Mémoire sous stérilet

La mésaventure survenue dès sa naissance à la dernière œuvre filmique de Jean Pierre Lledo, Ne restent dans l’oued que ses galets, est aussi une parabole qui nous éclaire sur ce que la bureaucratie algérienne est capable de faire pour étrangler toute création porteuse de notre mémoire : à force d’anesthésie c’est toute la vitalité qui s’en va, à veau l’eau. Pour être récupérée, formatée aux canons et goûts conjoncturels des modes étrangères par les industries culturelles d’Europe ou d’Orient. Les arguties juridiques avancées par la ministre de la Culture Khalida Toumi pour jeter le bébé avec l’eau du bain ne sont pas seulement spécieuses. Elles sont, venant d’un haut commis de l’Etat gestionnaire contre-productif du département depuis si longtemps maintenant, comme une feuille de vigne voulant cacher le sinistre infligé à la création culturelle dans notre pays. Un sinistre, camouflé par la poudre aux yeux de dispendieuses et ubuesques Année de l’Algérie en France et autre Année Alger capitale arabe. Par-delà cette mascarade d’interdire de fait l’avant-première projection – dans une confidentielle salle de la cinémathèque – d’une rarissime production audiovisuelle algérienne face au torrent d’images des autres inondant du ciel et du système Entv le pays il y a, structurelle, toute une politique tendant à laminer les traces de la richesse de la diversité culturelle algérienne. Un stérilet à grande échelle pour ne permettre éclosion qu’aux « produits », comme les managers de la culture aiment à dire, apportant l’huile des rouages symboliques à l’effrénée libéralisation sauvage qui chamboule de bout en bout l’Algérie. Jusqu’à faire oublier aux siens, tous les siens, leur passé commun. Une folklorisation gonflée à grande échelle par les coûts réduits des CD et la pléthore d’improvisés « producteurs », dopant l’ouverture d’un lucratif marché. Face aux censures de toute bêtise ou ingéniosité, il nous restera à chaque fois que nous voulons voir des signes qui doivent continuer de nous frapper de sens.

L’un de ceux-là, cette semaine marquant le neuvième anniversaire de l’assassinat de Lounès Matoub – sans résultat d’enquête encore – vient de cette « stèle », toute de plastique faite et dédiée au poète. Elle trône face à la Cour de justice et à la Direction de sûreté de Tizi-Ouzou. Qui a dit que les galets, même en plastique, ne sont pas porteurs de bribes de mémoire aussi ?

Belkacem Mostefaoui

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