Lisette Vincent, Quelques mots de l’auteur

C’est là mon premier long-métrage documentaire sur le thème de la quête identitaire. Lisette faisait partie des personnages peu communs du parti communiste algérien. Il arrivait souvent aux vieux communistes, tels mon père d’évoquer son parcours. Et elle était une de ces héros de mon enfance.

Arrivé en France en 1993,  je n’avais aucune idée de l’endroit où elle se trouvait. Etait-elle seulement vivante ? Le livre que Jean-Luc Einaudi lui avait consacré, intitulé ‘’Un rêve algérien’’, comme un effet de magie, sortit en 1994, et après l’avoir lu en 1996, j’allais vers elle, pour lui proposer un film qui porterait sur l’exil. Elle accepta le projet mais à la condition que je ne m’intéresse qu’à sa vie militante.

Malgré ses 90 ans, elle était toujours aussi têtue que l’avaient décrite ses anciens camarades, et j’imaginais que j’aurais du fil à retordre. Et j’en eu. Apres 3 jours de tournage sur sa vie militante, elle me dit : c’est fini, alors que pour moi ça ne faisait que commencer. J’arrivais, grâce a l’appui de son neveu, à négocier une prolongation de tournage, mais

  • à condition de lui écrire exactement ce que je voulais filmer.
  • L’enfance oranaise, l’exil d’Algérie et un voyage vers ta fille, lui répondis-je, ce que je mis sur papier.

Ce qui me fascinait chez elle, c’était sa facilité à rompre ses liens, même les plus chers : son parti, son pays, et même son amour… Mais aussi son rejet du masculin, auxquels échappaient juste quelques héros (dont l’un, un dirigeant communiste d’Algérie, fut le père de son unique enfant, une fille)…

Je voulais terminer par un voyage vers sa fille qui portait dans son corps la souffrance du manque de père, souffrance dupliquée chez la fille de cette dernière, comme si tout cela ne devait plus avoir de fin, de génération en génération. Et pour moi cette séquence finale du voyage contenait l’énigme de Lisette.

De retour à Montreuil où j’habitais, et alors que nous venions de décharger le matériel, on cassa une vitre, et je m’aperçus que l’on avait volé… une enveloppe que nous n’avions pas vu, laissée sur le plancher, mais qui contenait les 5 cassettes de ce voyage. J’allais au-devant des ados qui devisaient dans mon immeuble, et je crus que j’arriverai à émouvoir ces fils de migrants africains et maghrébins, en évoquant le combat anti-fasciste et anti-nazi de Lisette…

  • On n’a rien à foutre des Juifs, m’entendis-je répliquer.

Je m’éloignais sans leur dire que Lisette n’était pas juive. Et le lendemain, le concierge chez qui j’allai raconter ma mésaventure me dit qu’il avait trouvé une enveloppe avec 5 cassettes… Je craquai. Sans ces cassettes-là, j’aurais abandonné le film.

Lisette accepta le film achevé malgré tout, avec l’impression qu’elle en eut un apaisement général.

Le film, qui eut une diffusion en salles de cinéma dans toute la France, eut pour nous deux des conséquences positives.

Aux Rencontres professionnelles du film documentaire de Lussas la salle de 300 personnes applaudit debout durant plusieurs minutes, ce qui me surprit beaucoup, et pourtant Lisette n’avait pu venir.

Je réussis à nous faire inviter en Algérie par une grosse institution culturelle d’Etat, sur les hauteurs d’Alger (Riad el Fatah), et le jeune public ignorant tout de cette histoire d’avant l’indépendance avait l’impression de recevoir une revenante… Lisette était aux anges. Elle avait adulé ce peuple et surtout ses femmes, ne disant mot de son départ d’Algérie, alors que le Ministère de l’Education aurait très bien pu profiter de ses immenses capacités de pédagogue de nombreuses années après sa retraite…

A Fontaines, près de Grenoble, la municipalité lui offrit une place dans un immeuble pour personnes âgées mais encore indépendantes, car Lisette avait horreur de l’assistanat. Mais une année après, le 13 juillet 1999, elle se donna la mort , alors qu’elle avait encore toute sa tête, uniquement parce que sa vue ne lui permettrait plus de vivre sans accompagnement.

C’est dans cette même ville, après la projection du film, lors du débat en présence de Lisette, qu’un vieil agriculteur de l’Est-algérien dit combien le film l’avait touché. Je lui proposais de le filmer chez lui le lendemain. Roger Balestrieri accepta et me raconta sa vie dans le village de Béni Malek. Episode qui figurera dans le film suivant ‘’Algéries, mes fantômes’’.

Le 22 Août dans toute la région de Philippeville, les commandos de l’ALN, avec le concours de la population musulmane, avait organisé un massacre de tous les civils non-musulmans, dans la rue, ou chez eux. Plus de 120 personnes périrent. Les représailles de l‘armée française furent très dures, 2 à 3000 tués. Et dans le village de Béni Malek, tous les hommes furent pris et disparurent à jamais. Roger Balestrieri donna alors le gîte dans une de ses fermes, et le couvert à plus de 80 femmes et enfants arabes, et ce jusqu’à la fin de la guerre.

Ce qui n’empêcha pas les nouvelles autorités algériennes de le chasser au lendemain de l’indépendance, l’empêchant même de prendre ‘’les draps brodés par sa mère’’… Et devant la caméra, il tient à me lire, en pleurant, la lettre d’un des fils reconnaissants, Aziz Mouats qui fait son éloge. Quelques années plus tard, ce dernier deviendra le personnage principal de la première des 4 parties du film ‘’Algérie, histoires à ne pas dire’’.

Je me dois enfin de noter 2 réactions de spectateurs qui m’aidèrent notablement à creuser plus profond mon sillon, en terre, je le rappelle très taboue, tant en Algérie qu’en France, où l’on stigmatise facilement la population non-musulmane du terme devenu infamant de ‘’colon’’.

Dès la fin d’une projection du film dans le cadre du Festival d’Ales, une femme d’une soixantaine d’année se leva et me dit : Je vous remercie pour ce film. Vous vous êtes présenté comme un cinéaste en exil depuis 1993. Sachez que moi, je suis exilé depuis 1962 ! Et elle se rassit. Cette courte intervention eut un effet tellurique sur moi. Je venais de prendre conscience d’une réalité que j’avais complètement refoulée jusque-là… et qui allait devenir le centre de gravité de tous mes films suivants.

A Paris, cette fois, au Centre Culturel algérien précisément, un spectateur prit la parole. Paul Bouaziz, avocat en droit du travail. Je venais de le retrouver. Membre du parti communiste algérien, c’est lui qui avait défendu les syndicalistes d’Oran. Un ami de mon père. Il me reprocha de n’avoir rien dit des raisons profondes du départ d’Algérie de Lisette. Je me défendis en disant que Lisette s’y était refusée. En vérité, je n’avais même pas osé lui poser la question, tant je l’avais sentie rétive. Alors, la réponse, lui osa la dire, provoquant des sueurs froides chez le directeur du CCA à mes côtés :

  • Lisette est partie, pour les mêmes raisons que tous les communistes non-musulmans. En vertu du Code de la nationalité adopté juste après l’indépendance, ils étaient considérés comme des étrangers, eux qui s’étaient battus pour cette indépendance. Et cela ils ne pouvaient le supporter…

Ces mots qui explosèrent le tabou et me libérèrent définitivement, devinrent le leitmotiv de mes films suivants : la guerre dite de ‘’libération’’ avait surtout été pour le FLN une guerre d’épuration. Constat qui choquait toute la gauche française… Car en Algérie, même si on ne pouvait le dire, l’on savait très bien que telle était la vérité, raison pour laquelle mon dernier film Algérie, histoires à ne pas dire, sera interdit dès sa sortie en 2007.

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