PATRIOTE DE NICE / Pedro Da Nóbrega : La douleur de l’exil (03/02/2004)

« Algérie, mes fantômes » : la douleur de l’exil

Après la projection en avant-première à Nice du film « Un Rêve Algérien » de Jean-Pierre Lledo, dont la programmation est prévue au Mercury à partir du 04 février, les Niçois auront eu le privilège d’assister à l’avant-première d’un autre film de Jean-Pierre Lledo « Algérie, mes fantômes » dont le scénario peut être résumé ainsi :

« Un cinéaste algérien en exil, d’origine judéo-espagnole, entame un long voyage filmé pour affronter les fantômes qui le guettent depuis son arrivée en France. »

En effet, le réalisateur Jean-Pierre Lledo a du, en 1993, face aux menaces de mort des islamistes, s’exiler en France. C’est d’ailleurs la femme d’un journaliste algérien, rescapé miraculé des balles des tueurs intégristes et lui aussi réfugié en France, qui parle avec force de la douleur de l’exil. Ce qui n’empêche pas ce journaliste d’exprimer un des plus beaux messages d’espoir de ce film. On pourra aussi évoquer les paroles d’une infinie tendresse de la fille de Jean-Pierre Lledo, parlant de ce père dont le corps est en France mais dont elle sent bien que le cœur et la tête sont toujours de l’autre côté de la Méditerranée.

C’est aussi pourquoi, on pourrait décliner cet axiome de diverses façons, des douleurs de l’exil à la douleur des exils.

Mais la grande qualité de ce film est de laisser voir et de laisser parler pour exhaler toutes ces douleurs, en les respectant et en ne les opposant pas, quelles qu’aient été les positions des protagonistes pendant la Guerre d’Algérie et après. Et on se doute qu’il n’a pas été toujours simple pour quelqu’un qui a fait le choix de l’anticolonialisme d’approcher des témoins qui sont aux antipodes de ces convictions. Mais c’est une des grandes forces de ce film que de montrer, qu’au-delà de la diversité des engagements et des parcours, le déchirement de l’exil, de l’éloignement de cette terre reste une constante qui transcende les histoires individuelles et illustre combien tous gardent l’Algérie au cœur. D’ailleurs les réactions pendant le débat parfois émouvant qui a suivi, avec une salle encore comble, prouvent combien ce film a su parler à tous ceux qui restent, d’une façon ou d’une autre attachés à ce pays.

Comme il montre l’importance de la parole et de lever les tabous qui continuent à peser sur les relations passionnelles qui peuvent unir la France et l’Algérie en constituant autant de sel sur des plaies qui ne pourront se refermer qu’une fois la lumière faite d’un côté et de l’autre de la Méditerranée sur les tragédies de l’histoire.

Ce film a aussi le mérite de ne pas tomber dans le manichéisme et de montrer toutes les contradictions qu’ont pu receler tous ces évènements et les interrogations qu’elles suscitent encore aujourd’hui chez tous ceux qui s’expriment.

On mesure aussi le tort qu’aura causé à tous les protagonistes une situation coloniale construite sur des rapports de domination,  alors que les ferments d’une diversité riche d’échanges et de partages pouvaient parfois germer, comme le rappelle avec une grande émotion une ancienne amie du père du réalisateur, ancienne combattante anticoloniale vivant aujourd’hui à Marseille avec son époux mais qui parle toujours de l’Algérie et de la fraternité qu’elle a pu y vivre avec une émotion incomparable et bouleversante.

Comme peuvent l’être bien d’autres paroles dans ce film, comme celle de la fille d’un harki qui rappelle les souffrances de ceux que les histoires « officielles », des deux rives de la Méditerranée, ont bannis.

En même temps, et en cela il rejoint quelque part « Un Rêve Algérien », reste par moments l’inébranlable conviction que cette Algérie plurielle que l’on a voulu taire, comme cette France d’aujourd’hui que d’aucuns s’obstinent à ne pas voir plurielle ont, par l’intensité et la violence des liens que l’histoire a tissés entre elles, vocation à développer des relations plus fortes et plus équitables et constituer un formidable creuset d’espoirs et de réalisations.

Quelle plus belle image de ce rêve ou de cet espoir que cette image d’un jeune supporter, après la victoire de la France à la Coupe du Monde 1998, brandissant avec fierté les deux drapeaux mêlés. Encore faut-il que l’on donne à toute cette jeunesse des raisons d’être fière de l’une et de l’autre, sans les sommer d’avoir à choisir.

Pedro Da Nóbrega

03/02/2004

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