JEAN PÉLÉGRI, ALIAS YAHIA EL HADJ, Mots de l’auteur

Tout à mon obsession de raccommoder, de cicatriser, de rassembler avec ma caméra ce que l’histoire avait déchiré, blessé, séparé, je me mis à lire Les Oliviers de la Justice que j’avais lu il y a bien longtemps, mais sans doute avec une certaine indifférence, puisque dans ces années-là, le sort de la population européenne faisait partie de cette mémoire (avec la mémoire juive) que j’avais complètement refoulée. Et immédiatement, la voix de l’écrivain me toucha. Dans la foulée, je lus ‘’Le Maboul’’ qui m’emballa, et dont j’eus envie d’écrire le scénario, tellement, en plus, il était cinématographique.

C’est dans ce but qu’au début je pris contact avec l’écrivain qui assez rapidement m’accorda gracieusement le droit de produire et de réaliser ce film. Durant ces rencontres, je m’aperçus vite que l’écrivain perdait de plus en plus sa mémoire. Il me fallait donc vite le filmer. Je venais de finir le tournage d’Algéries, mes fantômes (tourné entre Mars 98 et Mars 99) et était en train de préparer celui de Un Rêve algérien, qui avait obtenu le soutien du CNC et de France Télévision (France 2 à l’époque). Jakaranda m’assura qu’elle pouvait prendre en charge le tournage immédiatement et c’est ainsi qu’en quelques mois tout fut bouclé. Deux années après ce film, Jean Pélégri nous quittait.

Ce qui m’attira d’emblée chez cet écrivain pied-noir, c’est que son existence, sa pensée, et son écriture réduisaient à néant le manichéisme de certains historiens ‘’spécialistes’’ de l’Algérie, sans parler bien sûr des politiciens. Les justifications politiques soit du colonialisme, soit du nationalisme ont débouché le plus souvent sur des caricatures de l’autre. Or ces caricatures pèsent sur les contemporains qu’ils soient français ou algériens, et ce quelles que soient leurs origines. Or l’écrivain ignorant ces constructions idéologiques, ne se fiera qu’à une seule source, sa propre vie, puisque son œuvre est entièrement de nature autobiographique, où ne se déclinent réellement que deux personnages, celui de son Père qui dirigeait ses vignes, et celui du Gardien arabe du domaine, l’un étant le confident de l’autre, l’un étant la mémoire de l’autre, l’un et l’autre ayant toujours vécu ensemble et ayant combattu aussi durant la même première guerre mondiale.

Une telle amitié atteindra dans ‘’Le Maboul’’ un sommet tragique, puisque à l’approche de l’indépendance, le Gardien ayant compris que les nouveaux maitres du pays n’envisageaient même pas de lui concéder ‘’un coin d’ombre’’, tue le Père, ainsi qu’il le lui avait muettement demandé, comme une euthanasie, car ces deux-là se comprenaient même sans se dire un mot… Ce que j’appelai ‘’un crime de fraternité’’. Par la fiction, Pélegri avait ainsi épargné à son personnage de Père le mal d’exil qui l’avait rongé depuis son départ d’Algérie en 1956, justement pour ne pas assister au désastre de la guerre fratricide, puis au déplacement d’un million de non-musulmans, enfin de l’exil, la pire des peines que l’on puisse infliger à un homme, car c’est le tuer tout en lui laissant la vie.

Le rêve d’une Algérie fraternelle exsudait par tous les pores de sa personne et de sa littérature. Son œuvre nourrit ma propre recherche. Les quelques extraits de son œuvre et de ses thématiques ici exposés donneront une idée des obsessions de l’écrivain.

Par la suite, je découvrais un autre très grand écrivain pied-noir dont je n’avais jamais entendu parler, et dont même mes amis algériens professeurs de littérature française ignoraient le nom, alors qu’il avait été édité aussi par Gallimard, qu’il avait été lui pro-indépendantiste et que dans le  Monde, on le disait nobélisable, tant sa prose s’élevait jusqu’au tragique faulknérien pour décrire ‘’les meilleurs ennemis du monde’’, le Pied noir et l’Arabe d’Algérie : Jean-Pierre Millecam, dont je me mis à dévorer l’ensemble de l’œuvre algérienne…

Et moi qui, en Algérie, de par l’engagement politique de mon père, puis de par ma propre vie, avais cru à la suprématie de l’Histoire, ces écrivains corroboraient ce dont j’avais été le témoin depuis mon arrivée en France en 1993 : la force de la Terre. Qu’ils l’admettent, le nient, le confessent, le dénient, l’Algérie est là au fond du cœur et de la mémoire, des “Pieds-noirs” (terme que je détestais, mais que j’adoptais finalement faute de pouvoir mieux exprimer leur spécificité nationale, qui n’était ni ‘’française’’ ni ‘’arabe’’), spécificité qui nourrit les angoisses d’Albert Camus qui se battit tant qu’il put, jusqu’à sa mort par accident, pour préserver le droit de cette population, ses sœurs et frères, à demeurer dans leur pays.

Ces écrivains grâce à l’épaisseur de leurs personnages m’aidaient à comprendre ce dont j’avais été le témoin ces dernières années dans les salles où je présentais mes films : les fils qui s’étaient crûs ennemis, peu à peu renouaient, se reparlaient, et constataient eux-mêmes étonnés qu’ils pouvaient être frères… Il avait fallu pour cela une nouvelle guerre civile en Algérie, des dizaines de milliers de morts, l’exil d’un nouveau million de personnes, cette fois tous arabo-musulmans, pour qu’en se fêlant le discours nationaliste ne puisse plus interdire de voir et de dire l’arrachement du frère, trente ans plus tôt….

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