Autisme – Les Matous du Temple

Texte publié dans

CAHIERS JAMEL EDDINE BEN CHEIKH

Savoir & imaginaire

L’Harmattan, 1998

Tahar Djaout devait publier ce texte dans son hebdo culturel “Ruptures”,

la semaine où il fut assassiné.

J’étais allé le lui apporter un après-midi vers la fin Mai 93.

La porte blindée au fond d’un couloir mal éclairé grinça puis s’ouvrit, il était seul.

On se sentait plus en sécurité à l’extérieur qu’à l’intérieur.

Si on ne venait pas le tuer près de chez lui, on viendrait l’attendre dans ce couloir. L’alternative était trop évidente.

Mais nous en étions encore à croire que l’intelligence d’un regard

bon et la force tranquille d’une moustache

ironique feraient talisman.

Écrit à la suite d’un film réalisé en Juin 90,

dans un centre où l’on s’occupait, malgré une adversité certaine,

de quelques enfants autistes,

“La Mer est bleue, le Ciel aussi”

dont le sujet n’aurait dû être que l’autisme de l’individu, 

mais qui – me risquant à l’étendre à celui de la société –

fut censuré durant deux années par son producteur, la télévision d’État,

censure levée durant le mandat de Boudiaf,

28 jours exactement avant son assassinat,

ce texte-témoin de tout ce que cette fin des années 80 fit naître d’espoirs

et de tous ces questionnements qui avaient commencé

à donner des fourmis à l’ ankylose de la “pensée” unique,

puisse Djamel Eddine Bencheikh, notre ancêtre-pourfendeur,

me permettre de l’exhumer et de le lui dédier.

I – L’Autisme, maladie de la fermeture?

C’ est ainsi que d’emblée, il m’apparut. Forteresse, Bettelheim avait osé une juste image. Devant notre caméra, un enfant s’enfermait dans une armoire, un autre enfilait sa tête sous le pull du psychiatre.

Autisme, désir de retour à la vie placentaire?

De plus – détail important – protégé par le ventre fortifié, l’enfant était d’une extrême vigilance: seul le ralenti du montage, permettait de capter ses coups d’oeil éclairs vers l’objectif.

“Mutité”, “surdité”, “non-voyance”, ce refus du monde extérieur qui à première vue pouvait sembler subi, n’était- il pas d’une certaine manière, aussi voulu, construit, structuré?

Refuge protestataire? Mais à quoi pouvait-il ressembler, sans futur, sans passé, sans relief, sans repère, et probablement sans couleur?

Toujours est-il que l’ intervention des soignants consistait à faire descendre des pont-levis pour établir des circulations obstruées peut-être depuis toujours, entre un extérieur et un  intérieur, jusque-là étanches…. Et ce essentiellement, en leur imposant quotidiennement un emploi du temps et de l’espace, en titillant leur désir pour rompre l’aphasie… dans une ambiance de liberté où les tabous étaient réduits au minimum.

Au moindre mot prononcé par un enfant, notre équipe de tournage exultait intérieurement. Le psychiatre attira notre attention: le plus souvent, l’enfant nommait l’objet dont il venait de se débarrasser.

De quelle nature est ce lien qu’il faut rompre pour accéder à la parole?

De plus, apparemment indifférents, amorphes, les enfants au fur et à mesure de la progression du “traitement” – c.a.d de leur insertion relative dans la réalité et de leur “sortie” de l’autisme intégral – devenaient violents…

Pourquoi cette arrivée dans le réel se faisait-elle dans la violence?

A l’opposé de cette violence “vicieuse” qui avait engendré le mal autistique – ressemblant fort à une forme implosée de suicide – cette violence qui accompagnait l’entrée en communication de l’enfant, ne pouvait-elle se dire “vertueuse”?

Violence positive, mais pour surmonter quoi, arriver à quoi?

Une idée de tournage, me met sur la piste.

Nous filmons un enfant en circuit fermé: il peut donc voir sur l’écran devant lui, tout ce qu’il fait.

Et là, en quelques minutes qui paraissent l’éternité, quelque chose de bouleversant se produit. D’abord effrayé par sa propre image, l’enfant va peu à peu l’apprivoiser, exorcisant sa frousse initiale d’un immense cri cathartique.

Le double inquiète, menace, fait peur. Au pire, il faut s’en préserver, au mieux le maintenir à distance.

Il est particulièrement intéressant de décrire comment l’enfant s’y prit.

Après avoir fui sa propre image, l’enfant revient, se regarde à nouveau mais d’abord caché derrière un bureau, puis en se plaçant entre deux adultes.

Après quelques instants, il se rapproche encore de la télé, s’assoit, et….. transforme le bâtonnet qu’ il suçait , en cigarette – il se met à “fumer” – puis en brosse à dents, qu’il agite frénétiquement…!

Sa peur surmontée, il fait la nique à son double, et peut constater que son double – désormais obéissant – ne fait que répéter des mouvements dont il a l’initiative. Le vainqueur exulte. Rire poussé comme un cri.

Émotion sur le plateau.

L’ enfant , tel un comédien, venait d’emprunter les voies de la création…

En imitant son double, il s’ y était d’abord prudemment identifié, puis, en jouant avec son bâtonnet – détourné de sa fonction initiale – l’enfant s’en était différencié  en obligeant même son double, à l’imiter lui…!

Un peu comme le comédien qui après être “entré dans le personnage”, en prenant son costume, sa voix, sa démarche, ses tics, le forçait par l’invention créatrice – brusque retournement des choses – à le faire entrer en lui.    

Émotion aussi du retour aux origines magico-utilitaires de l’art…

Pour suborner les puissances extérieures, étrangères, maléfiques, ne commençait-on pas par les contrefaire? Puis par un acte de liberté, d’invention subit, ne les jugulait-on pas, jusqu’à même les fasciner?

Les principaux moments de la saga humaine interprétés par notre enfant saluant d’un cri victorieux sa propre audace, oui incontestablement c’était une piste pour donner un sens à cette violence “vertueuse”…

Si l’identité réelle n’était jamais “une”, mais un perpétuel processus de différentiation et de récupération de cette image de soi, et que l’infirmité autistique était, elle, comme son amputation, ne pouvait-on pas considérer cette violence comme le prix à payer pour se départir de la manière originelle la plus simple de vivre le monde: placentaire, en fusion totale?

N’était-elle pas le passage obligé pour accéder à une humanité qui pourrait se définir par la capacité à produire une distance de paroles, de représentations, de rituels, de culture, entre le soi et l’image de soi, lorsque justement on en avait été privé? 

II – L’autisme social.

Au moment où je filmais ces enfants – Juin 90, quand après plus d’une année d’intimidations, d’agressions verbales et physiques, le FIS s’emparait de presque toutes les Mairies des grandes villes – comment aurai-je pu ne pas céder à la tentation de l’analogie?

Le processus algérien de “démocratisation” – dit “d’ouverture” – avait le même effet direct qu’ailleurs. De l’indolence la plus consternante, l’on passait subitement vers la plus extrême des violences.

Et si toutes les constructions historiques anté-démocratiques étaient autistiques?

N’ y avait-il pas entre les configurations claniques, tribales, féodales, mafieuses, étatistes, au-delà de tout ce qui pouvait distinguer leurs systèmes, une sorte d’invariant, un mode d’être que l’ on pourrait qualifier “d’ autisme social”?

Mais comment se représenter une société autistique?

Ce furent en fait les dessins de gamins de Bab El Oued – réalisés spécialement à l’intention de nos enfants autistes – qui m’ en firent tout simplement la révélation.  Chaque dessin bravait un interdit. Tous à leur manière, surmontaient trois peurs fondamentales, celles des idées, du rêve et du sexe…

Dans l’un des plus spectaculaires, les trois feux d’un sémaphore occupant tout l’espace étaient  – tous les trois – rouges!

“La yajouz”. Ca ne passait plus. Frontière hermétiquement fermée. Barrage. Mur.

La fermeture et donc l’autarcie, n’était-ce pas justement ce que toutes les configurations autistiques que nous pouvions rencontrer dans l’histoire, avaient en commun?

Conséquence – ou cause? – du fait que l’échange social était réduit à sa plus simple expression, les systèmes autistiques seraient donc peu ou pas échangistes, leur degré de fermeture variant selon le nombre d’interdits.

Et quelle autre nécessité pouvait avoir une forteresse que de se protéger – à l’extrême –  et de résister face à l’adversité de la nature et/ou des hommes?

Modèle donc de survie, destiné à assurer la reproduction des conditions minimales d’existence, et à détruire tout ce qui pouvait mettre en péril un équilibre, en apparence indestructible, mais en réalité extrêmement fragile, la forteresse autistique en protégeant tant de la compétition extérieure – l’Étranger –  que de la contestation intérieure – le Perturbateur – institue l’immobilisme comme fondement de la longévité du système et produit deux effets.

Vis à vis de l’ Extérieur, elle doit affirmer une singularité  – qui justifie son droit à exister et ses murailles – et ce avec une force d’autant plus incantatoire que cette singularité n’ a de réalité que mythique

Vis à vis de l’ Intérieur, elle provoque le même état d’indifférenciation et de désidentification constaté chez l’enfant autiste… Sorte d’état “de grâce”, où le corps social semble vivre en dehors de toutes contradictions, uni par une fraternité obligée et un mythe fondateur cristallisé dans le savoir des Anciens, la Révélation divine ou une Idéologie faisant consensus.

Temporalité et spatialité coupées du réel, mythifiées. Mutisme. Surdité. Non-voyance. Une Voix émerge seule, celle du Maître.

Car dans l’Ordre divin ou l’ Ordre de la force – les deux grands Ordres anté-démocratiques, distincts ou/et mêlés, qu’a connu l’humanité, si je puis me permettre une telle périodisation – l’ Autorité ne se fonde-t-elle pas sur un des plus vieux modèles d’organisation sociale, le modèle militaire, pyramidal…?

Si ce modèle s’est imposé, n’est-ce pas d’abord pour sa fonctionnalité? N’est-il pas le système de communication sociale le plus élémentaire et surtout le plus efficace pour des objectifs simples, répétitifs, afin d’assurer la survie des communautés, même si – et nous le savons mieux aujourd’hui? – il s’avère totalement inapte à gérer la complexité et à accroître la richesse sociale…?

Modèles les mieux adaptés à la gestion des situations de guerre avec la nature et/ou avec les hommes, comment les systèmes autistiques structurellement  dictatoriaux, pouvaient-ils échapper à leur finalité totalitaire?

Laquelle ne pouvait donc dépendre ni du choix des dirigeants, ni des croyances des hommes, ni de  leurs idées, mais des mécanismes proprement autistiques que génère quasi-automatiquement l’autarcie, forme d’organisation sociale trop présente dans l’Histoire – sa préhistoire? – pour qu’elle n’ait pas été d’abord un réflexe de survie, une nécessité….

Avant, certes,  qu’elle ne se transforme en perversion…..

Mais lorsque les hommes sont en mesure de reconnaître la perversion, n’est-ce pas justement qu’ils sont prêts aussi à “sortir” de l’autisme et à se lancer dans la grande aventure démocratique?

III – Sortir d’un système autistique, est-ce possible?

L’Histoire dit oui. Pourtant rien n’est aussi peu évident, puisqu’il est doté d’une logique de conservation qui est justement de l’ en empêcher.

La contestation? Le pouvoir – forcément arbitraire – n’ en souffre aucune! Exprimer sa différence? Une trahison! L’ énorme poids des morts dans l’imaginaire et l’ égalitarisme, rassurant mais démobilisateur, se liguent contre toute innovation. Le changement  – qui apparaît comme une perte de protection – épouvante les petits… et les grands, tirant de la pérennité du système, de fabuleuses rentes symboliques et matérielles.

Comment donc un tel système, conçu pour se reproduire à l’infini –  et anéantir toute révolte qui pourrait surgir, lorsque le contrat de protection n’est plus honoré –

pourrait-il être déstabilisé autrement que par la pression d’ une logique échangiste extérieure, dont la supériorité n’est que trop patente…?

Sans l’intervention d’un soignant, l’enfant autiste ne serait-il pas tout autant incapable de trouver en lui, l’énergie pour se réinsérer dans la chaîne du désir et du langage?

Pour la société – comme pour l’individu –  “sortir” de l’autisme, revenait en fait à construire les passerelles de l’échange, et pour cela à mettre fin aux interdits.

L’accès pour tous à la parole agissait comme un détergent-miracle.

Il dissolvait  la grégarité du corps social et révélait soudain les innombrables nuances d’ une identité non plus mythique, plate, grise, mais différenciée, contradictoire, en relief et en couleurs !

Et si à terme, le pluralisme induisait forcément la disparition du modèle militaire d’exercice de l’Autorité – laquelle ne serait plus monopolisée par le seul Centre – comment dans l’immédiat, suite au  déverrouillage de toutes les activités, matérielles et symboliques, ne pas être ému par l’ un de ses plus saisissants effets: aux “générations-légumes” antérieures, succédaient des sujets pensants dotés d’initiative, se constituant en citoyens par l’accès aux multiples médiations sociales, des plus utilitaires – pour défendre leurs intérêts immédiats – aux plus conceptuelles, pour mieux se connaître et se projeter…?

Le pluralisme changeait jusqu’au statut même de la contradiction!

Niée, diabolisée par les sociétés autistiques, source du Mal qu’il fallait éradiquer et de l’Impur qu’il fallait chasser afin de maintenir la conformité à l’Origine fantasmée, elle était précisément ce dont les sociétés post-autistiques tiraient leur dynamisme!

Et là où les crises débouchaient automatiquement sur le passage à l’acte et la violence meurtrière, ici elles étaient une sorte de tremplin. 

“Miracle” de la conquête par la parole et l’image de ce double nommé “conscience sociale” dont l’absence au sein des sociétés autistiques, rendait quasi-obligatoire la sollicitation de “l’inconscient social” – cet imaginaire fortement existentiel fait de mythes et de croyances que les stratégies guerrières savent si bien manipuler –  lorsqu’il faut mettre en mouvement des millions de gens anesthésiés…

Remarquons que dans ces sociétés – et particulièrement dans celles dites “traditionnelles” – l’ inconscient social, loin d’être enfoui, affleure au contraire, par le biais de rituels sacrés – dédiés au culte des Ancêtres – fortement sexualisés puisqu’ils n’ont qu’ une obsession, la fécondité, c.a.d la reproduction de l’identique, et une seule angoisse, la stérilité et le non-conforme.

Les enfants, unique garantie de subsistance et de lignée, sont le seul vrai bien dont puissent s’enorgueillir les sociétés traditionnelles qui ont une véritable phobie du Trou, de la discontinuité et de l’oubli.

En témoigne le nom des disparus attribué aux nouveau-nés, et le soin minutieux à aller au bout des interminables énumérations généalogiques….

En l’absence de tout dynamisme interne, entièrement dépendante des richesses naturelles accessibles et du nombre de sujets, confinée à la reproduction de la survie, la société repose sur le capital mort de la Tradition et attribue une valeur suprême au culte des Pères fondateurs, dont l’incantation est un des recours favori pour conjurer l’inefficacité avérée du système, à moins qu’on ne lui préférât l’élimination des boucs-émissaires…

Les sociétés autistiques dites “modernes”, fonctionnant à peu près pareillement, la Tradition s’appelant Dogme, Précis, ou Petit Livre…

V – L’Autisme dans l’Histoire.

L’hypothèse d’un invariant structurel qualifié d’autistique, sous-entendait qu’ au-delà de la multiplicité des configurations autistiques telles qu’elles avaient chronologiquement (co)existé dans l’Histoire, partout la forteresse et la fermeture conduisaient aux mêmes effets: autoritarisme du sommet et indifférenciation de la base, prévalence du groupe et négation de l’individu,  prévalence de l’inconscient social et manipulation comme technique de gouvernement, logique économique distributive et immobilisme égalitariste, etc…

De la même manière que partout, la logique historique inverse du libre-échange produisait aussi les mêmes effets: dislocation des liens communautaires et émergence de l’individualité, désagrégation des systèmes de représentation fondés sur l’ atemporalité du dogme et prévalence de la Raison, formation d’une conscience sociale qui se distinguait de plus en plus de l’inconscient et visait même à le maîtriser, logique économique productive et contrôle de l’Autorité par un Contrat fondé sur le Droit, enfin dynamisme général auquel le développement sans limite des sciences, des technologies et des communications, conférait un caractère exponentiel à un point tel que pour la première fois dans l’histoire le rapport tradition/ innovation s’inversait enfin en faveur du second et permettait donc à la parole des vivants de s’imposer sur celle des morts.

Ce processus mis en branle en Europe de l’Ouest vers le XIIIem siècle, n’ aboutit au nouvel Ordre démocratique qu’ au XVIIIem et ne s’impose réellement qu’au XXem!

Portée durant plusieurs siècles par le capitalisme, il est peu probable que la logique démocratique reste fixée dans les formes qu’on lui connaît aujourd’ hui.

Antiautistique, antimonopoliste et ouverte par définition, combien de temps encore s’ accommodera-t-elle des tendances tant des macro-systèmes du capitalisme contemporain à la monopolisation des richesses, du savoir, de l’information, que de ses micro-systèmes institutionnels étanches à tout pluralisme et qui continuent d’être fondés sur la toute-puissance, l’autoritarisme et le mandarinat:  armées, polices, médias, universités, écoles, partis, sectes, chapelles labellisées, etc…

La nouvelle perspective historique qui se profile, ne saurait cependant nous faire minimiser que le XXem siècle – et surtout sa deuxième moitié – aura été celui qui a le plus ébranlé, à l’échelle terrestre, les systèmes autistiques, qu’ils soient théocratiques et féodaux, coloniaux ou néocoloniaux, fascistes ou mafiosi, étatistes ou impériaux.

Certainement moins rapprochée que ne l’avaient imaginée les grands visionnaires de la Liberté, une telle perspective – surtout à une époque où la vitesse de propagation des idées est de plus en plus, celle de la lumière – n’en est pas moins réelle, car elle est le développement naturel de la logique échangiste.

Et si les repères essentiels du temps historique, n’ étaient liés qu’à la progression de cette logique, c.a.d, d’une logique qui continuellement dissout tout ce qui lui résiste, d’abord en dynamitant les configurations autistiques – et en les faisant transiter vers des formes de plus en plus ouvertes – puis au sein même du nouvel ordre démocratique ?

Loin d’être à la fin de l’Histoire, nous n’ en serions qu’ à son début .

(Ce qui expliquerait que l’incarnation actuelle, provisoire, du nouvel ordre démocratique reste – comment le nier – empreinte de la barbarie de tous les ordres précédents).

Et si la plus grande Révolution qui attendait l’ Humanité, dans les siècles à venir, était celle qui pulvériserait  à jamais les conditions de reproduction des mentalités et des modèles de soumission, la révolution anti-autoritariste?

L’autoritarisme – comme culture historique – n’étant que la réponse sécurisante à l’angoisse du manque, la combinaison des progrès économiques, technologiques et démocratiques, ne pourrait-elle pas donner naissance à un nouveau statut d’homme: l’individu autonome?

Lequel ne serait plus une partie aliénée du Tout, mais lui-même un tout, entrant librement en relation et en association avec les autres individus tous aussi autonomes, c.a.d aussi dotés d’initiative et de pouvoir que lui-même…

Et si les étapes du processus d’émergence de l’individualité, puis de son autonomisation, s’avéraient les repères les plus décisifs de  l’histoire humaine?

En toute bonne/mauvaise foi……..

S’il n’ était pas dans mon intention de gommer les spécificités des formes individuelle et sociale de l’Autisme, comment ignorer leurs troublantes similitudes structurelles?

Privés de leur image de soi, l’individu comme la société, n’ ont-ils pas cette allure de “légumes” manipulables, incapables de sortir de cet état sans la secousse d’un monde extérieur dont jusque-là, ils semblaient ignorer jusqu’ à la présence?

Quasi-lobotomisés, voués au mieux à une sorte d’auto-érotisme primaire, l’Autre n’est-il pas pour tous les deux, la figure de la Mort?

Pour l’ un comme pour l’autre, l’accès à la parole n’est-il pas le chemin obligé pour se remettre dans la chaîne du vouloir, de la vie, de l’invention, et pour gagner avec la conscience de soi, distincte de l’inconscient, une identité réelle, c.a.d duelle?

Enfin pour tous deux, la violence du processus de “sortie” de l’autisme – que nous appelions au début “vertueuse” – n’était-elle pas chargée en définitive, de la même quantité d’énergie nécessaire à les y confiner?

Alors que les “spécialistes” m’épargnent!

D’ ailleurs comment échapperaient-ils eux-mêmes à cette logique échangiste, qui de plus en plus fait converger sociologues et psychiatres, historiens et politologues, ethnologues et psychanalystes, hommes de communication et artistes, tous unis par une même connivence de souris dans ce jeu sisyphien avec les matous du temple de la connaissance, ouvrant ce que ces derniers n’ont de cesse d’obstruer et libérant ce qu’ils s’obstinent à capturer…

Mais les uns et les autres – censeurs et défloreurs – ne se prêtent-ils pas sans fin, en définitive, à ce même rituel qui n’a qu’un seul enjeu: la maîtrise des variantes multiples de la figure du Trou, lieu névralgique et ultime du sens et du jouir, de la parole et de l’oubli, de la vie et de la mort?