film Jean Pélégri ou « Ma Mère l’Algérie »

Le film réalisé n’a plus rien a voir avec cette première ebauche

Pourtant je la conserve parce qu’a travers de tres nombreux extraits de ses livres et poemes, elle met en valeur toutes les grandes idées de l’écrivain

dont le film témoigne d’une autre manière…

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( J’ai rédigé toutes les « suggestions d’interprétations » que m’ont inspirées le texte, en caractères Palatino, afin que vous puissiez les repérer comme telles: de simples idées qui me sont venues à la lecture et m’ont paru pouvoir avoir quelque intérêt pour rendre le propos ou l’image « plus vivants ». Les extraits de textes de J.Pélégri sont en italique.)

Prologue (p16)

De l’appartement de Pélégri vers le Seuil (…)

(Ne pourrait-on pas, puisqu’il s’agit en fait, de faire dialoguer un monde d’images, celui de l’auteur, et un monde de signes, celui de l’écrivain, faire lire sous forme d’un journal qui aurait été écrit par J.Pélégri et confié à l’auteur, ou de notes éparses, des morceaux d’entretiens et des extraits de textes par la voix de l’auteur lui-même? Cela allègerait le travail de mémoire à fournir par J.Pélégri, et lui suggèrerait les anecdotes qu’il pourrait alors raconter spontanément. Les extraits de textes que j’ai notés ici, sont bien sûr des éléments mouvants, à déplacer le long du scénario, si besoin est, puisqu’il s’agit d’une spirale où rien n’a de place ossifiée et définitive. Ce qui serait le contraire du voyage que nous entreprenons. D’où la densité des interventions par endroit, et la légèreté à d’autres, lorsque l’auteur a, semble-t-il, tout dit…)

Voix de l’auteur:

– J.Pélégri ne pourrait-il pas dire qu’il doit tout à l’Algérie et à la littérature… et qu’il est devenu écrivain grâce à l’Algérie, algérien grâce à la littérature…?

(J.Pélégri pourrait avoir préparé un petit « discours », basé sur ces notes…)

    … »Mes amis français me reprochent souvent cette obsession de l’Algérie. Cela les navre. Et des amis algériens s’en étonnent. Cela ne leur paraît guère croyable. Les uns et les autres s’imaginent que je me suis fabriqué de toutes pièces une prison.

Ah, s’ils pouvaient savoir combien j’étais flou, instable, informe et insignifiant, avant de rencontrer l’Algérie par l’écriture. »…

Pour ma part, et quoi qu’on pense, si j’écris en français, dans une langue d’herbe et de forêts, il m’arrive souvent, avant d’écrire, de penser en arabe, de sentir en berbère, de me reconnaître et de m’identifier sous le signe de l’olivier, de l’oued et du djebel. Et l’Algérie reste pour moi, qu’on le veuille ou non, mon territoire et mon grenier, ma source, mon domaine intérieur.

Je revendique, au nom de l’écrivain, cette dualité.

(Les Signes et les Lieux )

  

Première Partie (p17)

    Les Oliviers de la Justice

Voix de l’auteur:

– Quand on lit son essai autobiographique Ma Mère l’Algérie on a vraiment l’impression, que J.Pélégri est entré en littérature comme d’autres en religion, ou en politique, pour tenter de résoudre les insupportables contradictions auxquelles, lui fils de colon, était soumis dans l’Algérie coloniale, en une époque où l’empire est en train de se fissurer, avant d’être totalement emporté… »

(Voix de l’auteur, citant un extrait du texte Une Mémoire pleine de Trous)

Il y a tragédie, disait le mahatma Gandhi, quand les uns n’ont pas tout à fait tort et les autres pas tout à fait raison. D’où la difficulté, pour beaucoup d’entre nous, de prendre une position simple alors qu’on se sent, depuis l’enfance, possesseur d’une double mémoire. Comment privilégier l’une au détriment de l’autre – comment et pourquoi se mutiler? (…)

1ère scène: J.Pélégri chez lui, assis derrière son bureau de travail.

La caméra part du caillou-escargot, arrive sur J.Pélégri, assis derrière son bureau de travail et déjà en train de parler:

(Sur ces images, on peut imaginer l’auteur lisant ce passage situant aussitôt le passé de J.Pélégri)

     « Mon grand-père a connu  une grande pauvreté lors de son arrivée en Algérie, et il a dû à sa dureté et à une façon de vivre extrèmement austère, d’accumuler une certaine fortune. Il s’était fait construire une très belle maison sudiste entourée d’arbres, maison dont on changeait volontiers les meubles tous les trois ou quatre ans pour les donner aux gens du village. Néanmoins, curieusement, il a conservé dans un coin durant toute sa vie une vieille cuisine carrelée de rouge, et donnant sur un petit patio, pauvrement meublée d’une table en bois blanc, où il faisait ses calculs. Il répondait à ceux qui le questionnaient sur cette « bizarrerie »: « De cette manière, je garde la rage du pauvre, et je n’oublie pas que j’ai été malheureux.  »

– C’est la mort de mon père, en 1955, qui m’a poussé à écrire mon premier véritable livre Les Oliviers de la Justice. Une vieille femme, Fatima, dont je reparlerai, m’avait dit  » Tu sais lire, écris! »… La guerre pour l’indépendance venait de commencer, le fossé entre les deux communautés musulmanes et européennes allait s’aggraver de jour en jour…

    (Voix de l’auteur lisant)

   « Octobre en Algérie

    Les mots suspects: répression, victimes, tortures…

    Si le peuple algérien se réveille –

    Pourquoi pas moi? »

    (Voix lisant un passage des Oliviers de la Justice)

C’est tellement difficile de se sentir à l’aise dans le monde, de s’y sentir à l’aise comme dans une maison familiale où chaque meuble, chaque objet a son histoire. Il y faut des recettes, des traditions… Nous, toutes nos traditions, nos fondations, nous les avions laissées de l’autre côté de la mer. Même après plus d’un siècle, nous ne faisions encore que camper, comme nos grands-pères… C’est par vous que nous aurions pu apprendre à nous installer, à nous établir dans le paysage. Celui-ci alors nous aurait suffi. (…)

    Moi, c’est au sommet du Bou-Zegza que j’ai commencé à comprendre le chant des flûtes. Et ce sont le vieil Embarek et Bouaza qui m’ont appris à aimer mon paysage, à lui donner un sens…

    Cela non plus, je ne l’oublierai jamais.

    

    (Voix de l’auteur lisant, ce qui doit suggérer à J.Pélégri de parler longuement de l’inconscient pied-noir)

« Ce qu’il est très important de comprendre avec les Pieds-Noirs, c’est la lutte constante entre le conscient et l’inconscient. Souvent le premier rejette violemment l’autre, l’Arabe, surtout en présence de sa propre communauté, tandis que le second, en sourdine, appelle. Et cela se poursuit plus de trente ans après le départ en exil, cette douleur ne peut s’éteindre, car elle se double, en plus de la perte d’un pays, de la perte de la mémoire même qu’on en a, puisque les noms mêmes des lieux où nous sommes nés et où nos parents sont enterrés, ont changé. Cette histoire entre nous est terriblement ambigüe. »

    (Voix lisant un passage des Oliviers de la justice)

Avec elle (une vieille cousine) la solution du problème algérien était simple, ultra-simple. – Il n’y a qu’à lire le Coran. Il est dit dans le Coran: « La force, c’est la loi de Dieu ». C’est pour cela que les Arabes ne respectent que la force… Il faut comprendre leur religion, à ces gens-là! Et voilà. Voilà à quoi servait la religion des autres. (…) Et beaucoup d’autres Européens parlaient comme elle, même parmi les plus modestes.

(…) Lui aussi ( un vieil Espagnol) il exterminait tous les Arabes en paroles, sauf les voisins, « parce que ceux-là il les connaissait ».

  – Avec ceux-là j’ai confiance. Je peux leur laisser toute la maison… C’est à eux que ma femme elle donne les clefs quand elle sort.

En effet, chaque fois que je passais le soir devant sa petite maison, je le voyais assis sur une chaise devant sa porte, en conversation avec ses voisins arabes. Ils se passaient le paquet de tabac pour rouler une cigarette, ou la gargoulette au frais sur la fenêtre, riant ou s’invectivant avec excès, comme on le fait entre camarades.

  Mais un quart d’heure plus tard, parlant à un Européen, il était capable de dire, lui aussi, qu’avec les Arabes il n’y a que la force. C’était ainsi. En chaque Européen il y avait, alors, le divorce entre le cœur et les idées, cette contradiction tenace, irraisonnée, que certains, en connaissance de cause, exploitaient, au moindre péril.

Or il n’en avait pas été partout et toujours ainsi…

    (Voix de l’auteur lisant, puis dialogue…)

« A la fin de sa vie, mon père habitait Alger et il parlait avec le marchand de fleurs, en bas dans la rue. Il s’asseyait même à côté de lui. Après l’indépendance, j’ai revu ce fleuriste plusieurs fois. Je lui demandais: alors, ça va les fleurs? Et il me répondait invariablement: « ah, ne me parle pas de cette indépendance, je ne les vends plus, mes fleurs… »

   (Voix de l’auteur)

A chaque fois que Jean me raconte ce genre d’anecdote, il ajoute avec son sourire plein de tendresse et d’espièglerie: « Ça n’est pas très politique, mais que veux-tu, c’est comme ça… »

Sous la violence des rapports coloniaux, il pouvait y avoir une grande tendresse entre les êtres humains, or avec la guerre il ne resterait plus que la violence… Donc, j’ai écrit ce livre pour témoigner.

    (Voix de J.Pélégri)

« Je repense justement à cette histoire d’un ancien colon qui était retourné voir sa ferme près de Mostaganem peu après l’indépendance. Il me racontait une anecdote à propos du bruit de la noria, ce cliquetis qui est complêtement lié à l’enfance. Dans cette ferme, il y avait une noria pour l’irrigation, et, lors de son retour, en tendant l’oreille de loin, il n’a plus entendu le bruit. Un des ouvriers qui l’accompagnait lui a dit aussitôt: « Ne t’inquiète pas, M’sieur Francis, il n’y a que depuis hier qu’elle ne marche plus. » Et ensuite, après l’avoir emmené partout, il y a un des vieux qui a fait ce qu’on ne fait jamais, il lui a présenté toutes les femmes de la ferme. »

(Là, J.Pélégri pourra développer son thème favori: comment le sens de la terre et l’amour de la culture ont rapproché les colons des Algériens. Parler de Yousef Sebti, du « modèle » qu’était alors le colon… de la tristesse des terres maintenant abandonnées… de l’impossibilité qu’il y eut à « repasser le flambeau…)

    (Voix citant un passage des Oliviers de la Justice)

Peut-être aurait-il fallu, tout simplement, que les petits Européens apprennent eux aussi, sur les bancs de l’école, des chansons arabes et kabyles… Il y en a de si belles… qui chantent la plaine, la montagne, l’amour.

    (Voix de l’auteur lisant)

« Je voulais détruire cette dychotomie trop accusée entre les uns et les autres. On n’était pas tous des barbares! Je voulais raconter à ma façon cette histoire souterraine dont on ne parlait jamais en France, et dont les responsables du FLN ne parlaient jamais non plus. »

    (Transition nécessaire pour signaler que Les Oliviers  sont basés sur le récit de la mort du père…)

    (Voix de l’auteur lisant)

« Les questions sur l’avenir de l’Algérie étaient alors d’autant plus lancinantes que tout menaçait ruine. De plus il y avait mon père. Qui vieillissait dans l’amertume de la douleur. Sa vie avait-elle un sens? »

(Ici, J.Pélégri pourra raconter comment l’enfance de son père fut difficile, frustré des études qu’il aimait, puis comment il se mit à s’attacher à la culture, la langue, la présence arabe…)

La veille de sa mort, les seules paroles qu’il m’avait dites furent: « Il faut être juste »…

    (Voix de J.Pélégri)

« Pour lui, c’était très difficile d’être juste car il se mettait tout le temps en colère, et surtout lors de ses discussions avec son meilleur ami Bouaza. Alors, il me disait: ce qui m’ennuie, c’est qu’il a raison, ce bougre-là…

Toute la ruse consistait à faire comprendre à l’autre que lui, le patron, avait eu tort, mais sans l’avouer. Et Bouaza qui était bon joueur, faisait ce qu’on attendait de lui, il répétait à chaque fois: y’a pas de problème, M’sieur Michel, c’est comme tu le dis, y’a pas de problème… »

(Voix citant plusieurs passages des Oliviers de la Justice)

Et chaque fois que tu te trouves seul avec un Musulman, même si celui-là n’est pas tout à fait ton ami, tu peux avec lui parler de tout – même des évènements les plus tragiques, des évènements qui nous divisent. Et quand vous vous parlez ainsi, face à face, d’homme à homme , avec cette franchise simple que vous ne voulez pas appeler par son nom, vous vous apercevez alors que vous souffrez tous les deux du même malheur, que vous êtes l’un et l’autre des victimes du même destin sanglant. (…)

Au bas de la rue, juste derrière la mairie, se cache un groupe de baraques misérables. Des ronces, des buissons, des enfants en haillons l’isolent des blanches villas d’alentour, toutes habitées par les Européens, et dont les plus belles sont pour la plupart d’anciennes villas mauresques. Ces gourbis forment un îlot, où s’entassent comme des rescapés plusieurs familles arabes. Nul ne s’en étonne. (…)

Ce que je ne comprenais pas (avant la guerre), c’est que, d’abord, pour qu’un paysage devienne un pays, il ne suffit pas qu’il soit beau. Encore faut-il qu’il soit juste. Encore faut-il que tous les hommes s’y sentent égaux. (…)

Puis la nuit, il se mit à parler en arabe, sur le mode incantatoire: nous ne savions pas que c’étaient ses dernières paroles…

    (Voix de l’auteur lisant)

« Frères, frères, vous ne pouvez me reprocher qu’une chose. Celle d’avoir une trop haute idée du peuple algérien. (Je dis bien le peuple algérien. Je n’ai pas en effet toujours le même respect pour ceux qui prétendent parler en son nom). »

    (Voix citant deux passages des Oliviers de la Justice)

C’était un samedi, un samedi d’été comme les autres, le dernier samedi du mois d’août, et je ne me doutais pas, non, je ne me doutais pas que mon père le lendemain matin allait mourir.

Le siroco, depuis plusieurs jours, soufflait sur Alger, si chaud, si lourd, qu’on ne pouvait penser à rien d’autre. Une brume immobile, cotonneuse, cachait le ciel et sous cet oreiller de chaleur la ville étouffait. (…)

Pour l’habiller il a fallu l’asseoir. J’avais sa tête près de ma bouche, comme autrefois quand il me portait dans ses bras. Je l’ai embrassé, sur le front. Autrefois cela lui faisait tant plaisir. Ses bras étaient déjà un peu raides. Ce fut difficile de lui enfiler les manches de la chemise et celles du costume gris. Cela m’a rappelé les fois où j’habillais mon fils, quand il était petit, et qu’il ne savait pas faire le bon geste pour vous aider… Papa aussi était devenu mon petit enfant. (…)

J’ai décrit la mort de mon père et des scènes de mon enfance comme un reportage…

(Ici, il y aurait de nombreuses scènes de l’enfance à suggérer, toujours en rapport avec le père. Celles des vendanges, de la lecture des Misérables, de la présence des forçats à la ferme… au choix… mais la plus significative concernant le père et le fils est celle de la quête de l’eau.Voici en résumé ce qu’en raconte Jean.)

    (Voix de l’auteur lisant)

« Dans Dieu le fit, Nouredine Saadi a écrit cette très belle phrase: << Les seuls ancêtres de cette terre devraient être les sourciers et les puisatiers. >> Dans Le Maboul, l’Arabe et le Français se retrouvent pour toujours au fond du puits. C’est vrai que mon père qui était sourcier, trouvait des puits partout, ce qui lui a donné un grand prestige, notamment auprès du marabout Embarek. Il y avait, grâce à ce don de mon père, deux patrons à la ferme au regard de « l’œil de ∂ieu », et deux territoires.

Mon père avait un rapport charnel avec la terre.  Nous tous, les gosses de la ferme, quand il partait en expédition pour chercher l’eau, on le suivait. C’était magique. Il se baladait dans un champ, et dès que la baguette bougeait, c’était le bon endroit. Ensuite, il fallait trouver le chemin de l’eau. Il allait à droite à gauche, et nous, nous posions les pierres. Jusqu’au moment où il trouvait la source à sa butée. Il prenait alors la montre dont il se servait comme d’un pendule. La montre tournait et il comptait, chaque tour signifiait un mètre de profondeur.

La seule chose de lui dont j’ai hérité, c’est justement de sa montre de sourcier. Moi, j’ai essayé durant des heures entières, même au dessus de l’évier, pour voir si ça marchait. Mais il ne se passait rien du tout. Alors il se moquait de moi à cause de l’évier. En revanche, s’il me tenait le coude, alors ça marchait un petit peu.

Le puits a toujours eu la plus grande importance pour nous. Un pied noir qui a vécu à la campagne pouvait voir que tous les bâtiments étaient construits en rectangle autour du puits.

Et cette passion de l’eau allait beaucoup plus loin. Il était également fasciné par les chevaux, et il en avait de très beaux à la ferme. Il s’était mis dans la tête d’en acheter un dans une mechta très pauvre, située dans un endroit isolé. Mais les Arabes ne voulaient pas le vendre. Alors mon père a dit au vieux: « tu veux de l’eau? » Car l’eau était plus importante.

Il a donc trouvé l’eau, selon sa méthode habituelle, et il leur a aussi expliqué que la façon traditionnelle de labourer, de haut en bas, faisait que lorsqu’il y avait un peu d’eau, elle se perdait. Je le vois encore en train de dessiner par terre les courbes de niveau.

Mon père voulait absolument payer le cheval, mais le vieux a refusé. Ce qui est dit, est dit! »

(Un autre thème à développer visuellement et par les histoires, c’est l’importance des arbres dans la famille Pélégri. La plantation de l’araucaria à la naissance de Jean, la pépinière de son oncle…)

Et quelques années plus tard, avec James Blue, un jeune réalisateur américain résidant à Alger, nous avons tourné un film d’après ce roman, en pleine guerre, comme un documentaire, à tel point qu’à Cannes, il déclenche l’enthousiasme des jeunes de la Nouvelle Vague… C’était en 62…

(Ce que pourrait dire J.Pélégri sur la réalisation du film avec appui sur un texte d’interview déjà rédigé)

« Comme j’avais joué dans le Pickpocket de Robert Bresson je m’étais initié au cinéma et, toujours pour garder une trace de notre vie en Algérie, je souhaitais que mon livre devienne un film. On me proposa d’abord de tourner le film dans la région de Montpellier, avec des acteurs du cru ou des métropolitains, et j’avais refusé. Le film concernait l’Algérie, mon pays natal, et le sujet était suffisamment grave pour que tout soit authentique et sans aucune tricherie. Je voulais aussi, par contrat, puisque cette histoire me concernait directement, être présent dans le film du scénario initial jusqu’au montage final.

C’est alors que j’ai été contacté par M. Georges Derocles qui possédait à Bab-el-Oued une petite maison de production où travaillait un jeune réalisateur américain, James Blue, ancien élève de l’IDHEC, qui faisait du cinéma depuis trois ans dans cette maison. L’accord se fit rapidement, le producteur obtint une avance sur recette du CNC, et j’écrivis le scénario avec James Blue. Avec lui l’entente fut complète. Il aimait sincèrement les Pieds-Noirs et les Algériens, il disposait d’une parfaite maîtrise technique, d’un sens des grands espaces hérité du western, et le fait qu’il soit américain le protégeait des simplifications passionnelles ou idéologiques. »

(Voix de l’auteur lisant)

Je ne serai pas d’accord avec celui qui dirait que Bokhalfa et Fatima ne sont pas représentatifs du peuple algérien… De quel peuple parle-t-on en effet? Sans doute ne s’expriment-ils pas dans le langage du militant. Mais par eux le peuple algérien parle, simplement, mais pathétiquement – et personne, je crois, ne pourra oublier leurs visages. Je n’en connais pas de plus beaux.

Et moi, si j’étais Saïd, le combattant, je serais fier d’avoir pour mère cette Fatima, qui a le visage serein et grave, j’allais dire chrétien, de l’Algérie souffrante. En raison des circonstances, il nous était impossible de montrer Saïd, le combattant. On sait qu’il y a eu en France une longue saison où ce personnage, « on ne pouvait pas le voir » – au propre comme au figuré.

Alors nous avons trouvé un autre moyen… Celui de le montrer, sans le faire voir… Saïd, le moujahid, s’il n’est pas en effet, sauf dans l’enfance, présent dans les images, est pourtant, comme dans l’histoire de l’Algérie, le personnage le plus important. Car c’est sur lui, sur son absence, que se fonde toute la progression du film.

Tous les autres personnages, en effet, parlent de lui – et chacun se situe par rapport à lui… pourquoi Saïd est-il parti? C’est cette question, cette absence, qui hante Jean, le Pied- Noir, et c’est par là que commence en lui la prise de conscience – et donc le processus de décolonisation. »

    (On pourra ajouter, si nécessaire, la description faite par Jean du choix et du rôle de celui qui joue son propre rôle dans le film, « un personnage un peu neutre, qui « donne à voir ». Pour Bokhalfa, on y revient plus loin.)

    (Voix de J.Pélégri)

« Le film a d’abord été présenté au Festival de Cannes 1962 – ou plus exactement parallèlement au Festival, dans un cinéma privé de la rue d’Antibes, car nous étions arrivés un peu en catimini. Notre slogan publicitaire était: « Allez le voir… et vous comprendrez pourquoi on ne pouvait pas en parler ». Les critiques et les cinéastes de la Nouvelle vague sont allés le voir, le côté direct du film les a conquis d’une manière quasi unanime, et par exception le film fut ajouté au dernier instant à la Semaine de la Critique où il obtint le Prix des Ecrivains de Cinéma et de Télévision.

Ensuite, en juin 62, il est sorti en salle à Paris, dans différentes villes de France, et particulièrement à Marseille, dans un Cinéma de la Cannebière proche de la place, près duVieux Port, où les Pieds-Noirs qui venaient de débarquer avec leurs valises se réunissaient chaque soir. Certains l’ont vu et ils m’ont dit – ou écrit – leur émotion d’entrer dans une salle obscure et de voir, au fond de la salle, et sortant de la pénombre, des images d’une plaine et d’une ville qu’ils venaient de quitter pour toujours. (…)

A cela s’ajoute aujourd’hui, du fait que l’image est un document qui ne change pas, la possibilité pour le spectateur pied-noir de retrouver ou de corriger à travers ce film les souvenirs qu’il a lui-même conservés de cette époque. L’image en effet, contrairement au livre qui peut s’interpréter de toutes sortes de façons, nous ramène presque toujours à une réalité commune. »

    (Voix de l’auteur lisant, puis dialogue avec J.Pélégri sur les différentes anecdotes du film)

« James Blue parlait le français avec l’accent américain de Bab-el-Oued. C’était sa particularité et tout le monde le plaisantait pour ça. On lui demandait sans cesse: « James, répète un peu ce que tu as dit, je n’ai pas compris…

A un moment, on a eu un type qui est venu de France pour superviser, vu que c’était le premier film. Quelqu’un qui était censé avoir déjà fait du cinéma, mais en fait, il était nul. Dès qu’il a commencé à entendre les bombes exploser ici ou là, il a dit: « oh, ce n’est pas un film qui marchera, tout est fait de travers.  » Il n’est pas resté longtemps. « (…)

2ème scène: J.Pélégri vers le lycée (p18)

Off, une voix lit un long extrait des Oliviers de la Justice… (rapports de fraternité)

    (Par exemple, en ce qui concerne les colons…)

Oui, vous si fraternels, vous qui aviez, en Europe, dans votre chair ou dans celle de vos pères, tous souffert d’une tyrannie ou d’une misère – on avait fait de vous, ici, les instruments d’une injustice, les complices d’une tyrannie et d’une misère.

    (Autre exemple parlant des musulmans…)

Cette âme ( les traditions nouvelles ), c’est vous, mes frères (musulmans), qui auriez pu nous l’apporter. Mon père ne me disait-il pas, souvent, que c’est avec la lie des vieux vins qu’on donne parfum aux vins nouveaux? Et avec cette âme, un peu de paix: nous en avons tant besoin, aussi. Vous savez, vous, ce qui est important: vous qui êtes depuis si longtemps sur cette terre.

Moi je dis que ce peuple-là vaut tous les peuples du monde.

    Que jusqu’à ce jour, c’étaient eux les oliviers de la justice, pas nous.

    Je dis encore, à la face des imbéciles et des furieux, à la face de tous les maniaques du passé et de l’avenir, que ce sont ces hommes-là qu’il faut avant tout respecter, honorer et servir – non les mots, l’orgueil des mots. Il y a eu déjà, à cause de ces mots, assez d’enfants mutilés ou brûlés, des femmes éventrées, d’hommes humiliés. Il y en a eu assez pour l’orgueil enragé des uns et des autres, assez!

3ème scène: J.Pélégri au Lycée

Il entre dans un Lycée… (…)

Les élèves de première, ethniquement très mélangés, vont poser des questions à J.Pélégri qui va y répondre avec un talent de conteur qui les captive tous.

    (A ce moment, J.Pélégri peut lire un des extrait des Oliviers  qui se rapproche le plus de l’écriture du conte.)

Quand j’étais petit, maman m’avait raconté une terrible histoire qui m’avait beaucoup impressionné. C’était l’histoire d’un chien que son maître avait perdu dans les galeries profondes, ténébreuses, d’une mine de charbon désaffectée. Malgré ses recherches, ses appels, l’homme n’avait pu le retrouver. Et il avait du renoncer, après plusieurs heures de vains efforts.

Il était donc remonté à la surface, sur la terre, et avec stupeur, il avait retrouvé les arbres et la maison éclairés par le soleil couchant. Puis il était rentré chez lui, s’était mis à table, s’était couché… Mais à aucun moment, il n’était parvenu à oublier son chien – son chien qui, à des centaines de mètres sous terre, devait continuer à le chercher. Tandis qu’il mangeait, tandis qu’il était étendu sur son lit, il ne pouvait s’empêcher de penser à son chien errant désespérément – sous lui – dans l’obscurité compacte, cherchant sa trace, hurlant à la mort, se cognant aux parois, et peut-être à quelque cheval de mine, aveuglé comme lui par les ténèbres.

Cette image le hantait. Il n’avait pu ni le lendemain ni les jours suivants la chasser de son esprit. Toujours il songeait à ce chien, sous ses pieds, mais à des centaines de mètres, et qui devait continuer à le chercher, dans la nuit des tunnels et des galeries, et qui continuerait à le chercher sans fin, jusqu’à la mort.

C’était cela, l’angoisse, pour moi: un chien qui errait, qui hurlait au fond de moi…

Les réponses mettront en évidence…

– où comment le plus abondant pipi donnait l’honneur de porter le seul casque français pour jouer à la guerre 14-18, contre les « allemands », et où Saïd le plus souvent vainqueur à ce jeu, fut plus tard un des premiers maquisards tués… (Pour Saïd, voir ce qu’en dit plus haut J.Pélégri)

– Où comment chacun parlait la langue de l’autre, selon l’activité ou comment les fruits différement désignés avaient un goût différent…

    (Quelques extraits de ces anecdotes)

« J’ai vécu jusqu’à dix sept ans dans une ferme de la Mitidja, à vingt kilomètres d’Alger, et c’est un lieu qui m’a beaucoup marqué, du fait que, enfants, nous étions ensemble, Kabyles, Arabes, Espagnols, un ou deux Français, des gosses très mêlés. Je n’oublierai jamais cette enfance parce qu’elle m’a donné le sentiment d’appartenir à une double communauté. Nous parlions différentes langues selon le moment et selon les sujets. Pour tout ce qui concernait l’agriculture, la cave, les machines, les fouloirs, c’était plutôt des mots français. Avec parfois un accent qui faisait dériver le mot, ce qui m’a donné l’habitude d’un langage varié et non pas uniforme ou académique.

Au contraire, pour les fruits, nous emploiions souvent des mots arabes. Par exemple, en Arabe, la cerise c’est le fruit du sultan. Nous nous répétions le mot en mangeant la cerise dans l’arbre, et cela donnait une autre saveur. J’insultais leur mère en arabe, et ils insultaient ma mère en français. Nous savions déjà que nous pouvions retourner la langue de l’autre pour rendre un argument plus efficace.

Les vendanges, c’était le moment où les saisonniers arrivaient de la montagne. Ils couchaient autour de la cave et ne voulaient pas des maisons en dur. Nous, les gosses, nous étions ensemble. Dans la ferme, nous mettions les rafles de raisins dans une cuve, avec des planches par dessus, et quand cela commençait à fermenter, on s’asseyait au bord et on enfonçait nos pieds dedans, avec toutes les bulles tièdes qui passaient entre nos doigts de pieds.

Dans nos jeux, nous avions conscience de la singularité de la situation. Et ils tournaient forcément autour des guerres des parents, et comme nous ne possédions qu’un seul casque, il fallait absolument l’obtenir pour ne pas perdre la face. L’épreuve en ce sens consistait à faire pipi dans deux bouteilles, sous le jugement d’un garçon nommé le caddie, et celui qui avait le plus rempli la bouteille se voyait attribuer le casque et devenait le chef des Français. Ma mère n’a jamais compris pourquoi je buvais tellement à table. L’honneur était en jeu et je n’aurais pas accepté d’être battu.

C’est de la même manière que nous nous affrontions lorsque les forçats du pénitencier de Berrouaghia étaient loués à la ferme pour effectuer les gros travaux et que les cellules qu’on leur avait installées dans la cave, étaient vides. Nous, les gosses, nous rentrions dans ces cellules et nous jouiions a celui qui y resterait le plus longtemps. J’ai gagné le pari en me mettant dans la peau de Jean Valjean, et je suis resté beaucoup plus longtemps que les autres. C’est ainsi que j’ai dû parler avec mes petits copains arabes de V. Hugo, pour justifier ma victoire éclatante. Drôle de chemin pour le partage d’une culture… »

– où comment Bouazza, le gardien de nuit, apprit au jeune Pélégri à reconnaître la petite ourse, sous le nom – arabe – du « chariot de Sidi Okba »…

    (Voix de J.Pélégri, contant un passage des Oliviers de la Justice)

Sidi Okba, m’avait-il raconté, était un vénérable vieillard parti en pélérinage pour la Mecque sur un grand chariot, dans lequel il chargeait tous les pauvres et tous les malades rencontrés sur sa route. Allah pour le récompenser, lui avait permis de continuer son voyage pour l’éternité, dans cet immense champ de blé qu’était le ciel. Quand la nuit était claire, je pouvais apercevoir Sidi Okba lui-même, minuscule étoile, marchant comme un charretier au côté du deuxième cheval. Plus tard je devais apprendre qu’on avait l’habitude, même en français, de nommer cette étoile Alcor, ce qui en arabe veut dire Le Cavalier. Et je m’étais réjoui qu’on lui eut laissé ce nom musulman.

C’était étrange de regarder là-haut, dans le ciel, ce chariot renversé, ce chariot à l’image du nôtre… Cela m’unissait à Bouaza, aux étoiles, à la nuit… au chant des vendangeurs.

Le paysage était protégé. (…)

– où comment avec le fils de ce dernier, son ami d’enfance, Bokhalfa, il s’engagea de 42 à 45, pour libérer la France… Ce dernier ayant notamment fait partie de ces Tirailleurs algériens qui furent les seuls à percer l’imprenable ligne allemande Gustave, à Monte Cassino…

4ème scène: J.Pélégri vers le cimetière su Père Lachaise (p19)

Quand il sort de l’Ecole, J.Pélégri se dirige vers le cimetière qui se trouve à deux pas… Il y pénètre… le parcourt… pour s’arrêter près des tombes de la seconde guerre mondiale… Beaucoup sont nés en Algérie… et portent des noms d’origine différentes…

J.Pélégri s’asseoit sous un platane…

Pour nous parler de son copain Bokhalfa, qui s’engagea pour « être dans la vie »… (…)

    (Voix de l’auteur lisant un extrait de la revue L’Armée d’Afrique, Les Oubliés de la Libération)

Siéger à la table des vainqueurs implique de montrer que le dernier effort de la guerre repose, non plus seulement sur le concours de l’Empire, mais sur une armée métropolitaine reconstituée, capable de tenir son rang en Europe…

    (Voix de J.Pélégri, comme d’habitude sur le sujet, très en colère…)

« Il n’y avait pas d’armée métropolitaine. Sauf la 2ème DB qui n’était rien d’autre qu’une division, pas une armée… On a fait disparaître les armées d’Afrique afin que ce soit celle-ci qui passe au premier plan partout…

Au cours de la campagne d’Italie, il n’y avait pas un Français… Il y avait des Pieds-Noirs, des Marocains, des Tunisiens, des Algériens, des Sénégalais, qui ont remporté une victoire là où toutes les armées alliées avaient échoué… »

    (On peut également songer à lier le passage suivant sur Bokhalfa et « sa quête de la dignité d’homme » aux émeutes de 1945, à Sétif et dans le Constantinois.)

    (A nouveau , voix de J.Pélégri)

« Ben Bella lui-même, à son retour en Algérie a dû attendre deux jours avant de débarquer à cause des évènements de Sétif. (à raconter) La guerre d’Algérie a commencé ce jour-là en profondeur. La mine était posée. On a obligé des tribus à venir se mettre à genoux devant un petit lieutenant pour demander pardon… Et après on appelle ça la France libératrice et républicaine!… »

(Reprendre l’histoire de Bokhalfa et la raison pour laquelle il a retrouvé sa fierté grâce à sa participation au film. Là encore, le fils réhabilite son père mort: Bouazza, le conducteur des étoiles arabes assassiné revit dans son fils, comme le vieux colon dans le sien.)

    (Voix citant un passage des Oliviers de la Justice)

A tout Européen qui revenait blessé, on accordait une pension. A vous pour la même blessure, parce que vous étiez des « indigènes », on n’accordait que la moitié de cette pension. (…) Je me souviens de vous avoir vus, à cette époque, errer dans les rues d’Alger, dans des restes d’uniformes militaires, demi-soldes râpeux – déçus d’abord, mais attendant quelque chose. Puis hagards, stupéfaits. Ce n’était pas possible! (…)

Pour nous dire aussi que depuis le départ de Sidi Moussa de son père ruiné, les ouvriers agricoles venaient chaque fin de semaine à Alger, pour lui donner des nouvelles de la ferme, et ce jusqu’à sa mort. (…)

    (On peut faire le lien avec le départ de l’Algérie – en deux temps: d’abord, effectivement la mobilisation, puis la demande de mutation en France – en parlant des chantiers de jeunesse où s’achève l’enfance, et la prise de conscience que ce pays si beau va être, un jour, « perdu ». Un passage à imaginer ici, avec la fin de l’histoire. J.Pélégri fait parler de cette période transitoire au héros des Etés perdus…)

    (Voix de l’auteur lisant)

« On était dans une caserne qui avait été abandonnée, où on était dévorés par les punaises et les puces. Et les jours où il pleuvait, on était tellement rouges qu’on se mettait sous la pluie, tout nus! Ensuite, on s’est retrouvés sous la tente au bord de la mer, à Bougie, près de la corniche, avec une beauté magnifique… « 

    (Ici, J.Pélégri peut continuer en racontant les différentes anecdotes des chantiers jusqu’au départ.)

    (Voix de l’auteur)

« Le dimanche, je partais très haut dans la montagne en emportant à manger. Dès fois, je m’en allais la veille au soir et je couchais sous un arbre. Cela m’a fait connaître la montagne dont je parle dans Le Maboul. (Histoire du berger des Etés perdus) Quand on a eu fini, on n’avait pas d’argent afin de prendre le train pour rentrer à Alger. Alors, à 5 ou 6, on a décidé de rentrer à pieds. Cela faisait à peu près 300 kilomètres, en coupant par la montagne. C’est à dire toute la Kabylie, puis descente vers la Mitidja. C’était en septembre, et il faisait très chaud, on ne marchait que de 5 heures de l’après-midi à 3 heures du matin. Parfois on s’arrêtait, on pêchait des grenouilles, et on se les faisait cuire. (…)

En marchant, l’un de mes compagnons a dit d’un coup: « c’est quand même un beau pays qu’on a… »

J.Pélégri aime se promener dans les allées du Père Lachaise…

    (Voix lisant la fin du texte Père-Lachaise, ville mémoire)

A ce même instant, monsieur, entre cet enclos arabe (le cimetière arabe) et cette tombe noire (celle de Proust), si riche de mots, je me suis vu moi-même quelque part. Comme dédoublé, comme si je me transposais ailleurs sur le tapis qui vole, je me suis vu assis dans un grand creux entre deux dunes, dans l’oasis – assis sous des palmiers, dans l’ombre d’un grand soleil immobile. J’étais en train de regarder, les jambes repliées sous moi, comme le second fils de Sem, une tombe, la mienne: une simple bosse faite de sable, et bordée de quelques cailloux. Dans ce rectangle de sable, moi, avec mon doigt, et dans je ne sais quelle écriture, j’écrivais de droite à gauche quelque chose – peut-être mon nom. Oui, monsieur, mon nom, celui que je ne connaissais pas encore. 

Deuxième Partie

           Le Maboul

5ème scène: J.Pélégri chez lui, assis derrière son bureau de travail.

La caméra part du caillou-escargot millénaire, caresse les livres de la bibliothèque et s’arrête sur J.Pélégri en train de nous parler:

– Avec Les Oliviers de la Justice, j’avais voulu fixer une réalité vécue, un peu comme un documentaire… (…)

Il est difficile de donner une existence littéraire à des gens qui n’ont pas d’existence politique. (…)

Il me fallait cette fois aller à l’intérieur… Il me fallait un personnage, un ton…

    (Voix de l’auteur lisant)

« L’imprégnation de cette forme d’enfance est ressortie comme une grâce au niveau de la langue d’écriture, dans un de mes principaux livres, Le Maboul, qui est la prise de parole d’un Algérien illettré parlant un Français maladroit, mais avec une grammaire arabe derrière lui. Il s’agissait d’une expérience particulière de possession.

Le maboul m’a piqué la parole, je ne pouvais plus dire un mot. J’écrivais sur les cahiers ce qu’il me dictait. Sur la page de gauche, j’essayais de mettre en bon français son récit. Et au bout de quatre ou cinq lignes, je n’arrivais plus à le suivre, parce que la langue maternelle classique a une sorte d’ordonnance, et pratiquement, tout le paragraphe est caché dans les trois ou quatre premiers mots. Tandis que là, la langue est cassée, et j’ai découvert en moi des abîmes que j’ignorais. Cela m’a donné une liberté d’écriture formidable.

Lorsque Jacques Berque qui est un grand spécialiste de l’Algérie a lu Le Maboul, il m’a demandé: “Mais pourquoi n’avez vous pas écrit ça en français?“ Il faisait sans doute allusion au fait que le texte n’est pas rédigé dans une langue dite classique, qu’il ne se pare pas d’une allure intellectuelle, et qu’il n’utilise pas ce temps figé qu’est le passé simple. J’ai toujours vu là une absurdité. Le passé n’est jamais simple. »

    (J.Pélégri lit l’extrait de texte des Documents sur le Déluge)

Je le rencontrai par hasard (…)

I    Le Caillou de l’oued

Charié par un courant violent, heurté, frotté, raclé, roulé dans les profondeurs ou le long des berges, a peu à peu – au contact des autres – il a perdu tous ses tranchants

Le temps qui coule (et les autres) l’a usé – desculpté.

C’est le monument de l’érosion. (…)

II- L’écrivain public

1- (Un jour ce caillou de l’oued s’est mis à parler. Il m’a dicté ce livre.

J’ai seulement prêté l’oreille… Un peu comme l’écrivain

public – le kateb.

Ensuite j’ai essayé de mettre un peu d’ordre – pour que « l’Histoire » fût aussi entendue par les autres.

Mais en m’efforçant, le plus possible, de lui conserver son timbre guttural – rauque.

C’est un caillou qui parle.)

2- Le kateb: Assis à l’ombre d’un mur, devant ses plumes et son écritoire, il rédige sous la dictée de ceux qui ne savent pas écrire.

Il sèche l’encre ensuite, avec un peu de sable…

3 – Dans le caillou de l’oued, tout vient de l’usure: forme, grain, couleur, apparence et réalité… Relater chez un homme la même usure – la lente usure de l’érosion coloniale.(…)

5 –  (Dire) Qu’il veut peindre l’usure – sur un homme du peuple qui prend conscience, lui aussi, par le détour.

III    Les moyens du géologue

1- Il s’agit, en effet, d’un caillou ALGERIEN.

2- Slimane est, par certains côtés, un objet naturel.

3- ( L’ouvrier, quand il s’aliène, devient rouage. Il ne s’use pas – il s’usine. L’homme de la terre, lui, tend à redevenir arbre, rocher… )

4- Moitié plaine, moitié montagne – il est à la frontière entre ces deux Arabies: l’heureuse et la pétrée.

    Au point de cassure.

    D’où sa maboulie.

5- Un homme qui, à cause de l’usure, s’imagine caillou cassé en deux… et qui, à la recherche de son unité, s’acharne désespérément, mais sans jamais y parvenir, à réajuster les deux morceaux.

    ( Seul le meurtre – peut-être – le conglomère. ) (…)

VII    Celui dont l’esprit se promène

1- Le maboul n’est pas le fou citadin. Ce n’est pas une machine sociale détraquée… C’est plutôt une plante à la pensée sauvage.

Rural, il obéit à une espèce de logique végétale. Il se promène dans la grande Spirale.

  (Voix de l’auteur lisant)

 » Slimane, c’est quelqu’un qui voit ce que les autres ne voient pas nécessairement. G Foucauld a écrit un livre sur la folie au Moyen Age, et justement, les gens prêtaient à ce fou des vertus et des connaissances que les autres n’avaient pas. Il était en communication avec quelque chose de mystérieux. Je crois que dans toutes les civilisations méditerranéennes on retrouverait des personnages de cet ordre.

C’est normal que l’homme rationnel que la vie a dressé, habitué, quand il rencontre un personnage comme cela ait tendance à l’écouter. Dans le Coran, on retrouve cette idée que l’illettré est en contact direct avec Dieu. Il y a une sorte de naïveté apparente qui peut aller plus loin que le regard que les gens cultivés sont à même de porter. « 

J’écrivis ce roman comme sous dictée… Rééditant presque l’écriture du poème Paroles de la Rose, ce long chapelet de phrases qu’une vieille femme algérienne m’avait dites, que j’avais transcrites après sa mort, et qui obtint un grand succès d’édition à sa publication, en 57…

J.Pélégri prend ce poème et nous en lit un extrait…

    (Exergue au poème, on pourrait songer à une lecture à deux voix, l’un disant l’exergue, et J.Pélégri le texte lui-même…)

– Les Paroles de la Rose

Je ne suis pas responsable de ce poème. Je l’ai composé, en effet, avec des phrases sorties de la bouche d’une vieille femme de ménage algérienne dont je parle dans Les Oliviers

de la Justice.

C’est elle qui m’avait poussé à l’écrire.

Elle était le peuple – le vieux peuple algérien avec ses douleurs et son sourire. Elle était la poésie.

Et je ne lui ai servi, ici, que de kateb, c’est à dire d’écrivain public.

Assis à l’ombre d’un mur, devant ses plumes et son écritoire, il rédige sous la dictée de ceux qui ne savent pas écrire. Ensuite, comme le destin, il sèche l’encre – avec un peu de sable.

  Elle serait heureuse, je crois, si elle savait que sa lettre est bien arrivée.

Elle s’appelait Fatima. (…)

Puis nous dit:

– C’était écrit en français, mais pensé en arabe… (…)

J’oubliai ma propre personne et devenais écrivain public…

    (Voix de J.Pélégri lisant son texte: Le Kateb ou l’Ecrivain public )

(…)6 – ( Le Kateb doit respecter la pensée labyrinthique de celui qui dicte, ses tournures, son timbre de voix… Il s’agit – par un moyen ou un autre – de retrouver cette  » poésie rauque  » dont parle le livre. ) (…)

7 – ( Tenant des autres sa liberté, il n’est plus de ce fait, qu’un homme des autres.

    Il n’est plus que l’oreille qui amplifie, le porte-voix.)

Chargé d’écrire,

sous la dictée

les lettres de tout un peuple,

des milliers de mots

l’attendent.

Katek – pélerin

Il ira

à l’écoute.

(Sachant que c’est souvent dans les bouches

au parler difficile, que se cachent les

vérités profondes – non point celles d’un

moment, mais les autres.

Celles qui remontent aux origines.)

Ensuite, mais ensuite seulement,

il refermera sur lui les portes de sa

maison

Pour inventer

Dans SON silence

Les FORMES. (…)

Il refermera, pour cette grande œuvre,

Les portes de sa maison

Puis celle de sa chambre

Car le seul privilège qui lui reste

Qui doit lui rester

C’est le  SILENCE DE L’ECRITURE.

6ème scène: J.Pélégri vers le Sacré Cœur. (p21)

Eté à Paris (…)

Une Voix lit un extrait du Maboul( 1ère partie, Ch. 2: p 24 – 25 – 26 – 27 – 28)

Bien sûr, il pouvait commencer par le jour où sa mère l’avait eu, là-bas dans le douar, dans cette montagne avec en haut la Grande Pierre: celle qu’on peut voir des fois de la ferme quand le ciel est tout propre parce qu’il va pleuvoir. Elle l’avait eu il y a cinquante ans, soixante ans, on sait pas – parce qu’à cette époque, pour le père, pas besoin d’aller dire à la mairie qu’il vient d’avoir le fils, pas la peine: un Arabe de plus, un Arabe de moins, qu’est-ce que ça change? (…)

<< Regarde! >> lui avait dit m’sieur André en lui montrant – et là, tout d’un coup, il l’avait ouverte en deux, << comme tu fais avec la boîte quand tu enlèves le couvercle qui ferme bien >> . C’est là qu’on voyait que c’était pas une pierre comme les autres: parce que sur le morceau du bas, il y avait, bien dessiné sur la pierre et faisant la bosse, l’escargot – l’escargot un peu plat, mais plus grand que d’habitude. Dans l’autre morceau, le couvercle, on voyait le même escargot, l’autre moitié, mais celle-là dans le creux, comme la marque qu’on laisse quand on marche dans la terre mouillée. (…)

A moins que l’Histoire de Slimane, là encore, ressemble à celles du grand-père – où il y avait souvent des grandes choses qui se passaient, mais sans qu’on comprenne bien. Le Cheïr disait seulement: « Ça s’est passé comme ça, c’est tout. Peut-être que Dieu l’a voulu? » Comme si Dieu, dans toi, c’était pareil que le Grand Escargot.

J.Pélégri arrive en haut des escaliers (…)

– C’est grâce à Fatima – celle qui m’incite à écrire: « Dis quelque chose, toi qui sait lire… » – que j’ai retrouvé une foi perdue. (…)

  (Voix de l’auteur lisant les notes de J.Pélégri)

« Dans la guerre d’Algérie, il y eut une vieille femme du nom de Fatima, qui faisait quelques heures de ménage chez nous, s’occupant de mon jeune fils, mais dont le fils, parti dans les maquis du FLN, venait d’être tué. C’est par elle à travers sa douleur, ses paroles, que j’ai compris l’essentiel, beaucoup de choses, et c’est pourquoi je me permets d’insister sur les personnes. Dans une affaire aussi grave, qui met en cause votre passé et votre avenir, les discours et les déclarations idéologiques ne suffisent pas. On a besoin pour trancher de paroles vraies, de paroles simples, de paroles justes; et on ne peut les trouver que dans certaines bouches… « 

Elle m’a fait sentir l’injustice sans remettre en cause la dignité des miens. (…)

(Voix de J.Pélégri)

« En Algérie, enfant, j’avais l’impression que les choses qui se passaient étaient voulues par Dieu. Même du côté arabe, je n’ai pas entendu de révolte, sauf concernant le manque de travail des vendangeurs saisonniers. C’est la seule émeute à laquelle j’ai assisté.

Fatima est morte en 1956, un an après mon cher père. Mais si j’ai écrit Les Paroles de la Rose, c’est pour qu’elle reste vivante. Au moins pour moi et pour ma femme. Avec ma femme, nous aimions profondément Fatima – et nous continuons souvent à parler d’elle. Pour ma part, je continue régulièrement à l’interroger. Ainsi quand je me trouve dans une situation bizarre ou compliquée, je me demande: « Qu’est-ce qu’elle en dirait – elle? » Et souvent elle me répond. (Parfois même, quand la situation est par trop bizarre, elle se moque de moi.

Ainsi, un soir, alors que j’étais invité à dîner à l’Elysée pour la visite à Paris du président Chadli, elle m’a soudain interpellé ironiquement: « Mais, m’sieur Jean, m’sieur Jean, qu’est-ce que tu fais là! » Je n’ai pas très bien su quoi répondre.)

Quand il sort de l’Eglise, J.Pélégri s’accoude et contemple Paris. Il nous dit:

– Ma relation à dieu a toujours été déterminée par ma relation à l’Algérie… (…)

    (Voix de J.Pélégri lisant un extrait de son texte sur le cardinal Duval, Les Montagnes immobiles)

Une autre fois je lui ai raconté que lorsque j’avais dix-sept ou dix huit ans, j’avais fait une retraite d’une semaine au monastère de Tibahrine. En suivant les Offices et les chants qui résonnaient sous les voûtes de la chapelle depuis les Matines d’avant l’aube jusqu’aux Complies nocturnes. Je lui avais aussi parlé de ma cellule, du réfectoire avec son lecteur lisant dans le silence, et de la colline dominant le monastère qui me rappelait la colline de la tentation dont parlent les Evangiles. « Et vous aussi, vous avez été tenté? » me demanda-t-il en souriant.  » Tenté, non – mais émerveillé. Emerveillé du paysage. En contre-bas je voyais le monastère avec ses murs, ses tombes, son jardin; à des centaines de mètres plus bas, l’immense vallée du Chélif; et au delà, un peu perdues dans la brume de l’été, des montagnes hautes comme le mont Nebo.

Il avait approuvé: « C’est aussi pour cela que j’aime l’Algérie. Qu’il s’agisse des musulmans, des juifs ou des chrétiens, l’Algérie est, plus que la France, pleine de signes, de références, et chacun peut y retrouver des paysages du Coran ou de la Bible. Des oliviers, des oueds, des montagnes, des déserts. Des noms aussi, comme celui de votre village natal: Sidi Moussa – Sidi Moïse. (…)

Post-scriptum (9 août 1996)

Ce matin – entre sommeil et éveil – j’ai repensé à la façon dont est mort Mgr Duval. Et m’est revenue une phrase d’Albert Camus: cette douloureuse et terrible phrase qu’il a sans doute écrite après les cris de mort montant de la plade du Gouvernement pendant la réunion pour la trêve civile: « Frères, frères, je vous aime, mais quel goût affreux peut avoir parfois le mot de frère! »

    ( Voix de J.Pélégri)

« Dès l’enfance, dans la ferme natale, l’Islam m’a intéressé. J’aimais la façon dont les musulmans priaient en plein air – et toujours dans la même direction. Cela donnait un sens et une direction au paysage qui m’entourait. Cette trace m’est restée. Dans l’âme mais aussi dans certains de mes livres – comme par exemple Le Maboul.J’ai besoin pour écrire d’un paysage « orienté ».

J’avoue que lorsque j’ai été invité à prendre la parole à la Gande Mosquée de Paris, le jour de l’Aïd-el-Kébir, par le cheikh Abbas, récemment disparu, j’ai éprouvé ce jour-là, et pour la première fois, le sentiment que ma vie avait un sens.

(Aussi, en ce lieu, je me suis permis, pour finir, et pour y associer Fatima, de lire son poème) »

Adolescent… (…) Mon dieu exclut celui des autres… J’oublie les leçons de l’enfance…

    (J.Pélégri raconte les anecdotes se passant au lycée avec son voisin de table Jean Daniel. « J’étais carrément un peu intégriste…)

    (Voix de l’auteur, lisant le texte écrit par Jean Daniel dans le N.O. de Déc. 97)

(…) J’étais en classe de première, assis à une table pour deux, à côté de Jean Pélégri qui devait devenir le romancier que l’on sait. Nous étions fiers, pudiques, sensibles et dédaigneux. Nous avions les meilleures notes en littérature, loin devant les autres, chacun se demandant pourquoi l’autre en avait une meilleure. Nous n’étions guère bavards. Un jour, en plein cours, pour je ne sais quelle raison, il fut appelé chez le proviseur. Dans sa précipitation, il laissa tout ouvert au milieu du bureau commun, un carnet très illustré d’images pieuses. Je ne pouvais pas ne pas le voir; puis ne pas le lire.

J’appris ainsi que mon voisin était un scout catholique auquel on demandait de tenir une sorte de carnet de dévotion. Les images que lui, avait choisies étaient toutes des reproductions de tableaux célèbres. L’une d’entre elles me retint plus que les autres: c’était « Sainte Anne, la Vierge et l’Enfant » de Léonard de Vinci. (…)

Le poème qui se trouvait placé dans le carnet de Jean Pélégri en regard du portrait de sainte Anne, c’était « la Vierge à midi » Et je trouvais cela extraordinaire. Car c’est ainsi que je me représentais ma mère, toutes les mères: celles à qui on n’a rien à dire, rien à demander, et dont le seul spectacle constitue la plus protectrice des offrandes.

    (J.Pélégri a toujours eu des rapports étranges avec la religion, que ce soit la sienne ou celle des autres. Voici deux citations qui le précisent)

    (Voix de J.Pélégri)

 » Heureusement qu’à cette époque de l’adolescence, je faisais du scoutisme, car j’étais fasciné par les défilés des jeunesses hitlériennes, comme tous les gamins de mon âge. J’ai rencontré un père jésuite qui m’a formé à l’esprit critique concernant la montée de l’hitlérisme, et ces fameux défilés de Nuremberg. Cet homme faisait des conférences contre le nazisme. Il m’emmenait dans son bureau pour que je lise des passages de Mein Kampf!…

Une autre chose que je voulais dire, c’est qu’on parle souvent très mal du rapport entre les Juifs et les autres Algériens. Lorsque j’étais au lycée, un de mes professeurs chassé de l’enseignement avait ouvert une petite école pour les Juifs et pour les Arabes dans la Casbah, protégée par les Algériens en pleine époque de Pétain.

Un colon que je connais, m’a raconté également une anecdote de son enfance à ce propos. Un jour, son oncle l’avait emmené à Mostaganem où il avait vu des drapeaux partout et des gens criant: « A mort les Juifs.  » De retour à la ferme, il raconta cela à son père qui ne dit rien. Le lendemain, son père le conduisit à son tour à Mostaganem. Il se rendit chez plusieurs commercants juifs qu’il connaissait et avec lesquels il discuta un moment sans rien acheter, en compagnie de l’enfant. Puis ils rentrèrent. Une fois arrivés, en descendant de la voiture, le père dit seulement:  » Tu as compris, maintenant?  » Cet homme avait sacrifié une matinée pour lui donner une leçon sur le racisme. »

Puis la découverte du surréalisme en me libérant du langage et des stéréotypes coloniaux, me fait perdre la foi… (…)

    (Voix de l’auteur lisant)

« C’était d’ailleurs une période assez folle quand j’y repense. Nous étions une petite bande d’écrivains à Paris, et nous avions créé une association qui s’appelait les Argonautes, que les esprits pervers nommaient « les aragonautes ». Il y avait notamment Robert Soulin, et nous avions rédigé un manifeste qui se proposait entre autres buts de « violer la vierge surréaliste. C’est à ce moment-là qu’a été publié, sans que j’ai rien à faire pour ça, mon premier livre L’Embarquement du Lundi.  Ça aussi c’était surréaliste, j’étais devenu écrivain malgré moi. »

Dieu était un (…)

    (Voix de l’auteur lisant)

Et puis il y a cette phrase sur le Christ qui m’a toujours hanté: perambulat noctem orans. Il déambulait dans la nuit en priant… Il y a là, me semble-t-il, le lieu, le moment et le mode de la connaissance spirituelle. (J’ai mieux compris cela en écrivant Le Maboul et Les Monuments du Déluge. Et j’y ai également songé en rédigeant Cortèges). »

Question. Le Christianisme, en passant par le grec et le latin, n’a-t-il pas perdu son poids de sacré? A la différence de l’islam et du judaïsme, n’a-t-il pas perdu, en se romanisant, son articulation et son chant profond?

Entendre le message du Christ par le détour d’une langue étrangère, c’est un peu comme lire Racine ou Rimbaud en anglais ou en allemand… Le message est-il le même quand le chant est différent?

Ebauche de réponse. On a parfois besoin de la langue de l’autrepour mieux se connaître et pour passer au crible ce qu’on croît savoir.

Ce qui subsiste dans la langue de l’autre, ce qui résiste, prend une valeur universelle.

Seul se perd le poème – le chant originel et maternel du poème… »

Jean Pélégri se relève et s’en va, après nous avoir dit:

– Je me sens à l’aise à Paris, mais ça ne m’inspire pas…

    (Voix de l’auteur lisant)

« Recommencer, se dit-il. Retrouver l’île.

Comme le naufragé qui, jeté sur un rivage inconnu, et ouvrant les yeux au matin sur un sable vierge et sur une mer immobile, respire cette merveille que sont la vie et la jeunesse.

Recommencer et puis mourir – répéta-t-il. »

7ème scène: J.Pélégri au lycée

J.Pélégri entre dans la même classe où on l’avait vu l’été précedent… (…)

En répondant aux questions de lycéens (…) comment il va tenter par l’activité littéraire de décrypter la double organisation mentale déjà inscrite dans le monde de son enfance… et donc, à son insu, dans sa propre mémoire: …

(Il pourrait être justement intéressant, concernant de jeunes lycéens dont certains seront forcément de jeunes « beurs », d’accentuer la lecture et étude du Maboul, 1°) sur la mémoire et le principe du labyrinthe, et 2°) sur la géométrie du payage extérieur et mental. L’une, signifiant aux enfants, là d’où – plus ou moins clairement – ils sont issus, avec le côté flou et ambigu que cela peut avoir, et l’autre leur fournissant des structures solides, un squelette, (idée de la pierre et de l’os qui demeurent après le grand feu dans Les Monuments du Déluge) afin de pouvoir utiliser cette mémoire complexe, et déjà, la lire.)

    (Proposition de lecture d’un chapitre du Maboul, où on s’approche de la vision du temps de J.Pélégri)

– Première partie     Ch. 4, p 37 à 47

p 37 L’idée – celle pour expliquer aux autres – y avait longtemps qu’elle se promenait dans lui. Seulement elle ne trouvait pas le chemin pour sortir… Il la sentait des fois bouger, tout au fond, mais comme il n’arrivait pas à se la dire, c’était comme s’il ne l’avait pas, presque. (…) Peut-être même qu’il l’avait eue, cette idée, avant le voyage… pendant les vendages d’il y a deux ans, quand il faisait encore le gardien… C’est seulement après, plus tard, qu’on va pouvoir la dire…

p 38 Ceux-là commençaient à venir autour de la fontaine pour se laver… Tous avec le vieux costume déchiré moitié arabe moitié français… Toi, tu regardes, parce que tu crois que tu as fini d’être, comme eux, le voyageur… Toujours tu as vu ça… Toujours – (et donc tu peux pas dire que c’est ça qui va te donner l’idée) toujours pareil… Parce que Slimane, au commencement, pour se gagner une ou deux quinzaines, il descendait tous les ans lui aussi de la montagne avec les autres du douar… pendant que le chef de chantier, derrière, comme si la vigne elle était à lui, il surveille avec la matraque…

p 39 Alors, bessif, tu prends par force l’habitude… Y a que Saïd, le neveu à toi – celui-là, jamais il veut prendre l’habitude… Peut-être parce qu’à force d’être tout le temps dans la ferme et de jouer toute la journée, quand il était gosse, avec m’sieur Georges, à force il ne pense plus comme celui qui vient de la montagne pour gagner la quinzaine… La matraque, donc, toujours tu as vu ça, d’accord (et même tu penses que ça peut pas changer)…

p 40-41 …tandis que l’autre côté, moins loin, dans le fossé des roseaux, tu crois entendre, toute la nuit, passer des Arabes – des fois, alors, tout d’un coup, tu regardes plus les choses comme tu fais tous les jours… « Slimane  il s’était dit encore) il est comme le caillou de la montagne… Et en même temps, dans ta tête, tu vois tout le chemin fait depuis le début… »

En même temps aussi, tu vois la mechta sous le grand rocher… mais partout où y a les Arabes, y a rien qui pousse… Celui qui peut pas prendre l’habitude, le jour d’après tu l’vois plus: il a crevé…

p 42-43 Même pas tu vois (m’sieur André), et eux pas plus, que dans le tas y a un ou deux qui manquent… Tu as l’habitude… obligé!…

! Le seul là-bas qui voulait pas la prendre – comme Saïd à la ferme – c’était un vieux… le cheïr… Lui, toute la journée, il était à dire, sous l’arbre, que les temps bientôt allaient venir… Lui il pouvait les attendre: il était vieux…

… tous les Arabes, tous, ils avaient alors le grand sommeil. Peut-être pour oublier, peut-être pour attendre… Slimane, lui, il avait attendu sept ans – sept ans dans l’tas de cailloux… Quand tu reviens, avec l’argent dans l’chiffon… tu le donnes à ta mère – et peut-être pour la première fois, elle te regarde pas comme le caillou… J’te jure (m’sieur André), tu crois que c’est l’commencement… Ensuite, bien sûr, tu veux retourner en bas, chercher l’travail… Ta mère, quand tu reviens avec rien, elle dit rien. Elle te regarde pas…

p 44-45 Un an tu attends – que les vendanges elles recommencent… cette fois tu sais que c’est pas le commencement pour de bon… tu te remets à attendre… Sept ans comme ça… Les Arabes, m’sieur André, ils ont la patience. Ils ont appris… à force, à force, bientôt, ici, y aura même plus d’cailloux – rien que du sable… Du sable arabe…

Toujours à raconter qu’avant, avant que les autres arrivent… C’est là qu’il recommençait à parler des cailloux qui s’cassaient, du temps qui va venir ou du cheval blanc – pendant que les autres s’en allaient. Là il m’disait, (comme Saïd il va l’faire après): « La terre elle est à toi! »… Quand tu es vieux, faut que tu trouves l’autre moyen, l’idée…

p 46-47 Pour pas retourner dans la mechta, toute la journée, à présent, il restait sous l’arbre… Comme ça un jour, un du douar l’avait trouvé, couché par terre sous l’olivier… parti peut-être, on sait pas, pour l’vrai pays où tu retrouves le cheval blanc… Avant que les sept ans finissent… Sept ans à attendre… à tellement attendre qu’à la fin tu attends rien…Alors, un jour, un jour tu vas mettre le feu…

? Peut-être seulement parce que tu as besoin…

– Pour un écrivain, il y a toujours une chronologie: d’abord le paysage, ensuite les êtres, enfin l’écriture… (…)

    (Voix de l’auteur lisant)

« Pour l’écrivain qui essaie de dire juste, il y a, me semble-t-il, un ordre et une chronologie: le paysage, les personnes, puis l’écriture; puis un va-et-vient entre ces trois termes, des chocs en retour. Il y a en effet déjà du texte dans les signes d’un paysage; il y a déjà du langage. Inversement, le langage change le sens et la signification du paysage.

Ainsi les Français d’Algérie et les Algériens donnaient du paysage deux lectures différentes… Les Oliviers de la Justice  offrent, si vous voulez, la lecture des premiers; Le Maboul, par le détour du langage, puisqu’il est écrit à partir de l’arabe dialectal, se rapproche de la seconde; et c’est pourquoi je le considère comme plus important. En me permettant d’entrevoir « l’autre côté des choses », il m’a changé…

Chaque matin, avant d’écrire, je lisais des passages du Coran, je faisais un peu d’arabe, traçant des signes de l’autre langue, afin d’arriver à penser dans l’autre sens, de droite à gauche, et de devenir l’autre , ce frère qui est à la fois semblable et différent…

Du même coup, j’ai appris, contrairement aux idées reçues, qu’on a parfois besoin de la langue de l’autre pour s’inventorier et se comprendre. »

    ( Savoir lire les signes inscrits dans le paysage, est aussi complexe que de savoir lire sa propre mémoire lorsqu’elle est, comme celle des Algériens, mêlée – on pourrait dire qu’il y a trop de mémoire(s) – d’où, peut-être, la « nécessité » que ce soit un européen d’Algérie qui se faufile dans les labyrinthes physiques et mentaux d’un homme en train d’essayer de rassembler toutes les chambres de sa mémoire – y compris et surtout les chambres noires… Le temps et l’espace de Slimane sont d’autant plus explicites qu’ils percutent ceux de J.Pélégri en exil, et qu’ils viennent leur « redonner un sens ». C’est donc un double acte d’amour, un véritable dialogue, qui,  survenant après la déchirure du départ, prépare la « cicatrice coloniale » que chacun des deux portera à sa façon jusqu’à la mort.)

J’en fus saisi le jour où je vis la première fois un Arabe faire sa prière… (…) cet ouvrier arabe s’était mis « de travers », en biais…

    (Voix de l’auteur lisant)

« Ainsi ai-je procédé avec mon personnage. Je l’ai laissé parler en moi. Je l’ai écouté – sans chercher à intervenir. Docile à tout ce qu’il me disait, je n’ai cherché qu’à respecter. C’est le même effort qui est demandé au lecteur. D’où parfois, un certain dépaysement devant le personnage et son langage. Mais comment connaître l’autre, celui de l’autre race et de l’autre pays, si l’on n’accepte pas de le recevoir et de l’accepter tel qu’il est? Le livre n’est écrit qu’avec 200 mots. Et la plupart des termes employés par Slimane sont d’un usage courant. (…)

Perdu dans la plaine, usé par la servitude, sans journaux ni radio, il n’a qu’une idée vague de la guerre d’Algérie. Cette guerre, c’est pour lui « la guerre », c’est tout. Il n’a lu ni déclaration ni manifeste. Mais à travers ce vieil homme, c’est le vieux pays qui parle. Et s’il choisit, c’est à cause des choses – tant il est vrai que chaque peuple trouve dans son paysage sa meilleure arme et son meilleur rempart: le Djebel pour le combattant algérien, la jungle et les marécages pour celui du Vietnam, sans oublier la terre de france et la boue des tranchées pour le poilu de 14. C’est en épousant sa terre qu’un peuple trouve sa force. »

    (Voix de J.Pélégri)

« Je m’intéresse beaucoup à la spirale de l’escargot parce que c’est un pseudo-labyrinthe. Ce qui est curieux dans les labyrinthes, c’est que la case Y peut être à côté de la case A. C’est contigu et en même temps, c’est séparé par une longue distance. Il faut donc en passer par le cheminement. C’est ce que fait Slimane.

Tout au long de l’histoire, Slimane n’arrête pas de marcher, de se déplacer d’un lieu dans l’autre selon un parcours qui suit certainement cette spirale de l’escargot. Il se déplace à la fois sur sa terre, lorsqu’il va dans l’oued, lorsqu’il se rend dans la montagne, et dans sa tête où quelque chose se passe alors. C’est sans doute Slimane qui m’a soufflé cette histoire de caillou.

Mon père avait trouvé un de ces cailloux, et il a dû le donner au gardien comme Slimane, qui a toujours été son ami. Une fois que Slimane a commencé à parler, le caillou apparaît. Il a une énorme importance, tout est centré sur lui. C’est un caillou qui parle. Mais ce caillou va découvrir qu’il est plus qu’un caillou. »

Et toute mon enfance baigna dans ces deux géométries… (…)

( L’essentiel étant de comprendre que pour Slimane, la façon de se souvenir, en boucle, l’ammène à la déduction, « au présent », déduction qui n’appartient qu’à lui en tant que « caillou algérien », qu’il doit tuer m’sieur André « pour qu’il reste ». Geste inverse de celui du Meursault de Camus, et pour cause! Dès que Slimane a reconquis une part de sa mémoire arabe, après le bouleversement violent de la géométrie européenne, il peut pardonner.)

    (Voix de J.Pélégri)

« Moi, j’essaie d’oublier le plus de choses possibles, de perdre la mémoire précise parce que quand j’écris alors, je ne sais pas si j’invente ou si je me souviens. On atteint une liberté magnifique qu’on ne peut obtenir si on a déjà une mémoire de professeur d’histoire.

La mémoire de ma grand-mère, c’était le désert. Elle avait été vers 1903 à dos de chameau jusqu’au bout de l’Algérie. Elle me racontait tous ses voyages. A la fin de sa vie, elle était devenue presque aveugle. Je m’asseyais au pied de son fauteuil et elle me parlait souvent par jeux de mots.

Je lui avais demandé un jour: “ mais, tu ne t’ennuies pas, comme ça, de ne rien voir? “ Elle m’a répondu: “ Non, au contraire. Quand j’ai les yeux fermés, je revois le désert. Et à ce moment là, je suis moi-même, parce que je m’habite. »

(Là encore, avec cette vieille femme, on a la notion du parcours et de la fusion avec ce qui « entoure ». On pourrait poursuivre l’histoire de Slimane, qui, après le meurtre, dans Les Monuments du Déluge, s’identifie aux choses et les ramène, tel un berger, vers la montagne.)

C’est vrai qu’à cette époque en Algérie, il y avait une barrière entre ces deux paysages, ces deux langages… infranchissable, sauf pour ceux qui arrivaient à échanger, par le travail de la terre – comme pour mon père – ou par celui des mots, dans mon cas…

    (On peut dire que la perte s’est définitivement concrétisée, puisque maintenant, tout comme pour les gamins « beurs », il n’y a plus aucun paysage à partager, si ce n’est en surface, celui d’une « cité-ghetto.)

    (Voix de l’auteur lisant le texte de Fidélio Bonaguro sur J.Pélégri)

A ce moment-là, l’exil, bien loin d’être une simple perte du paysage, est une perte essentielle du moi, ce qui implicitement signifie perte du pluriel, perte des frères.

    (La réponse « littéraire » de J.Pélégri, à cette séparation définitive, se trouve dans Les Monuments du Déluge, texte métaphorique conté, où Slimane, en passant par plusieurs états du moi, donc plusieurs états de la nature, se ressoude avec l’Homme originel qui n’est plus d’aucune nation, mais simplement de la vie dans son essence même.)

    (Voix lisant un passage des Monuments du Déluge)

Peut-être que les choses, ai-je commencé, sont là pour aider l’homme. Pour le servir. Mais pour qu’elles le fassent – pour qu’elles le fassent bien – il faut d’abord que l’homme ait pour chacune le Respect: pour l’arbre, le puits, la rigole, la motte, le caillou… oui, même pour le caillou!… parce que l’homme en définitive qu’est-ce que c’est? Un peu de tout ça, un peu d’herbe, d’arbre, de terre, d’os et de caillou – un peu de tout ça comme au Commencement, mais mélangé…

Si donc l’homme veut changer, c’est d’abord les choses qu’il doit refaire, d’abord elles.

Comment?  En les ressoudant. Et s’il veut respecter son frère…

    ( Voix de J.Pélégri lisant son propre texte)

Je ne sais pas si nous sommes les fils de Dieu – mais nous sommes, à coup sûr, les fils de la nature, les fils des « choses »… Ce lien à la fois intime et ancestral, je l’ai lu exprimé par les Indiens d’Amérique. Mais rarement sous la plume des professionnels de l’écologie qui – en France tout au moins – sont surtout des technocrates froids (et frileux). »

    (Il ne faut surtout pas dédaigner dans les interventions de J.Pélégri, cet humour tendre et toujours adolescent qui le caractérise.)

Je pense en effet que l’écologie ne doit pas être une simple et négative mesure de prudence et d’hygiène. Là aussi tout l’être doit être concerné: la raison mais aussi la sensibilité, la mémoire…

    (Afin de relancer le dialogue sur la géométrie souterraine arabe qui resurgit dans ses livres, l’auteur pourra suggérer à J.Pélégri cette autre interprétation de F.Bonaguro sur la géométrie symbolique des Monuments du Déluge.)

LE CERCLE Le cercle du soleil  entretient le symbolisme de la perfection et du temps. (…)

LE TRIANGLE  Un triangle de la faute  s’oppose au vrai triangle de la montagne ; le « voyage » (le parcours du berger) de l’un à l’autre signifie le passage d’une harmonie trompeuse à une harmonie parfaite, suprême.

LE CARRÉ Le carré des vignes  et par similitude le rectangle de la tentation  rentrent dans un clair symbolisme de la terre.

LA LIGNE Symbolisme de l’obstacle à surmonter comme pour la barrière de roseaux

    (Si on veut éviter un « dessèchement » de l’histoire par l’abondance du texte, on pourra faire un parallèle entre cette vision littéraire de la con-fusion puis séparation, et le ressenti de J.Pélégri au moment de la rupture de la guerre d’Algérie et de son départ.)

    (Voix de l’auteur citant le journal de J.Pélégri et l’invitant à parler de sa perception de son départ d’Algérie)

« Moi, je suis parti sur un coup de colère. Quand Guy Mollet est venu pour faire la paix en 1956, il a reçu trois ou quatre tomates sur la tête, à la suite de quoi il a mobilisé le contingent. Pas question de supporter ça!

D’abord, j’avais été pris dans une manifestation quand je remontais à El-Byar en scooter, et je me suis dit que je ne pouvais plus vivre dans ce foutu pays… Alors j’ai envoyé ma démission. Trois semaine après, je me suis rendu compte que c’était un coup de tête, et j’ai demandé d’annuler. C’est là que j’ai reçu ma nomination à Paris. Inch Allah!…

Au fond, je ne regrette pas, car j’aurais été tenté de rester à Alger et c’était impossible. Pour qui? Pas pour moi. Pour mon fils. En ce sens que moi, si j’étais resté à Alger, j’aurais eu certainement des histoires, comme en a eu Jean Sénac. C’était obligatoire, avec tous ces gens qui croyaient avoir tous les pouvoirs et toutes les capacités pour diriger les autres. Que mon fils paye pour ça, non!

C’est là où je me suis dit: moi, longtemps, j’ai cru qu’on était du pays de son père, et bien non; on est du pays de son fils. J’en ai parlé ensuite avec des travailleurs émigrés. Il y en a un qui m’a répondu: « tu as raison, moi je suis resté ici parce que c’est le pays de mon fils, lui, il n’a pas voulu retourner en Algérie… » (On revient sur la guerre dans la troisième partie).

(Voix de l’auteur lisant un extrait d’entretien avec J.Pélégri au sujet de sa pièce jouée en 1974, Le Maître du Tambour.)

J’ai été frappé de voir combien une notion qui appartient à la biologie animale, celle de « territoire », pouvait régir les démarches des peuples. A Paris, il y a le territoire du pouvoir – l’Elysée, l’Etoile, l’Ecole de Guerre – et, à l’est, le territoire du peuple – Bastille, Nation, République. Toute transgression est vécue comme une agression et entraîne le désordre. (…)

8ème scène: J.Pélégri à la Mosquée de Paris/Crépuscule (p23)

J.Pélégri se dirige vers la Mosquée de Paris, où en 1986, il fut invité par le recteur, le cheikh Abbas, à lire un texte: Ceux qui m’ont appris la Justice, publié dans L’Actualité de l’Emigration, du 10 septembre 1986, et qui deviendra par la suite Ma mère l’Algérie.

On l’y voit entrer… et marcher dans l’immense patio… marcher avec une très grande concentration… Marcher très longtemps… A tel point qu’au crépuscule succède la nuit… (et il faudrait qu’elle soit étoilée… ce qui serait déjà une sorte de miracle…)

Après le seul bruit de ses pas, on l’entend – off – dire:

– J’avais voulu intituler Le Maboul, « Yahia El Hadj », c.a.d… (…)

Pour recomposer un personnage coupé en deux, j’avais besoin de faire coïncider les images du Maghrébin et de l’Européen… L’Algérien ayant la mémoire de l’Européen et inversement…

J’écrivais en français, mais je savais que la lune pouvait être de sexe masculin et le soleil féminin… (…)

    ( Voix de l’auteur lisant un extrait du texte de J.Pélégri Trois noms de poètes … ou Des mots pour les Arbres, sur Youcef Sebti, Jean Sénac, Tahar Djaout. 1994. Le texte qui suit est sur Y.Sebti)

Autre particularité, qui rejoint la précédente, s’il écrivait sa révolte en français, il écrivait aussi en langue arabe pour retrouver la forme de pensée de ces frères malheureux et parce que la sonorité rauque de cette langue le ramenait à sa mère et à son enfance – à cette mutation giratoire et à ce bascul de l’esprit qu’entraîne dans notre rapport avec les choses le fait de dire par exemple LA soleil et LE lune. Alors, me disait-il, devant ce simple changement de genre, quand je dis le lune, me reviennent l’odeur et les questions des nuits étoilées de mon enfance.

L’écriture m’a permis de reconquérir un territoire, un pays dont avec les miens je me sentais exclu… (…)

    (Voix de l’auteur lisant des extraits du texte sur T.Djaout)

Avec Tahar Djaout les lieux ont joué le même rôle. Nous nous sommes vus très souvent à Paris quand il y séjournait, et je me souviens d’avoir lu en manuscrit ce grand texte qui s’appelle L’Invention du Désert. (…) (Tout est donc parti d’un village, et chose curieuse, c’est un autre village qui nous a rapprochés: le village de Sidi-Moussa, mon village natal, où il a habité pendant plusieurs années. Il m’en parlait régulièrement dans ses lettres et il me donnait des nouvelles des transformations qui s’y faisaient. Il en parle aussi dans Les Vigiles sous le nom de Sidi-Mebrouk. (…)

Toutes les périphéries des villes connaissent ces transformations. (…) Tant que Tahar était vivant je n’y songeais pas. Mais avec sa mort, comme si les néfliers et les orangers étaient une nouvelle fois abattus, tout a changé. (…) L’idée qui m’obsédait c’était de savoir si là-haut, dans son lit, quelques mots ou quelques images lui restaient de cette enfance qui l’avait tant harcelé. Ou si à tout jamais, dans son cerveau fracassé, tous ces mots et toutes ces images s’étaient émiettés et perdus comme les autres.

Depuis lors cette question me hante. Et c’est pourquoi, depuis mon retour, je conserve toujours à portée de main un vieux recueil de poètes algériens, établi par Tahar, et qui s’intitule comme prémonitoirement Les Mots migrateurs. J’y retrouve ses poèmes, mais aussi beaucoup de ceux qui ont donné voix, espérance et colère à une Algérie vivante et aujourd’hui fracassée.

    (Il m’a semblé important que dans les jardins de la Mosquée, J.Pélégri parle de ces deux poètes algériens assassinés qui furent ces amis. Comme une passerelle au delà de la mort réelle et de celle, symbolique, de l’exil.)

Troisième Partie (p24)

    Les Etés perdus

9ème scène: J.Pélégri chez lui, assis derrière son bureau de travail.

La caméra refait le même chemin…(…) J.Pélégri a déjà essayé de nous expliquer – plutôt de s’expliquer – pourquoi il lui a fallu une telle interruption de vingt ans… (…)

    ( A propos d’interruption, et pour ne pas quitter cette notion essentielle d’un temps non linéaire, peut-être – comme il le dit – d’un long voyage à l’intérieur de soi-même vers… quoi? vers ce qui est maintenant vraiment « du passé », puisque la mort aurait pu l’empêcher d’écrire cela; j’ai songé à un extrait d’un texte qu’à écrit J.Pélégri juste après son intervention cardiaque de 1991, durant laquelle il était resté « entre deux eaux » durant dix jours. C’était exactement au moment de l’intervention alliée en Irak!… et cette errance au sein d’une irréalité cruelle, peut suggérer combien l’homme porte en lui, non seulement tous ses deuils, sa mort à venir, mais aussi celles, multiples, de l’univers. Il s’agit du texte Un étrange Voyage)

Travail de deuil? Mais de quel deuil pourrait expliquer la durée du silence…?

    (Voix de l’auteur lisant)

Nous étions en 91. Trois semaines plus tôt la Guerre du Golfe avait éclaté (…) et début février, comme si j’avais participé à cette guerre, j’étais conduit à l’hôpital. Allongé dans l’ambulance, c’était la première fois que je voyais Paris réduit aux derniers étages de ses immeubles.

Je souffrais d’une angine de poitrine. (…) pendant que j’entendais à ma radio portative que les troupes américaines se rapprochaient du Koweït, on me prépara pour l’intervention du lendemain. (…) A mon insu cette anesthésie dura dix jours et l’étrange voyage commença… (…)

Comme point de départ et plaque tournante, ma chambre, une pièce entourée à mi-hauteur de vitres, (dont je n’ai découvert la réalité que plus tard à mon réveil) – et au delà de ces vitres d’autres pièces vitrées successives. Dans l’une d’elles, un homme écrit avec un vieux porte-plume sur une petite table. Derrière lui, tenant un violon, un automate, habillé comme au XVII°, qui avec son archet répète inlassablement et de façon muette le même geste semi- circulaire par lequel il semble faucher le temps. D’où un sentiment d’angoisse – très fort. L’homme qui écrit semble par contagion être lui-même un automate; et moi, dans ce pays de l’absence, je n’en suis pas loin… Seules les douleurs me rappellent que je suis lointain, mais vivant… Sur la droite, derrière plusieurs épaisseurs de vitres, il y a de profil deux autres automates: deux lévriers au museau pointu, qui figés dans l’attitude de la course avancent et reculent d’un mouvement lent et mécanique indéfiniment répété… (…)

Sommeil, réveil, quelle heure est-il – quel jour?… Besoin narcissique de me réfugier dans mon lit, dans mes songes, avec le sentiment de la vanité de tout et même – parfois – le regret de ne pas être mort pendant l’opération… Une phrase de Bernanos m’entoure et m’emprisonne:  » A l’instant de la mort nous pénétrons dans la substance de l’être… (…)

Deuil d’une impossible fraternité?

Deuil de l’impossible tentative de renaître en Slimane? (puisque par exemple, J.Pélégri se sentira exclu par le nouveau Code de la Nationalité de 63)…

    (Pour poursuivre ce chemin du « silence romanesque », il y a un autre deuil qui a bouleversé J.Pélégri lors de son dernier voyage en Algérie en 1993, c’est la mort de Tahar Djaout.)

    (Voix de l’auteur lisant)

« Lorsque je suis allé en Algérie la dernière fois, c’était sur la demande de Tahar Djaout qui voulait que j’intervienne dans une sorte de colloque. C’est au moment où je suis arrivé qu’ils l’ont tué. Il était à l’hôpital et on n’a pas pu le voir.

Il me racontait que la question posée par les jeunes Algériens, quand il leur parlait de notre vie ensemble dans l’Algérie d’avant, était la suivante, concernant les Pieds-Noirs: « au fond, pourquoi êtes-vous partis? »

    (Voix de J.Pélégri citant un passage du texte Tous Algériens, 1962)

 » Européens d’Algérie – l’Algérie est le patrimoine de tous… L’Algérie Nouvelle ne connaîtra ni barrière raciale, ni haine religieuse. Elle respectera toutes les valeurs, tous les intérêts légitimes… »

    (Voix de l’auteur lisant)

« J’ai relu les textes fondateurs du FLN. Là aussi quel fossé, quel abîme, entre les espérances et les réalités de l’histoire qui allait suivre.

Pourquoi? Pourquoi cette dérive et cette espérance détournée? »

Ou/et longueur du cheminement psychique pour se réconcilier avec une mémoire, avec un peuple qui avait dû payer chèrement ses erreurs, du prix de la terre qu’il n’avait pas su partager?… Ou plus encore peut-être ultime tentative pour réconcilier ses deux peuples en réconciliant ses deux mémoires, comme si la violence actuelle qui déchirait l’Algérie, réveillant l’ancienne, avait finalement toujours la même racine, la séparation de l’autre.

    (Voix de J.Pélégri)

« Je crois que s’il n’y avait pas eu les exactions de l’OAS, qu’il était impossible de supporter plus longtemps, en plus des tortures, je crois qu’il aurait été utile qu’on reste cinq, six ans, en transition… Cela aurait servi les Algériens qui se sont retrouvés brutalement seuls face à de l’inconnu. J’ai entendu juste après l’indépendance, de nombreux colons prêts à retourner dans une ferme, même comme gérants. Et encore des années après.

J’avais un ami, Albert Paul Lantin, dont la mère était pied-noir et qui avait beaucoup de liens avec le FLN, et qui était allée trouver Boumédienne, pour chercher à comprendre la cause de la misère qui régnait. Il lui a répondu: « nous avons perdu un million d’hommes… » Il fallait comprendre un million de Pieds-Noirs.

Quand on voit les choses depuis l’enfance à partir du contexte pied-noir, il est très difficile d’en prendre conscience.

Lorsque je suis allé à Gardhaïa, en 1993, dans la plus belle des oasis, j’ai pu voir ce qu’avait réalisé un Mozabite à qui l’on avait donné un bout de terrain où il n’y avait que du sable. Avec ses fils, ils ont enlevé les cailloux et fait des séghia pour amener l’eau. Ils ont planté des orangers, des mandariniers, des tomates, des aubergines. On a mangé par terre dans l’orangerie, et je lui ai dit: « C’est formidable ce que vous avez fait à partir du sable, vous au moins vous êtes un vrai colon… »  Il m’a pris le bras et il m’a dit:  » Sahah-merci…  » (Voir à ce propos les discussions de J.Pélégri avec Yousef Sebti, au sujet de sa thèse La Terre et l’Homme en Algérie.)

    (C’est là, je crois, que les idées de J.Pélégri sont vraiment « révolutionnaires », il a compris qu’on ne peut dissocier la lutte de l’homme pour sa dignité, de celle pour exister sur sa terre. Frantz Fanon ne dit pas autre chose… On pourrait associer à cette idée de « réparation de la mémoire » qui doit évidemment prévaloir à une réconciliation entre Pieds-Noirs et Algériens, un autre extrait du texte Tous Algériens, situant bien ce problème qui subsiste après la fin de la colonisation.)

    (Voix de l’auteur lisant)

Bokhalfa est en effet le vrai Bokhalfa, mon ami d’enfance. Jusque là, malgré cette amitié qui nous a toujours unis, il subsistait entre nous, et malgré nous, un peu de ces rapports équivoques d’ancien maître à serviteur. Car l’état colonial pourrit tout, même l’amitié.

Par le film, tout a changé – parce que ce faisant, nous nous sommes découverts égaux, attelés à la même tâche, au même travail. Cela nous a fait du bien. Il n’y avait plus entre nous d’injustice fondamentale. Nous avions l’un et l’autre le sentiment de travailler pour quelque chose qui nous dépassait: l’Algérie.

C’est cela qui, demain, sera le ciment.

    (Il est vrai qu’en regard de cette mémoire algérienne à laquelle J.Pélégri nous a très généreusement habitués, son dernier livre Les Etés perdu, est assez déroutant. Son style, volontairement classique, employant cette fois le passé simple abominé; et la narration empruntant, comme il le dit lui-même, ses références littéraires à Dostoïevski, nous font sentir physiquement, ce que peut être le traumatisme de la double mémoire.

Comment, effectivement réunir la géologie et la portée affective puissante du Maboul  – qui me paraît, curieusement très équilibrée et correspondant à « son paysage » – et l’univers plus ou moins confus, même s’il est riche et savoureux par ailleurs, de ce milieu Européen? Ce texte, en dehors de sa force littéraire propre, pose autant de questions – et d’autant plus qu’on connaît l’univers cher à J.Pélégri – qu’en pose encore et plus que jamais Le Maboul.  Il me semble, une fois de plus, que la seule réponse que je puisse apporter – et sans y avoir jamais posé les pieds – est que ce qui unifie ces hommes dans leur essentielle différence, demeure la terre algérienne…)

    (Voix lisant un passage des Etés perdu. Le passage choisi: 1ère partie, Des Chevaux et des Arbres, Ch. 5 Les Malheurs de Fantine, mêle judicieusement les deux univers, tout en en soulignant l’étrangeté.)

Début septembre. Les vignes sont chargées de raisins noirs, le temps des vacances bascule vers sa fin, le soleil hésite, et comme chaque année Pierre accompagne ses parents à la fête de l’Arba. Dans la nuit tiède ils déambulent tous les trois entre les lampions d’une multitude de stands où des odeurs de beignets et de nougats se mêlent à des airs de musique. A un stand de tir, comme par miracle, sa mère perce le centre noir d’une cible et en récompense de cet exploit elle reçoit une photo très floue, où on la voit en train de viser les yeux fermés.

A cet instant, tandis que son père commente ironiquement cette photo, surgissent de la foule Julien- François, Anna et Christian. Julien-François, vêtu de blanc, félicite sa mère de son adresse et Christian tient Anna par le bras pour la protéger de la cohue. Avec Christian ils se défient au tir et Christian reçoit une photo qui le représente le visage dur et figé comme s’il visait un mortel ennemi. Anna dit avec un sourire qu’avec ce visage furieux il a l’air d’un cosaque et elle ajoute, en russe, un petit mot affectueux que Pierre ne comprend pas. Puis, tandis que Julien-François parle à son père d’un grand domaine du voisinage du nom de Bou Kandoura qui aurait appartenu à Napoléon III, ils se promènent au milieu des lumières qui se reflètent dans les yeux d’Anna.

Plus loin ils s’arrêtent devant un stand, entouré d’une petite barrière de bois, où de grandes balançoires en forme de barques, oscillent dans l’air autour d’un axe. Tout de suite Anna veut y monter parce que cela lui rappelle son enfance. (…) Anna enjambe le bord de la balançoire, puis debout en face de lui dans sa robe légère elle s’accroche de ses bras nus aux tiges métalliques qui soutiennent la barque et pousse sur ses jambes chaque fois que la barque commence à redescendre.

La mise en mouvement est un peu longue mais peu à peu leurs rythmes s’épousent et les oscillations se font plus amples. Si amples qu’il a bientôt l’impression, chaque fois que la barque s’immobilise au sommet de sa courbe, de survoler de très haut les petits ficus qui entourent la place, la tête des gens, les lumières des stands, et Anna qui au-dessous de lui le regarde en souriant comme dans l’abricotier d’Arménie. Puis, dans un sillon de parfum, il la voit s’élever dans les airs, l’air exalté, les yeux brillants, et après une brève suspension entre ciel et terre, comme un ange aux bras ouverts, redescendre brusquement vers la terre dans un vent qui soulève ses cheveux et un pan de sa jupe. (…)

De retour sur terre il entendit Julien-François reprocher à Anna son « imprudence », et Anna répondre, avec du rose aux joues, que sa mère lui avait souvent raconté que les fêtes se passaient toujours ainsi en Russie dans son village natal. Tout le monde s’amusait et chacun oubliait tout. Et comme si par ces mots elle avait retrouvé une douleur un instant oubliée, elle était devenue plus grave, plus lointaine. (…)

Puis arriva le temps des vendanges et le temps des pastières dispersées au milieu des vignes comme des barques sur la mer. Dans un bruit de pompes et une odeur de raisins écrasés, Pierre escalade une échelle métallique et il rejoint son père dans une partie de la cave plongée dans la pénombre et où se succèdent des cuves fermées par un couvercle de ciment. Debout devant une paillasse aux carreaux blancs, avec sa chienne Pola à ses pieds, son père avec des gestes d’alchimiste, est en train de peser le vin nouveau dans une pipette et comme si la chose était écrite d’avance, son père lui demande d’aller chercher à la maison le journal apporté par le facteur.

« Emmène la chienne, fait-il. Et si tu n’as pas envie de revenir, donne-lui le journal. Elle saura bien me rejoindre. » Et suivi de Pola Pierre se retrouve sous le soleil en train de marcher sur la petite route de terre bordée d’un côté par les vignes et de l’autre par les cyprès qui entourent l’orangeraie. Pour s’amuser, parce que c’est un beau matin, il arrache quelques boules de cyprès, qu’il fait rouler dans la poussière, et que Pola, avec ses doux yeux d’épagneule, lui rapporte dans un geste d’offrande. Deux fois, trois fois.

Soudain une boule roule sous les branches basses d’un cyprès. Pola se précipite pour s’en saisir, mais brusquement, comme si elle avait flairé l’odeur d’un lièvre ou d’une perdrix, il la voit se figer, une patte repliée, dans l’attitude d’un chien à l’arrêt,. Intrigué, Pierre s’immobilise, et il voit Pola, comme effrayée, s’accroupir sur le sol et se mettre à gémir doucement, d’un ton plaintif, en se tournant de temps à autre vers lui comme pour implorer son aide. Il s’avance, de quelques pas, en écartant les branches, et il entrevoit, de l’autre côté des cyprès, une silhouette qui s’agite sur le sol tapissé d’aiguilles de pins.

Une silhouette blanche en qui il reconnaît Assia. Qui les yeux révulsés se tord de douleur avec une main sur la bouche pour ne pas crier. (…) Alors, comme Pola, il était resté immobile, pétrifié, comme si dans son désarroi la seule chose à faire était de regarder Assia qui comme une bête en cage, les mains sur son ventre et agitée de brusques convulsions, se tourne d’un côté, de l’autre, inlassablement, avec un visage en sueur et en mêlant dans l’odeur des cyprès ses gémissements à ceux de Pola. (…)

Soudain, comme si elle allait mourir, Assia avait agité violemment sa tête, à droite, à gauche, en poussant une sorte de plainte haletante et désespérée et tout à coup, entre les branches et mêlé aux jappements inquiets de Pola, il entendit un cri – un cri d’enfant. (…)

Ensuite, avec des hoquets et des yeux mouillés de larmes, elle avait essuyé l’enfant avec un pan de sa tunique, en lui parlant doucement, humblement, comme pour lui demander pardon, et d’un air suppliant elle s’était tournée vers lui pour lui faire promettre de ne rien dire – à personne. « Jure, avait-elle répété, jure, ah’lef! »

Alors il avait juré. Et pour lui prouver qu’il ne dirait rien il avait ouvert la main qui contenait encore deux boules de cyprès. Tout de suite Assia avait compris. D’un air grave elle avait pris une des deux boules, pour l’appuyer contre son cœur, et lui, pour confirmer le serment, avait glissé avec le même geste l’autre boule dans la poche de sa chemisette. Ensuite elle lui avait demandé de partir, de la laisser seule, et en tirant de force Pola par son collier il avait reculé entre les branches tandis qu’Assia, dans le parfum des orangers, se penchait vers l’enfant.

Toujours en tenant Pola par son collier il avait rejoint le soleil, les vignes, et plus loin, en pensant à la Fantine des « Misérables », il s’était caché derrière des roseaux qui se dressaient non loin de la fontaine. Au bout d’une demi-heure, comme si rien ne s’était passé, Assia était sortie se laver ses mains, ses bras, son visage, le pan de sa tunique. (…)

Le lendemain – malgré lui – il était retourné avec Pola vers le cyprès où il avait découvert Assia. Dans l’ombre d’un oranger, comme si elle avait senti un de ses chiots, Pola s’était accroupie en gémissant devant quelques mottes fraîchement brisées et soigneusement égalisées. Posée sur une surface lisse, il y avait une petite boule de cyprès, et tout autour quelques signes tracés avec un doigt pour rappeler le souvenir d’un enfant qui n’aurait jamais de nom.

Puis les vendanges s’étaient poursuivies comme à l’accoutumée. (…)

J.Pélégri n’aurait-il pas puisé l’énergie d’écriture, dans ce rapprochement historique, entre les nouveaux et les anciens exilés d’Algérie… (…)

    (Sur ce point, il peut être intéressant de parler justement de l’isolement de J.Pélégri, aussi bien en tant qu’écrivain qu’en tant qu’homme, depuis son installation à Paris dans ce petit appartement du 14ème arrondissement, où il a tenté de recréer un fragment de l’Algérie perdue. Ses seules relations son effectivement avec ses anciens amis algériens: Mohamed Dib, Mourad Bourboune, Abdallah Benanteur… et Pieds-Noirs ou Juifs: Jean Daniel, Jules Roy… L’intérêt de ce film serait peut-être – aussi – de le faire connaître des jeunes écrivains maghrébins ou « beurs » et d’établir un lien qui ne semble pas encore exister…)

10 ème scène: J.Pélégri vers la Mairie du XXème arr. (p24)

J.Pélégri et sa femme, chaudement habillés, se dirigent vers sa station de métro. Sol jonché des feuilles jaunâtres et marrons des platanes d’automne. Off, la même voix que précédemment lit des extraits d’Etés perdus…

    ( On pourra choisir les passages concernant le départ du père de Pierre de la ferme qu’il quitte, ruiné après la mort de sa femme.)

    Troisième partie – Le Temps des Conciliabules , ch. 5 Les Malheurs de Job.

… C’est au milieu de ces évènements inattendus que Pierre allait vivre, en fin de chaque semaine, ce qui deviendrait à tout jamais dans sa mémoire la vente de la Cerisaie…Pierre confia tout cela à François. Son émotion, ces paroles des ténèbres, mais aussi l’angoisse qui l’envahissait chaque fois qu’il avait à retrouver son père… Le seul ennui, en effet, mon cher Pierre, quand on devient pauvre, c’est qu’on continue, pendant un temps à porter de belles chemises…

Quelques temps plus tard, un jour de septembre 39, ils apprirent à la radio et les journaux la déclaration de la guerre et la mobilisation générale… Un des derniers soirs… Pierre et son père prirent la petite route en terre bordée de cyprès… Arrivé à la cave, son père souleva comme un voleur le rideau de fer… « c’est à tout cela, Pierre, que je penserai… à l’heure de ma mort… »  « Ces arbres, mon fils,… sont maintenant grands… et ils n’ont plus besoin qu’on les aide… « 

Les jours suivants… son père se mit à visiter les coins et recoins de la ferme… « Voilà, Pierre, partons. Maintenant plus personne n’a besoin de nous. »

    (Puis, on pourrait lire des extraits du chapitre 7 sur les chantiers de jeunesse et la découverte d’un « beau pays »:L’Ile Cheval.)

Ce sauvage assassinat, son incertitude sur son avenir… décidèrent Pierre… il partit pour les premiers Chantiers de Jeunesse qui nouvellement créés remplaçaient le service militaire… Son voisin de chambrée… était capable de donner cinq coups de poings à la seconde, mais il ne pouvait supporter les piqûres de moustiques… Ils passèrent un bon mois à éplucher d’étranges légumes… Une vie en somme… parfaitement irresponsable et merveilleusement inutile…

Avec l’arrivée du printemps, il prit l’habitude… de partir seul dans la montagne… il s’asseyait sous un arbre solitaire… il reprenait sa marche… pour aller retrouver un berger assis sur un rocher et gardant ses chèvres… et ils se séparaient sous le soleil en se disant ân qrib, à bientôt… Bientôt le soir tombait… Il avait l’impression d’être allongé… sur le pont d’un navire…

Fin septembre… ils furent libérés… ils prirent la décision de rentrer à pieds… Ils partaient très tôt dans la fraîcheur de l’aube… dans la petite ville de Bougie… ils regardèrent les femmes… ils achetèrent aussi des espadrilles… Curieusement… ils conservaient des habitudes militaires, marchant tous les quatre de front… Une autre nuit… ils entendirent… de bruyants croassements. Des grenouilles… chacun eut droit à une portion de cuisses grillées… Un matin Pierre… aperçut… une fumée qui semblait venir d’une rue… Sur un grand brasero… une volumineuse marmite d’huile bouillante dans laquelle le marchand arabe jetait des rondelles de pâte de la taille d’une assiette à dessert… Des briques tunisiennes…

C’est quand même un beau pays qu’on a… Avec une sorte d’étonnement Pierre retrouva Alger… tout lui parut morne… étriqué… comme si loutes ces images séparées dans le temps… faisaient partie d’un seul et même moment… qu’il aurait à élucider les années suivantes dans un perpétuel va- et-vient.

    (Ensuite on pourra lire le passage du texte concernant le retour de la guerre et le sentiment d’une nouvelle injustice: Cinquième partie – Le Retour, Ch. 1 Des Soldats qui reviennent de loin.)

Dans un pièce qui servait de débarras son père avait… entassé… les articles consacrés à la guerre…: Les troupes venues d’Afrique débarquent en Italie… Ils avaient les uns et les autres fait partie d’une belle histoire… Dans la pile la plus récente… le journal portait en grand titre: Vêpres siciliennes dans la région de Sétif… Nous on est français pour tuer ou pour mourir, mais pour le reste…

    (Enfin, on s’attardera sur le dernier chapitre, dont l’écriture fait un retour au symbolisme et au conte, en utilisant les tremblement de terre d’El-Asnam, ex Orléansville et sans doute pour une bonne part, le « délire » qui fut celui de J.Pélégri lors de son anesthésie prolongée. Ce dernier chapitre s’intitule Les Présages.)

Toute blanche la villa se dressait sur un petit tertre… Pierre venait d’arriver à Orléansville. Il allait remplacer… le père d’André, docteur du lieu…une jeune femme très jolie, blonde comme une poupée, vint les rejoindre… « tout est à vous, mon cher. Et s’il y a le moindre problème, voyez Hamid. Il sait tout, il se charge de tout! C’est même lui qui savonne ma femme quand elle prend son bain… »

La semaine suivante… Pierre tomba sur un grand titre… du journal: « Un douar sauvagement assassiné dans la plaine de la Mitidja… il se dit que cette tuerie avait peut-être eu lieu dans le douar où son père avait autrefois trouvé un puits… Pourquoi, Hamid, pourquoi malgré la sécheresse le désert n’est pas triste comme Orléansville?…

Quelques jours plus tard Pierre reçut un mot… Anna, la chère Anna, avait été tuée dans sa villa… Le cher François, dans une longue lettre, confirma cette mort atroce d’Anna et raconta la visite faite à son père par Nathalia, une vieille exilée russe qui avait toujours été l’amie d’Anna… Anna, un jour, vers la fin, lui avait avoué qu’elle n’avait jamais su conduire sa vie… Lui, ce qui lui semblait extraordinaire, c’est que cette vieille femme isolée du monde… puisse encore détenir malgré l’exil, toute la mémoire de la vieille Russie…

Il prit sous le soleil encore brûlant la route de Ténès… Au restaurant de l’hôtel la plupart des tables étaient occupées par des sous-officiers… « Ah, docteur, c’est vous? Vous arrivez en plein coup de feu, dit le patron. Vous serez mieux à côté »… Un moment plus tard, de l’autre côté de la cloison, un silence anormal se fait… Pierre voit entrer… une femme d’une trentaine d’années, vêtue de sombre… La plupart des clients sont partis, ils mangent en silence… Quelques instant plus tard les persiennes d’en face s’ouvrent, il croit entrevoir une forme mauve… La princesse du désert s’est endormie…

A un moment indéterminé de la nuit une brusque et brutale secousse accompagnée d’un grondement sourd le réveille… Dans la pénombre lunaire, comme en un kaléidoscope épileptique, tout bouge et tout s’agite… Venant du fond du couloir et entre les murs en hystérie, la princesse en djellaba mauve… s’accroche à son bras… dans un ballet de lucioles… la silhouette d’une petite fille protégeant sa poupée, celle d’une vieille femme immobile… sous un parapluie noir… sous une lune à demi voilée ils se retrouvent tous les deux… elle lui offre toute proche son prénom, Leïla…

Soudain, à quelques mètres… une secousse brutale… il se retrouve seul… et non loin d’une crevasse d’où semblent encore s’échapper des milliers de chevaux fuyant la tourmente… il crie à voix basse son prénom… comme si Dieu était mort ce soir-là à Orléansville… Ensuite… un choc brutal et violent à la tête l’avait assommé… Des siècles plus tard… il s’était mis à pleurer dans l’herbe… et il s’était aperçu, de très loin, en train de rejoindre l’hôpital… Pourquoi avait-il fallu des morts, des flammes, pour qu’il lui soit permis de toucher ses lèvres et de franchir l’ancestral interdit?…

Dans la rue à côté de lui, il y a une vieille femme… « Moi, dit-elle, je peux vous conduire au bureau des objets trouvés »… Je finirai bien par trouver une réponse! « Tout dire, soit – mais est-il possible de tout dire? »… voilà l’Homme, voilà ce qu’ils cherchaient depuis l’Origine… moi le Survivant, moi l’Errant, moi le Muet, je raconte… Parce que sans son théâtre Dieu est mort…

Avec les hésitations d’un convalescent, Pierre put bientôt se lever… Entre les dunes, dans le creux d’une oasis familière, il était assis sous des palmiers… en train de regarder…  une tombe, la sienne… avec son doigt, il écrivait quelque chose – de droite à gauche – peut-être son nom, celui qu’il ne se connaissait pas encore… Et sans se douter que deux mois plus tard, en novembre, éclateraient les premiers signes d’une autre guerre et d’un autre séisme…

…Puis comme si le pays tout entier retournait à sa source, les montagnes se déplacèrent, les rivières modifièrent leurs cours, et dans un grondement souterrain les villes et les villages troquèrent leurs noms pour d’autres noms, d’autres signes, tandis qu’au bord du gouffre, sous un parapluie noir, une vieille femme regarde disparaître dans l’abîme tout ce qui avait été sa vie: sa poupée d’enfant, la treille abritant la table des repas, l’amie fidèle qui lui avait appris l’autre langue, l’église de son mariage, le premier enfant, la première vendange. Tout cela, comme des déchets inutiles, avait disparu en vrac dans la grande déchirure.

Sans bruit, sans cris, sans pesanteur, comme une larme.

11 ème scène: Mairie du XX ème arr: « Maghreb-Livres » (p 25)

J.Pélégri et sa femme pénètrent dans la mairie… (…)

12 ème scène: J.Pélégri le long de la Seine…

Après la joie des rencontres, et la tonicité d’une telle manifestation, J.Pélégri toujours poussé par son énergie de sourcier, mais cette fois accompagné de sa femme… (…)

    ( Voix de J.Pélégri disant, goguenard, en regardant couler l’eau, sûrement afin – comme il sait si bien le faire – de désamorcer le tragique par la dérision. Dérision sans laquelle les Algériens ne seraient plus tout à fait eux-mêmes…)

« Quand j’ai rencontré ma femme, j’ignorais qu’elle avait fait sauter des ponts durant la résistance en France. Elle ne m’a dit ça qu’après, comme si c’était un détail… Vous vous rendez compte! Si je l’avais su avant, j’aurais réfléchi quand même… Avec une femme qui fait sauter des ponts, on ne sait jamais… »

Il nous dit que c’est sa ballade préférée… (…) mais que cette joie ne peut plus être cette joie qu’il eut dans les années 50 lorsqu’étudiant il faisait cette ballade… Depuis des Algériens ont été balancés par dizaines dans la Seine…

    (Ici, pour poursuivre dans l’idée du lien entre passé et présent, on pourra proposer à J.Pélégri de lire un poème écrit par Ahmed Kalouaz en hommage aux assassinés du 17 Octobre 1961)

    (Voix de J.Pélégri lisant)

17 octobre 1961

17 Octobre 1961

les corps flottaient sur la Seine

j’avais neuf ans, peut-être moins,

et l’on ne disait rien de ces morts.

Ils étaient des dizaines

gorgés d’eau, lestés de silence

et d’oubli.

Alors, je parle pour celui

qu’une femme attendait

et qui revint trop tard

guidé par l’ambulance;

ou mutilé,

dans un cercueil plombé.

Je parle pour celui qui était parti

acheter du tabac, ou quelque chose de dérisoire

vers le boulevard Saint-Michel,

et que personne n’a revu.

Je parle pour les chambres vides

de ceux qui sont tombés

dans une rafle.

Pour celui dont la voix disait:

« Nous venons des montagnes

et ne savons pas nager. »

Je parle pour celui qui a coulé

dans l’eau grise du fleuce

désarmé, sans parole,

à moins qu’il ne se soit perdu

dans les caves d’un commissariat.

17 Octobre 1961

les corps flottaient sur la Seine.

J’avais peut-être neuf ans;

mais qui se souvient de ces morts-là?

J.Pélégri et sa femme s’arrêtent un moment et s’accoudent… Un bateau-mouche passe… L’eau tourbillonne… J.Pélégri, nous dit:

– En Nov 54, j’ai pris parti pour la révolte de la Nuit contre le Jour… (…)

Chacun justifiait ses violences par celles des autres… (…)

    (Voix de J.Pélégri)

« Dans une guerre civile, il vous arrive le pire et le meilleur en l’espace de quelques heures. Quelqu’un que vous ne connaissez pas vous sauve la vie en vous disant comme ça: « ne passe pas par cette rue-là… » Et quelques secondes plus tard, tout saute.

Et puis dans le même temps, vous voyez des scènes épouvantables auxquelles vous ne comprenez plus rien.  Ainsi, un jour, j’ai ramassé une petite fille musulmane après l’explosion d’une bombe posée par le FLN.  Un peu plus tard, j’ai cherché l’hôpital où elle était, pour la voir. Et je l’ai vue. Elle était assise sur son lit, mignonne comme tout, avec un très beau visage. Elle regardait fixement l’endroit où, avant, elle avait ses jambes. Quand je suis sorti de là, je ne pouvais plus écrire. Je ne savais plus où mettre les points ni les virgules.

Les fermes étaient privilégiées dans un certain sens, car là, on avait un contact avec les Algériens. En ville, c’était très difficile, à cause des quartiers différents. On le voit nettement dans le cours du film Les Oliviers de la Justice. En revanche, ce que je n’ai su qu’après, c’est que le jeune garçon qui joue mon rôle d’enfant, le petit gamin blond, avait une mère française et un père algérien. Lorsque l’OAS a commencé ses exactions, sa mère vendait des sandwiches sur la plage, dans un petit cagibi. Et puis un jour, on lui a fait sauter ce cabanon. Et à chaque fois qu’elle rencontrait quelqu’un, elle lui demandait: « Mais qu’est-ce que j’ai fait?… qu’est-ce que j’ai fait? » Cette question la poursuivait, et personne, bien sûr, ne lui répondait.

Ce gosse était malheureux, car son père avait été obligé d’aller vivre en haut de la ville, et sa mère de rester en bas. Cela faisait une histoire terrible, une Française mariée avec un Algérien. L’atmosphère au moment de l’OAS était celle d’une espèce de folie désespérée. »

C’est pourquoi je dis toujours que je crache sur le colonialisme, mais que jamais je ne cracherai sur mon père…

    (Voix de l’auteur lisant)

Invité après l’Indépendance par le Centre Culturel Français pour une tournée de conférences dans différentes villes d’Algérie, on m’avait proposé de traiter d’un sujet littéraire ou d’un auteur français. J’avais refusé. Je n’étais pas là pour présenter, à la façon d’un représentant de commerce, la culture française. même si je l’admirais. Je voulais parler de l’Algérie et aussi des Pieds-Noirs. On jugea ce projet insensé, et on me dit que je n’irais pas très loin dans ma tournée. Je m’obstinais cependant, la chose put se faire, et la tournée commença. Devant des publics divers. (…)

Et en fin de conférences, pour conclure, je disais, de manière un peu brutale, que j’avais mis des années et des années avant d’arriver à une petite phrase, toute simple, qui résumait ma position: « Je crache sur le colonialisme – mais je ne cracherai jamais sur mon père qui était un colon. » A mon grand étonnement, en fin de conférence, des auditeurs algériens, au lieu de me féliciter de ma prise de position anticolonialiste, venaient me dire, en me touchant affectueusement le bras: « C’est bien ce que vous avez dit sur votre père… C’est bien!« 

    Cela m’avait touché. Et cela m’avait convaincu, une fois de plus, que le peuple algérien – lui – était capable de faire, entre les structures et les personnes, une distinction qui n’était pas pensable de nos plus brillants idéologues parisiens.

Images prises par le père de J.Pélégri: la ferme, la famille, Bouazza, Bokhalfa… (…) (p 26)

Sur ces dernières images, l’on entend J.Pélégri dire que ce film tourné en 61, en pleine guerre, avec la collaboration d’une équipe technique et d’interprêtes de toutes origines, fut le temps d’un film la preuve qu’une Algérie multi-raciale était possible…

    (Voix de l’auteur lisant un extrait du texte Tous Algériens.)

C’est pour cela que l’accueil que les Algériens feront à ces « Oliviers » est pour moi, pour nous, décisif. Il aura valeur de test.

De cette réponse dépend tout notre avenir, notre destin – notre nationalité. C’est pour un homme le choix le plus grave. Il a besoin d’être sûr – et ensuite d’être aidé.

Or les Algériens sont les seuls à pouvoir nous comprendre, parce qu’ils ont eux aussi connu le désespoir de ne pas avoir de patrie. Et ils sont les seuls à pouvoir nous réconcilier, par l’avenir partagé, avec une partie de notre passé.

S’ils rejetaient ce témoignage où, encore une fois, nous avons essayé de parler au nom de tous, s’ils prenaient leurs distances – eux qui peuvent en comprendre tout le sens – c’est qu’il y a divorce entre les déclarations et les actes. Et que je n’ai pas les frères que je croyais avoir.

Cela légitimerait du même coup la crainte et la méfiance de beaucoup d’Européens, leur désespoir – et donc, par contamination, la violence de certains.

S’ils l’acceptent – malgré toutes ses insuffisances – cela prouvera, clairement, que l’Algérie peut devenir cette patrie exemplaire, dont nous rêvons – et où chacun, d’où qu’il vienne, à condition d’être un citoyen loyal dans un état loyal, pourra trouver enfin justice, fierté, bonheur. (…)

.… alors commencera ce dont nous avons tant besoin les uns et les autres: l’avenir.

    (On peut penser que cet appel qui a fait suite à la création du film Les Oliviers de la Justice, est toujours d’une criante actualité, à la sortie du livre Les Etés perdus, c’est à dire pas mal d’années après. Et peut-être les Algériens ressentent-ils aujourd’hui, face à l’exil de nombre des leurs, l’écho de la souffrance qu’il exprimait alors et qu’ils ne purent pas entendre.)

 » C’est douloureux à dire, car l’Algérie est inscrite en moi à tout jamais et je ne suis plus moi-même quand elle n’est plus elle-même… » pourrait-il conclure, comme dans son essai Ma Mère l’Algérie…

    (Voix de J.Pélégri)

« A force de vivre avec des Arabes, en partageant leurs conversations, leur nourriture, leur façon d’être, on a un sentiment d’inanité lorsqu’on rentre en Occident. Le rêve de la vie, c’est d’avoir au minimum deux mémoires. Plus l’on a de mémoires et plus l’on est riche. Quand j’ai un problème d’écriture à résoudre, il faut que je fasse coïncider deux personnages, le maghrébin et le pied-noir ou le français. Si cela coïncide, c’est juste. C’est une sorte de vérification de la pensée de la part de l’autre. Et quand l’autre me parle, il m’apprend beaucoup. Donc, je ne m’ennuie pas, je n’ai qu’à fermer les yeux et j’entends. »

    (Voix de l’auteur lisant)

L’Algérie appartient aux seuls Algériens. Soit. Mais peut- être leur sera-t-il utile de savoir comment, et pourquoi, l’Algérie, malgré les vicissitudes de son histoire, a été, et reste toujours, pour beaucoup, un modèle et une source d’espérance?

    (Voix de J.Pélégri lisant son texte, La Mer perdue)

Debout, et face à l’espace, il interrogea la mer. Quand – et comme autrefois – la regarderait-il innocemment, sans filtres et sans références venues d’ailleurs?

Quand pourrait-il être à nouveau, et comme autrefois, la mer elle-même: la brise, le reflux, l’écume, les vagues légères. Et l’immensité de la pulsation bleue.

Quand pourrait-il, de nouveau, et les yeux clos, se confondre avec le chuintement et redevenir cet autre lui- même qui naviguait solitairement dans l’odeur tiède de l’embrun?

Sans racines, sans mémoire. Sans ce poids de faits et d’évènements qui avait corrompu l’essence des lieux et la nouveauté des choses.

Epilogue:

Du Seuil vers l’appartement de J.Pélégri

Jean Pélégri après avoir bu son verre, s’adresse aux quelques amis venus le féliciter pour la sortie de son dernier roman… (…)

Et Jean Pélégri, parlant cette fois directement aux spectateurs, face à la caméra, nous dit que c’est lorsqu’il s’est aperçu de l’absence quasi-totale de femmes dans toute son œuvre qu’il a eu envie d’écrire ce dernier roman Les Etés perdus…

    (Voix de J.Pélégri)

« Les hommes ne sont pas du tout à la hauteur des femmes en Algérie. Sans les femmes, ce pays en serait encore beaucoup plus bas.

L’hospitalité pratiquée par les femmes en Algérie est quelque chose qu’on n’imagine pas. Ma femme allait travailler dans le bidonville du Clos Salambier avant la guerre. Elle partait en scooter, elle était assistante d’une sage-femme. Elle, sa manie était de mettre la révolution partout. Elle disait aux femmes: “ Mais pourquoi vous restez enfermées comme ça, réveillez vous! “ Et ça amusait follement les femmes de la voir s’agiter. Le résultat c’est qu’elle revenait toujours avec des tas de gâteaux. Elle me disait: “ Ces femmes sont d’une gentillesse incroyable. “

Ma mère qui allait faire des piqûres dans les gourbis me disait la même chose. Elle élevait des poussins dans la cuisine, près de la cuisinière, et elle me répétait: “ Quand je reviens de chez ces femmes, je me sens au chaud comme un poussin. »

Mais sur le plan du sexe, par exemple, en Algérie, on n’était pas favorisés. Les contacts étaient très difficiles parce que plusieurs pudibonderies s’additionnaient. Du fait qu’on était colonisateurs, on n’allait pas draguer une fille dans la rue. Il y avait un maintien obligatoire. En plus, il y avait la morale musulmane. Les Musulmans nous surveillaient. Et avec les Espagnols, si vous approchiez la sœur, vous aviez droit au couteau. Donc, on vivait dans un climat de fureur sexuelle, mais d’impossibilité sexuelle. Et ça, c’était assez terrible… »

« La dernière injustice qu’il restait encore à réparer » pourrait dire sa femme avec espièglerie…

    (Voix lisant un passage desEtés perdus, Cinquième partie – Le Retour , Ch. 3 – Journal sans Date)

Dans la chambre de son père toutes les lampes sont allumées, des robes sont posées sur le lit à côté de cartons contenant des chaussures à talon, et il y a sur le coin du bureau quatre gros cahiers cartonnés. « Quand ta mère est morte, Pierre, je n’ai pas eu le courage de trier ses affaires et je les ai laissées dans les valises du déménagement. Ensuite je les ai rangées dans ce placard en me disant que la vraie question, la seule question, c’est de savoir si on a bien su se faire aimer par les siens. » Et montrant les gros cahiers: « Tu vois, mon fils, je n’ai jamais été très sûr de l’avoir rendue heureuse. Comme la plupart de ses amies de collège elle tenait un journal et chaque fois je m’inquiétais. Je me disais: Peut- être rêve-t-elle d’autre chose, d’une autre vie? J’ai donc lu ces cahiers et j’ai revécu notre histoire avec ses mots à elle. Douloureusement. Elle faisait parfois allusion à des évènements que j’avais oubliés ou que je n’avais pas remarqués. Et tout d’un coup, dans le dernier cahier, j’ai trouvé ceci, une enveloppe blanche, où il était écrit, en guise d’adresse, avec son écriture penchée: « A mon mari. » A l’intérieur, il y avait une grande feuille pliée – « celle-là! » et son père lui tendit une feuille où étaient écrits en grosses lettres, deux mots soulignés: « Je t’aime! »

La caméra quitte le couple et léchant les murs tapissés de livres et d’objets rappelant l’Algérie, s’arrête sur la pierre cassée dévoilant son secret: l’escargot millénaire.

Le générique de fin commence alors en surimpression.

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