GAZA – MEDIAS ET RUE ARABES

FACE A LA CRISE DE GAZA

ESISC 2009

Comment les médias arabes traitent-ils de la crise à Gaza ? Comment la « rue arabe » fait-elle écho à ses intellectuels ? L’ESISC disposant d’un service spécialisé dans le suivi, la traduction et l’analyse des journaux et sites Internet arabophones, il nous a semblé particulièrement intéressant de nous pencher sur cette question. On découvrira dans les pages qui suivent à quel point cette presse manque, le plus souvent, du plus simple recul et d’une approche analytique objective, confondant de plus l’exposé des faits et leur commentaire. Et à quel point elle se fait, depuis plusieurs semaines, le vecteur d’un discours de haine non seulement contre Israël, mais aussi contre ses propres dirigeants, contre « l’Occident » – et surtout les Etats-Unis et la France – et même contre certaines minorités du « monde arabe », par exemple les Amazighs et les Kabyles ou les Chrétiens suspectés de ne pas être assez « solidaires » avec la population de Gaza.

Il n’est pas anecdotique de s’arrêter à cet aspect des choses car la presse arabe, en dépit de son taux de pénétration extrêmement bas (une constante due à l’analphabétisme des foules dans de nombreux pays concernés par notre étude) a néanmoins une influence sur la jeunesse éduquée et les intellectuels. Le fait qu’elle pousse à la haine et à la violence ne peut donc pas rester sans conséquence. Des points de vue politique et sécuritaire, la crise et surtout son traitement pas les médias arabes pourraient donc avoir des conséquences graves à moyen terme.

On découvrira aussi que cette crise est surtout un révélateur. Révélateur des frustrations du peuple et de la rancœur qu’il nourrit parfois pour ses dirigeants, révélateur des tensions entre sunnites et chiites, révélateur de ce sentiment complexe et même mêlé d’amour/haine que la rue arabe voue au monde occidental.

Mais on verra aussi que quelques voix libres et indépendantes tentent, en dépit de tout et malgré les risques encourus, d’aller à contre-courant, d’expliquer et, même parfois, de heurter le sentiment dominant.

1) En guise d’introduction

Du point méthodologique, nous avons travaillé de manière empirique, en sélectionnant plusieurs dizaines d’articles parus dans des médias d’opinion différentes dans plusieurs pays arabes entre le 5 janvier et le 13 janvier, alors que la crise de Gaza était en pleine escalade.

Notre critère de choix était de révéler différentes thématiques qui apparaissaient comme des constantes transversales dans l’ensemble des pays étudiés.

On trouvera peu de citations extraites de la presse marocaine car celle-ci, à la notable exception du quotidien islamiste Attajdid, est restée relativement factuelle et n’a pas cédé à la surenchère qui caractérise, par exemple, la presse algérienne. La même réflexion vaut pour la presse tunisienne, elle aussi très factuelle. La Tunisie et le Maroc ont des liens anciens et complexes avec leurs communautés juives et avec Israël et il est manifeste qu’en se bornant le plus souvent à reprendre des dépêches d’agences internationales et en les commentant fort peu, les médias de ces deux pays ont souhaité ne pas rajouter des tensions inutiles à celles qui se manifestaient déjà.

Nous n’avons traité aucun média syrien ou libyen car ceux-ci nous ont semblé absolument inintéressants, ne faisant que relayer de manière servile les directives des pouvoirs en place.

Enfin, mais cela va de soi, nous ne nous sommes intéressés qu’aux médias arabophones et pas aux journaux publiés en français ou en anglais : notre but était bien de tenter de décrypter les lignes de forces des discours destinés aux populations locales, dans leur langue.

2) Les attaques contre des chefs d’Etat arabes modérés et les menaces de troubles internes

Vue à travers le prisme des médias arabes, la crise de Gaza semble souvent cristalliser les rancœurs et frustrations que la rue arabe nourrit trop souvent à l’égard de ses dirigeants. Elle est aussi, pour certains gouvernements qui tirent leur légitimité de la guerre d’indépendance ou de la révolution (comme c’est le cas à Alger), l’occasion de susciter la mise en cause de grands rivaux modérés, comme l’Egypte, chef de file du monde arabe. De nombreux médias et tous les sites islamistes attaquent régulièrement les chefs d’Etat et les régimes arabes modérés.

Ainsi, le 5 janvier, le quotidien algérien Ennahar (« très proche » des services de sécurité) cite longuement le cheikh Abderrahman Chiban, président de l’Association des oulémas musulmans algériens, qui qualifie les chefs des Etats arabes de « traîtres et d’alliés des Etats-Unis et du régime raciste et barbare d’Israël».

Le 5 janvier toujours, un autre quotidien algérien, Echorouk, met en garde les régimes arabes contre des révoltes et des actes de violences, du fait de leur « passivité devant la machine de guerre israélienne » : «La rue arabe est en colère contre les dirigeants qui baissent l’échine devant Israël et les Etats-Unis ».

Le même jour, en Egypte, le quotidien d’opposition Dostor s’interroge : « Où sont les armées arabes ?» et critique le silence des dirigeants arabes face « au génocide perpétré à Gaza par Israël ». Pour Dostor, le régime égyptien veut « en finir avec le Hamas» en fermant les yeux.

Du fait de son statut de chef de file historique du monde arabe, mais aussi parce qu’elle a été le premier pays arabe à faire la paix avec Israël, l’Egypte est certainement le moins épargné des régimes arabes.

Les autorités égyptiennes ont interdit de nombreuses manifestations de solidarité avec Gaza, organisées entre autres par les Frères musulmans. Dès le début de la crise, des centaines de « Frères » qui tentaient de manifester ont été arrêtés et traduits en justice pour « terrorisme, organisation de manifestation sans autorisation et possession d’armes ». Pire aux yeux des opposants (entre autres islamistes) : les autorités ne tolèrent l’ouverture des mosquées que 10 minutes avant l’appel à la prière et 15 minutes après la fin de celle-ci, pour empêcher toute utilisation de ces lieux pour organiser des manifestations interdites de solidarité avec Gaza, et les prêcheurs ont été appelés par le ministère des Affaires religieuses à ne pas commenter la position officielle du gouvernement sur la guerre ni cette guerre elle-même.

Pourtant, souligne Almasry-Alyoum : « 100% des 80 millions d’Egyptiens sont hostiles à la guerre menée par Israël contre le Hamas »8. Et de conclure que les Frères musulmans exploitent l’actualité pour recruter des adeptes et accroître « la colère populaire contre le régime égyptien».

Pour Dostor, l’offensive israélienne a élargi un peu plus le fossé déjà existant entre les chefs des pays arabes et leurs citoyens puisque la plupart des dirigeants des pays arabes veulent en finir avec le Hamas, alors que leurs peuples leur reprochent cette attitude.

Du reste, le Front des oulémas d’Al-Azhar11 défiait le gouvernement en appelant, début janvier, « les musulmans » au djihad contre Israël et les juifs partout dans le monde. Les 40 signataires de cet appel ont également appelé les musulmans à la désobéissance civile, à la rébellion.

Le site Ikhwan, organe officieux des Frères Musulmans ne s’y trompe pas : la guerre menée par Israël contre le Hamas est en réalité une guerre contre la confrérie des Frères musulmans et tous les groupes islamistes djihadistes dans les pays de la région. En attaquant Gaza, Israël « fait le sale boulot » que les pays arabes sont incapables de faire…

Ikhwan et Alshaab (proche du Hamas) vont même jusqu’à évoquer, l’un un « feu vert donné à Israël pour attaquer le Hamas »14 (Alshaab exige même la démission du ministre des Affaires étrangères) et l’autre accuse carrément Le Caire d’avoir « demandé à Israël d’écraser le Hamas et de ne pas lui permettre la moindre victoire ».

Le 9 janvier, Almasry-Alyoum souligne que le président Hosni Moubarak a « refusé d’accueillir la délégation de l’Union des oulémas musulmans présidée par Youssef Al-Qaradaoui »16 17, et, trois jours plus tard, le 12 janvier, Ikhwan franchit un nouveau pas en annonçant « en exclusivité » que l’Egypte entraîne des membres du Fatah pour les préparer à stabiliser Gaza après le retrait de l’armée israélienne.

Mais la presse connaît les limites de l’exercice. Au Qatar, Al-Arab estime que les revendications des manifestants [solidaires avec Gaza] n’arrivent pas aux oreilles des « dictateurs arabes » qui ne se sentent pas menacées par les cris et les pleurs des manifestants. Ils encouragent même leurs citoyens à sortir dans la rue pour leur permettre de se « défouler sur Israël et les Etats-Unis et oublier leur misère quotidienne ». Les chefs des Etats arabes sont conscients que leurs peuples ne sont qu’un « phénomène sonore » : « Les Arabes sont ainsi devenus des experts en matière de cris et de brûlage des drapeaux israéliens et américains. Ils rentrent chez eux épuisés, mais heureux d’avoir accompli leur devoir national.» « Les peuples arabes ne sont que des troupeaux de moutons surveillés par de vieux dinosaures qui ne pensent qu’à leurs propres intérêts », conclut al-Arab.

Pourtant, Al-Arab nourrit un secret espoir : « la résistance est le seul chemin pour libérer les peuples arabes ». Il ajoute que « la rue arabe » qui s’inspire de « la résistance mythique de Gaza » fera certainement chuter des républiques et des royaumes dans « la région arabe ». La résistance du Hamas a fait comprendre aux Arabes que seules les armes peuvent vaincre Israël et les régimes arabes qui lui sont liés.

En attendant, le 13 janvier, un député koweïtien salafiste a demandé aux épouses – injure suprême ! – des chefs d’Etats arabes de remplacer leurs maris pour organiser un congrès de la

Ligue et décider d’une position commune.

3) Déchirement entre chiites et sunnites

Le spectre de la rivalité ancestrale entre sunnisme et chiisme n’est jamais très loin lorsque le monde arabe traverse une crise grave. Sans surprise, le conflit en cours est donc l’occasion, pour les djihadistes sunnites de s’attaquer violemment à leurs rivaux chiites (essentiellement, donc, au Hezbollah). Plusieurs médias traditionnels n’hésitent pas à leur emboîter le pas et à s’en prendre directement au « parrain » de l’organisation libanaise, l’Iran.

Le 6 janvier, on pouvait lire sur le site de la Gamaa Islamiya égyptienne une sévère mise en cause du Hezbollah, accusé de se contenter d’un «simple soutien moral » au Hamas. Le Hezbollah n’aurait envoyé aucune aide aux habitants de Gaza pour la simple raison qu’ils sont sunnites : « les sunnites ne doivent rien attendre des chiites assassins. Les victimes des chiites et de leurs alliés sont plus nombreuses que celles d’Israël durant toute son histoire sanguinaire »

Deux jours plus tard, al-Gumhouria, quotidien pro-gouvernemental égyptien et organe du

Parti National Démocratique (PND), s’attaque au secrétaire général du Hezbollah dans un article intitulé « Le fossoyeur nous critique » : « le Gosier de Hassan Nasrallah est devenu plus célèbre que son arsenal. Sa lâcheté tient à l’écran à travers lequel le chef du Hezbollah s’adresse à sa foule, qui a failli occuper le Liban en mai dernier et y proclamer l’Etat chiite satellite de l’Iran ». Le quotidien rappelle qu’après avoir failli « détruire le Liban à deux reprises, Nasrallah ose critiquer l’Egypte » : « Il semble que Nasrallah ne regarde que les télévisions iranienne et syrienne, et subit un lavage de cerveau. Le seul plaisir de Hassan Nasrallah est de voir couler le sang des victimes. Ce qui le fait jubiler est aussi de voir les morts exactement comme un fossoyeur qui voit ses affaires prospérer». Et de conclure : « Je te rappelle, cheikh Hassan, que les grands Etats n’écoutent pas les élucubrations des drogués et des fossoyeurs comme toi. Les grands Etats adoptent des stratégies pour préserver et sauver leurs peuples.

Alors prends des leçons des grands leaders. Mais tu ne pourras pas car tu n’es pas de la trempe des grands leaders révolutionnaires. Tu n’es qu’un minable fossoyeur ».

Au Koweït, Dar-al-Seyassah estime que la défaite du Hamas signifiera la destruction du projet iranien dans cette région du monde et accuse les Iraniens de « pousser le Hamas dans le piège israélien comme ils avait poussé le Hezbollah dans une guerre destructrice contre Israël durant l’été 2006 ».

4) Mise en cause des Etats-Unis et de l’Union européenne

Si les Etats-Unis sont, sans surprise, fortement et largement attaqués dans la plupart des médias arabes, l’Union européenne n’est pas épargnée pour autant. Washington et plusieurs capitales européennes sont accusées non seulement de soutenir diplomatiquement Israël mais aussi d’armer l’Etat hébreu.

Le 5 janvier, le quotidien algérien Ennahar évoque une fatwa de cheikh Abderrahman

Chiban, président de l’Association des oulémas musulmans algériens, qui considère l’établissement de relations diplomatiques avec les Etats-Unis comme « illicite » et explique que le régime américain est « mécréant » et devrait être combattu.

Pour le site Djazairnews, Israël a utilisé des armes américaines prohibées dans son offensive contre le Hamas. Il rappelle que les Etats-Unis ont fait don de matériel militaire très développé d’une valeur de 108 milliards de dollars à Israël pour garantir sa supériorité militaire sur tous les pays arabes de la région.

Le quotidien Akhbar Elyoum va plus loin en affirmant – après avoir accusé l’armée israélienne d’utiliser « des armes bactériologiques et même nucléaires lors de son offensive»

que des soldats américains prennent part à l’offensive israélienne.

Une accusation reprise sous une autre forme par le quotidien égyptien Almasry Alyoum qui insinue, le 6 janvier, que « des officiers de l’armée américaine surveillent les frontières entre l’Egypte et Israël pour empêcher les Egyptiens de transférer des armes au Hamas. Ces officiers sont chargés de chercher et de détruire les tunnels qui servent à acheminer des armes au Hamas à partir de l’Egypte ».

Le quotidien Echorouk, lui, accuse « l’Occident » de double langage. Dans un article intitulé : « Tasleema Nasrine vaut mieux que cinq cent victimes palestiniennes », un chroniqueur de ce journal soutenait, le 5 janvier dernier, que l’attaque menée par Israël contre Gaza « a mis à nu la logique absurde de l’Occident qui s’indigne faussement lorsque des statues du Bouddha sont démolies ou lorsqu’un pseudo écrivain rendu célèbre par son dénigrement de l’Islam est menacé par des extrémistes et se tait honteusement lorsque des centaines de civils palestiniens sont massacrés sans pitié par la horde sioniste… [Pour l’intelligentsia occidentale] « une seule femme, Tasleema Nasrine, vaut mieux que cinq cents victimes palestiniennes innocentes. Où sont les Bernard Henri Lévy, André Gluksman, Alain Finkielkraut, Max Gallo, Simone Veil et autres intellectuels bien pensants qui nous ont habitués à des litanies interminables sur les droits de l’homme violés un peu partout dans le monde, sur les plateaux des chaînes de télévision ? ».

Pour Echorouk, «l’humoriste Dieudonné en sait quelque chose, lui qui a osé remettre en cause cet unanimisme ambiant et régnant parmi l’intelligentsia quant à l’interdiction de critiquer Israël quoi qu’il fasse, en crevant l’abcès une fois pour toutes ! Mais des hommes de la trempe de Dieudonné ne courent pas les rues et les plateaux de télévisions occidentales»,

En Algérie toujours, Louiza Hanoun, secrétaire générale du Parti des travailleurs, (Parti communiste) a appelé le gouvernement à couper toutes ses relations avec l’Union européenne et spécialement avec l’Union pour la méditerranée (UPM).

Ce n’est pas par hasard que le projet cher au cœur du président Sarkozy est ainsi attaqué. Aux côtés des Etats-Unis, c’est la France qui est le plus régulièrement attaquée ou mise en cause.

Ainsi, le 7 janvier, une manifestation a été organisée par des syndicats étudiants, devant le consulat de France à Annaba pour protester contre l’offensive israélienne.

En Jordanie, la confrérie des Frères musulmans a critiqué les positions de Paris et pressé « tous les musulmans » à boycotter les produits français. Les Frères Musulmans égyptiens, de leur côté, estime que les initiatives de paix françaises visent à « affaiblir le Hamas et à le priver de son armement ».

Et Paris aggrave encore son cas en décidant de bannir des ondes françaises al-Aqsa, la télévision du Hamas. Le 12 janvier, un site islamiste, Moufakkirat-al-Islam dénonce cette décision prise « sous la pression des organisations juives et sionistes » et du fait des « origines juives du Président Sarkozy ». Pour Ennahar, cette décision prouve que la France est « sioniste ».

Les appels au boycott contre les produits « israéliens », « juifs », « américains » et « européens » n’ont pas tardé à se multiplier. Le 9 janvier, sur Ikhwan, les Frères Musulmans égyptiens demandent l’arrêt de l’achat de produits israéliens et américains : « Ne buvez pas le sang de vos frères. Seul Dieu est témoin», proclame une affiche rouge proposée par la confrérie pour servir de support à la campagne de boycott. Le même site appelle au « djihad économique » contre l’Occident. Les investissements des pays arabes aux Etats-Unis et en Europe sont de l’ordre de 14 mille milliards de dollars. Il appelle les pays arabes à retirer cet argent des banques occidentales et à l’investir dans les pays arabes et musulmans. Le site appelle aussi les pays arabes à baisser de 25% – dans un premier temps – leur production en pétrole et de mettre un terme au travail de toutes les entreprises occidentales œuvrant dans le domaine de la prospection pétrolière dont Total, Exxon Mobile, Shell, et de les remplacer par des entreprises arabes. Il appelle par ailleurs à arrêter tout lien avec les sociétés d’assurances et des banques occidentales.

Le 12 janvier, c’est l’entreprise allemande de distribution Lidl qui est accusée par le quotidien marocain Attajdid (proche du courant islamiste « modéré » du PJD) de financer des projets en Israël. Attajdid pousse les musulmans en Europe à boycotter cette chaîne.

Au Maroc, McDonald’s est particulièrement visée et doit publier, le 13 janvier, un communiqué dans lequel elle affirme que les SMS et les emails qui circulent ces derniers jours, indiquant que l’entreprise consacre une partie de ses revenus à soutenir Israël, sont « dénudés de toute réalité» : « McDonald’s est une « entreprise nationale marocaine gérée 100 pc par des Marocains » et « écoeurée par la mort d’innocents dans les événements de Gaza ».

En Arabie saoudite, c’est par SMS également que des messages circulent, appelant à boycotter Starbucks, Pepsi Cola, Burger King, Kentucky Fried Chicken ou encore Philip Morris. En Algérie, Marlboro ou la société française Danone viennent s’ajouter à la liste figurant sur des tracts distribués dans la capitale.

A nouveau, la France est particulièrement visée. Ennahar affirme, le 13 janvier, que six Algériens et un Egyptien ont démissionné d’une entreprise gérée par un Français de confession juive, à Lyon, après que leur patron ait exprimé son soutien à l’offensive israélienne contre Gaza. D’après ce journal, les sept démissionnaires occupaient des postes de responsabilité au sein de cette entreprise et « touchaient des salaires qui rendaient jaloux les Européens». Le journal évoque alors une campagne lancée en France et appelant les musulmans à retirer leur argent des banques juives dont la Société générale et le Crédit Lyonnais.

Mais l’appel au boycott n’est pas toujours suffisant pour certains. Le 12 janvier, le cheikh algérien Chamseddine Bourouba a rendu publique une fatwa autorisant les jeunes musulmans à aller combattre l’armée israélienne à Gaza, mais : « si les frontières héritées des colonialismes empêchent ces jeunes de rejoindre la Palestine, alors qu’ils visent des intérêts israéliens et occidentaux dans leur propre pays, que toute la terre se transforme en un champ de bataille contre les sionistes ».

Dans al-Arab, un chroniqueur ira jusqu’à affirmer que les musulmans, notamment les plus radicaux, pourraient perpétrer des attaques terroristes en Europe, notamment au Royaume-Uni, en réaction au silence de ces pays suite à l’offensive israélienne sur le Hamas. Il ajoute que les pays arabes et musulmans qui ont exprimé leur soutien à Israël pourraient également être visés.

Heureusement, le parti pris de l’Occident est-il contrebalancé par le courage d’un Hugo

Chavez, sacré « symbole de l’arabité » (sic !) pour avoir chassé l’ambassadeur israélien de son pays. Un député koweïtien proposera même le transfert à Caracas du… siège de la

Ligue arabe.

5) « Dérapages » antisémites

Il est bien entendu impossible, dans le cadre de cette note, de passer sous silence les « dérapages » antisémites constatés dans trop de médias arabes. A vrai dire, ils sont tellement graves, massifs, généralisés qu’on a un peu de mal à penser qu’il ne s’agit là que de « dérives ». On peut craindre que ces propos – toujours violents et haineux, parfois meurtriers – ne reflètent en définitive une tendance importante de la « rue arabe ».

Le 6 janvier, le journal égyptien Alshaab, proche du Hamas, appelait à « égorger les juifs et à exposer leurs têtes sur les places publiques » et à « effacer l’existence d’Israël ». Les musulmans ont « trahi le prophète », conclut le journal, en reniant le djihad et en « tissant des relations avec les juifs ».

Pour le quotidien algérien Echorouk, Israël est un « cancer qu’il faut extirper ». Une image largement utilisée par les médias arabes depuis de nombreuses années. Le 11 janvier, Echorouk revient sur la question : « Israël disparaîtra tôt ou tard. Même la terre refuse les juifs » : « Dieu a révélé dans le coran que les musulmans finiront par tuer tous les juifs ».

En Algérie, dès le 5 janvier, l’imam Chamseddine Bourouba rendait publique une fatwa autorisant les musulmans, où qu’ils se trouvent, à « tuer des juifs » : «tout juif est une cible légitime que les musulmans doivent abattre ». Il s’agit de la troisième fatwa circulant en Afrique du Nord et dans la communauté nord-africaine en France et en Europe appelant à tuer des juifs.

Certains quotidiens arabes se méfient… des livres. Ainsi, aux Emirats arabes unis, Emarat

Alyoum appelle les autorités à vérifier les manuels scolaires utilisés dans les écoles et les instituts étrangers50 dans ce pays. Il relève que certains manuels des missions britanniques renferment des textes « favorables aux juifs » et « insultant les religions », et appellent à exercer des pressions sur ces instituts pour les retirer.

Les textes incriminés portent sur les histoires de familles juives persécutées par le régime nazi. D’après ce journal, les étudiants de ces écoles ont déchiré les pages faisant allusion à tout ce qui est juif.

En Egypte, la Gamaa islamiya rappelle que « les juifs sont détestés par tous les peuples depuis la nuit des temps. Même le plus grand dramaturge de tous les temps William Shakespeare démontre le vrai visage des juifs dans sa pièce « le marchand de Venise » : les juifs sont « la plus minable et la plus sale race sur terre ».

Au Koweït, c’est un chroniqueur d’al-Watan qui, le 9 janvier, s’appuie sur des sourates du coran pour qualifier les juifs de «lâches habités par la peur». Il rappelle que le coran explique que les juifs « agissent toujours dans le noir par ce qu’ils sont des lâches qui ne peuvent pas s’opposer frontalement à leurs ennemis ».

Le Coran sera également utilisé le 13 janvier, en Algérie, par Al-Fadjr qui incite les musulmans à « lire et à relire » le livre pour comprendre que les juifs sont « la pire des races ».

Ces messages de haine et ces appels au meurtre sont malheureusement parfois suivis d’effets.

Au Yémen, le 4 janvier, des juifs55 ont été attaqués à Sanaa, à l’issue d’une manifestation de solidarité avec Gaza. Réagissant à cette attaque, le gouvernement a décidé de rassembler tous les juifs dans un quartier de la capitale placé sous haute protection.

6) Les attaques contre les Berbères marocains et algériens

Des organisations amazighs et kabyles ont, dès le début de l’offensive israélienne, pris leurs distances avec l’opinion arabe. Ce qui leur a valu des attaques virulentes.

Le 5 janvier, un quotidien algérien critique l’organisation d’une conférence dans un quartier de Tizi Ouzou par une association de kabyles chrétiens soutenant Israël dans sa guerre contre le Hamas. Il souligne que plus de 600 personnes ont assisté à cette activité. Il qualifie ces chrétiens de « sous-hommes » et indique qu’ils considèrent le Hamas comme une organisation terroriste et apportent leur soutien total à Israël dans sa guerre.

Plus tard, un autre quotidien critiquera le silence du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) dirigé par le docteur Said Saâdi, concernant les événements de Gaza. Il souligne que ce parti n’avait lancé aucun appel à la solidarité avec Gaza et n’avait rendu public aucun communiqué allant dans ce sens.

Le 5 janvier, le quotidien marocain, indépendant et populiste Almassae s’attaque à une association berbère qui avait soutenu le droit d’Israël à se défendre contre les attaques du Hamas dans un communiqué de presse et appelle les autorités à interner son président dans un « asile pour fous ».

Trois jours plus tard, c’est l’organe islamiste Attajdid qui s’en prend à la Ligue Amazigh des droits humains (LADH) qui a annoncé dans un communiqué son soutien à Israël dans son offensive contre le mouvement terroriste Hamas. Il s’en prend également à Ahmed Adghirni, chef du Parti démocratique amazigh marocain (PDAM/interdit) qui avait refusé de prendre part à la manifestation organisée dimanche dernier à Rabat. Il aurait déclaré à la presse marocaine que «ce qui se passe à Gaza est une affaire arabe qui, ne concerne pas les Amazighs». Le site rappelle qu’Adghirni s’était rendu à Israël à plusieurs reprises pour inciter les Israéliens d’origine berbère à renouer le contact avec leur pays et à promouvoir leur culture berbère en Israël.

7) La presse algérienne se déchaîne

La presse algérienne est l’une de celles qui va le plus loin dans « la guerre des mots ». Pour le quotidien Elkhabar, par exemple, la solution du conflit israélo-palestinien coule de source : dans un article (non signé) intitulé « Israël finira par disparaître ! », ce journal affirme que « toute force barbare et cruelle finit par disparaître et Israël ne sera certainement pas l’exception qui confirme la règle». Il indique que le peuple israélien est désormais face à un choix : se fondre dans la masse et devenir arabe ou disparaître. Le journal explique que « chaque juif résidant en Palestine est un citoyen palestinien. Il n’y a aucune différence entre lui et un autre palestinien. Par contre les juifs venus de Russie, d’Amérique, de Pologne, du Yémen ou de n’importe quel autre pays pour s’établir sur ces terres n’est qu’un simple colon et leur présence en Palestine était tout simplement contre nature ».

Le 6 janvier, c’est un journaliste du quotidien algérien Ennahar qui se laisse aller à d’intéressants fantasmes en nous expliquant qu’il a « interviewé un officier du Mossad en poste à Bucarest ». Ayant ainsi « infiltré le Mossad», ce reporter sans pareil a pu obtenir des informations de première main sur la ministre israélienne des Affaires étrangères Tzipi Livni. Le journaliste affirme que le Mossad est «faible » et « très fragile », ce qui semble un peu décalé par rapport à l’implacable machine de guerre israélienne habituellement dépeinte par bien des médias arabes. Bref, l’officier Zohra C., alors qu’elle était en état d’ébriété dans un hôtel de Bucarest, aurait expliqué au journaliste algérien que Tzipi Livni est lesbienne et a été violée par trois jeunes Palestiniens alors qu’elle n’avait que 14 ans. Du coup, bien entendu, elle « déteste les Arabes et les Palestiniens » et n’a pas hésité « à assassiner des politiciens et des savants arabes au cours de ses missions » [lorsqu’elle était officier du Mossad]. Toutefois – il faut bien préserver la fierté arabe – elle serait également « impressionnée par le colonel Kadhafi, Gamal Abdennaser et Houari Boumedienne » malgré leurs positions hostiles à Israël. Le Mossad aurait également « infiltré Al-Qaïda » et recruté des membres de cette organisation terroriste pour viser des intérêts occidentaux dans les pays arabes et musulmans afin de « ternir l’image des musulmans et des Arabes ». Le service de renseignement israélien aurait également « recruté récemment d’anciens membres du FIS [Front Islamique du Salut] en France et en Allemagne afin d’obtenir des rapports détaillés sur la situation sécuritaire en Algérie ». Outre le fait qu’on voit mal pourquoi Israël s’intéresserait particulièrement aux capacités militaires de l’Algérie qui, sauf erreur de notre part, n’a pas de frontière avec l’Etat hébreu et est loin d’être le plus important des Etats arabes, on notera que ces deux dernières assertions sont légèrement en contradiction avec la thèse d’un Mossad « faible et fragile», mais passons.

8) Quelques (rares) tentatives d’analyse objectives

Mais nous ne voulons pas terminer sur une note trop négative. Certains quotidiens essaient d’éclairer les évènements qui se déroulent à Gaza d’une lumière objective et font l’effort de l’analyse. La teneur de ces (trop) rares articles est essentiellement pro-palestinienne, ce qui est évidemment légitime pour des médias arabes qui ne peuvent rester neutres devant la souffrance de leurs « frères » mais, au moins, l’insulte n’y a pas sa place et tentative est faite de replacer les choses dans leur complexité.

Ainsi, au Yémen, pour Al Watan, le 6 janvier, de plus en plus d’Israéliens sont angoissés et ont l’impression que l’étau se resserre sur leur pays. Cette évolution trouve ses racines dans le refus des pays arabes et du monde musulman de considérer Israël comme un « Etat légitime ». De leur côté, les 62 gouvernements occidentaux sont de moins en moins favorables à la politique israélienne. Le Hezbollah aurait reconstitué l’arsenal détruit durant l’été 2006 et le Hamas de son côté s’inspire de l’expérience de la milice chiite et arrose Israël de milliers de missiles, faisant des victimes essentiellement civiles. Ces deux menaces ont en commun leur caractère non conventionnel ; ces deux organisations qui montent en puissance font fi des frontières et des règles de la guerre, ce qui place Israël devant un défi existentiel.

Le 6 janvier, le quotidien koweitien Dar-al-Seyassah s’en prend directement au Hamas dont il accuse les combattants de se « cacher» et de « laisser les enfants et les femmes à la merci de la machine de guerre israélienne ». Il traite les chefs de cette organisation de « menteurs » qui ont détourné l’aide fournie par les pays arabes en vue de construire Gaza, ajoutant que la guerre qu’ils mènent contre Israël est « une aventure » dont les conséquences seront terribles pour le groupe terroriste et pour Gaza. Il rappelle que l’un des chefs les plus radicaux du groupe, Mahmoud Alzahar « qui s’était caché dans un trou à rat » avait affirmé, dans un discours télévisé, que le Hamas avait marqué des points décisifs contre Tsahal sans aucune autre explication. Le chroniqueur accuse le chef terroriste d’avoir adopté la stratégie de communication de Saddam Hussein et de son ministre de l’Information Mohammed Saïd Al-Sahhaf, qui affirmaient jusqu’au dernier moment avoir « exterminé les Américains aux portes de Bagdad ».

Le 9 janvier, au Qatar, c’est dans al-Arab, qui s’est illustré par ailleurs, on l’a vu, par les pires excès, que l’on a la bonne surprise de trouver sous la plume d’un chroniqueur un appel à la négociation entre Israël, le Hamas et l’Autorité palestinienne pour trouver une issue à la question palestinienne. Il souligne également que le Hamas devrait arrêter tout usage de la force contre l’Etat hébreu, notamment le lancement de missiles sur ses territoires si l’organisation islamiste veut vraiment « sauver le peuple palestinien » : « Négocier avec Israël est une nécessité. Lui déclarer la guerre est une grave erreur ».

Le 13 janvier, un autre chroniqueur, dans Dar-al-Seyassah, estime que les Arabes devraient analyser ce qui se passe à Gaza avec objectivité. Il explique que le Hamas est le seul responsable de tous les malheurs qui s’abattent sur la bande de Gaza. Il appelle Khalid Michaal, réfugié en Syrie, d’aller à Gaza pour y combattre l’armée israélienne ou d’y envoyer ses enfants qui suivent leurs études dans des universités américaines. « Les chefs des Etats arabes ne sont pas des traîtres. Les vrais traîtres sont les chefs du Hamas », conclut-il.

Plus loin, ce quotidien s’interroge sur ce que le Hamas a apporté aux Palestiniens depuis sa prise de contrôle de Gaza « à part la destruction et les malheurs » et invite l’organisation à livrer la bande de Gaza au gouvernement légitime de l’Autorité palestinienne.

Pour Alqabas, au Koweït, le 13 janvier, les déclarations de Khalid Mechaal faisant état de l’échec de l’offensive israélienne est « pathétique » : « Comment Mechaal peut-il prétendre ça, alors qu’un millier de personnes ont trouvé la mort par sa faute, que des milliers de maisons et d’infrastructures ont été détruites et que des milliers de personnes vivent sans dans le froid, la peur et la faim ? Ces victimes n’intéressent pas, semble-t-il, le Hamas, tant que ses propres chefs se cachent et mangent à leur faim. Déclarer que le Hamas vaincra Israël est un « grand mensonge ».

9) Et quelques voix dissidentes…

Enfin, quelques chroniqueurs, analystes ou « leaders d’opinion » s’illustrent par des prises de position originales et en rupture totale avec le climat ambiant.

Le président du Syndicat des journalistes égyptiens qualifiera ainsi les Arabes appelant à l’ouverture du terminal de Rafah pour permettre aux Palestiniens de fuir Gaza de «ramassis de nains » et appellera le gouvernement à fermer définitivement ce terminal pour éviter une « invasion » de l’Egypte par les Palestiniens.

Le 13 janvier, Abdelmounâim Said, président du Centre des études politiques et stratégiques Al-Ahram, accuse l’Egypte d’être responsables du trafic des armes vers Gaza, appelant Le Caire à oeuvrer pour fermer tous les tunnels servant à ce trafic. Abdelmounâim Said est l’un des partisans du renforcement des relations diplomatiques et politiques avec Israël.

Mais c’est sur le site Aafaq que l’une des voix les plus libres du monde arabo-musulman, la psychiatre et sociologue d’origine syrienne, Wafa Sultan, se livre à une charge en règle contre… l’Islam qui, d’après elle, serait à l’origine de tous les malheurs qui frappent Palestiniens et Arabes. Pour elle, « le Hamas n’est autre qu’une sécrétion terroriste dont le comportement irresponsable l’empêche de se hisser au niveau du gouvernement ». Elle explique qu’à travers l’histoire de l’islam, « jamais une bande de criminels islamistes n’a respecté ses administrés ». « Si les juifs me demandent mon avis, je leur conseille de brûler leurs livres sacrés et de quitter la région et de sauver leur peau. Car les musulmans constituent une nation rigide exempte de cerveau. Et c’est contagieux. Tous ceux qui les fréquentent perdent la cervelle », poursuit-elle : « Il est impossible pour une nation qui éduque ses enfants sur la mort et le martyre, pour plaire à son créateur, d’enseigner en même temps l’amour de la vie ».

Pour Wafa Sultan, ceux qui condamnent « le massacre de Gaza pour des raisons humanitaires » doivent se rappeler que plus de 200 000 Algériens ont été massacrés par d’autres musulmans algériens sans qu’aucun musulman ne s’en émeuve. Plus de 20 000 citoyens syriens musulmans ont été tués durant les années 1980 sans qu’aucun musulman ne réagisse. Des musulmans se sont fait exploser dans des hôtels jordaniens tuant des musulmans innocents qui célébraient des mariages, symboles de la vie, sans qu’aucune manifestation ne soit organisée à travers le monde. En Egypte, des islamistes ont récemment attaqué un village copte et ont massacré 21 paysans, sans qu’un seul musulman ne dénonce ce crime. Saddam Hussein a enterré vivant plus de 300 000 chiites et kurdes, et en a gazé beaucoup plus, sans qu’un seul musulman n’ose réagir et dénoncer ces crimes. Pourquoi alors pleurer les habitants de Gaza, alors qu’ils n’ont pas bougé le petit doigt pour les Irakiens, les Algériens, les Egyptiens ou les Syriens pourtant musulmans ?

Elle explique que « la vie n’a pas de valeur pour le musulman. Sinon, il aurait dénoncé toute atteinte à la vie, quelle qu’en soit la victime ». Les Palestiniens et leurs soutiens dénoncent les massacres de Gaza, non pas par amour de la vie, mais à cause de « l’identité des tueurs ». Si le tueur était musulman, appartenant au Hamas ou au Fatah, aucune manifestation n’aurait eu lieu, déplore-t-elle. « Les musulmans doivent commencer par se changer, pour prétendre changer la vie. Ils doivent rejeter la culture de la mort enseignée et véhiculée par leurs livres. C’est seulement quand ils y parviendront qu’ils n’auront plus d’ennemis. Car, celui qui apprend à aimer son fils plus qu’à haïr son ennemi appréciera mieux la vie ».

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