Polémique avec DJAMEL LABIDI

Dirigeant de l’UNEA (étudiants) après l’indépendance. Animateur du courant ‘’arabiste’’ dans le PAGS (parti communiste), il est appelé dans les années 80 à de hautes fonctions dans l’appareil d’Etat…

On refait le match !
«Histoires à ne pas dire», ou la façon de ne pas dire l’Histoire

Mercredi 19 avril 2008
Djamel Labidi

Sous le couvert de la vérité historique, le film documentaire de J.P. Lledo, «Histoires à ne pas dire», projeté récemment au Festival de Tétouan, évoque surtout les massacres d’Européens commis par le FLN ou la population algérienne: les événements du 20 août 1955 dans le Nord-Constantinois, la Bataille d’Alger et les attentats meurtriers de 1957, ceux de juillet 1962 à Oran.

La thèse qui sous-tend le film est évidente: c’est le FLN qui est responsable du départ massif des Européens et des juifs d’Algérie et non l’OAS. Bref, on veut, encore une fois, «refaire le match» et substituer à l’Histoire réelle telle qu’elle s’est dénouée, une histoire fantasmatique, faite de regrets, de «Si ça s’était passé autrement» et de nostalgie.
C’est le cas de vérifier une nouvelle fois que réalité et vérité ne sont pas une même chose. Le parti pris du film est évident : une réalité partielle est mise en avant qui cache la vérité. Lledo masque en effet l’essentiel, le long martyrologe du peuple algérien durant la période coloniale et le million d’Algériens, presque tous des civils, tués par l’armée française et la population coloniale pendant la guerre. […]

… Le film de Lledo est un film idéologique. Son fil conducteur est celui d’une Algérie «qui n’a pas su, comme il le dit, rester multiculturelle et multiethnique» (1), grâce au maintien de la présence des Européens et des juifs d’Algérie. Il tente ainsi de redonner vie, plus de 60 ans après, à l’invention de Maurice Thorez et des communistes français d’une «nation algérienne en formation, multiethnique, faite d’Européens, de juifs et d’Arabes». Le Parti communiste algérien d’avant 1954 avait été profondément influencé par cette vision, relayée en son sein par les Européens d’Algérie qui étaient une composante importante et influente de ce parti à sa naissance…

 

Ma réponse à Labidi datée du 3 Mai 2008 est censurée par Le Quotidien d’Algérie

« On refait le match !»  S’il dénote une ignorance crasse de l’histoire sportive, puisque des matchs refaits pour cause de diverses irrégularités, il y en a bel et bien eu, le titre de son article, surtout avec l’ironie du point d’exclamation, veut signifier que l’Histoire s’est écrite une fois pour toutes, que sa Vérité serait écrite sur des Tables de la Loi, et que prétendre y revenir serait soit une imposture, soit une hérésie.

Ainsi devant « l’Histoire réelle telle qu’elle s’est dénouée », il n’y aurait plus qu’à s’agenouiller, et hormis cette « Histoire réelle », il n’y aurait qu’une « histoire fantasmatique ». Quand on pense que l’auteur de tels propos a été le conseiller du Ministre de l’Enseignement supérieur, oui supérieur, on comprend pourquoi l’histoire, comme discipline scientifique, à ce point délégitimée, soit de plus en plus désertée par les chercheurs, à moins qu’ils n’aillent sous d’autres cieux. Celui qui fut, si ma mémoire est bonne, le rédacteur principal d’un Projet de Réforme de l’Enseignement supérieur, ne devrait-il pas savoir qu’en Histoire pas plus que dans les autres Sciences Humaines, il n’y a pas de Vérité ? Et que les historiens, dignes de ce nom, ont précisément pour fonction de revenir inlassablement sur cette « Vérité », de la revisiter, de la mettre en doute, et de nous en révéler notamment les aspects dissimulés ?

… Un homme soucieux de « vérité » d’ensemble, et de chiffres sur « le long martyrologue du peuple algérien », ne devrait-il pas commencer par interroger ceux qu’il avance ? Quand il écrit qu’il y a eu « un million » de tués, on est tenté de lui demander pourquoi il révise autant à la baisse la vérité officielle qui fixe le bilan à « un million et demi de chouhada » ? Ou au contraire pourquoi il le révise autant à la hausse, si on le compare à ce bilan livré par l’organe officiel du GPRA, El Moujahid (N° 90 du 9 Mars 1962), qui parlait d’un million et demi de victimes…… dont un million de blessés et de malades rescapés des camps d’internement et de regroupement ?…

L’invention de Maurice Thorez : La Nation en formation,. Je laisse aux dirigeants survivants de l’ex-parti communiste, PCA puis après 66, PAGS,  le soin de répondre à leur ex-membre, qui situe dans cette thèse l’origine de leur « immense naufrage ». Mais en attendant que l’on me permette de rappeler que cette thèse donc de Thorez, qui en 1939, postulait l’idée d’une nation, visait à s’opposer au moins à 3 autres thèses :

  • Celle des gouvernants français qui ne voulaient voir en l’Algérie, que la réalité de trois départements.
  • Celle de Ferhat Abbas qui 3 ans plus tôt, en 1936, parcourant les cimetières, n’avait pas réussi à trouver même l’ébauche d’une nation.
  • Celle, enfin, des nationalistes et des oulamas pour lesquels, il existait une nation algérienne de toute éternité, fondée exclusivement sur l’islamité et l’arabité.

Cette formule « nation en formation », en quoi serait-elle si farfelue ?

N’est-ce pas cet historien que l’Algérie officielle aime bien, Benjamin Stora pour ne pas le citer, qui a repris cette formule en l’inversant, pour l’un de ses livres « Algérie, formation d’une nation », où il entend démontrer que la nation algérienne, est encore aujourd’hui un processus non achevé ?

N’est-ce pas cette idée que défendirent 10 ans plus tard, en 1949, quelques dirigeants nationalistes, en se réclamant d’une conception moderne de la nation, fondée sur le sol et non sur le sang, donc incluant les non-musulmans ? Lesquels, il est vrai furent immédiatement exclus…

… Et quand il parle des « immenses souffrances du peuple algérien », de qui parle-t-il, sinon « des Arabes »,  exclusivement,  tout comme le 1er Président de la République, en 1962 ? (« Nous sommes des Arabes, trois fois des Arabes !»). Si donc en 2008, plusieurs années après le changement de la Constitution, D.L, ne tient même pas compte du fait que la berbérité a été intégrée à la nouvelle définition de l’algérianité, comment pourrait-on lui demander d’y inclure les non-musulmans ?!!! Surtout pas au moment, où un procureur vient de requérir la peine de trois ans de prison ferme contre une femme de Tiaret, Habiba K. pour avoir pratiqué « sans autorisation … un culte non musulman » ! Pourtant n’en déplaise à D.L, l’idée de Thorez était à l’époque une idée neuve et surtout moderne, qui permet aujourd’hui à des Algériens musulmans de devenir, non pas au bout de plusieurs générations, mais eux-mêmes, après quelques années d’exil, des Français, des Anglais, des Canadiens, des Américains, etc…  Alors Thorez disait quoi en définitive ? Eh bien, que ces centaines de milliers de méditerranéens qui avaient fui la misère de leurs patries, et qui vivaient là depuis plus d’un siècle, et depuis plusieurs générations, pouvaient être inclus dans une algérianité fondée « sur le sol », et non « sur le sang ». Comme on le sait, ce n’est pas cette conception qui a triomphé, mais celle des dirigeants nationalistes les plus étroits, à laquelle D.L. est toujours raccroché et que l’on pourrait ainsi résumer : « l’Algérie a été arabo-musulmane avant la colonisation, elle doit le redevenir après ». Quant à la population d’avant l’indépendance, d’origine juive ou chrétienne, sa case était toute prête : « population coloniale » !

… Et pour clore ce chapitre, D.L devra nous expliquer pourquoi la thèse qui a eu pour conséquence une épuration ethnique était plus juste, plus moderne, que celle qui visait à résoudre de façon humaine et réaliste, les 2 problèmes qui se posaient à l’ensemble du mouvement national algérien : mettre fin à un système injuste et tenir compte de la nouvelle donne humaine. Et qu’il nous dise aussi, s’il voit ou non, que cette pensée ethnique est toujours prête à se remettre en marche, prête aujourd’hui à exterminer les Mozabites ou à écraser de son mépris, en attendant mieux, les Noirs algériens ou plus généralement africains ? Quand on a la peau foncée, et un nom qui la trahit, on ne devrait pas négliger l’affaire (Ajout ici de JPL : Pour les grandes familles musulmanes les Noirs ne pouvaient qu’être esclaves et Labidi vient du mot Abid, esclave.)…

Qui donc était du côté de la réalité et qui du fantasme et de l’obsession ? Le courant dominant du nationalisme ou Thorez, hier ? Labidi ou moi, aujourd’hui ? Et, lorsque sous sa plume, on le voit exprimer son amertume que le parti communiste algérien (PCA) « n’a jamais pu se débarrasser totalement des conditions qui ont présidé à sa naissance. » …. c’est-à-dire, comme il l’écrit juste 2 lignes avant, se débarrasser « des Européens d’Algérie qui étaient une composante importante et influente de ce parti à sa naissance », comment ne pas frémir, rétrospectivement, de cette pulsion génocidaire encore si frémissante ?! Et dire que j’ai frayé dans le même parti avec de tels individus !…

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