L’Histoire enseignée en Algérie

Points de vue de 4 intellectuels…

Les propos choisis, des extraits, ont été émis en 2004, dans la presse algérienne et française à l’occasion du 50ème anniversaire du début de l’insurrection armée de 1954.

Tout en signalant l’existence d’un courant critique, ils disent aussi l’impossibilité d’une libre recherche en Histoire (comme en Philosophie).

  • Abdelmajid Merdaci, sociologue.

Pendant longtemps, les jeunes ont été saturés de discours mémoriels. Les commémorations incessantes et un enseignement scolaire de l’histoire calibré pour légitimer le pouvoir en place ont provoqué une grande lassitude à l’égard de ces « vieilles histoires »…….

Le régime du parti unique n’a pu organiser l’histoire sans un certain consentement de la société. Le deal a longtemps été le suivant : le peuple n’interpellait pas le pouvoir sur sa légitimité politique, tandis que ce dernier se gardait de questionner le degré d’héroïsme des uns et des autres pendant la guerre.

  • Hassan Rémaoun, historien.

Le drame de l’école algérienne est d’avoir enseigné la haine…

  • Daho Djerbal, historien.

Il ne faut plus que chaque génération transmette ses traumatismes et ses fantasmes aux suivantes.

Il faut laisser le temps aux jeunes de réinterpréter le passé de façon critique.

(Pour l’heure, l’historien est pessimiste…)

Lorsqu’il s’agira de parler de la place dans l’histoire des laïcs, des communistes, des juifs et des chrétiens, il y aura blocage…

  • Mohamed Harbi, historien.

Sans l’exode massif des Européens, je doute fort que la nationalité algérienne se serait construite à partir de l’ascendance musulmane comme cela a été fait dans le Code de la Nationalité en 1963…

Le nationalisme a pensé la nation en oblitérant la diversité des groupes humains qu’il se proposait de rassembler sous le sceau d’une identité unique…

Extraits de témoignages parus dans des journaux français et algériens,

Le Monde, L’Humanité, El Watan

à l’occasion du 50ème anniversaire du début de l’insurrection armée (1954 – 2004)

Témoignages d’Algérie…

  • Houria, 35 ans, Prof de lycée à Béchar (Grand Sud)

Je suis la fille d’un maquisard torturé par l’armée française. Pourtant j’enseigne à mes élèves que la guerre de libération n’a pas opposé les bons et les méchants. Je leur parle d’Alleg, d’Audin…

  • Karim, 36 ans, Prof de Lycée à Azazga (Kabylie).

Je suis amené à me démarquer du programme officiel pour donner un minimum de crédibilité à mon enseignement.

Par exemple, je leur dis que la nation arabe est une fiction, et qu’il vaut mieux parler des « pays arabes » ou à la rigueur du « monde arabe »…

  • Hayat, 37 ans, Prof de Lycée à Alger.

Mes élèves ne considèrent pas les Français comme des ennemis… Le chapitre sur la guerre de libération n’a aucune prise sur eux et je ne peux pas m’en contenter au moment où les tabous tombent à la télévision… L’école a une responsabilité dans la fabrication des jeunes terroristes…

  • Prof d’histoire d’Alger

La jeunesse bouillonne, n’éprouve aucune haine à l’égard des Français et exige la vérité. Elle a vécu trop de drames et veut comprendre.

  • Lycéenne d’Alger.

L’histoire qu’on nous enseigne en classe n’a rien à voir avec ce que me raconte ma grand-mère qui a vécu la guerre…

Boualem Sansal, écrivain, né à Téniet el Had (près de Tiaret). Romans publiés chez Gallimard. (« Souvenirs d’enfance et autres faits de guerre » in « L’Algérie des deux rives », Mille et une Nuits.)

  • Jamais nous ne vîmes la guerre sinon dans les westerns au cinéma ; et un peu aux actualités Pathé Marconi qui nous abreuvaient de discours sur l’absence de la guerre en Algérie. Nous en parlions entre nous à la récréation, déçus de ne pas voir la terre exploser sous nos pieds et les communautés se prendre d’assaut à coups de bêche. On compensait en inventant  des choses qui auraient effrayé un régiment de Texas Rangers. Je fus étonné à l’Indépendance d’apprendre que la guerre avait fait des ravages jusque sous nos fenêtres et de voir se lever des armées d’anciens combattants arborant le nom prestigieux d’anciens moudjahidine. Qui faut-il croire quand la guerre est terminée et que commence le mythe ? Rien ne ressemble plus à un survivant en convalescence qu’un vivant qui la joue « je reviens de loin ». Nous avions un mystère de plus à endurer.

Témoignages de France…

  • Sabrina, 29 ans, fille d’émigré.

Mon père dit qu’il existe deux victimes dans cette guerre : nous et les pieds-noirs. Pour lui, ces derniers avaient l’Algérie au cœur. Il a vécu à Béjaïa

a, en Kabylie jusqu’en 1970, une ville où existait une forte communauté pied-noire. Il a vécu avec eux et en parle d’une façon touchante et tendre. Son meilleur ami est pied-noir, il a gardé des contacts avec lui, il vit à Clermont-Ferrand. J’ai été étonnée de savoir qu’il parle parfaitement le kabyle. Mon père raconte que quand il a vu partir certains bateaux de Béjaïa, il a pleuré…

J’ai l’impression que c’est un seul peuple, certes les confessions religieuses sont différentes, mais c’est tout. C’est comme ici. Il existe des Français de souche et d’autres pas. Ainsi, moi je suis né ici, j’ai grandi ici. Les pieds-noirs eux aussi étaient dans cette situation, mais inverse : ils sont nés et ont grandi en Algérie…

  • Isabelle, 29 ans, prof de collège, St Denis.

Les élèves découvrent aussi l’existence des pieds-noirs et cela modifie leur vision du conflit. Beaucoup d’élèves issus de l’immigration se mettent dans la peau de ces gens forcés de quitter un pays qu’ils considéraient comme le leur.

  • Georges Morin, pied-noir constantinois.
    Président de l’association « Coup de Soleil » (qui réunit des Maghrébins de toutes origines). Interview dans le quotidien algérien El Watan
    (Numéro Spécial Nov 1954 – 2004)

« ….. L’aspiration légitime de mes compatriotes algériens à la dignité et à la maîtrise de leur destin va-t-elle se faire en sacrifiant mes compatriotes pieds-noirs ou juifs ?

Je ne peux l’imaginer un seul instant. Car pour admettre d’être châtié, encore faut-il se sentir coupable ! Sommes-nous donc collectivement responsables de ce système inique qui a mis l’Algérien à genoux ?

Les Juifs en sont-ils responsables, dont la présence en Algérie est consubstantielle au pays ou qui y ont trouvé refuge après avoir été chassés d’Andalousie, comme les Musulmans, par des rois très catholiques ?

Quant aux Européens, leur présence est certes la conséquence directe de l’Occupation française. Mais dois-je porter sur mes épaules ce péché originel ? Mon père construit, ma mère soigne, je vais moi-même enseigner dans les quartiers les plus déshérités de ma ville natale de 1960 à 1966. De quoi suis-je coupable ? Quel forfait dois-je payer ? Il y a chez les pieds-noirs, comme partout,  et des gens détestables, mais y a aussi des gens formidables et il y a surtout une masse de braves gens qui ne demandent qu’à vivre en paix là où ils sont nés……. »