Mustapha Saâdoun. «Lui, il arrache et moi, je plante !»

Quelle tristesse de voir un tel homme nous quitter.

La dictature subie par notre peuple depuis l’indépendance avait coupé le fil entre les anciennes générations et les nouvelles. Et il avait fallu l’an 2002, le tournage de mon film «Un Rêve algérien» pour que je puisse enfin le connaitre. Ce fut une de mes plus grandes rencontres de ma vie entière : à 100 km d’Alger, au fond d’un jardin qu’il avait créé de ses mains de jeune septuagénaire, en seulement cinq années, aussi luxuriant que ceux d’Andalousie (pas de mystère divin, ses ancêtres en venaient !).
Nous venions à peine de nous connaître, durant les repérages, et il m’embarquait déjà dans des débats savants sur la génétique, sur la protection de l’environnement, sur la grosseur des troncs des amandiers en fonction de la terre d’accueil, discussion qu’il poursuivit devant la caméra quelques mois plus tard, sur les OGM qui grâce à nos «trabendistes et  nos ignares» allaient bientôt répandre le poison, «au moins, en France, ils ont des associations et José Bové…», conclait-il…
Et quand quelques mois plus tard, durant le tournage, Alleg s’extasia devant la hauteur d’un des mimosas, le vieil homme en éternel bleu de travail et en casquette, dont je découvrais le renversant sens de la répartie, lui répondit : «Oui, ils vont venir le bombarder ! Comme le World Center !». Et en quelques mots, Mustapha nous fit comprendre que les apparences étant trompeuses, nous étions bien là, au fond de son jardin, juste à côté de New York, au cœur de l’Univers, entre Wall Streets et l’ONU…
Oui, cet homme, qui après avoir dû abandonner sa maison dans le Chenoua à cause des islamistes, avait aussitôt refait d’un simple terrain vague, un magnifique jardin, de ses seules mains, ne donnait-il pas une leçon à tous ces intellectuels paresseux des pays dits aujourd’hui «émergeants» prêts à expliquer tous les maux de leurs pays, par la méchanceté de… l’Autre ? !
Il n’était pas économiste, celui qui en quelques secondes, improvisant devant la caméra, savait si bien caractériser la situation du pays (je cite de mémoire) : «Tout le monde s’est mis à faire des magasins… Entre deux magasins… ils font encore un magasin… Ils m’ont même proposé à moi qui hais le commerce, tiens pourquoi tu ferais pas un magasin, puisque ton jardin donne sur la route nationale !».
Il avait l’humour raffiné, Mustapha, avec ses yeux si intelligents et sa voix chantante de cherchellois.
Surtout il n’avait pas cette spécialité nationale, glorieux acquis de l’indépendance, la langue de bois.
Et quand il parlait justement de cette chasse gardée qu’est l’histoire de la guerre «de libération nationale», il n’allait pas par 40 chemins pour répéter ce qu’il avait dit à son compagnon Maurice Laban, ce communiste de Biskra qui avait déjà été gravement blessé au combat en Espagne, contre l’armée de Franco en 1939, lequel piaffait d’impatience pour rejoindre les maquis de l’ALN : «Mais ils vont te tuer !».
Par la suite, Mustapha me raconta que suite à la disparition de leur maquis communiste de l’Ouarsenis (avec Maillot et les autres…), il fut incorporé dans un bataillon de choc de l’ALN, dont il ne resta plus que 2 survivants, dont lui. On avait tout fait pour qu’il disparaisse glorieusement sur «le champ d’honneur», mais Mustapha pourtant si tendre, avait la peau dure. (j’ai tout ça sur K7 et je pourrai donner les precisions).
Un homme pareil, ne pouvait pas échapper à la vindicte de ceux qui disaient dans les salles de torture post-indépendance  (les mêmes que celles des paras, pourquoi en créer naturellement ?!) : «Les Français, ils ont pas pu faire parler Alleg, nous on le pourra !» (cf «Les torturés d’El Harrach»)… Ainsi parlait un certain «Rouget»…
Et lui, Mustapha, dont 3 frères avaient péri le même jour, en 56, pour lui faire payer son engagement dans la lutte armée. Lui, l’un des deux survivants du bataillon de choc. Lui qui avaient passé sa jeunesse à expliquer aux ouvriers agricoles qu’ils étaient des «ouvriers» de la terre et donc devaient faire des syndicats pour défendre leurs droits, leur salaire, leur dignité. Eh bien, lui la torture, on l’a lui fit subir, après l’indépendance, durant un mois entier.
Je n’ai pourtant jamais décelé chez lui, la moindre aigreur. Il n’est pas mort d’ulcère, mais sans doute de la seule maladie dont sont atteints ceux qui passent leur vie à donner, l’épuisement.
Malgré ses fatigues, il n’avait pas hésité à prendre un taxi pour venir voir mon dernier film «Algérie, histoires à ne pas dire», puis à retourner bredouille à Cherchell, puisque le film fut interdit, ce 13 Juin 2007 à la salle Ibn Zeidoun. Mais, il reprit à nouveau un taxi, pour venir le voir lors de la première des trois projections privées (mais non clandestines), que j’organisai à Alger, grâce à un jeune éditeur courageux. Et, lui qui en connaissait un bout sur l’idéologie et les pratiques du nationalisme, avant, pendant, et après la guerre, tint à dire en public tout le bien qu’il pensait du film. Il y avait là Mohammed Harbi, M. Bouaziz, et d’autres personnalités.
Déjà dans «Un Rêve algérien», n’avait-il pas dit la responsabilité nationaliste dans le devenir d’une Algérie qui n’avait pas su garder ses Juifs et ses Pieds-noirs ? N’avait-il pas fait sentir sa souffrance d’une Algérie amputée de ce «rêve algérien» ? N’avait-il pas dit : «Regarde ce qu’ils font aujourd’hui avec les Kabyles !». Jusqu’au bout, en tous cas, il fut lucide. Des dirigeants communistes algériens ayant un tel sens critique, et une telle liberté de parole en public, j’en ai, il me faut l’avouer, rencontré très peu.
Mustapha est parti. J’aurais tant voulu encore marcher avec lui, sur cette place si riche d’histoire, une histoire qui disait aussi que l’Algérie avait une existence anté-islamique, même si aujourd’hui des Frankeinstein s’en prenaient à ses vestiges, sans parler de ceux qui avaient osé transformer le plus grand hôtel (colonial et aliéné)… en commissariat (algérien et libre). Oui j’aurais tant voulu le voir saluer les boulomanes d’aujourd’hui, avec cette nostalgie de «l’anisette…», qu’il évoqua à trois reprises, à haute voix, tout en marchant devant la caméra qu’il ne voyait pourtant plus, perdu  dans ses souvenirs de fraternité toujours solidement enracinés au plus profond de son être…
Les Frankeinstein, Mustapha ne les aimait pas. Mais il savait aussi qu’on ne pouvait les combattre qu’avec plus de démocratie, non en se comportant comme eux, comme des monstres. Il le savait, non pas seulement par son humanisme, mais dans sa chair. Son propre fils, aux sympathies sans doute islamistes avait disparu.
«La disparition énigmatique de son fils Djamel en 1996, alors qu’il effectuait son service militaire». Un journaliste de la presse indépendante aurait pu se dispenser de l’épithète «énigmatique».
Cette disparition donc «énigmatique», a été le grand drame de la dernière décennie de sa vie. Malgré son passé révolutionnaire, et ses convictions laïques, ses innombrables démarches sont restées vaines, sans réponse. Il avait sollicité tous ses amis. Moi, pour faire un film sur les disparus. Et notamment Henri Alleg, espérant sans doute qu’une intervention publique, de celui qui avait été l’ami de Maurice Audin, pourrait y faire quelque chose.
A présent, Malika, sa femme va devoir continuer à porter, avec ces autres milliers de femmes, ce terrible fardeau de mère de disparu, dont nous ne devrions plus parler qu’en privé, en baissant la voix, au nom de la dite «réconciliation nationale», comme si l’amnésie et le silence étaient la meilleure thérapie, comme si la parole n’était pas la seule alternative à la violence. Mes pensées, toutes mes pensées, vont à présent vers elle, qui malgré cette immense douleur, avait comme Mustapha gardé le même humour (l’humour serait-il une denrée rare de Cherchell ?), et de Mustapha le même amour de jeune fille défilant dans les rues de Cherchell, alors que la guerre civile avait déjà recommencé avant même l’indépendance,  en criant, «Sebra snin baraket !», pour avoir aussi et enfin le droit de serrer dans ses bras son amoureux.
Et d’ailleurs, n’est-ce pas elle encore, dans «Un Rêve algérien», qui lui rend le plus bel hommage, par cette autre déclaration d’amour, quand  marchant derrière son mari  qui venait de nous décrire «une maladie venue d’Asie qui s’attaquent aux jeunes plantes»,  elle s’était exclamé en riant, de son rire sonore : «Lui, il arrache, et moi je plante !»
Jean-Pierre Lledo


La Nouvelle République, Algérie  (31-01-2009)

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