Le monde arabe face à ses démons : Nationalisme, Islam et Juifs…

2013
Armand Colin
24,50

Extrait

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Révolution démocratique dans le monde arabe. Ah ! si c’était vrai, précédent livre de l’auteur était écrit fin 2011, au moment même où les résultats des élections confirmaient son pronostic : le printemps arabe allait vite perdre son jasmin, l’islamisme était la seule force capable de prendre le pouvoir, et ce processus ne pouvait donc être qualifié de « révolution démocratique ». À moins, bien sûr, de réduire la démocratie au seul suffrage universel, et de se refuser de prendre en compte que pour l’islamisme, « dimoukratya kafra », la démocratie est mécréance.

Mais la réalité du monde arabe et musulman est encore plus tragique. Le déficit démocratique n’est pas que quantitatif, il est aussi, et surtout, qualitatif : les forces favorables à la démocratie, d’origines politiques très diverses, sont non seulement numériquement extrêmement faibles, elles ont elles-mêmes longtemps été nourries et formatées par des courants de pensée non démocratiques : nationalisme, islamisme, communisme.

Or sans pensée démocratique, il n’y aura jamais de « révolution démocratique ». Après avoir cru nécessaire, dans son précédent opus, de faire un état des lieux, du côté du corps, il a donc poursuivi le même travail mais du côté de la pensée. Quels sont les démons, dans le monde arabe et musulman, qui bloquent la pensée autant des simples citoyens que des intellectuels ? Si la pensée se nourrit du dissensus, quelles sont donc les figures de l’unanimisme qui tuent la pensée, au sens figuré comme au sens propre, même de l’intelligentsia qui se veut « progressiste » ?

Prolégomène à une nouvelle pensée démocratique la déconstruction n’en est-elle pas un préalable… ?

Table des matieres

Prologue 
1. Ah ! si c’était vrai… suite
2. Quand Daoud, toujours sur le ring face à Jalout, devient Jonas-Younes
3. L’examen de conscience
4. Qu’est-ce qu’un démocrate ?
5. Le dissensus
6. L’unanimisme
7. Les trois piliers de l’unanimisme dans le monde musulman

Première figure. Le nationalisme
8. L’exclusion, forme essentielle
9.  L’histoire, mythe-pilier principal du nationalisme

Deuxième figure. L’Islam
10. La forme la plus massive de l’unanimisme
11. De l’islam à l’islamisme
12.. Où comment l’on sortit l’Islam d’une mauvaise passe
13. Les islamistes, une relation avec l’Islam? Jamais !
14. Pourquoi le monde musulman en est encore là ? Daoud, alias Jonas, ou plutôt Younes, s’interroge
15. L’Islam porte-t-il en lui-même les causes du marasme du monde musulman ?
16. Orientalisme et essentialisme
17. Daoud-Younes, à l’acmé de sa réflexion : qu’est-ce qui empêche l’examen critique dans le monde musulman ?
18. À Daoud-Younes s’imposent  six conclusions

Troisième figure. Les Juifs
19. Figure la plus unanime des unanimismes, la plus taboue des tabous
20. Ma prise de conscience
21. À la racine du fait antijuif dans le monde musulman…
22. Qu’ils aillent donc ailleurs !
23. L’unanimisme antijuif, miraculeux facteur d’unité du monde musulman
24. L’emblématique Grand Mufti de Jérusalem, Hadj Amin al-Husseini et l’idylle du monde arabo-musulman avec les… nazis
25. Quand Daoud-Younes tente de comprendre les motivations du Grand Muphti de Jérusalem
26. Quand Daoud-Yunes croit avoir percé le secret de Hadj Amin El Husseïni..

Comment sortir de la folie?
27. Qui est en mesure de faire face à un tel vent de folie ? les (vrais) théologiens
28. Les grands chantiers
29. Le chantier politique
30. Hommage… et contre-hommage
31. Rêve
32. En attendant la véritable nahda (renaissance)…
33. Et pourtant, ils existent, ces femmes et ces hommes de demain !

Épilogue
34. Où comment Younes-Jonas Daoud, désespéré, faillit s’immoler…
35. La Fontaine d’Aliaa Almahdy

Prologue

Dès l’immolation du tunisien Mohamed Bouazizi en Décembre 2010 et les manifestations de partisans imberbes de la démocratie qui se déclenchèrent en Tunisie, puis un mois plus tard, en, Egypte, hommes et femmes, main dans la main, je sus et je le dis à mes amis que, contrairement à ce que tout le monde disait, journalistes délirants ou spécialistes pédants, l’étincelle qui venait de s’allumer ne serait pas celle de la liberté, mais de la dictature islamiste.

Dans les premiers temps, les barbus s’étaient certes rendus invisibles, mais n’était-ce pas justement ce qui aurait dû alerter ? Les présidents de régimes policiers et militaires tombaient comme des mouches, mais était-ce parce que l’ossature militaro-policière qui tenait d’une main de fer ses peuples avait été mise à terre et démantelée par la révolte populaire, ou au contraire parce que militaires et policiers avaient accepté, voire suscité et organisé leur départ ?

Restait à se demander qui pouvait avoir réussi à convaincre les véritables détenteurs du pouvoir d’être soudain si accommodants vis-à-vis des révoltés. Rappelons en effet que dans l’ensemble du monde arabe, comme hier dans les pays ‘’socialistes’’, les véritables chefs ne sont pas les apparatchiks des partis politiques au pouvoir, ceci n’est que la façade, mais quels que soient leurs noms et leurs variantes, des polices politiques, à la réputation plutôt décourageante.

La Chine et la Russie n’ayant pas encore pu détrôner la seule puissance qui puisse, juste en fronçant les sourcils, déstabiliser puis remodeler ces régimes, il était évident sans besoin d’être géo-stratège que les Etats-Unis d’Amérique venaient de modifier leur politique dans cette région. Et de prier ‘’les véritables décideurs’’ de tenir compte à l’avenir de la force politique jusque-là réprimée comme en Tunisie, ou contenue comme en Egypte : les Frères Musulmans, appelés aujourd’hui ‘’islamistes modérés’’.

Les bouleversements qui affectaient le monde arabe n’étaient donc que le résultat d’un nouveau rapport de force souhaité et imposé par les USA, auquel allaient devoir consentir les militaires tant ils dépendaient d’eux pour le ravitaillement et le financement, et qui consisterait à reconnaitre aux islamistes leur poids réel dans les sociétés en échange de leur promesse de ne pas s’emparer tout seul du pouvoir, et de ne pas s’empresser d’en faire l’instrument d’une nouvelle dictature. Ce qu’Obama avait commencé à dealer depuis son discours à l’Université du Caire voilà plus trois ans, qui se voulait séducteur vis à vis des ‘’musulmans’’, et louangeur vis-à-vis de l’Islam, religion de paix, de progrès et de tolérance, comme s’il s’agissait  de préparer une très prochaine collaboration avec la principale force politico-religieuse, les Frères Musulmans, auquel il accorda donc, il va de soi, un entretien, mais tel n’était-il pas le but essentiel de ce voyage ?

Evidemment un tel scénario ne correspondait en rien au schéma d’une grande révolution populaire et démocratique auquel étudiants, femmes, militants des droits de l’homme, syndicalistes progressistes, communistes, exilés ou dans le pays, crurent, durant un temps, avant de se lamenter qu’ils se la soient faite ‘’voler’’… Et encore moins au délire d’intellectuels européens, toujours en attente d’un vent d’Est qui réveillerait un Ouest déliquescent, tel Emmanuel Todd ou Badiou, ce dernier étant même arrivé à y détecter un ‘’communisme en mouvement’’.

La réalité reprit vite ses droits. Et si les chefs militaires avaient assez facilement cédé aux USA, mais en avaient-ils le choix hormis une guerre comme en Lybie ou en Syrie qui ne ferait que différer l’échéance, les chefs islamistes eux, forts de leur puissance réelle, du tsunami électoral, et entrainés par leurs propres troupes pas forcément briffées à propos du deal, avaient malgré tout du mal à respecter leurs engagements, c’est-à-dire à adopter le nouveau modèle en vogue, le truc turc qui consiste à mettre en place l’Etat et la Charia (Loi) islamiques graduellement, et à ne pas passer en force, donc à prévenir toute confrontation avec l’armée, en un mot, à éviter d’emprunter la voie des islamistes algériens, ces têtes brûlées.

Dans tous les cas, ce qui venait de se passer dans le monde arabe depuis presque deux ans ne pouvait donc être assimilé à une ‘’révolution démocratique’’. Ni dans la conception, ni dans la préparation, ni dans le déroulement, ni encore moins dans le résultat. A moins, bien sûr, de réduire la démocratie au seul suffrage universel, d’admettre que le régime nazi instauré grâce à ce procédé ait été démocratique, et de n’y voir aucune incompatibilité avec la nature même de l’islamisme dont le but avoué est d’instaurer une société fonctionnant sans les paramètres fondamentaux de la démocratie, considérée comme étrangère et hostile à l’islam, en un mot ‘’kafra’’, mécréance. Telle était la conclusion à laquelle j’arrivais dans mon précédent livre, ‘’Révolution démocratique dans le monde arabe. Ah ! si c’était vrai’’.

Mais comment en aurait-il pu être autrement ? Le simple bon sens ne soufflait-il pas que pour que la démocratie triomphe, il eût fallu, minimum logique, que les forces qui partageaient cet idéal soient majoritaires ? Comment tant de spécialistes et de journalistes chevronnés avaient-ils pu oublier un (long) moment que tel n’était le cas dans aucun pays du monde arabe et musulman ? Cela est toujours une énigme pour moi.

De plus, la réalité du monde arabe et musulman était encore plus tragique. Le déficit n’était pas que quantitatif : les forces démocratiques, ou, devrait-on dire plutôt, favorables à la démocratie, étant numériquement extrêmement faibles. Mais aussi, et surtout, qualitatif : ces forces d’origines politiques très diverses, ayant longtemps été nourries par des courants de pensée non-démocratiques à proprement parler, n’étaient pas dotées de véritable pensée démocratique ; quant aux intellectuels, liés pour la plupart idéologiquement ou économiquement à l’Etat, même son infime partie contestataire n’avait jamais réussi, selon moi, à échapper au carcan terriblement asphyxiant de la pensée unanimiste qui avait modelé le monde arabe et musulman, que ce soit dans ses versions nationaliste, islamiste, ou dans une bien moindre mesure, communiste.

Connaissant la lenteur des processus qui président aux changements de mentalités, même à l’époque d’internet, je pronostiquai qu’il faudrait deux à trois siècles pour que se forge et puisse s’imposer cette nouvelle pensée. Pessimisme ? Je le crus jusqu’au moment où le lus une interview de Gamel El Banna, le frère du créateur des Frères musulmans, censuré par El Azhar à près de 90 ans ( !), lequel faisait montre d’un plus grand pessimisme, en affirmant que le monde musulman avait quatre siècles de retard sur l’Occident.

Quoiqu’il en soit, le travail devait commencer aussitôt que possible. Les intellectuels arabes, au pays, ou exilés, devaient s’y atteler. Et pour ma part, ni  spécialiste de la pensée, ni philosophe, ni épistémologue, je voudrais malgré tout apporter ma pierre. Compte tenu de ma propre expérience, celle d’un minoritaire tant du point de vue identitaire que politique, n’ayant quitté l’Algérie qu’au moment des assassinats d’intellectuels par les islamistes, en 1993. Mais aussi de mon expérience d’artiste qui sait l’importance des imaginaires, de leurs beautés comme de leurs pesanteurs.

Si dans le livre précédent, j’avais cru nécessaire de faire un ETAT des LIEUX, du côté de la REALITE, il me fallait, jugeais-je, poursuivre le même travail mais cette fois du côté de la PENSEE.

Malgré ses énormes richesses naturelles qui ne seraient pas éternelles, le monde arabe et musulman allait très mal, en voie de sous-développement, et en prise à une violence contre soi-même et contre les autres, qui le privaient de ses forces vives, les intellectuels étant muselés, les jeunes n’ayant qu’un désir, s’en aller, et le peuple étant lui paranoïsé : ‘’on’’ lui voulait du mal. POURQUOI ? ‘’L’islamophobie’’ en était-elle la cause, comme s’efforçait de le faire croire l’Organisation de la Coopération islamique (OCI), forte de 57 pays musulmans, tous plus totalitaires les uns que les autres ? Ou plutôt la conséquence ?

Le mal se situait-il plutôt dans le corps, et il suffirait d’attendre que la hausse de l’alphabétisation, la baisse de l’endogamie et de la natalité, transportent automatiquement ces sociétés vers la démocratie, comme le clamait E. Todd ? Ou bien, comme je le croyais, plutôt dans la pensée, elle-même en extrême dépendance des mentalités ?

Et si l’on partait de l’hypothèse que le dynamisme sociétal trouve sa source justement dans celui de la pensée et dans sa capacité à remettre constamment en cause ses conceptualisations et ses modélisations du réel, scientifiques, philosophiques, ou/et religieuses ?

Et si l’on commençait par s’interroger sur le fait peu contestable de la paralysie de la pensée dans le monde arabe et musulman, que la critique de l’orientalisme par Edward Saïd ne fit pas avancer d’un pouce, bien au contraire selon l’épistémologue égyptien Fouad Zakarya () ?

Qu’est ce qui bloque la pensée des intellectuels comme des simples citoyens dans le monde arabe et musulman ? Si la pensée relève principalement du dissensus, son pire ennemi n’est-il pas le consensus ? Quels étaient donc les figures de cet unanimisme qui tuaient au sens figuré notre pensée, comme au sens propre nos penseurs ?

Une fois la conscience prise de cet état de fait, une fois que l’on s’attèlera à s’en défaire, quels grands chantiers nous attendent ?

Ce livre n’est et ne peut-être évidemment qu’une simple invitation à réfléchir à tout cela. Conscient de mes limites, je continuerai de profiter des lumières de mon personnage que les lecteurs de mon livre précédent connaissent déjà, je veux parler de Daoud, nom arabe de David, aux prises avec Jalout-Goliath dans le match des siècles à venir entre Démocratie et Islamisme, qui, aujourd’hui, sur le ring oppose un poids très lourd à un poids très mouche…