LIBERATION / Annick Peigné-Giuly

Entre Alger et Oran, Jean-Pierre Lledo réunit les héros de son enfance algérienne sous l’oeil d’une caméra visiblement émue.

Jean-Louis Comolli, Jean-Pierre Lledo ou Yves Billon creusent leur sillon cinématographique depuis pas mal de temps, explorant un terrain qui leur est propre. Marseille et ses enjeux politiques pour Comolli, l’Algérie et ses années d’indépendance pour Lledo, l’Amérique latine et ses musiques pour Billon. Trois itinéraires qui se rapprochent par leur engagement. Un cinéma citoyen pour l’un, un cinéma de mémoire pour le second, un cinéma de militantisme culturel pour le troisième. Par leur écriture aussi, qui, de journalistique, laissant la place au sujet, est devenue plus personnelle, plus cinématographique aussi. Des films qui, jusque-là, ont trouvé place sur les chaînes de télévision. Pourquoi alors ce soudain passage par le grand écran de la sortie en salles ?

Municipales sur le port. «Pour moi, c’est par défaut», explique Jean-Louis Comolli. Rêves de France à Marseille, septième et dernier film d’une série marseillaise, est le seul refusé par toutes les télévisions. Le producteur, Paul Sadoun (13 Production), a décidé de tourner sur ses fonds propres. «Un geste de producteur rarissime aujourd’hui», souligne Comolli. Résultat : 61 000 euros pour budget. Comolli tourne à Marseille, de 1999 à 2001, ce docu sur les heurs et malheurs de candidats «issus de l’immigration» inscrits sur les listes PS et RPR aux municipales. Un dispositif qu’on connaît désormais, avec Michel Samson (ex-journaliste à Libération, aujourd’hui au Monde), en enquêteur placide plongé dans les bas-fonds des partis marseillais. Dans ce film, il est palpable que leur duo a pris corps, que ces gens qu’ils filment depuis si longtemps sont devenus des personnages de cinéma. Samson, comme un poisson dans les eaux du Vieux-Port, attire à lui les situations fortes d’une formidable comédie marseillaise.

Le tournage et le montage achevés, le producteur prend l’initiative de demander au CNC l’avance «sur film terminé». Et l’obtient : 76 000 euros. «C’est alors qu’on a pu envisager de sortir en salles puisque les télés ne voulaient pas.» Ils se payent un transfert sur pellicule, contactent Maurice Tinchant pour la distribution. Le film sort cette semaine dans une salle parisienne, mais aussi dans le cadre d’une campagne d’associations. Deux dispositifs qui lui garantissent de ne pas disparaître en une semaine. «On va vers une nouvelle économie des films, remarque Comolli, mais aussi vers la création d’un réseau pour la diffusion des documentaires.»

Retour au bled. Pour Un rêve algérien de Jean-Pierre Lledo, l’histoire a aussi commencé par un refus des télévisions. «Alors le producteur (Maha Productions) a envoyé le scénario à l’avance sur recettes, qui aujourd’hui accepte les documentaires.» Le projet reçoit 152 000 euros. Arrivent alors un coproducteur belge et le fonds Eurimage.Total : 763 000 euros. Vingt fois le budget habituel des films de Lledo. Le voilà entré dans le circuit «cinéma». Pour lui, ce n’est que justice : «Je me vois comme un cinéaste de grand écran.»

C’est donc sur la toile que l’on suivra le retour d’Henri Alleg en Algérie. L’ancien patron d’Alger républicain retrouve ses camarades de lutte contre l’armée française, les traces de ses années de torture et de prison (où il écrira son livre la Question), de ses amitiés avec ceux qui sont aujourd’hui les oubliés de l’indépendance algérienne. Entre Alger et Oran, Jean-Pierre Lledo réunit les héros de son enfance algérienne sous l’oeil d’une caméra visiblement émue. «J’ai sans doute fait du cinéma pour faire ce film-là, dit-il. Maintenant, je peux aller vers la fiction.» Le film sort dans une salle à Paris.

Celui d’Yves Billon sera dans deux salles. «Au moins quatre semaines, savoure-t-il. Et ça suivra en province si tout va bien.» Billon a fait Cuba son comme tous ses autres films : «Avec mon argent de poche et mes copains.» Une balade ludique aux basques d’un groupe de retraités cubains qui jouent le son avec le Panaméen Azuquita. On pense bien sûr au Buena Vista Social Club de Wenders, mais Billon se targue de filmer la musique cubaine depuis plus de dix ans. «Mon ambition ne dépassait pas le petit film télé mais le film faisant une heure trente, la sortie en salles s’est imposée.» 45 000 euros de plus piochés dans l’argent de poche et le film gonflé en 35 mm est présenté aux exploitants de salles et autres diffuseurs.

«Bataille». Cette expérience en salles pour des documentaires, qui semble une sorte de promotion, reste un accident de parcours pour Jean-Louis Comolli. «J’aurais préféré que mon film soit diffusé à la télé. C’est moins gratifiant, mais là le film est réel. En salles, on est dans l’emballage, mais le film est un peu virtuel. A la télé, on touche les spectateurs qui ne nous sont pas prédestinés. Je guette toujours le spectateur inconnu…», dit-il. Pour lui, les salles ne sont pas le destin des documentaires. «Que nous nous retrouvions dans des salles de cinéma est surtout un signe de la détérioration de la télévision de service public en France. Moi, je vais continuer à prendre d’assaut la télévision… La bataille est d’autant plus importante qu’elle est désespérée.»

Annick PEIGNE-GIULY

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *