’en accélérer la dégénérescence.

Le 14 Octobre 2011

Jean-Pierre Lledo

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