Nono. Hommage à Nourreddine Saadi. 16 Décembre 2017

Ces quatre lettres suffisaient à nommer celui que l’Algérie vient de perdre, un de ses derniers grands intellectuels, Nourredine Saadi.

Déjà de nombreuses années avaient éloigné nos destins et je n’ai rien su de sa maladie. Immense tristesse.

C’était un immense plaisir que de l’entendre parler, comme tous ceux qui parlent pour réfléchir et réfléchissent en parlant. De sa parfaite maitrise de la langue française, il n’en profitait jamais pour des effets de manche. Seule une grande clarté en découlait.

Le PAGS (parti communiste), dont nous étions membres, étant clandestin jusqu’en 1989, nous nous côtoyâmes plutôt dans les actions du RAIS (Rassemblement des Artistes, Intellectuels et Scientifiques) pour la liberté des opinions (à l’époque du parti unique), puis du Comité contre la Torture qui se constitua le 17 Octobre 1988, en réaction aux tortures dont la jeunesse fut massivement victime, notamment par la castration de certains d’entre eux, durant ces fameux ‘’évènements d’Octobre’’ qui coûtèrent la vie à plus de 600 personnes. Dans ce dernier mouvement, le rôle de Nono, comme du Dr Djilali Belkhenchir, fut de tout premier ordre. Lucidité et engagement.

Après l’assassinat de Tahar Djaout, fin Mai 1993, qui inaugura le début de ce qu’il désigna du néologisme d’intellectocide, à mon avis de son invention, il fit partie des 22 qui, une semaine après, créèrent un Comité pour la vérité sur la mort de Tahar Djaout, dénomination à laquelle il tint, mais que personnellement, minoritaire, je refusai : quelques jours plus tard Anouar Haddam, un dirigeant du GIA revendiquait de Rome le crime. Après l’assassinat du psychiatre Mahfoud Boucebsi, qui faisait aussi partie de notre Comité, deux policiers en civils vinrent signifier à notre Comité que nous étions des 6 qui devaient bénéficier d’une protection policière.

Et finalement, c’est en exil, que Nono devint écrivain, projet qu’il portait en lui depuis longtemps, empêché sans doute par ses multiples engagements intellectuels et politiques.

Hormis son tact, sa délicatesse, et sa grande culture dont il n’avait pas besoin de faire étalage tant elle transparaissait dans son verbe souverain, Nono restera pour moi un des (rares) intellectuels du PAGS qui sut garder sa liberté, refusant le fil à la patte (de la SM) de combien d’autres, nos ‘’camarades’’. Ils furent si nombreux qu’il serait vain de vouloir en faire la liste, assimilant le PAGS à un appendice de gauche du pouvoir. Ce ne fut jamais un sujet de débat entre nous. En eut-il conscience ? Forcément.

Et lorsque mon dernier film Algérie, histoires à ne pas dire, fut interdit par le pouvoir en Juin 2007, et descendu en flèche par ces intellectuels au fil à la patte justement, mes ex-‘’camarades’’, Labidi, Snoussi, Bessa, Mediene et consorts, Nono, lui, accepta de venir animer avec moi un débat dans une salle de cinéma de Paris (à l’instar d’ailleurs de Mohamed Harbi), et ce au nom de la liberté d’expression dont il avait toujours été un de ses inflexibles défenseurs, même s’il prit d’emblée la précaution de préciser qu’il n’épousait pas mon point de vue sur la guerre de libération, qui, je l’ai compris à partir de ce que me dirent dans ce film des ‘’anciens moudjahidine’’, fut aussi une guerre d’épuration (des non-musulmans).

La guerre de libération est toujours l’un des deux sujets tabous de l’Algérie. L’autre étant Israël. Deux tabous que, contrairement à quelques artistes et intellectuels du Moyen Orient, les intellectuels algériens n’ont toujours pas été en mesure d’affronter, hormis Boualem Sansal. Et je ne cacherai pas que j’eusse souhaité que Nono fut aussi de ceux-là, et qu’il nous laisse une trace de son séjour en Israël, il y a quelques années.

A l’exemplarité, il est vrai, nul n’est tenu. Mais Nono n’était pas n’importe qui.

Paix à son âme.

Condoléances à toute sa famille.

 

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