LE REVE ASSASSINE, roman vrai de Maïa Alonso. Editions Atlantis – 2017

Il fallait être courageux, car il y va de sa propre santé mentale, pour se mettre à une telle entreprise, la description du processus qui mènera à l’assassinat d’un rêve, à un échec, un échec quasiment programmé, que modestement Maïa Alonso appelle « roman vrai » mais qui n’est rien moins qu’une tragédie, c’est-à-dire une structure sans issue, où la seule liberté est de se cogner contre des parois de plus en plus rétrécies, en attendant le coup fatal.

Les héros, ici, Felix Vallat, maire d’un petit village agricole du Sud-Ouest algérien vers la fin des années 40 et des années 50 du siècle dernier, et son épouse Madeleine, institutrice, pris dans leur volontarisme missionnaire pétri d’humanisme, se rendent-ils compte que leur temps est compté ? La réalité sanglante de la guerre déclenchée par le FLN, qui, à partir de 1955, fait des fermiers européens ses premières victimes, ne pouvait pas ne pas le leur faire pressentir.

Aussi, si la première partie du roman consiste à reconstruire le décor où se façonnent leurs espoirs, dans la seconde se joue une course contre la montre, où chaque minute de vie, de bonheur familial, chaque décision et initiative, pouvant améliorer le sort de tous les administrés, arabes et pieds-noirs, est un défi à la mort, patiente mais résolue à officier.

La Vie, incarnée par notre couple héroïque, n’a pas la partie facile. Ils ont a à se battre contre une France qui croit de moins en moins en son propre engagement pourtant civilisateur et séculaire, contre l’inertie d’une société musulmane et rurale qui, incapable de défendre ses propres intérêts, est prise en otage par quelques élites citadines religieuses et laïques en mal de pureté ethnique et religieuse, et dont la tâche est facilitée par certaines élites politiques pieds-noirs trop peu sensibles aux injustices subies par cette société rurale, et surtout incapables de penser les contours d’une nouvelle société façonnée par ce rêve de fraternité qui anime notre couple, laquelle, sans couper ses liens avec la France, se serait autogérée. Et même entourés de quelques autres rêveurs, cela faisait beaucoup trop pour nos chers illuminés par « la bienfaisante Lumière bleue ».

La Mort, elle, avait donc beau jeu. Beau jeu de terroriser les ruraux des alentours pour s’en faire des complices involontaires. Beau jeu, et suprême sadisme, d’inoculer aux héros une dose d’espoir minimale mais suffisante pour anesthésier même l’instinct de survie. Beau jeu de laisser au couple quelques instants d’amour avant de resserrer l’étau jusqu’à l’étouffement final, dont le point d’orgue est ce huis-clos sidérant entre le bourreau et sa future victime…

Il faut donc lire la nouvelle œuvre de Maïa Alonso, qui de livre en livre explore toujours plus profondément le même sillon, celui d’une Algérie qui finalement n’a pas voulu d’elle, petite fille qui survit grâce à de petites pierres imaginaires toujours enserrées par ses petits poings. Il faut donc la lire, non pas seulement pour l’éloge funèbre qu’est ce livre pour le couple héroïque, mais pour réfléchir à notre présent, et être un peu plus lucides que nos deux rêveurs.

Car notre présent, qui dans un processus similaire à celui déclenché par la colonisation il y a près de deux siècles, et qui aujourd’hui porte le nom d’ »émigration », n’est ni plus ni moins qu’une remise en contact violente du monde musulman et du monde chrétien. Le refus islamique des valeurs de l’autre qui est arrivé à mettre en échec le projet émancipateur républicain de la colonisation, et qui tente aujourd’hui, dans un premier temps, de s’imposer dans le paysage européen, en attendant, grâce au nombre, de le submerger, processus cliniquement décrit par Michel Houellebecq dans Soumission, et contre lequel Boualem Sansal ne cesse de mettre en garde (2084), est aussi la grande question posée par ce livre.

Et si l’Europe ne réagit pas à temps, ses chrétiens (je ne parle même pas des Juifs, et eux ont au moins Israël !), qu’ils le soient de par la foi ou de par la civilisation, connaîtront le sort des chrétiens du Moyen-Orient, chassés d’abord du Liban, hier d’Irak et aujourd’hui de Syrie, celui des Coptes d’Égypte n’étant guère plus enviable…

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