« Hors-la-loi » : il n’y a pas de guerre de mémoires ! (Paris le 1er juin 2010.)

Réponse au Monde (refusée)

Hors-la-loi menacé d’interdiction ?

Le 5 mai 2010, dans vos colonnes, plusieurs historiens, écrivains et cinéastes, et le président d’une société d’auteurs, français et algériens, ont signé un point de vue pour soutenir Rachid Bouchareb et son dernier film Hors la loi, lequel, que je sache, n’a été menacé d’aucun interdit émanant des institutions françaises, puisque – coproduit par plusieurs chaînes de télévision françaises, sélectionné par le Festival de Cannes, soutenu par le Ministre de la Culture – il sortira sans problème très bientôt sur le grand écran et un peu plus tard sur le petit.

On ne peut pas dire autant de la part des institutions algériennes dont ont eu à souffrir, il y a trois ans, mon propre film Algérie, histoires à ne pas dire, toujours interdit, et récemment le long métrage également documentaire de Malek Bensmaïl  La Chine est encore loin.

J’aurais aimé voir vis-à-vis de ces cinéastes, dans les mêmes  colonnes, ces mêmes signataires exprimer le même soutien, et s’indigner d’une censure, là, hélas bien réelle.

Enfoncer une porte largement ouverte

Évoquer la répression militaire française durant « la guerre d’Algérie », comme durant les « événements de mai 45 »,  n’est pas, en France, enfoncer une porte, largement ouverte depuis des décennies par des historiens de renom, des centaines de romans et de films, depuis moins longtemps par les manuels scolaires, et le film documentaire, enfin depuis ces cinq dernières années par des déclarations de chefs de l’État,  d’ambassadeurs français en Algérie, par les partis politiques, et abondamment par la presse à grand tirage et spécialisée…

L’Algérie bâillonnée : vérités officielles et sujets tabous

En Algérie, 48 ans après l’indépendance, et 21 ans après une nouvelle Constitution instituant le pluralisme et la liberté d’opinions, il n’y a par contre ni liberté de recherche pour les historiens, ni liberté de création pour les artistes, romanciers, et encore moins, cinéastes, ni liberté de parole pour les simples citoyens.

Quand il s’agit de l’histoire de la guerre d’indépendance et du nationalisme algérien, et de trois autres sujets tabous (Islam, Berbères et Juifs), l’Algérie est bâillonnée. Les artistes sont conviés à la représentation des vérités officielles, les historiens mis au pas. Et hormis les cinéastes précités, on censure les écrivains, notamment Boualem Sansal, Anouar Benmalek et Salim Bachi. Ou mieux encore, on tue : le chanteur kabyle Matoub Lounes, et le fils de l’autre chanteur kabyle Ferhat Mehenni, en lieu et place du père, par ailleurs aussi dirigeant politique opposant.

Les tabous de la guerre d’Algérie

L’histoire de la guerre 1954-62 ?

Il ne faut pas dire, notamment, qu’elle a commencé et fini par un massacre des non-musulmans, essentiellement des travailleurs (le 1er novembre 1954, le 20 août 1955 à Philippeville, et le 5 juillet 1962 à Oran).

ll ne faut pas dire non plus qu’elle a aussi été un grand massacre de tous les musulmans qui refusaient de se plier au FLN  du début à la fin (des messalistes aux harkis). Et ce sans distinction d’âge, de sexe. Et ce avec un raffinement de barbarie que seuls les islamistes ont égalé, durant ce qu’on appelle en Algérie « la décennie noire » (années 90).

La double stratégie du FLN

Il ne faut pas dire non plus que le FLN avait une double stratégie. L’une honorable, officielle destinée à l’ONU et à la gauche internationale : mettre fin à la relation coloniale. L’autre, officieuse, soigneusement dissimulée, la véritable stratégie mise en pratique sur le terrain, en appelant toujours aux sentiments religieux, le djihad, afin de cibler le non-musulman, au faciès, transformant l’idéal proclamé de Liberté en processus d’épuration ethnique qui s’est bien gardé de dire son nom. Cette stratégie a, comme on le sait, été couronnée de succès, l’islamisme finissant le travail, pour les rares qui comme moi sont restés jusqu’en 1993.

Le massacre des Juifs

Il ne faut pas dire surtout que cette stratégie était déjà, avant le FLN, celle du nationalisme, et qu’elle fut mise en pratique pour la première fois, en août 1934, à Constantine par le massacre des Juifs : plus d’une vingtaine, puis justement en mai 1945, toujours dans l’Est algérien – ce bastion du nationalisme et du mouvement religieux des Oulémas – par plus d’une centaine de morts, ciblés en tant que non-musulmans. Et ce dans les deux cas, seulement en quelques heures.

La stratégie terroriste génocidaire du FLN

Égorger, décapiter, violer en trois heures de temps, comme à El Halia (Philippeville), le 20 août 1955, presqu’une cinquantaine de personnes sur les 150 personnes de village de mineurs, n’était-ce pas à l’échelle d’un village déjà une stratégie génocidaire, dont le but évident n’était pas de vaincre l’armée française, mais d’épouvanter l’ensemble de la population non-musulmane d’Algérie afin de l’inciter à quitter son pays avant même l’indépendance ? N’est-ce pas cette journée aux faits d’armes si peu glorieux qui est devenue depuis l’indépendance la Journée officielle du Combattant ?

Si des cinéastes algériens veulent vraiment bousculer la vérité officielle, tâche effectivement qui incombe aux intellectuels, et non pas se voir combler par les satisfécits des gouvernants, gardiens d’une histoire mensongère – comme cela a été le cas récemment du film Hors-la-loi – n’est ce pas ce à quoi ils devraient s’atteler ?

La répression : la manipulation des chiffres

En 1945 comme en 1955, la répression fut terrible : l’immense majorité des victimes était des innocents qui n’avaient pas cru bon fuir dans les montagnes, comme les membres des commandos, lesquels sont restés, eux, pour la plupart bien vivants. L’un d’entre eux est même devenu général, après  l’indépendance. Voilà qui est plus que tragique. Il y eut des milliers de morts musulmans, sur une durée de quatre à cinq semaines. Mais cette vérité n’est plus un scoop depuis 1945, depuis au moins le rapport d’enquête du Général Paul Tubert.

Le scoop ce fut quand un quotidien algérien annonça ces dernières années qu’il y eut 100 000 morts. Il est vrai que quand « le grand spécialiste de l’histoire d’Algérie », l’unique apparemment à en juger par les grands médias français, signataire du texte qui me fait réagir, Benjamin Stora, est capable de donner des chiffres complètement différents selon les émissions auxquelles il participe… Mettre fin à ces spéculations aussi odieuses qu’irresponsables n’était pourtant pas si compliqué ! Pour connaître le nombre des victimes avec une grande exactitude, n’eut-il pas suffi que lors des cinq ou six recensements nationaux réalisés en Algérie depuis l’indépendance, soit ajoutée une seule question : « En mai 45, ou durant la guerre de libération, avez-vous eu dans votre famille un parent tué ou qui a disparu ? ». Chacun se souvient encore de ce qui a pu arriver à son père ou à son grand-père ! Pourquoi les historiens n’ont-ils jamais adressé une telle demande à l’Etat algérien ?

Occulter ou respecter la chronologie ?

Mais si l’on veut vraiment être iconoclaste et bousculer la doxa, ne faudrait-il pas commencer par rétablir tout simplement la chrono-logie ? L’histoire, n’est-ce pas un présent, un après, mais toujours aussi un avant ? C’est cet avant que l’historiographie officielle algérienne occulte, mais aussi les films sur mai 45, produits, réalisés et diffusés en France, documentaires, et à présent fiction.

Mai 1945 : une insurrection spontanée ou bien préparée ?

Car « les événements de mai 45 » furent une insurrection préparée durant plusieurs mois. Leur but était la formation d’un Gouvernement provisoire qui se serait fait représenter à la Conférence de San Francisco d’où allait sortir l’ONU (avril-juin). Mal coordonnée, elle n’éclata réellement que dans l’Est, mais dans sa conception elle fut bien nationale. Que la mort du porte-drapeau Saâl Bouzid ait servi de prétexte au déclenchement d’une tuerie de non-musulmans, baptisée « insurrection », c’est assez évident. Mais laisser croire que sur un territoire grand comme deux ou trois départements français, elle n’ait été que la conséquence d’un malheureux hasard, n’est-ce pas prendre tout bonnement les gens pour des imbéciles ? Où et quand a-t-on vu qu’une insurrection d’envergure nationale, ou même régionale, pouvait n’être qu’un mouvement spontané, déclenché dans la précipitation ?

Mai 45 : « Tuons les chrétiens, tuons les juifs ! »

Le meilleur démenti n’en est-il pas que ce 8 mai 1945 à Sétif, jour du grand marché hebdomadaire du mardi, l’assassinat du préposé aux taxes communales Gaston Gourlier devança de deux heures le début de la manifestation, et donc aussi le massacre des Européens, avec le cri de guerre « Nkatlou nsara… nkatlou yahoud » (« Tuons les chrétiens, tuons les juifs ! »).

Peut-elle être non-préméditée une tuerie qui vise dès les premiers instants, non pas « d’affreux colons », mais trois éminentes personnalités, connues précisément pour leur bienveillance vis-à-vis des Arabes, comme le maire Edouard Deluca, le juge Vaillant qui acquitta en 1938 le dirigeant des Oulémas Tayeb El Oqbi (défendu par Camus), accusé d’avoir assassiné le muphti d’Alger ? Ou comme le secrétaire du Parti communiste algérien de la ville, Albert Denier à qui on laissa certes la vie, puisqu’on ne lui prit que les mains, coupées – pour l’empêcher d’exercer son métier de facteur, ou de saisir la trompette de la fanfare municipale à laquelle il appartenait ?

Benjamin Stora et le mirage de la « guerre des mémoires »

Enfin et à l’intention du même historien précité dont c’est le thème-dada, je voudrais m’inscrire en faux : il n’y a de guerre de mémoire que dans son imagination. Les témoins algériens, passifs ou actifs, de tous les massacres de non-musulmans, racontent (quand ils le peuvent) exactement la même chose que les survivants non-musulmans, et ce pour toutes les dates fortes déjà évoquées, 1945, 1955, et 1962. Presqu’au détail près ! Raison pour laquelle, précisément, mon dernier film Algérie, histoires à ne pas dire a été interdit.

De plus, demander que les victimes non-musulmanes soient mentionnées au même titre que les victimes musulmanes, en quoi cela peut-il être qualifié de  « guerre » ? Guerre de mémoire ou lutte pour la Vérité, toute la Vérité ? Si enfin les archives étaient accessibles en Algérie comme elles le sont en France, si les témoins, les historiens, les intellectuels et les artistes algériens pouvaient témoigner chacun à leur manière, sans craindre pour leur vie, cet historien pourrait-il encore parler de « guerre des mémoires » ? Cette « guerre de mémoire », n’a-t-elle pas été plutôt inventée pour en masquer les causes véritables ? Une Algérie, enfin, démocratique le prouverait aussitôt. Mais en attendant, et on risque d’attendre encore très longtemps, les témoins auront disparu. L’histoire de l’Algérie indépendante ne se résume-t-elle pas d’ailleurs à celle de la disparition des témoins gênants ?

Donner la parole aux terroristes ou aux victimes ?

Devant cette situation qui peut s’éterniser en Algérie, que peut faire, que devrait faire la France ? Continuer à donner dans ses grands médias TV, comme pour se racheter des fautes passées, une représentation unilatérale, univoque, de l’histoire et de la mémoire algéro-française ? Continuer à donner la parole aux seules poseuses de bombes, dites joliment « porteuses de feu », en omettant de la donner aussi aux petites filles d’ouvriers qui perdirent leurs jambes et leurs bras, dans le meilleur des cas ?

Pour se disculper d’un passé qui ne fut certes pas toujours glorieux, la France n’a-t-elle vraiment d’autre alternative que de reprendre à son compte les mythes de l’histoire officielle algérienne ? Ou que de substituer à l’imagerie coloniale représentée par les fameuses cartes postales, une nouvelle imagerie cinématographiée, cette fois anticoloniale, mais toujours aussi simplette ? Si c’était le cas, à cette France qui par la force des choses deviendra de plus en plus algérienne et musulmane, on peut déjà lui prédire des lendemains difficiles.

Un demi-siècle après l’indépendance, n’est-il pas un peu tard pour défendre la cause anticolonialiste ? Si « l’attardé du colonialisme » n’est pas un sort enviable, l’attardé de l’anticolonialisme vaut-il mieux ? Pour ne pas être un attardé de la vérité historique, n’est-il pas temps de dire la vérité sans fard, et d’ouvrir les yeux aussi grands sur l’Algérie que sur la France ?

Et ceci non pas seulement pour la paix des mémoires, mais aussi pour comprendre le présent. Le tragique présent de l’Algérie précipitée par un islamisme qui a singé son prédécesseur nationaliste dans une guerre civile qui a fait 200 000 victimes. Mais aussi le présent français où le même islamisme, avec à peu près les mêmes méthodes (prières dans la rue, contrôle des femmes par la burqa obligatoire, agressions physiques pour intimider et neutraliser les élites qui résistent) se prépare sans doute à la même guerre civile.

Enfin, le lecteur doit savoir que mon enfance ayant baigné en Algérie dans un milieu communiste engagé pour l’indépendance, certes une indépendance non-épurée de ses enfants juifs et chrétiens, et donc n’ayant aucun des complexes qui semblent paralyser bon nombre d’historiens ou d’intellectuels français, de plus ayant été en Algérie de toutes les luttes pour la démocratie et la liberté, j’ai acquis me semble-t-il le droit de dire la réalité, telle qu’elle est, et non telle que je l’aurais voulue.

Jean-Pierre Lledo, Cinéaste algérien

Paris le 1er juin 2010.

*  A ce jour et à ma connaissance, l’ouvrage le plus complet, le dernier sur ce sujet, qui tient compte de toutes les sources, qui suit scrupuleusement la chronologie des événements, et dont l’honnêteté est unanimement saluée, a été écrit… par quelqu’un qui n’est pas historien : « Sétif, Mai 45, Massacres en Algérie » de Roger Vétillard.

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