L’Oasis de la Belle de Mai, Quelques mots de l’auteur

Mon arrivée précipitée en France fut très perturbante. A la longue liste des amis qui se faisaient assassiner, s’ajoutait la perte de tous les repères, et confrontés à une nouvelle réalité, la peur de perdre son âme, et la tentation du repliement sur soi. Pour ma part, je découvrirai plus tard, que ce désarroi provenait du fait que ce déplacement géographique me remettait face à une histoire dont j’avais cru pouvoir m’affranchir en restant en Algérie après l’indépendance. Mais en 1996, je n’en suis pas encore là, et quand Martinez m’appelle pour me dire que dans un mois, ses anciens élevés et lui-même allaient intervenir sur les murs et les piliers de la Friche de la Belle de Mai, l’ancienne usine de tabac de Marseille, transformée en friche artistique, je lui dis de suite que je suis partant, car j’y vois une manière de me confronter à mes questionnements.

Un nouvel ami accepte de filmer, forts de ces heures de rushes, j’arrive à déclencher dans les mois qui viennent un processus de production. Mais pour quel film ? Au début, mes préoccupations étaient centrées sur le phénomène de l’exil en général, et comme je venais découvrir les romans policiers de Jean Claude Izzo, j’avais pensé l’introduire dans ma quête. Mais très vite, il m’apparut plus naturel de poursuivre l’aventure avec Denis Martinez, dont je connaissais bien la peinture pour avoir réalisé en Algérie dans les années 80, deux courts-métrages sur son œuvre et sur lui, ‘’Renaissance’’ et ‘’Jonction’’. Ce qui s’était passé à la Friche durant une semaine, me servirait de tremplin, pour aller vers ce que nous n’avions osé aborder dans les films précités, l’identité…

Denis accepta le principe, mais devant la caméra, il résista, des heures durant. Le numérique permettant d’être moins regardant pour la durée de tournage, je laissai la caméra allumée face à lui… Jusqu’au moment où après avoir évoqué les hostilités et les agressions que son trabail déclencha à Alger de la part de certains collègues arabes, il craqua : on m’a même demandé de changer mon nom ! Alors je leur ai dit : ‘’Je m’appelle Martinez,  mon père s’appelle Martinez, mon grand-père s’appelle Martinez, et je vous emmerde !’’. Pour lui, ce fut une vraie, mais trop brève catharsis.

Depuis l’origine sa peinture s’était appuyée sur des références culturelles africaines et berbères, et je me disais qu’à présent l’exil l’aiderait peut-être à aller chercher ses propres racines espagnoles… Denis ne franchit jamais ce pas. A l’époque je ne connaissais pas le mot ‘’dhimmi’’ ni encore moins sa signification, mais il fallait se rendre à l’évidence, l’exil ne lui avait pas permis de transcender ses limites, dues à un environnement algérien hyper-nationaliste qui se voulait arabo-musulman, que lui n’avait pu contourner que par l’africanité de ses totems et la berbérité des motifs…

Ce nouveau film, s’il ne me permit pas de l’entrainer vers de nouvelles investigations qui plongeraient dans sa propre identité, fut par contre pour moi un premier jalon vers une nouvelle quête, celle de ma propre identité confrontée à une histoire mouvementée d’un demi-siècle… Denis me suivit dans mon travail, mais une dizaine d’années plus tard, avec mon dernier film ‘’Algérie, histoires à ne pas dire’’, interdit en Algérie, il trouva que j’étais allé trop loin, et notre amitié trentenaire se brisa sur cet écueil.

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