QUELQUES MOTS DE L’AUTEUR “LUMIERES”

J’avais écrit la première version de ce scénario une décennie plus tôt, après que le Ministre de la Culture, Réda Malek, ait fait interrompre la préparation de mon premier long-métrage fiction ‘’L’Empires des Rêves’’, jugé douteux puisque le mouton de mon personnage Zorro était doué de parole (séditieuse)… Le film se fit 3 ans plus tard, mais durant cet intermède, j’écrivis un nouveau scénario.

En 1987, mon entreprise, appelée désormais le CAAIC, fit savoir qu’elle allait être en mesure de mettre en production quelques films de fiction, et que les réalisateurs étaient priés de déposer leurs scenarios auprès de la commission de lecture interne…

Je fus donc obligé d’interrompre une collaboration déjà d’une année pour l’écriture d’un scénario que m’avait demandé mon ami Azzeddine Meddour. Je lui remis la première version du scénario qu’il remania plusieurs fois, et le film sera achevé une décennie plus tard sous le titre originel de ‘’La Montagne de Baya’’.

Bien que craintive, la commission de lecture interne accepta finalement mon scénario ‘’Lumières’’ et le film fut tourné en Juin/Juillet 88.

“Lumières” est construit autour de deux personnages principaux : un cinéaste – Aziz – et un vieux projectionniste.

Le film raconte l’histoire d’un cinéaste “aveugle”, qui n’a jusque-là fait que du film institutionnel, de commande, et qui pour sortir d’une crise profonde va devoir ouvrir les yeux – comme pour la première fois – d’abord sur sa famille, ensuite sur son immeuble, enfin sur sa rue et son quartier.

La découverte de l’effritement quotidien de la Casbah et des valeurs communautaires qu’elle abrite, la souffrance d’Aziz pour s’en extirper et sa violence dérivative contre la gent féminine, le fragilise à un point où devenant la proie facile de l’islamiste de son immeuble, il va le suivre à la mosquée et se laisser pousser une abondante barbe.

N’était-ce le double hasard de la disparition subite du voisin et de la rencontre avec le vieux projectionniste, le cheminement ultérieur d’Aziz n’aurait-il pas été, quelques années plus tard, celui d’un terroriste ?

Le vieux projectionniste – représentant de cette génération qui crut que l’indépendance inaugurerait une ère de pureté et de liberté – est au moment de la rencontre, en train de faire le deuil de toutes ses utopies. Sa rencontre avec Aziz ne fait certes que différer son suicide (filmé comme la dégringolade de la poussette du ‘’Cuirassé de Potemkine’’, son film culte), mais avec cet héritier inattendu, il peut partir serein.

“Lumières” est donc l’histoire d’une rencontre – trop tard venue – entre la génération des “bons” pères qui voulait transmettre, passer le relais, et celle des fils maintenus dans l’infantilisme par toute une génération de “mauvais” pères qui n’eurent qu’un souci – garder le pouvoir – et qui pour y parvenir recoururent à une arme redoutable, l’amnésie.

En réalisant ce film, au temps de la PPU (Parti et Pensée Uniques), c.a.d au temps de la censure de l’Histoire, je ne pouvais soupçonner que l’Histoire allait brusquement rattraper ma fiction…

Le film est tourné l’été 88, donc 2 mois avant les “événements d’Octobre 88”, à Alger et plus précisément dans la Casbah et dans Bab El Oued, devenu un fief islamiste… Des locataires barbus tentent de mettre fin à un tournage de nuit dans leur immeuble avec le personnage de Marylin… Notre équipe et nos comédiens reçoivent des œufs jetés de balcons la nuit. Mon directeur de production (qui plus tard révèlera son appartenance au mouvement islamiste) vient me dire que les affiches de cinéma qui tapissent les murs de la chambre de notre projectionniste, gênent les voisins de l’immeuble d’en face… Et sur une plage du quartier où nous tournons notre dernière scène, une vingtaine de jeunes font une partie de foot : tous barbus.

Scène prémonitoire, Aziz gratte sur la pellicule le mot “FIN”, le transforme sans y prendre garde en “FLN”. Quelques mois plus tard

la nouvelle Constitution met fin au système du parti unique FLN et le parti islamiste qui vient d’être agréé fait montre immédiatement d’agressivité.

Le montage commença en Avril 89, au siège technique de notre société, au centre d’Alger, et durant ces fameux “événements d’Octobre 88”, où des ‘’jeunes’’ s’en prenaient à tous les symboles de l’Etat, j’eus beaucoup de mal à convaincre les responsables d’enlever la pancarte qui signalait que nous étions une entreprise d’Etat… En cet endroit se trouvaient en effet les caméras et les tables de montage….

On pourrait donc trouver dans le film terminé l’été 89 quelques raisons du cataclysme qui s’ensuivit et qui fit basculer l’Algérie dans une nouvelle ère de violence durant une guerre aussi longue et meurtrière que la guerre d’indépendance, appelée en Algérie ‘’décennie noire’’… Mais comment pourrait-il en être autrement quand face au retour en force du réel, n’ont pu encore se forger les mots, les images et les concepts qui pourraient se substituer aux mythes anciens et nouveaux ?

Terminé l’été 1989 dans un labo Italien, mais bloqué trois ans durant faute de paiement du producteur d’État en crise, « LUMIERES » n’a jamais été distribué.

S’il l’avait été, il serait sorti en même temps que deux autres films ayant pour sujet principal, une salle de cinéma : ‘’Cinéma Paradisio’’ de Giuseppe Tornatore, et ‘’Spendor’’ d’Ettore Scola.

Et alors que je dirigeais le mixage du film à Rome dans le Studio Recording International, j’eus beaucoup d’émotion à échanger quelques mots avec mon voisin… Fellini, qui lui était en train de monter ‘’Vocce dela Luna’’. Je fus très surpris de sa petite voix qui s’accordait mal à son gabarit…. Que dire alors de sa stature !

Grâce à mon action personnelle auprès de l’ambassade italienne, l’Institut Luce accepta de financer le tirage d’une copie, à laquelle je n’eus d’ailleurs longtemps jamais accès. Le dernier directeur du CAAIC, Amar Laskri, un ami réalisateur et responsable du Syndicat durant de nombreuses années, qui venait d’être nommé pour assurer sa liquidation, accepta de m’envoyer cette copie ) à Paris, l’année 95 me semble-il.

Je la remis à Jacques Atlan, distributeur de Cinémas Publics à Paris, qui se déclara disposé à en assurer la diffusion : le directeur de la salle de Saint Michel l’avait aimé.

Quelques semaines plus tard, je m’inquiétais : la copie avait disparu. Jacques Atlan rejeta toute responsabilité et devint même assez grossier. En lui remettant la copie en toute confiance, je n’avais malheureusement pas exigé d’attestation…

A l’occasion de l’année de l’Algérie en France en 2003, une copie du film fut tirée par les autorités algériennes. Aucun DVD n’ayant jamais été fait, je n’ai plus de trace de ce 2ème long-métrage.

PAGE   \* MERGEFORMAT3

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *