Israël-Palestine

La guerre de Gaza de janvier 09 a mobilisé comme jamais mes compatriotes algériens en exil, la plupart des républicains laïques, anti-islamistes, et pour certains de la mouvance idéologique à laquelle j’ai appartenu et appartiens toujours, le marxisme, bien que sans attaches partisanes depuis près de 20 ans.

J’ai été surpris par la radicalité de leurs convictions, nullement nuancées par leur propre destin d’exilés, ayant fui l’islamisme, et au nom de la « cause palestinienne », de leur engagement, y compris aux côtés des islamistes palestiniens.

Ne les soupçonnant ni d’antisémitisme primaire conscient (l’antisémitisme inconscient étant la chose la mieux partagée au monde), ni encore moins d’avoir oublié leurs propres meurtrissures passées et les raisons de leur exil, j’ai voulu entamer des dialogues avec eux pour essayer de comprendre leurs attitudes.

Je me suis assez vite aperçu que leur ignorance de l’histoire concrète était aussi vaste que la mienne. Et j’ai poursuivi ces dialogues, tout en me plongeant dans de nombreux livres tant pour connaitre l’histoire concrète de cette région, que pour apprendre ce qu’avait été réellement le « sionisme » stigmatisé par sa seule prononciation, qu’enfin pour tenter de comprendre un phénomène aussi transhistorique et transpartisan que l’antisémitisme.

On doit donc considérer le texte comme le produit d’un certain état de lectures et de réflexions personnelles, inspirées aussi par mon propre parcours de cinéaste algérien, d’origine juive par sa mère, et espagnole par son père, étant resté avec sa famille en Algérie après l’indépendance, et ayant dû la fuir après les menaces islamistes dans les années 90.

Mes derniers films, tous centrés autour des relations inter-ethniques durant la période coloniale française, m’ayant peu à peu fait découvrir que le nationalisme algérien, avait mené sa lutte pour l’autodétermination, comme un djihad, et avec une démarche de nettoyage ethnique, ont sans doute aussi contribué à ce j’interroge les nationalismes arabe et palestinien de manière moins complaisante que par le passé.

N’étant donc nullement « définitif », ce texte susceptible d’évoluer en fonction de la réduction de mes ignorances des histoires profane et religieuse de cette contrée, qui sont aussi celles de l’humanité, peut être considéré comme une tentative provisoire de synthétiser un certain nombre de ces dialogues.

Cher ami démocrate, progressiste, marxiste, anti-islamiste, républicain, laïque…

Je vais essayer d’aborder le problème Israël-Palestine, en 5 chapitres…..

I

Les communistes du monde arabo-musulman

et « le problème… »

« Mon seul désaccord de fond avec toi, c’est la question palestinienne et le rapport à Israel », dis-tu dans son dernier mail, cher ami.

Je ne le crois pas. C’est plus profond. Et ça tient à ce que les uns et les autres issus de l’histoire et du mouvement communiste avons eu et avons toujours du mal à se désencrasser de certains dogmes, malgré souvent le désir affiché. Mais il ne suffit pas de vouloir. Remettre en cause certaines idées, apparait pr certains de la trahison.

Il a fallu pour certains, l’expérience de la mort, pour qu’ils acceptent de réviser leurs visions fondamentales. Ainsi des communistes iraniens. Que les communistes algériens du PAGS (Parti de l’avant-garde socialiste, créé en 1966, disparu depuis 1993, se voulait le successeur du PCA de la période coloniale) ont failli suivre (cf. Sadek Hadjeres, le S.G. proposant un volontariat avec les intégristes du FIS, en 1989 !).

Pourquoi cet égarement ? Parce que dans ce mouvement, on en était toujours au mépris de la démocratie dite « formelle » et pire « bourgeoise ». Vu que la dictature du prolétariat (de la majorité, soi-disant !) nous avait fait accepter l’idée du parti unique, dans les pays de l’est, puis a Cuba, puis… chez nous !!!

Aujourd’hui encore, j’entends des marxistes de chez nous se moquer des « droits-de-l’hommisme », mépris que l’on retrouve naturellement chez ceux qui soutiennent Cuba et Chavez, président à vie, mieux que notre Boutef national (le président Bouteflika) ! Mépris qui est celui aussi, et ca se comprend celui de l’Iran, de la Lybie, Arabie saoudite, qui font la loi (du nombre !) dans les institutions de l’ONU (hormis le conseil de sécurité) , notamment en matière des droits de l’homme ! Voir DURBAN II après DURBAN I…. (Lis si tu peux, le bouquin de Malka Marcovitch Les nations Désunies, ou va sur son site).

Nous, il nous a donc fallu l’expérience de l’islamisme armé, par instinct de survie, pour qu’enfin on se réclame des libertés fondamentales de l’individu (je m’exclue de ce « nous », car étant un des 2 animateurs du Rassemblement des Artistes Intellectuels et Scientifiques, le RAIS, j’avais dépassé ce problème – contre la direction du PAGS – depuis la mi-80).

Mais une fois qu’on a sauvé notre peau, et que l’islamisme sans disparaitre (à mon avis, il prendra le pouvoir après la mort de Bouteflika) a reculé ds sa version armée, la remise en cause a aussi cessé. On ne veut pas s’interroger par ex. sur la relation entre l’islamisme et le nationalisme. Ce que j’ai fait avec mon dernier film. Et ce qui a dérangé la plupart des ex-communistes algériens. Mais comme je suis non-musulman, certains sans oser le dire, y voit naturellement une « déviation » quasi de type colonialiste !

Sur cette relation, j’ai abondamment écrit. Je tiens mes « polémiques » à ta disposition.

Paresse, force de l’inertie, ou peur du vertige de la remise en question, tjs est-il que « ça » résiste à poursuivre le travail de « désencrassage ».

La pensée communiste a longtemps fonctionné sur l’idée du « gd soir ». Faut faire la révolution, d’abord, et après on s’attaquera aux autres problèmes secondaires. Ainsi du problème des femmes ! Demander l’abolition du Code de la famille était du gauchisme.

Cette pensée du principal/secondaire, que nous sommes les seuls bien sur à être en mesure de discerner, est encore dominante !

Hier on disait, luttons pour l’indépendance, d’abord, c’est la contradiction pale, on verra pour le reste après. Marchons derrière le nationalisme. Aujourd’hui pareil avec la Palestine, l’ennemi principal, c’est le « sionisme », marchons avec le Hamas (ce que tu disais dans un mail précédent) après on verra pour le reste. Le problème c’est qu’avec le nationalisme arabe imprégné de religion, puis l’islamisme qui n’a plus besoin du masque nationaliste, il n’y a jamais d’après… C’est la dictature pour les nationalistes, la prison, et l’exil. Et la mort à gde échelle pour les islamistes.

Mon hypothèse donc, c’est que tant que les marxistes du monde arabo-musulman ne seront pas en mesure de faire la critique du nationalisme, cad, d’y voir sa filiation avec l’islamisme, ils subiront son idéologie, et pour certains iront vers les intégristes, comme Tourabi au Soudan, et (chez nous – à une autre échelle ! –  Djamel Labidi, ce dirigeant des étudiants mis en prison en 65, et qui dans les années 90 est devenu « arabiste » dans le PAGS, pour finir aux côtés de Belkhadem, ce « barbe-FLN » de la sécurité militaire, qui en tant que premier ministre ou chef du FLN, dirigea le Comité qui s’opposa à l’invitation de Macias, par le Pdt Bouteflika, en 2000 !!!!!!).

Mais les marxistes ne seront pas en mesure de faire ce rapprochement et cette critique, tant qu’ils n’auront pas rompu le cordon plus qu’ombilical avec l’Islam.

Car la gde différence, entre les marxistes européens et ceux du monde musulman, c’est que les 1ers étaient issus d’un monde qui bien avant eux, avait déjà fait la rupture avec la religion (de la Renaissance aux Lumières), tandis que les seconds, vivaient encore dans un monde où les valeurs de la religion étaient intouchables, et où le nationalisme dominant, instrumentalisait à fond la religion tout en buvant du vin, et avec l’amélioration du niveau de vie, du whisky !).

Donc les marxistes de ce monde-là, sans doute aussi pour ne pas se faire décapiter trop vite par les Etats, et ne pas se faire rejeter par le corps de la société, se sont mis à imaginer des syncrétismes marxisto-religieux qui ne disaient pas franchement leurs noms. Voir chez nous toute la gymnastique idéologique d’un Bachir Hadj Ali et d’un Sadek Hadjeres, pour ne parler que de « nos » dirigeants.

Et il a fallu toute la dangerosité des islamistes pour qu’enfin au début des années 90, ns osions prononcer le mot « laïcité » !

Mais encore-là, en précisant bien que ca ne visait qu’à séparer l’Etat et la politique de la religion. On était encore loin naturellement, et on l’est toujours autant, de la critique de l’Islam, comme les ancêtres de la modernité européenne l’avaient fait. Sur ce plan là, les marxistes actuels sont bien plus en retard que du temps de la colonisation, où les valeurs républicaines francaises ont permis l’émergence des libres penseurs, notamment dans le milieu des Instits qui étaient passés par l’Ecole Normale de la Bouzaréah (comme mon beau-père), ce qui a permis chez nous l’apparition d’un Kateb Yacine qui osa encore après l’indépendance et jusque dans les années 70, défier les religieux par le théâtre.

Cette incapacité, et ce manque de courage, ont été justifiés ainsi : faisons d’abord la révolution (indépendantiste, nationaliste, puis sociale), et après, les mentalités changeront.

Toujours le même schéma d’abord/après ! 

Sauf que l’on a vu les résultats : une révolution faite avec les valeurs féodales rompt certes avec « l’impérialisme capitaliste », mais aussi avec les valeurs républicaines de la laïcité, et des libertés de la démocratie « formelle ». Elle met certes fin à la dépendance nationale (en fait en apparence seulement, puisque les économies en perdition, dépendent comme jamais des ex-puissances impérialistes, pour qui d’ailleurs les indépendances ont été une aubaine, les débarrassant de toute une gestion, notamment sociale, qui les alourdissait et commençait à leur peser, dans le contexte de la nouvelle mondialisation. Mais ces révolutions (celle de Khomeiny est par sa radicalité la plus exemplaire !) ont aussi du même coup, mis au pouvoir les valeurs de leurs initiateurs, celle de la féodalité, ou/et de l’obscurantisme religieux.

Il est vrai que les ancêtres du marxisme, à commencer par Marx, ont longtemps pensé que l’Europe pouvait participer à cette émancipation des autres continents, grâce au capitalisme (auquel Marx rend un vibrant hommage dans le Manifeste ( !), par sa vertu à terrasser les pensées de la féodalité, y compris au travers de la colonisation (qui à mon humble pt de vue, est la résultante de la confrontation capitalisme- précapitalisme).

Et c’est ce que Lénine pensait faire dans le cadre de l’URSS avec la centaine de peuples qui vivaient dans des modes de production pré-pré capitaliste : tirer avec la locomotive de la Russie plus évoluée, l’immense train qui vivait encore dans les normes de la féodalité de type impériale (cad une féodalité encore moins évoluée que la féodalité européenne qui a déjà réalisé une centralité de type nationale : un roi de France, etc…)…

Ce projet était-il voué à l’échec, comme l’ont dit certains ? Je ne crois pas. Sinon, on aurait eu depuis longtemps un autre Khomeiny de l’Oural à la Chine. Comme on a eu les Talibans en Afghanistan après la guerre américaine contre les Soviétiques.

Les marxistes, algériens ou autres ont-ils remis en cause ce type de pensée d’abord/après, principal/secondaire, les « masses » avant « l’individu », les intérêts de la majorité contre la liberté de pensée, qui les a menés à subir la dépendance des nationalistes puis des islamistes, et en prime de remerciement, leur violence ? Pour les Algériens, c’est sûr que non. Pour ailleurs, je ne sais pas.

Faudrait savoir ce que disent les marxistes iraniens, par ex…

II

Sous l’antisionisme,

l’antisémitisme dans le monde arabo-musulman…

et ailleurs !

Est-ce que tout cela ne nous éloigne pas du « sujet » ? Non, au contraire, ça nous rapproche !

Car mon hypothèse est que la question du Moyen-Orient est étroitement lié à tout ce que je viens d’aborder.

Et là aussi, on est passé dans le mouvement communiste, de la tendance à penser que l’arrivée de l’Europe au M-orient, par l’intermédiaire du mouvement sioniste (extrêmement composite, mais où le courant socialiste était dominant, David Ben Gourion rendant hommage à Lénine, et le groupe Stern le plus radical ayant été à 2 doigts d’être admis dans l’Internationale communiste après 45 !), pouvait être un levier pour faire reculer les féodalités et leurs valeurs (du royaume hachémite au saoudien, en passant par les accointances islamo-fascistes), ce qui expliquera la position soviétique en faveur d’un Etat Juif… à la position diamétralement opposée, où l’on va changer fusil d’épaule si je puis dire, pour soutenir plutôt le nationalisme arabiste et musulman, le sionisme initialement valorisé devenant tout à coup un repoussoir, et quasiment l’équivalent d’un nouveau fascisme !

A un tel changement de cap, n’y sont pas étrangères sans doute des considérations n’ayant rien à voir avec l’idéologie mais tout avec la géostratégie, face aux prétentions européennes et surtout américaines.

Cette imbroglio entre l’idéologie et la géostratégie étant quasiment impossible à démêler, chacun de se parant des plus beaux atours des valeurs de la Liberté pour les uns et des Peuples pour les autres, je n’essaierai surtout pas de m’y atteler.

Je préfère aller directement au « problème ».

Le sionisme est-il un colonialisme ou un fascisme, comme le prétend aujourd’hui un vaste front qui va de l’extrême gauche à l’extrême droite, des Indigènes à Le Pen, en France, de Chavez à Poutine en passant par l’Iran, pour lesquels la choses n’est même pas à discuter, celui qui s’y risque étant immédiatement suspecté de sympathie… sioniste !

La pensée dogmatique stigmatise pour empêcher que l’on aille voir de plus près, dans la nature de ce mouvement, dans sa légitimité, et dans son histoire. Je constate que toi aussi tu es dans cette attitude de stigmatisation « viscérale » comme tu l’as écrit toi-même la première fois, mot dont tu as essayé de limiter la portée par la suite, qui t’empêche donc de t’interroger en t’accrochant aux concepts-bouées (de sauvetage ?), du colonialisme, du racisme, ou du fascisme.

Ce dogmatisme actuel de type marxiste disons, se greffe sur une ignorance crasse de cette histoire (du sionisme, et de ce que ns appelons à présent le M-Orient) et se manifeste donc sous la forme d’un sloganisme qui dans la cas qui nous occupe, faut-il s’en étonner, fraie avec l’ancestral antisémitisme européen, remis à la sauce « anti-impérialiste », lequel fait aujourd’hui alliance avec l’antique antisémitisme, chrétien et musulman.

« L’hystérie contre les juifs » dans les pays arabes, instrumentalisée par les régimes en place et les islamistes n’a absolument rien à voir avec l’antisémistisme au sens classique », dis-tu.

Pourquoi te mentir à ce point, cher ami ?!

As-tu lu la revue de Presse du monde musulman,  que j’ai reçue et que je t’ai renvoyée ? Tu n’en dis rien, bizarrement. Pas une seule réaction.

« Egorger les juifs et à exposer leurs têtes sur les places publiques » et à « effacer l’existence d’Israël » : il est vrai Alshaab,  journal égyptien, serait proche du Hamas, mais Moubarak ne censure pas de tels propos !

«Tout juif est une cible légitime que les musulmans doivent abattre » écrit l’imam de chez nous, Chamseddine Bourouba dans une fatwa autorisant les musulmans, où qu’ils se trouvent à « tuer des juifs » ? Bouteflika l’a-t-il mis en prison ? Un intellectuel algérien d’origine musulmane a-t-il protesté ? J’ai envoyé cette revue de presse à des centaines d’intellos de chez nous (alors que en tant que non-musulman, j’aurais nettement préféré ne pas être à l’orogine d’une telle alerte). Tu es un des rares à m’avoir écrit, et encore pour me dire d’emblée que cette « hystérie » n’était que la conséquence du problème palestinien (« non réglé équitablement »).

Comment après la violence de tels propos peux-tu- dire une chose pareille ? Al-Fadj, journal algérien pro-islamiste, mais légal,  n’écrit-il pas tranquillement, sans se faire inquiéter que les juifs sont « la pire des races », et ce en s’appuyant sur Le Coran ?

« Le jour du Jugement ne viendra pas tant que les Musulmans ne combattent les Juifs et les tuent. Et tant que le Juif se cache derrière des pierres et des arbres. Les pierres et les arbres diront : « Oh ! Musulmans, Oh ! Abdulla, il y a un Juif derrière moi. Viens et tue-le. » Seul, l’arbre Gharkad ne le dira pas  parce que c’est l’un des arbres de Juifs.>

C’est certes dans la Charte du Hamas, qu’on peut lire cela, mais ses rédacteurs ne l’ont pas inventé. Reproduit par un des plus fiables, le théologien perse Al-Bukhari (810870), il s’agit des propos du Prophète lui-même ! Qui comme tu le sais, sont aussi importants pour les musulmans que le Coran lui-même.

Et d’ailleurs le message principal du CHEIKH YUSSUF AL QARADAOUI, l’idéologue salafiste « modéré », dirigeant le Conseil européen de la Fatwa et de la Recherche,  donc pas un « extrémiste du Hamas », un vrai théologien-référence du monde musulman, n’est-il pas semblable ? « Les Juifs ont été punis en raison de leur comportement une première fois par les Babyloniens, une seconde fois par les Romains et enfin par Hitler. Qu’attendent les Arabes et les Musulmans, pour finir le travail ? ! »

C’est ce que tu pourras écouter et voir de tes propres yeux-oreilles dans les Sermons du à la grande mosquée de Doha à Qatar du Vendredi 9 Janvier et du 28  janvier 2009, transmis sur Al-Jazeera TV (Qatar):

http://www.dailymotion.com/video/x83pjg_le-message-de-cheikh-quaradawi_news

http://pointdebasculecanada.ca/spip.php?article879

Mais je pourrais tout simplement te parler de mon expérience personnelle.

De mon fils traité par notre voisine, dont le mari était pourtant dans le même parti que nous, de « sale juif », quelques jours après avoir dit que ma mère était juive, dans ma 1ere et unique interview TV (en 1990, après la fin du parti unique).

Ou de mon dernier film que tu as vu, où le patron du hammam explique que les Arabes refusaient de se mélanger aux Arabes à cause de leur odeur. Ou encore de cette expression populaire « Hachek ! » qui suit toujours l’évocation du « Yahoud », comme pour nous purifier du contact par la pensée !

Et aujourd’hui en Algérie, il n’y a même plus une synagogue, même comme musée ! Celle de Constantine a été détruite pour en faire un parking ! La mémoire de Raymond est effacée et aujourd’hui salie. Qui a élevé sa voix ? Même les plus impertinents, comme Kateb Yacine ou Boujedra, n’ont rien dit.

Je comprends bien que ton humanisme, et tes convictions antisionistes soient gênées aux entournures, par cet antisémitisme musulman, profondément ancré dans la culture populaire, mais sois rassuré, si je puis dire, l’antisionisme européen est aussi tout autant gangréné, lui par l’antisémitisme chrétien.

Qu’est ce qui, sinon, pourrait d’ailleurs expliquer un tel unanimisme, de gauche à droite, à l’endroit d’Israël ou du sionisme ? Explique le moi, stp.

Il faut donc s’y faire, mon cher ami, ni toi, ni moi ne pourrons aller à l’encontre de choses aussi profondément ancrées que le reproche fait aux Juifs d’avoir inventé le premier universalisme, leur ténacité à le conserver malgré l’apparition des  suivants, le fait sans doute aussi de leur refus d’avoir préféré rester une minorité, sans prosélytisme et sans conquête. Ce qui leur a valu d’être traité de tout, et de son contraire ! Je n’ai pas besoin, je suppose d’énumérer les exemples.

La seule chose que nous pouvons donc faire c’est d’en être au moins conscient, et d’admettre qu’aucun peuple au monde n’a été autant stigmatisé, humilié, opprimé, massacré, et même à 2 doigts d’être entièrement exterminé. Fait comme tu le sais régulièrement contesté, dans le monde entier ! Pire déni, tu meurs, et c’est pourtant le cas.

Porter un tel fardeau, quand on n’est pas Juif, n’est certes pas facile. Mais amoindrir ou banaliser une telle réalité, est criminel, car c’est ouvrir la porte à de nouvelles exterminations. « Extirper la tumeur cancéreuse qu’est Israël » n’est plus un écart de langage, mais une pratique langagière normale dans le monde musulman, sans que l’ONU ou l’Unesco s’en scandalise, ni quasiment aucun intellectuel musulman, alors que ns savons toi et moi, et toi encore plus que moi qui a reçu des balles islamistes dans la peau, que les mots préparent toujours les passages à l’acte.

Or désolé de le dire – notre échange ne doit pas être langue de bois – toi aussi tu participes à cette banalisation.

III

« Le sionisme »,

c’est quoi au juste ?

Mon insistance sur cet antisémitisme universel, est-il une manière pour moi de justifier par avance toutes les pratiques du sionisme ? Non, bien sûr. Mais avant d’en examiner les pratiques, dans la chronologie, posons-nous au moins la question que personne bizarrement ne se pose, celle de sa légitimité. Sans doute, parce que pour la pensée antisioniste, il n’en a aucune. Discutons-en donc.

Personnellement, ayant été élevé dans l’idéologie communiste de la fraternité des peuples, je n’étais pas non plus prêt à comprendre le sionisme. Et du coup, j’ai préféré ne pas mettre mon nez dedans.

J’avais  tjs voulu considérer, que l’antisémitisme n’était qu’une variante du racisme, qui disparaitrait bien un jour. Ma mère étant juive, très jeune, je me souviens que  « juif » dit en français ou en arabe, équivalait à une insulte. C’est une qualité qu’on apprend vite à ne plus déclarer, voire à dissimuler.

Tous les soumis de la terre, les femmes et les minoritaires, savent d’instinct que tant qu’on ne proteste pas, tant qu’on reste soumis, tant qu’on dissimule ses signes extérieurs d’identité, la sécurité est assurée, même si elle se paie d’un impôt particulier, comme pour les juifs dhimmis dans le monde musulman. Protection induit soumission. Traitement préférable certes à l’extermination.

Le sionisme donc est ce mouvement qui nait en Europe en faisant le constat de cette double humiliation (et ce 50 ans avant la Shoah !) d’être minoritaire et aussi juif, et qui propose, ds le vent des nationalismes émancipateurs du 19em s. en Europe de l’est, d’y mettre fin.

Si a ce stade, tu es OK avec moi, explique-moi, en quoi le sionisme serait-il une mauvaise chose ? Comment un marxiste, un homme tt simplement, pourrait-il trouver à redire contre un mouvement qui se propose de mettre fin à cette double condition de minoritaire et d’humilié ?

Crois-tu que le sionisme aurait pu s’imposer en créant autant d’espoir si la réalité de l’humiliation et de l’oppression, n’avait été qu’un discours, si ses propositions n’avaient été que bluff, poudre aux yeux ? La preuve c’est toujours la pratique, comme on ns l’a appris : pourquoi les juifs qui constituent Israël, viennent-ils surtout des pays non-démocratiques ? Europe de l’est, et pays arabes, Amérique latine, là où il y eut toujours des pogroms.

Franchement comment comprendre qu’il soit légitime pour tous les peuples du monde d’aspirer à se soustraire à un joug, à tous, sauf à ceux qui en subissent le plus ancien et le plus permanent ? Comment le faire sans comprendre justement la spécificité de l’antisémitisme, par rapport à toutes les autres formes d’ost-racisme ?

Jusque-là, je ne vois dans le cheminement qui mène au sionisme que de la logique humaine, rien de transcendant. Les Juifs vraiment religieux n’avaient d’ailleurs aucun empressement, puisqu’il suffisait d’attendre le Messie pour être libéré.

En quoi tout ce cheminement vers l’idée sioniste est-il assimilable à de l’impérialisme, du colonialisme, ou du racisme , ou les 3 à la fois ?

Avant d’aller plus loin, tu dois donc me dire, en quoi l’idée était répréhensible. Et quoique les Juifs aient déjà apporté une réponse, peux-tu me dire, avec le recul, quelle alternative y avait-il au sionisme ?

Si l’idée donc de rassembler en un même endroit, des gens dont personne ne veut, pour les soustraire à toutes sortes de violences, n’est pas idiote, ni répréhensible, je ne vois que trois objections possibles :

  • Pourquoi le choix de la Palestine ?
  • Les Juifs sont-ils « un peuple » ?
  • La mise en pratique du sionisme.

Mais avant, je voudrais juste te dire que la conclusion à ce chapitre qui s’impose à moi, c’est que le sionisme n’étant pas une « idéologie », à l’instar du libéralisme ou du socialisme, lesquels sont des systèmes d’idée, que l’on peut partager ou rejeter, mais une sorte de projet, diagnostic-remède visant à soustraire des gens à l’oppression ou à l’humiliation, être « antisioniste », cad s’opposer au mouvement des Juifs visant à mettre fin à leur dispersion, en leur niant le droit d’être « un peuple », et de vouloir se réaliser en tant que tel, n’est pas une opinion, ou une posture idéologique comme une autre, mais la négation d’une réalité, et donc une option guerrière vers l’anéantissement. Ce qui s’est vérifié depuis longtemps, par l’opposition de tous les pays arabes à la décision de l’ONU de créer 2 Etats, arabe et juif, et continue de se vérifier aujourd’hui, par ex. par cet appel au boycott d’Israel, boycott d’un pays et d’un peuple entier ! Appel initié, dois-je le rappeler par CHEIKH YUSSUF AL QARADAOUI, en janvier dernier, et repris massivement par les « progressistes anti-impérialistes » qui désormais n’arborent plus de chemise rouges , mais des chemises vertes (voir la vidéo sur les commandos verts ds les gdes surfaces, genre Carrefour) !

Cette alliance rouge-brune-verte ne te trouble-t-elle pas ?

Cette question nous renvoie bien sûr au chapitre précédent.

III

Pourquoi le choix de la Palestine ?

Tu sais sans doute que certains sionistes avaient même évoqué l’Ouganda. Mais que l’idée fut vite repoussé.

Mais franchement, comment comprendre qu’on trouve naturel que les Musulmans se rassemblent à La Mecque, que les Catholiques le fassent à Rome – où l’Empire adopta le nouveau monothéisme, et où la papauté à choisi de résider – mais pas que les Juifs se tournent vers l’endroit où s’édifièrent leurs royaumes, durant 1000 ans, unique référence de toutes leurs prières, Jérusalem ? !

Ce vœu millénaire, qui clôt toutes les prières des Juifs, de revenir un jour vers ce qui fut la capitale des seuls Juifs, n’a été ni celui des Chrétiens, ni des Musulmans. Et pour cause ! Puisque ces derniers, par la conquête et la conversion (forcée au moins au début), ont étendu leur influence à la terre entière !

Or à l’inverse des Chrétiens et du Musulmans, s’il y a bien une communauté religieuse qui n’a cherché ni à conquérir ni donc à convertir (pour des raisons que je n’ai pas encore saisi), ce sont bien les représentants du 1er monothéisme.

Et donc, quand on a vu les Chrétiens jusqu’à la Renaissance, et les Musulmans jusqu’à aujourd’hui, qui se dénombrent par millions, voire par milliards, défendre leur hégémonie sur la terre entière, et même dans le cas de ces derniers, d’afficher leur désir de reconquérir toute terre qui fut un jour musulmane, comment alors expliquer que la tentative de rassembler quelques millions de Juifs sur le plus petit morceau de terre qui puisse s’imaginer, paraisse à ce point, dans le meilleur des cas dénuée de sens, et dans le pire remplie d’une sens totalement négatif, assimilé à une volonté de coloniser, voire même de dominer le Monde entier ?

Comment expliquer cette incohérence intellectuelle, autrement que par le fantasme, mis en clair dans ce faux de la police tsariste, mais qui est diffusé aujourd’hui dans tous les pays musulmans comme un document authentique, les « Protocoles des Sages de Sion » ?

Pourquoi refuser aux Juifs, ce que Chrétiens et Musulmans ont déjà : un espace à eux, et dans leur cas, infiniment plus vaste ? Pourquoi les antisionistes, que leurs intentions soient laïques ou religieuses, n’ont-ils que ce seul objectif, plus que jamais d’actualité : détruire cet espace (équivalent à quelques départements français….. !), et pour nombre de théologiens, et chefs d’Etats musulmans, ses habitants aussi ?

Là un démocrate, un marxiste, un homme tout simplement, devrait quand même commencer à s’inquiéter. Y a quand même quelque chose qui tourne pas rond !

Pourquoi trouve-t-on si exorbitant que quelques millions de personnes victimes partout d’humiliation et de destruction, décident un jour, pour y échapper, de vivre ensemble ? Et de choisir pour le faire cet endroit qui s’appela Judée, débaptisée en « Palestine » par les Romains pour tenter d’en extirper la mémoire juive… (Toujours le même fantasme « viscéral » à l’œuvre…) ?

Si les Chrétiens – croyants et hiérarchie – semblent ne plus se sentir agressés par le vœu juif du retour, n’est-ce pas parce qu’ils résident pour la plupart dans des Etats-nations démocratiques sécularisés, et qu’ayant perdu depuis longtemps l’essentiel de leur ancien pouvoir, ils n’ont plus l’objectif d’étendre ou de défendre « leurs terres », comme au temps des Croisés ?

Ce qui n’est pas le cas de figure des Musulmans résidant dans des Etats-nations, pour la plupart non-démocratiques, quand ce n’est pas directement religieux, ou/et féodaux, et dont les chefs religieux et politiques, peuvent être une seule et même personne.

Ceux-ci, ne considèrent-ils pas que Dar el islam (la Maison d’Islam) qui englobe l’ensemble de la Oumma (communauté des musulmans), ne saurait tolérer une enclave, un peuple d’une autre religion, qui échapperait à son autorité, qui polluerait sa pureté ? (Les non-musulmans n’étant acceptés dans leur espace qu’en tant qu’individus, avec le statut de « dhimmis », protégés/ soumis).

Assimilant eux-mêmes les Musulmans à un peuple, une Oumma, une communauté transnationale, leur rejet d’Israël n’est donc pas tant un refus de voir des Juifs se rassembler quelque part, se reconstituer comme « peuple », qu’un refus de les voir accomplir cet acte au sein de ce qu’ils considèrent comme leur espace.

Or c’est précisément pour cette raison, strictement inversée, que l’antisionisme laïque s’oppose à Israël ! Les Juifs ne sont pas « un peuple ». Leur revendication d’une terre, ne peut être que l’expression au mieux d’une machination, d’une manipulation « de l’impérialisme », hier anglais, aujourd’hui américain, se servant des Juifs comme d’un Cheval de Troie pour s’emparer du pétrole arabe, et au pire d’un nouvel impérialisme, celui précisément des Juifs animé par cette soif de dominer le monde (parfaitement décrit, on la vu, par la police tsariste !).

IV

Les Juifs sont-ils « un peuple » ?

C’est pour moi la seule objection intellectuellement recevable.  Elle m’a longtemps habité, et m’a beaucoup embarrassé, ne pouvant y répondre ni affirmativement, ni négativement, la réalité d’Israël ne pouvant, non plus, être occultée !

Tout le monde reconnait l’existence du premier monothéisme, comme religion. Les adeptes de cette religion habitent tous les continents. Ils ont la nationalité des pays où ils résident. Les peuples des pays démocratiques sont constitués de citoyens d’origines religieuses diverses. Des croyants d’une  même religion qui seraient-ils un peuple ? C’est la conception, on l’a vu des théologiens de l’islam, mais pas celle des républicains, ou démocrates, encore moins des « progressistes ».

Il n’est d’ailleurs pas étonnant que cette objection provienne des territoires républicains, où sur l’exemple de la France on a peu à peu « émancipé » les Juifs, cad qu’on leur a octroyé la qualité de citoyens. Octroi non irréversible, on l’a vu avec Vichy en 1940, qui montrait bien que le fait juif était bien au-delà (ou en-deçà ?) d’une religion.

Hitler, ayant construit une pratique exterminatrice sur une théorie de la race génétiquement juive, on peut aussi comprendre les réticences progressistes à consentir que les Juifs fussent « un peuple » et leur penchant à ne vouloir envisager les Juifs, que dans leur aspect religieux, surtout en une époque la tendance universelle est à l’interpénétration et la créolisation des peuples. Penchant partagé d’ailleurs par certains juifs, croyants et laïques, qui instinctivement voient comme un danger à s’agglomérer, à s’afficher comme tels : un « peuple juif », n’est-ce pas  un nouveau ghetto, une nouvelle manière de réveiller la Bête ?

Le ghetto n’a jamais été mon idéal, non plus. J’aurais voulu que toutes les terres et tous les peuples du monde, conservent leurs Juifs. J’aurais voulu qu’aucune des mythologies, aucune langue de l’humanité ne se perde. J’aurais voulu que jamais ne se forme même l’idée démente d’exterminer un peuple entier (Indiens, Tsiganes, etc…). Mais la réalité en a décidé autrement… Et force m’est de constater que cette démence est toujours là !

Mais revenons à la question. Les Juifs sont-ils seulement des croyants ? Ou aussi un peuple ? Ceux qui sont athées cessent-ils d’être Juifs ?

Si la tentative de définir un peuple par ses gênes nous renvoie assurément au racisme (c’est apparemment le gouffre dans lequel tombe Schlomo Sand, un israélien qui se récuse… comme Juif !), si un peuple génétiquement pur ne peut être que du délire, si un tel peuple n’existe nulle part, si tous les peuples du monde sont des mélanges, qu’est-ce qui fait « peuple » ?

Un peuple n’est-ce pas le désir très fort d’individus – leur nombre important peu – de vivre ensemble,  parce qu’ils se reconnaissent suffisamment de valeurs  et d’aspirations communes ? Et le minimum démocratique ne serait-ce pas de reconnaitre comme tel, tous les individus de la terre souhaitant à un certain de moment de partager un espace et de le vivre en commun ?

A ces questions, concernant les Juifs, il y a sans doute 2 manières de répondre. Par le présent et par l’histoire.

Pour ce qui est du présent,  je dirais comme Engels, que la preuve du pudding, c’est qu’on le mange. Et donc que le preuve du peuple juif, c’est Israël.
Si actif qu’il ait été, le mouvement sioniste pouvait-il forcer les Juifs du monde entier à venir en Israël et à y rester ? Surtout dans un contexte d’une adversité, qui s’est exprimée violemment des le début du 20eme siècle, arrivant au paroxysme après le refus de la décision de l’ONU en 1947… Comment expliquer un tel volontarisme, un tel engagement, d’abord pour la défense de cet espace, puis pour son développement, qui classe Israël avec quelques autres petits pays, parmi les « miracles», historique (un peuple de 600 000 âmes résistant à 5 pays représentant 35 millions d’ha, de 47 à 49), économique (sans pétrole !) et spirituel (sécularisation d’une langue « sacrée » devenue langue nationale) ? De tels « miracles » pouvaient-il être concevables sans que ces individus ne se sentent une solidarité profonde, qu’on peut tout à fait appeler peuple ?

L’adversité, on le sait, a catalysé la formation de nombreux « peuples ». Et le cas juif en est quasiment l’exemple « parfait » : si il y a bien eu des individus qui ont été de tous temps définis, négativement, comme un ensemble bien distinct par l’Autre , ce st bien les Juifs ! Beaucoup n’ont pris conscience de leur judaïté que dans le regard hostile de cet Autre ! Quelquefois tout simplement par l’insulte, « sale Juif ! ».

Ce trouble que le Juif provoque chez l’Autre, dépasse on le sait d’expérience, l’hostilité religieuse. D’ailleurs ce Juif peut être athée. Ce trouble à l’origine de tous les antisémitismes, est comme l’expression d’un malaise éprouvé face au Juif, en ce qu’il est ressenti comme une irréductibilité…

Les Juifs quelles que soient les politiques d’assimilation resteraient toujours Juifs, vécus comme « une nation dans la nation », non solubles dans la nation, donc déloyaux vis-à-vis de leur patrie. Déloyauté pouvant facilement se transformer en trahison, vu que ces Juifs, résidant dans différentes nations, et tissant des liens entre eux, pouvaient donc facilement organiser un complot mondial.

Mais ce trouble serait-il pur fantasme comme le disent généralement les antiracistes ? N’aurait-il pas au contraire une base objective, inscrite dans la réalité du Juif ?

C’est l’hypothèse au premier abord provocatrice qu’émet l’écrivain israélien Avraham Yehoshua dans son essai sur l’antisémitisme. Pour lui, le Juif a dès l’origine un double ancrage religieux et national : c’est un peuple en exil qui reçoit le Message. Et lorsque après la destruction du second Temple par les Romains, les Juifs quittent leurs terres pour un nouvel exil, c’est surtout pour sauver ce double ancrage, puisque sinon, ils auraient été forcés à le sacrifier.

En exil, certes toujours minoritaires, et toujours donc avec le risque possible de la récidive romaine, ils pourront rester Juifs, cad, reliés entre eux par le Message biblique, mais aussi par l’imaginaire d’une Terre d’autant plus magnifiée qu’ils s’en éloigneront dans le temps et l’espace : la diaspora comme stratégie inconsciente de survie identitaire.

Cette hypothèse, sans doute à faire vérifier par des historiens qui soient des historiens et non des idéologues, a le mérite en tous cas de pouvoir expliquer un très grand nombre de « miracles », le principal étant la reconstitution d’un peuple, d’une partie importante en tous cas, 18 siècles après son éparpillement.

Mais aussi de nous faire comprendre la permanence de l’antisémitisme, structurel et non conjoncturel, comme conséquence de cette obstination des Juifs, où qu’ils se trouvent, à conserver ce double ancrage, et étant perçus de ce fait comme une sorte de 5ème colonne universelle ! Obstination qui tiendrait à une sorte de Mécanisme identitaire dont n’ont conscience ni les antisémites, ni les Juifs eux-mêmes, prise de conscience qui serait pourtant la seule issue pour mettre fin autant au fléau de l’antisémitisme qu’à la tendance des Juifs à se mortifier, et à retourner contre soi la haine de l’autre.

Dans la foulée de Yehoshua, il me semble devoir évoquer trois autres aspects qu’il n’aborde pas. D’abord la question du nombre.

Si les Juifs avaient été aussi nombreux que les Chrétiens ou les Musulmans, le marqueur national « peuple » lié à l’ origine de la terre sacrée, n’aurait-il pas perdu de son importance, naturellement ?

Si Chrétiens et Musulmans n’ont pas besoin de rêver à ce retour à l’origine, n’est-ce pas parce qu’ils dominent la terre entière ?! Un pèlerinage de temps à autre, suffisant pour apaiser la nostalgie…

L’invocation du retour à Jérusalem, structurant la prière du Juif, fait comprendre que pour lui la ville sacrée, n’est pas seulement un lieu de pèlerinage, mais d’abord un lieu de vie à reconquérir un jour, le seul lieu qui pourrait mettre fin au statut d’éternel bouc émissaire ou de « protégé »…

Notons au passage que même si tous les Juifs se regroupaient en Israël, ils resteraient toujours minoritaires dans le champ religieux mondial. Or si les systèmes démocratiques ont su faire des minorités des facteurs de stimulation, on sait que dans les systèmes totalitaires – et ce sont eux qui dominent, par le nombre, le monde et l’ONU aujourd’hui –  surtout lorsqu’ils sont articulés sur des religions, les minorités génèrent de la méfiance et de l’animosité, comme un élément impur pouvant déstabiliser l’ensemble sain.

Un autre aspect historique me semble fondamental pour cerner ce que l’on pourrait appeler la différence du Juif, celle qui trouble si fortement. Il tient à la manière dont s’est faite la rencontre des 3 monothéismes avec les peuples.

Les 2ème et 3ème monothéismes se sont propagés par la conquête. Ils ont atteint très loin de leurs origines, des peuples qui avaient déjà des ancrages géo-locaux-nationaux. Le nouveau marqueur religieux s’impose et chasse le précédent, mais sans pouvoir modifier les caractères endogènes. Malgré l’arabisation par l’islamisation des pays d’Afrique du Nord, dits « arabes », le fondement ethnique berbère n’a pas disparu et refuse de l’être.

Le message du 1er monothéisme ne parvient pas à un peuple profondément ancré, mais déjà à un peuple en situation d’exil. L’exil donc comme un de ses traits constitutifs, et l’on sait que l’exil a pour conséquence paradoxale de faire prendre conscience de son identité, et de vouloir la protéger au sein du nouvel environnement où l’on se trouve minoritaire (toujours la question du nombre…).

Une des conséquences de cet exil est d’ailleurs l’arrivée de nouveaux Juifs issus d’autres peuples, mais qui vont également vouloir s’agréger au « peuple juif » venus de la terre d’Israël, lequel n’était déjà pas mono-ethnique, ce qui rend encore plus ridicules les théories « génétiques », et explique l’extrême diversité ethnique du peuple israélien aujourd’hui.

Dernière raison peut-être de la spécificité juive.

Les Juifs n’étant ni des conquérants, ni des prosélytes, n’ont-ils pas pressenti après la chute du 2ème Temple, que c’était rester ensemble qui les menerait le plus sûrement à la destruction ? Détruits comme ensemble, n’allaient-ils pas devoir leur survie par l’éparpillement ? On ne s’exile pas par goût du dépaysement, mais toujours pour éviter la mort.

Les Arméniens chrétiens, regroupés et minoritaires en Turquie n’ont-ils pas été exterminés, et ce malgré la présence d’un monde chrétien tout puissant, dès le moment où ils ont eu des velléités de prétendre à une certaine autonomie nationale ?

Au sein de ces grands ensembles territoriaux et religieux qu’étaient les Empires, la dispersion ne valait-elle pas mieux que le rassemblement ? N’a-t-il pas fallu attendre que les Empires se cassent, et que la multiplicité des nations puisse neutraliser le totalitarisme impérial qui se doublait généralement d’un autre totalitarisme religieux, non moins redoutable, pour qu’émerge un projet réalisable, le projet sioniste ?

Les penseurs sionistes ne pressentent-ils pas aussi, que si le cadre impérial a pu assurer aux Juifs leur survie, tant qu’ils ne manifestaient pas de prétentions nationales, le nouvel ordre international en scindant les empires en Etats-nations, et donc aussi les grandes communautés judéo-européennes, allait les fragiliser encore plus ? Le développement de l’antisémitisme européen n’est-il pas parallèle à celui de l’émergence des nations ? Dans un contexte de profonds bouleversements préparant la 1ere guerre mondiale, le Mécanisme dont parle Yehoshua, le double marqueur juif peuple-nation, n’allait-il pas à nouveau troubler, perturber, produire du fantasme meurtrier?

Les sionistes ne pouvaient pas imaginer la Shoah, mais la célérité, et détermination avec laquelle ils vont s’atteler à leur projet, est indéniablement marquée par une urgence au moins pressentie…

Cette fin du 19ème siècle, à la veille d’une nouvelle carte internationale, est un moment unique que les sionistes ont le flair de saisir. Ils pressentent tout à la fois la chance qu’est la fin des empires pour faire admettre le fait national juif et la mort possible dans les nouvelles nations, tout en sachant qu’une fois le nouvel ordre redéfini, ils n’auront plus aucune chance de l’imposer. Tout va se jouer pour eux en une décennie.

IV

Le projet sioniste et sa mise en pratique historique…

Ce mot seul de « sionisme », comme substantif et bien plus comme épithète, déclenche de nos jours un certain nombre de connotations et de réflexes conditionnés négatifs.

Et s’il est vrai que le sionisme est d’abord un projet, peu savent qu’il s’est formé au travers de courants idéologiques divers et même très opposés.

Que reproche-t-on donc aux sionistes ?

D’avoir su diagnostiquer la cause du Mal (la dispersion) et d’y avoir apporté le remède (le rassemblement) ? D’avoir eu l’idée de réagir face aux humiliations ? D’avoir choisi le seul lieu suffisamment chargé de sens, en mesure de provoquer un tel « miracle »,  celui où durant plus de 1000 ans s’était maintenu un  Royaume juif ? D’avoir eu un rêve qui n’a pas été une utopie ?

Ce rêve, n’est-ce pas celui de tous les déracinés, surtout lorsqu’aucune autre terre ne leur a été hospitalière (Dreyfus dans la plus avancée et la plus émancipée des sociétés, la solution finale imaginée par cette Allemagne dont venaient Goethe, Beethoven, et Marx…) ?

Les sionistes ne devraient-ils pas plutôt être remerciés, au nom de l’humanité, d’avoir été les premiers à imaginer une solution à un des plus vieux problèmes, puis d’avoir su transformer ce rêve en réalité, malgré d’innombrables et d’incroyables obstacles de tous ordres qui font de cette réalisation un quasi-miracle ?

Beaucoup y consentiraient en vérité, mais objectent-ils, comment accepter que cela se soit fait au détriment d’un autre peuple, « le peuple palestinien », spolié, puis chassé, transformant ainsi le mouvement de libération d’un peuple, en mouvement d’oppression pour l’autre ?

Cette objection est celle principalement des « progressistes » dont nous parlions plutôt, qui ne vont certes pas tous, faut-il le préciser, jusqu’à consentir que le sionisme fut un « mouvement de libération ».

La plupart d’entre les antisionistes « progressistes », ne s’embarrassant pas de l’histoire, ni récente, encore moins ancienne, préfèrent les raccourcis : le sionisme étant jugé non sur son projet, mais uniquement sur les conséquences, il est stigmatisé comme une simple variante du colonialisme, et un colonialisme particulièrement démoniaque et sanguinaire, qui, vont jusqu’à dire les plus extrêmes, ne le céderait en rien à l’hitlérisme…

En un mot, le sionisme c’est le vol de la Palestine aux Palestiniens. Israël, l’histoire d’une usurpation. Et l’issue ne peut être que la fin du sionisme, de la colonisation israélienne, le retour de tous les réfugiés palestiniens, l’intégration des Juifs dans un Etat palestinien où ils redeviendraient minoritaires, dans le meilleur des cas, et dans le pire, leur disparition comme peuple, sinon comme individus…

Le discours antisioniste dominant étant une relecture de l’histoire à la lumière de la décolonisation des années 60 dans les pays africains, qui ne correspond absolument pas à l’histoire réelle, il convient à présent d’examiner dans quel contexte réel le sionisme a été mis en pratique.

Même légitime, car ayant soustrait un peuple à l’extermination, le peuple juif, ayant donc rendu un service à toute l’humanité, (ne serait-ce que du point de vue de la conservation de son patrimoine !) le sionisme n’aurait-il pas contredit son projet originel, à l’instar d’autres idéologies, notamment en privant un autre peuple de ce dont il avait été lui-même privé, et donc perdu sa légitimité originelle ?

Le bien, sensé être apporté aux uns, ne s’est-il pas dissout dans le mal dont ont été victimes les autres ? La portée universelle du sionisme ne serait-elle pas compromise par sa dimension chauvine ?

Ces questions sont, à mes yeux, les seules  à être légitimes, et ne peuvent trouver de réponse que dans l’histoire réelle.

Quand on examine les critiques politiques de cette mise en pratique, on est en effet surpris des libertés qui sont prises avec l’histoire réelle, suite de péripéties arrivant dans une certaine chronologie, quand on n’invente pas tout simplement une autre histoire, l’histoire officielle de l’antisionisme, doxa qui là encore, constitue une sorte de plate-forme idéologique qui rassemble de l’extrême gauche a l’extrême droite, sans que bizarrement cela ne gêne ni les uns ni les autres.

Commençons par remarquer comme le fait Denis Charbit dans sa très honnête histoire du sionisme, que la réalisation pratique des idéaux socialistes ou nationalistes n’ont pas été non plus simples, qu’ils se sont fait aussi dans la violence, que ce soit au nom du prolétariat ou d’un groupe ethnique, qui a couté beaucoup en vies humaines, en déplacements de population, en exodes, et en diverses humiliations, dont les pires : l’absence de liberté de conscience, de pensée et d’expression. Ce n’est pas peu ! Cela n’a pas concerné quelques millions de personnes, mais des millions de millions !

Si donc l’on faisait une analyse comparative entre les mises en pratique des idéaux sionistes, nationalistes, et socialistes – ce que l’antisionisme ne fait jamais, comme si le conflit judéo-palestinien était un cas unique dans l’histoire des conflits ethniques – au nom de quels critères aurait-on plus à reprocher aux premiers qu’aux seconds ? Franchement ? !

La Turquie avec son génocide de 1 million d’Arméniens. La Turquie encore et la Grèce, s’échangeant leurs minorités ? Les millions d’Allemands à « rapatrier » après la 2ème guerre mondiale ? L’Algérie avec le départ des 1 million de non-musulmans ? L’Inde et le Pakistan ? La Yougoslavie et son histoire récente ? L’URSS avec ses 150 peuples ? Ou avec les « pays socialistes » ? L’Iran de Khomeiny ? L’Irak d’avant puis de Saddam Hussein ? Le rapport aux Kurdes, aux Berbères dans les pays arabes ?

Inutile d’allonger la liste. Même de ce point de vue de l’histoire vue par le côté des dégâts, les sionistes n’arriveraient pas à monter sur le podium, comme pourraient le laisser penser l’hostilité qu’ils ont suscitée et continuent de susciter, plus que jamais dirait-on.

Mais pour n’être pas inédits, ces dégâts n’en restent pas moins un fait : on estime à environ 700 000 le nombre d’Arabes de Palestine qui ont quitté leurs terres après la création de l’Etat d’Israël.

(Ce qui, soit dit en passant, est inférieur au nombre de Juifs ayant dû quitter les pays arabes et musulmans, malgré leur ancrage historique, leur loyauté ou leur neutralité, en conséquence des violences dont ils sont victimes, le Djihad étant étendu à l’ensemble de la Oumma, et les Juifs continuant à être assimilés par l’Autre à un même peuple !).

La fuite des Arabes de Palestine étant incontestable, appelée « Naqba » (catastrophe), nous permet-elle pour autant de valider la thèse fondamentale de l’antisionisme, celle d’un peuple spolié, puis chassé, colonisé, le peuple palestinien ?

Une telle lecture faisant du sionisme le Deus es machina de l’histoire de cette contrée, et des sionistes les seuls acteurs, les seuls responsables de ce qui allait arriver, correspond-t-elle à la réalité ?

Si nous devons nous montrer vigilants vis-à-vis de toutes les histoires officielles, y compris de celles des victimes, comment accepterions nous que l’histoire des peuples soit réduite à une victimologie déresponsabilisant totalement ceux qui deviennent « victimes » surtout quand on sait que le cours des événements auraient pu être inversé, et que les « vaincus »  auraient très bien pu être les « vainqueurs »?

Avant même de prendre donc en compte l’histoire réelle, il convient d’examiner la pertinence de quelques notions utilisées.

Ainsi du « peuple palestinien ». Cette notion qui semble aujourd’hui évidente, ne l’était pourtant pas au moment du projet sioniste et même longtemps après le début de sa mise en pratique, et même après la création de l’Etat d’Israël.

En lisant Rachid Khalidi, fils d’une des trois plus grandes familles de Jérusalem, qui décrivant le processus de construction de l’identité palestinienne tient à se démarquer des visions essentialistes du nationalisme palestinien récent ou de l’islamisme présent, on comprend que ce qui se perçoit comme peuple palestinien depuis une quarantaine d’années, s’est d’abord perçu :

  • comme peuple musulman (si l’on commence l’histoire avec l’avènement de l’islam !), puis ottoman durant 4 siècles,
  • puis comme syrien (la Grande Syrie est une des possibilités historiques à cette époque, et des arabes  palestiniens participent au gouvernement du Roi Fayçal  durant les deux ans que dure cet éphémère royaume de 1918-1920),
  • puis comme arabe, lorsque suite à la dislocation de l’empirer ottoman , vécue comme une victoire croisée des Infidèles, donc comme une grosse blessure narcissique par les musulmans, le nationalisme arabe émerge peu à peu d’abord sous la férule des  2 familles royales hachémite et saoudienne, puis sous sa forme républicaine, avec l’impulsion nasséro-égyptienne…
  • ceci sans parler, des autres loyautés, comme y insiste Khalidi, claniques, locales, familiales (notabilités), qui sont peut-être encore plus fortes que les précédentes…

Cette réalité, objective, que l‘antisionisme préfère ignorer, peut déjà expliquer beaucoup de choses et notamment le fait essentiel que lorsque l’ONU fait un plan de partage, et crée 2 Etats, un juif et un arabe, les sionistes sautent sur l’occasion, mais pas les Arabes de Palestine, auxquels d’ailleurs on ne demande pas l’avis, puisqu’à ce moment-là encore, ils n’ont pas de représentants « nationaux », la résistance au sionisme étant arabe, surtout musulmane, religieuse, tribale, féodale, mais absolument pas strictement nationale arabe ou encore moins palestinienne.

Si les Arabes de Palestine avaient su, pu, s’autonomiser du reste de la « Patrie arabe » ou de la « Oumma », peut-on douter qu’eux aussi, se seraient emparés de l’offre onusienne : la possibilité d’avoir un Etat à eux, pour la première fois de leur histoire.

Mais le fait est là: ils ne saisissent pas cette occasion. Et, il faudra attendre 1965, pour que se crée l’OLP, et encore on peut se demander dans quelle mesure, ce n’est pas la Ligue arabe qui l’a créée. Cette difficulté à s’émanciper de l’ensemble arabo-musulman a donc pesé et continue d’ailleurs de peser jusqu’à aujourd’hui.

Si donc en 48, seul l’Etat juif se crée, les sionistes devraient-ils aussi être accusés de ne pas avoir aussi créé la Palestine pour les Arabes palestiniens ?

Israël, ou les sionistes seraient-ils aussi responsables de ce que le monde arabo-musulman, après la perte de l’empire ottoman, après avoir pris réussi à  nettoyer la tache chrétienne arménienne,  va se mettre en folie à l’idée d’avoir échoué à faire disparaître la tache juive ? (La renonciation à cette idée, ni unanime, ni irréversible, n’étant que très récente.).

Toujours est-il que dès le moment où arrivent les premières vagues de Juifs, et surtout dans les années 30 quand le nazisme victorieux précipite la fuite de tous les Juifs allemands et européens, la guerre qui leur ait faite ne se conçoit jamais comme un mouvement de libération nationale palestinien.

La résistance est dirigée par un Haut Comité Arabe à la tête duquel se trouve le Muphti de Jérusalem appartenant à une de ses trois grandes familles arabes,  Hadj Amin Husseini, qui ira prêter allégeance à Hitler.

La confrontation était-elle pour autant, à priori, le scénario inéluctable ?

Cette terre qui avait été prise de force aux Juifs par les Romains, auxquels succédèrent les Byzantins, les Arabes, les Mamelouks, les Seldjoukides les Ottomans, enfin les Britanniques et les Français, et où cohabitent hors de toutes frontières nationales, Juifs, Chrétiens et Musulmans, cette terre ne pouvait-elle pas accepter le retour des Juifs, non pas au nom d’un hypothétique droit historique ou encore moins religieux, mais au nom tout simplement d’un droit humain des individus ou des collectivités à fuir le danger d’extermination, à préserver son intégrité, danger qu’elle pressent comme imminent dès la fin du 19ème  siècle, et qui se réalise effectivement 40 ans plus tard, au-delà même de ce que l’humanité avait jamais imaginé, jamais réalisé ?

Or c’est précisément ce droit humain, qui en Novembre 47 légitime la décision de l’instance internationale, récente mais à l’immense prestige, l’ONU.

De fait, les sionistes ne sont pas la tête d’un pont d’un impérialisme, ni du britannique ni du français, lesquels à cette époque, forts de leurs victoire sur l’empire ottoman qui s’était allié aux Allemands, pensent surtout à redessiner la carte du Moyen-Orient à leur profit.

L’arrivée des nouveaux émigrants juifs en Palestine, n’est pas celle d’une armée de conquérants : ils ne commencent à organiser leur auto-défense qu’à partir du moment où ils sont pris pour cible. Et la terre qu’ils se mettent à travailler, n’est pas une terre acquise par la force, mais achetée. Au demeurant, comme le rappelle Charbit, elle ne dépassera jamais les 6%.

Si le pari sioniste est effectivement, nous l’avons vu, de rassembler les Juifs pour leur permettre dans un premier temps d’échapper au massacre, et dans un second de s’autodéterminer, à nouveau, comme peuple, sa réalisation concrète aurait pu se négocier pour qu’aucun des intérêts en présence ne soit lésé.

Le mouvement sioniste, contrairement à la représentation manichéenne de l’antisionisme, est extrêmement composite, allant de l’extrême gauche à l’extrême droite, et de nombreux leaders envisagent des solutions fédérales, ou binationales, l’option pour l’Etat séparé ne s’imposant qu’en conséquence du refus arabe de tout compromis. Ben Gourion qui représente le courant dominant, le courant pragmatique, aurait été prêt à envisager toute formule qui permette de concilier le vœu juif de se vivre de façon autonome, et le vœu palestinien de vivre également son identité arabo-musulmane, pourvu que la guerre soit évitée. Et de fait, aujourd’hui encore, ce sont les seules options réalistes.

Mais pour qu’une telle option eût pu se négocier, n’eut-il pas fallu que les Arabes de Palestine aient leurs propres représentants, et ne laissent pas leurs intérêts gérés par les grandes familles féodalo-royales du Moyen Orient arabe ?

Au lieu de quoi, pour s’opposer à l’idée, puis à la réalité d’un Etat juif autonome, ces familles choisiront la guerre, une guerre déjà de 100 ans, relayée plus tard par des mouvements palestiniens fortement dépendants des puissances de la région, que ce soit l’OLP de Choukeïri, puis d’Arafat, ou que ce soit le Hamas et autres mouvements islamistes.

Or depuis les premiers moments de résistance jusqu’à aujourd’hui avec le Hamas, on est toujours dans le refus de l’Etat juif. Cet Etat aurait pu naitre :

  • En 48, grâce à la décision de fin 47 de l’ONU.
  • Avant 48, en union avec les sionistes, contre « l’impérialisme britannique », ou a la rigueur même en faisant comme les sionistes, en créant déjà un pré-Etat avec toutes ses dimensions, économiques, culturelles, politiques et militaires, et ce avant même l’Etat définitif,
  • Apres 49, si les Palestiniens au lieu de vivre dans des camps de réfugiés, avaient revendiqué Gaza et la Cisjordanie, annexées par l’Egypte, et la Jordanie, âpres la guerre des 5 pays arabes contre Israël de 47 à 49…
  • Après l’initiative de Sadate, qui au lieu d’être soutenu, fut condamné par tous les Arabes, puis assassiné.
  • Après la reconnaissance de l’OLP par Israel, et les propositions de Rabin… d’Oslo… de Taba, puis celles de Barak, prêt a revenir quasiment aux frontières d’avant la guerre de 67…

Le fait est qu’il n’y a toujours pas d’Etat Palestinien. La création d’un tel Etat légitimant par ricochet l’Etat israélien, on peut se demander si, afin que l’Etat juif n’acquiert jamais de reconnaissance arabe et musulmane, il ne s’est pas formé de facto un consensus arabo-musulman s’étendant aujourd’hui à l’Iran intégriste, justement pour différer indéfiniment cette solution, ce qui n’est pas non plus pour déranger les extrémistes d’Israël.

Ce ne sera pas la première fois dans l’histoire que l’intransigeance des extrêmes, bruyamment apparente, n’ait d’autre résultat concret que leur collusion de fait.

Quoiqu’il en soit, l’acceptation d’Israël étant assimilée à une trahison religieuse, c’est l’option guerrière qui, après la décision de l’ONU, a continué à prévaloir dans le camp arabe, soit à l’initiative des pays arabes coalisés, soit depuis ces 2  dernières décennies, à celle des mouvements palestiniens, sous forme de guerres des enfants (intifada), de harcèlement de roquettes, ou de bombes humaines.

Ces choix, et ces refus, qu’ils aient été partagés de gré ou de force par les Arabes de Palestine, ne peuvent décemment pas être imputés au sionisme.

Une fois donc bien délimitées les responsabilités arabo-musulmanes et palestiniennes, il est évident que l’on peut et doit aussi évaluer les responsabilités sionistes dans les dégâts. Eux-mêmes n’ont jamais tenté de se faire passer pour des saints, catégorie qu’a ma connaissance, ils n’ont jamais revendiquée, les sionistes religieux, rappelons le, n’étant à cette époque qu’extrêmement minoritaires.

Les groupes radicaux du Stern et de l’Irgoun, ont bien existé. Mais bien que l’option guerrière arabe leur ait apporté de nombreux partisans,  ils n’ont jamais pu dominer les institutions du Yishouv (Communauté juive en Palestine avant 48). Bien au contraire, le courant qui dirige l’Agence juive, et l’organisation d’auto-défense, la Haganah (Ben Gourion, Weizmann) va à de multiples reprises combattre les armes à la main ces groupes, de concert avec les Autorités britanniques, allant même jusqu’à bombarder et faire couler un bateau d’armes où se trouvait un de leurs dirigeants, Begin !

Si la Haganah considère que sa mission est de défendre les Juifs, et éventuellement de rendre les coups, ces groupes extrémistes considèrent eux qu’ils doivent les rendre de façon encore plus brutale, pour dissuader l’adversaire de recommencer.

Et alors que la lutte contre les Britanniques fait à certaines époques l’unanimité des branches militaires sionistes, force est de reconnaitre que le courant Ben Gourion, par réalisme politique, conscient de sa fragilité, en quête de reconnaissance internationale, n’a jamais recherché la confrontation militaire avec  les Arabes. Même s’il est vrai aussi que dans cette longue guerre de 20 ans, de 1929 à 1949, les sionistes, puis de 49 à aujourd’hui l’Etat d’Israël, feront tout ce qui est en leur pouvoir pour gagner la guerre qu’on leur fait. Sans doute parce la perdre n’aurait pas signifié comme pour les Arabes, la défaite seulement, mais sans doute leur disparition, soit par l’extermination, soit par l’exode.

Devrait-on aussi reprocher aux sionistes de ne pas avoir perdu une guerre qu’ils ne souhaitaient pas ?

Des outrances, il y en eut certes. Mais on doit à la vérité de dire qu’il y en eut dans les deux camps, ce que généralement les antisionistes omettent de préciser.

Deïr Yassine est l’exemple-type. On y parle d’un massacre. Ce qui suppose une tuerie de sang-froid réalisée par des gens armés contre des gens désarmés. Or Deïr Yassine, fut une bataille, où le groupe armé juif enregistra de nombreuses pertes, même s’il est avéré qu’ensuite des prisonniers furent exécutés.

La mémoire universelle retiendra donc le nom de Deïr Yassine, comme exemple de la barbarie sioniste. Mais elle occultera celui du Mont Scorpus, quand quelques jours après, dans ce quartier de Jérusalem qui mène à l’université, un vrai massacre est commis : leurs bus arrêtés, 77 médecins juifs désarmés sont assassinés, sans que les soldats britanniques n’interviennent.

Elle retiendra l’exode des Arabes de Jaffa, mais elle omettra, ce que reconnaitra plus tard Abou Iyad, que le départ fut encouragé par les pays arabes, ces derniers ayant longtemps considérés tous les Arabes israéliens qui partirent ou revinrent clandestinement, comme des traitres.

Tout le monde se rappelle du meurtre collectif commis par l’intégriste juif à Hébron, mais qui sait qu’en 1929, dans cette même ville où résidaient 600 Juifs un dixième d’entre eux furent assassinés dans un pogrom ?

Comme dans toute guerre donc, les excès de part et d’autre n’ont pas manqués, mais ceux-ci ne doivent pas occulter que cette guerre n’eut pas la même signification pour les deux camps : pour les uns, il s’agissait d’empêcher à tout prix la création d’un Etat juif en terre musulmane, et pour les autres  d’arracher le droit de vivre pour un peuple en voie d’extermination.

V

Aujourd’hui ?

La Paix sera-t-elle possible un jour ?

Sans doute le jour où les deux causes essentielles de cette longue guerre de près de 100 ans entre sionistes et Arabes du M-Orient disparaîtront : le refus d’une présence juive autonome en Palestine, qui échappe au pouvoir des Etats arabes et musulmans, et corolairement la trop grande dépendance des Arabes de Palestine vis-à-vis de ces Etats, qui leur fait préférer la solidarité arabe et musulmane à la création de leur propre Etat, ce qui effectivement équivaudrait aussi à reconnaître Israël.

Une reconnaissance sincère et durable de l’Etat d’Israël devrait sans doute permettre d’envisager toutes les solutions étatiques, et de coopération palestino-israélienne.

Ce qui parait cependant le plus réaliste, compte tenu des contentieux, est la création de 2 Etats séparés, qui garantissent aux deux peuples majoritaires de cette région, Juifs israéliens et Arabo-musulmans palestiniens, de préserver leurs identités, sans que cette garantie n’exclue des présences minoritaires, chrétiennes, musulmanes, ou juives, au sein des deux Etats .

L’état palestinien se constituerait sur les territoires où la population arabe est majoritaire : Cisjordanie et Gaza.

Israël, garantirait une souveraineté religieuse aux cultes chrétiens et musulmans  dans sa capitale Jérusalem qui est par ailleurs, comme Rome et La Mecque pour les Chrétiens et les Musulmans, le lieu symbolique universel de référence pour tous les Juifs croyants du monde.

Quant aux réfugiés palestiniens et aux deux générations de leurs descendants, qui voudraient revenir, le nouvel Etat palestinien devrait être en mesure de les accueillir, de la même manière qu’Israël le fit pour près d’un million de Juifs qui durent quitter leurs patries arabes, du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord.

Tout refus de prendre en compte ces diverses réalités, dans un camp comme dans l’autre, ne fera que différer ce qui en l’état des choses est la seule solution possible.

Cette solution réalisée, on pourrait toujours rêver comme André Chouraqui, ce grand humaniste d’origine algérienne, Maire adjoint de Jérusalem dans les années 60, et qui dans sa « Lettre à mon ami arabe », va même jusqu’à imaginer une solution où tout en demeurant là où ils habitent, Juifs et Arabes voteraient pour deux Parlements, et seraient régis par leurs lois respectives, dans le cadre d’un vaste ensemble de coopération, puis d’union avec les pays arabes voisins !

CONCLUSION

Ni le volume des populations directement concernées – quelques millions – ni même à l’ampleur des dégâts (transferts de population et victimes d’une guerre qui, disons-le, a été plutôt moins meurtrière que dans bien d’autres contrées), ne peuvent expliquer le retentissement mondial du conflit judéo-arabe, et le déchainement de passions qu’il génère, anesthésiant tout esprit critique, même chez les plus lucides.

Comme si l’enjeu dépassait largement ce qui se donne comme un conflit de type politique, voire « colonial », puisqu’il y a de par le monde tant d’autres fléaux infiniment plus graves tant dans leur nature que dans leur ampleur qui eux laissent indifférents.

Le « problème palestinien » pourra être réglé politiquement par la création de 2 Etats dans les années à venir, du moins je l’espère, mais le « problème juif », lui, restera.

Il restera tant que, le monde musulman ne commencera pas à faire le travail entrepris par le monde chrétien, lequel on le voit encore, est loin d’être achevé.

Il restera tant que l’humanité entière ne prendra pas conscience de ce que ce lieu est devenu le théâtre où est appelé à se dénouer, une fois pour toutes ( ?), un des plus grands drames fantasmatiques de l’humanité, qui a fait des porteurs du premier universalisme monothéiste, des boucs émissaires universels et éternels, et qui a mené à un autre drame, cette fois dans la réalité, première et espérons-le dernière tentative de détruire un peuple entier, de façon systématique, de façon scientifique, non pas dans les temps les plus obscurs, mais en plein 20ème siècle, la Shoah!

Livres consultés :

(mes sources antérieures étant quasi uniquement arabes, j’ai cherché à connaître les sources « de l’autre »…)


Par le feu et par le sang (Combat clandestin pour l’indépendance d’Israël 1936-1938) et  Paix ou guerres (négociations secrètes 1917-1995): Charles Enderlin (objectif…)

L’identité palestinienne : Rachid Khalidi (lucidité naissante)

Qu’est-ce que le sionisme ? : Denis Charbit (remarquable d’honnêteté)

Israel, un examen moral : Avraham B. Yehoshua (audacieux…)

Bref Séjour à Jérusalem : Eric Marty (pénétrant…)

La fin du judaisme en terres d’Islam : sous la direction de Shmuel Trigano (triste…)

Romans :

La Tour d’Ezra : Arthur Koestler

Une histoire d’amour et de ténèbres : Amos Oz