Affaire Leyris – Nasr-Eddine Lezzar

Quotidien d’Oran, Octobre 2007

Nasr-Eddine Lezzar, Fils De Chahid

Dans un journal respectable, un article signé Z.M. racontait la vie et la mort de Raymond Leyris, grand dignitaire de la communauté juive à Constantine et connu surtout comme étant le beau-père de Gaston Guennazia alias Enrico Macias.

Au milieu de cet article on pouvait lire: «en abattant le grand maître constantinois du malouf, le coup de feu détruit aussi un symbole de tolérance, un homme qui, par son art, prouvait que la communauté juive, pied-noir et arabe pouvait coexister dans une culture commune».

Cette phrase et sa dérive auraient été anecdotiques si ce n’est le contexte sociopolitique dans lequel elle intervient. Elle rappelle par son style cette phrase rituelle que nous avons appris à lire, durant plus d’une décennie, après chaque attentat terroriste ciblé et personnalisé. Passons sur l’assimilationnisme sournois qu’elle véhicule; c’est un autre débat.

La ressemblance s’arrêterait-elle là, au style, ou irait-elle jusqu’à assimiler les attentas commis par les «fellaghas» durant la guerre libératrice aux crimes terroristes contemporains ? N’y a-t-il pas ici une tendance à criminaliser les actes des résistants algériens dans l’effort de libération ?

Cette phrase distillée au milieu du texte condamnait cet acte présenté comme un attentat commis par un assassin sans vergogne contre un homme de paix. Un crime odieux, un massacre gratuit.

Cependant, avant de revenir à l’analyse de cette phrase très lourde, et peut-être écrite avec légèreté, et sa connotation, je voudrais relater un fait historique.

– L’assassinat de Raymond Leyris remonte au fait suivant. A un moment donné de notre guerre, il y avait à Constantine trois ethnies juives, les Leyris, les Lévy et que sais-je encore et une troisième dont j’ai oublié le nom. Mais peu importe.

Le FLN décida d’envoyer un émissaire à la communauté juive pour que celle-ci détermine sa position vis-à-vis de la guerre de libération Etiez-vous pour nous ou contre nous, il est impératif qu’on le sache. Cette interpellation est à notre sens le signe que les Juifs n’étaient pas considérés comme des ennemis. Le choix leur était donné de choisir leur camp et il était légitime qu’on le sache.

L’émissaire contacta Raymond qui demanda quelques jours de concertation et rendez-vous fut pris avec l’envoyé des «fellaghas». La rencontre devait avoir lieu dans un endroit déterminé de la ville des ponts. Il se trouve qu’au moment où il se rendait à la rencontre convenue, l’émissaire du FLN se trouva pris dans un guet-apens.

C’est ainsi qu’on conclut à tort ou à raison que Raymond avait attiré l’émissaire dans un traquenard et sa condamnation fut prononcée. Son exécution eut lieu quelques jours plus tard.

Il est possible que le tuyau eût été donné par d’autres que Raymond ou que quelqu’un d’autre de la communauté juive consultée, ait refilé le tuyau; il appartient aux spécialistes ou amateurs d’interroger les mémoires tant qu’elles sont vivantes et d’éclairer les Algériens et les Juifs de Constantine et d’Algérie sur cet événement et sur d’autres.

C’est un débat qu’on peut tenir pour la mémoire et l’histoire mais, en tout état de cause, l’exécution de Leyris n’était pas gratuite. La petite ou grande phrase qui a inspiré mon article est d’une connotation à présenter l’exécuteur de Raymond comme un vulgaire terroriste assassinant un homme de paix.

– Gardons-nous des remises en cause à l’emporte-pièce pour satisfaire à l’air du temps.

– La mémoire de ceux qui ont tué et qui sont morts pour notre liberté est sacrée en tout, entre tous, entre toutes.

Ma détermination à écrire cet article se renforça par un souvenir qui remonta à la surface pour m’indiquer que cette phrase n’est pas un événement isolé et n’est donc pas fortuite.

Il y a quelques années une émission traitant de la vie des Leyris fut présentée par Arte. Un natif de la ville de Constantine était un des invités les plus présents de l’émission. Il était semble-t-il hébergé pour les besoins du tournage dans une villa cannoise ou ailleurs en côte d’Azur.

Il racontera l’événement et expliqua que l’exécuteur de Raymond était surnommé «Lemtchiker», sobriquet populaire équivalant à «le fou». Et voilà qu’on conclut à la folie. Replacée dans le contexte de l’émission, l’insinuation est sournoise.

On attaquait, on insultait et l’acte et l’auteur. La folie est péjorative et une décision de la révolution dégénérait en une simple folie. Qu’on le sache, on ne sort pas mentalement indemne d’une guerre qu’on a menée ou qu’on a seulement vécue. La folie a parfois sa noblesse et sa grandeur.

Je ne suis pas fin connaisseur, mais j’adore le malouf, les Juifs sont d’un apport certain à la ville de Constantine. Macias est un personnage obstinément suave, extrêmement sympathique. Ses chansons ont bercé notre enfance et égayé notre jeunesse. J’aurais tant aimé que cet enfant de Constantine vienne chanter Constantine à Constantine.

Mais allons-nous condamner l’assassinat de Leyris pour cela ? Macias a toujours pris fait et cause pour Israël. C’est tout à fait naturel; on ne peut être contre les siens, mais je ne l’ai jamais entendu condamner les assassinats perpétrés contre les Palestiniens, c’est dommage pour lui parce que ça l’aurait grandi.

Les assassinats des civils durant les guerres sont déplorables, ils font partie des dommages collatéraux. Les victimes militaires sont respectables dans les deux camps. Ils ont sacrifié leurs vies en faisant ce qu’ils considéraient être leur devoir.

– Cependant, qu’on se le dise, les dérapages d’un combat libérateur sont plus pardonnables que ceux d’une guerre coloniale. Je le dis en m’inclinant devant les morts des deux côtés. Gardons-nous et prenons garde, les mots ont leur sens.

Le traité d’amitié avec la France ne peut porter que sur l’avenir; il ne saurait avoir un effet rétroactif.

La phrase commise qui a inspiré et interpellé mon article n’a peut-être pas le sens ou la portée que je lui ai prêtée, mais deux éléments me font penser qu’elle n’est pas anodine. En premier, le fait que son auteur ait préféré ne pas se faire connaître en signant de ses initiales (vraies ou fausses). En second, le contexte des réconciliations tous azimuts qui défilent.

Il est inadmissible, impardonnable, odieux et ingrat qu’on culpabilise ceux qui ont oeuvré à notre libération et qu’on porte atteinte à leur mémoire.

Les dérapages et les dérives, s’il y en a eu, et il y en a toujours, sont à mettre sur le dos du contexte.

La férocité de la répression coloniale, la torture l’OAS et le reste atténuent leur responsabilité et peut même les en exempter.

Les révisionnismes ont toujours et inévitablement des relents de trahison.