Reponse de JPL a Ministre Culture 3 Fev 2008

JP Lledo répond à la Ministre de la Culture.

Dans l’édition du 3 Février 2008 du quotidien Liberté, la Ministre de la Culture s’est à nouveau exprimée sur les problèmes me concernant. Et je constate qu’elle continue d’induire le public en erreur.

Contrairement à ce qu’elle dit, un moyen métrage intitulé « Ne restent dans l’Oued que ses galets », a bien été remis au début Juillet O7 avec accusé de réception d’ « Alger 2007, capitale arabe de la culture ». Il a été visionné par la Commission de lecture dirigée par Lamine Merbah, lequel m’a certifié que le film avait été jugé par ladite commission « d’excellente qualité et conforme au contrat ». Et je suppose que les journalistes peuvent facilement vérifier cela. Depuis, je n’ai toujours pas reçu le 2ème tranche de la subvention, comme le contrat le prévoit.

Le visa d’exploitation pour la version longue de mon film n’a pas été demandé « il y a 10 jours », mais en Juin 2007 pour la version de 3h, et en novembre et en janvier pour la version de 2h40, intitulée « Algérie, histoires à ne pas dire », qui a été déjà sélectionnée dans différents festivals, dont celui de Toronto en Septembre dernier. Trois accusés de réception du Bureau d’ordre du Ministère en font foi.

La seule nouveauté de cette interview, est que pour la première fois depuis l’interdiction des 3 avant-premières de Juin 07, la Ministre parle enfin de censure. En parlant « d’apologie du colonialisme » à l’encontre d’un film qu’elle dit ne pas avoir vu – bien qu’en possession de toutes les versions de ce film depuis bien longtemps –  elle est sans doute en train de commencer à préparer l’opinion publique à sa censure officielle.

Face à une campagne de désinformation savamment orchestrée, en cours ces dernières semaines, tandis que l’on empêche l’opinion publique de se faire soi-même son idée sur le film, je suis dans l’obligation de faire appel à  la société civile, aux artistes et aux intellectuels. Accepter l’arbitraire d’une Ministre qui s’octroie le droit de décider du sort d’un film en en faisant partager la responsabilité à un petit comité qui serait détenteur de la vérité historique, n’est-ce pas accepter que l’Histoire de notre pays soit gérée par l’Etat ? N’est-ce pas accepter que les autorités nous assignent à  résidence surveillée, et nous privent de notre droit constitutionnel aux libertés d’expression et de création ?

Je voudrais en tous cas leur dire que contrairement aux propos de la Ministre, mon film ne remet pas en cause la légitimité de la lutte contre le colonialisme, mais les exactions commises contre les civils non-musulmans, exactions déjà condamnées par la Plateforme de la Soummam, dont l’un des principaux rédacteurs Abane Ramdane devait,  il vrai, payer cher ses audaces  quelques mois plus tard.

Avec Mohamed Harbi, trainé dans la boue dans les années 80, quand il osa le premier désacraliser le FLN de la guerre, je pense comme il l’a dit à Oran récemment durant l’hommage qui lui a été justement rendu, que « les mythes s’ils étaient mobilisateurs, en devenant des instruments de légitimation, risquent d’hypothéquer le devenir de tout un peuple. » (propos rapportés dans Soir d’Algérie). Jean-Pierre Lledo, le 3 Février 2008.

PS : la Ministre qui cite Kateb Yacine, connait-elle ces propos tenus par l’écrivain et adressés au R.A.I.S (Rassemblement des Artistes, Intellectuels et Scientifiques)  pour s’opposer à l’arrêté  du Ministère de la culture et du tourisme instituant un « visa d’édition »  pris le 1 mars 1987 qui exigeait des éditeurs le dépôt préalable des manuscrits des écrivains au ministère de la culture ? Arrêté qui fut retiré après une vigoureuse campagne de protestation des artistes et intellectuels.

« La censure crée le conformisme, elle fabrique des courtisans, elle domestique, elle avilit aussi bien ceux qui la pratiquent que ceux qui la subissent. Elle aboutit fatalement à l’autocensure, mutile, travestit, falsifie, traite la réalité comme une erreur, qu’elle corrige à sa façon. C’est le langage de la peur. On a peur de déplaire. On fait tout pour plaire. Il ne reste plus qu’à mentir, ou à parler pour ne rien dire. Ou alors c’est le silence, dernier refuge de ceux qui refusent d’être censurés, puisque leur fonction est de dire tout haut ce que l’on n’ose jamais dire. Ce silence, à la longue, est une sorte de suicide toujours recommencé. On n’y échappe que par l’exil. C’est pourquoi tant d’artistes, d’écrivains, de chercheurs, de réalisateurs, doivent d’abord se faire entendre à l’étranger, et notamment en France, ce qui donne une piètre image de l’Algérie indépendante.

Qu’est-ce que l’indépendance, si ce n’est pas la liberté ? Pour que l’Algérie soit réellement libre, il nous faut exiger l’abolition de la censure. Kateb Yacine, Alger Mai 1987. »

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