Entretien censuré par El Watan

Cet entretien réalisé le 10/12/07 par le journaliste d’El Watan Samir Ben Djafar à Montréal et revu par le réalisateur le 12 Janvier 08, a été bloqué par la rédaction. El Watan et son directeur Belhouchet qui se targuaient d’indépendance jusque-là montrent leurs vrais visages de presse au service du pouvoir.

INTERVIEW JEAN-PIERRE LLEDO

A long documentaire, longue interview !  Jean-Pierre Lledo, le réalisateur algérien qui était de passage à Montréal (Canada) pour la projection de son dernier long métrage documentaire, Algérie, histoires à ne pas dire, dans le cadre des journées sur le cinéma algérien organisé par l’Union des artistes algéro-canadiens, s’est prêté au jeu des questions-réponses, lui qui est plutôt habitué à poser des questions qu’à y répondre.

Il parle, sans langue de bois, de son dernier film-documentaire qui a fait couler beaucoup d’encre depuis l’annulation par le ministère de la culture en juin denier des projections publiques prévues en Algérie.

Ce documentaire de 2h40 qui est le premier film algérien à aborder la question de l’exode des populations juive et européenne au moment de l’indépendance en 1962, touche le délicat sujet des « victimes civiles » européennes durant la guerre de Libération nationale et braque les projecteurs sur le massacre des Européens dans le Nord-Constantinois le 20 août 1955 et à Oran le 5 juillet 1962, l’assassinat du chanteur juif de malouf, Raymond Leyris, et les attentats à la bombe durant la Bataille d’Alger. Des sujets tabous qui devaient être abordés un jour ou un autre. Et autant que ce soit revisité par des Algériens, dont le réalisateur.

Le rôle des intellectuels dans l’Algérie actuelle, la fraternité qui a existé entre ceux que le réalisateur considère tous comme des Algériens, quelles que soient leurs origines ethno-religieuses, dans un système colonial injuste qui pourtant ne favorisait pas une telle rencontre, la « possibilité » après l’indépendance d’un vivre-ensemble de toutes les communautés présentes en Algérie, n’eussent-été les fondements du nationalisme algérien qui, selon lui, excluaient de l’Algérie souveraine tout ce qui n’était pas arabo-musulman… sont quelques uns des sujets abordés par celui qui croit que « s’il est bien une cause plus sacrée que toute, c’est bien le respect de la personne humaine ».

Nous avons aussi demandé au réalisateur de réagir aux propos de la ministre de la culture, Khalida Toumi, tenus dans l’interview accordée à nos collègues Ameziane Ferhani et Zineb Merzouk et publiée au début du mois sur El Watan.

Son film sera projeté à la Filmothèque Mohamed Zinet de l’Office Riad El Feth, ce vendredi 11 janvier à 17h, sur l’initiative du Ciné-Club Chrysalide qui par la persévérance de son travail depuis plusieurs années, s’impose désormais comme un agent actif de la cause du cinéma.

Jean-Pierre Lledo, réalisateur algérien

« Rendez mon film au public ! »

(Entretien réalisé le 10 Déc 07 par Samir Ben à Montréal et revu par le réalisateur le 12 Janvier 08)

Q : A Montréal, vous avez hésité à utiliser le mot censure, or votre film n’a toujours pas été vu à Alger ?

R : En Juin dernier, j’avais voulu offrir mes 3 avant-premières aux habitants des 3 villes où j’avais tourné : Alger le 13, Constantine le 14 et Oran le 15. Ces avant-premières avaient été annulées par le Ministère de la Culture. Et s’il est vrai qu’une annulation quelques heures avant des projections pour lesquelles se dérangent plus de 1000 spectateurs, parmi lesquels des personnalités et des diplomates, peut s’apparenter à une forme de censure, il faut le dire clairement, ce film n’a pas été encore officiellement « interdit ».

En effet, à la fin Juin, j’ai organisé à Alger, chez un éditeur qui m’a proposé son salon, 3 projections, 3 jours de suite, auxquelles ont participé notamment différentes personnalités politiques,  militaires, religieuses, et des journalistes, universitaires dont les historiens Mohamed Harbi et Daho Djerbal. Or aucun policier n’est venu me signifier un quelconque interdit.

Et le 6 Novembre 07, l’Association « Cinéma et Mémoire » a présenté mon film en clôture de son stage de cinéma documentaire, à la Cinémathèque de Béjaïa, qui est directement sous tutelle du Ministère de la Culture, et là aussi il n’y a eu aucun problème. Je croyais donc qu’il en serait de même pour la projection programmée le Vendredi 11 janv par le Ciné club Chrysalide, et ce d’autant plus que la Filmothèque Zinet est une salle privée, dont seul son locataire Mr Liazid Khodja est responsable… Mais là, bizarrement, le film a été interdit par le DG de l’OREF, à la demande de la Ministre ! (cf Soir d’Algérie du 12 janv).

Q : Qu’est ce qui ne va pas avec votre film ?

R : Ca c’est une question que vous devriez poser aux autorités ! Pour moi, tout va bien ! Quand je fais un film, c’est pour aller mieux. C’est une manière de me soigner, en espérant que ça soigne aussi les autres… Mon film est terminé depuis le mois de mai et je voulais en réserver la primeur aux spectateurs algériens, lesquels sont d’après moi aptes à réagir sans besoin de tuteur ni de mises en garde particulières. Je suis prêt à assumer ce film devant mon peuple, et à lui restituer la parole qu’il a bien voulu m’accorder. Le plus vite sera le mieux. Et ce serait une nouvelle et grande victoire de la démocratie dans notre pays.

Q : Quand des témoignages ne correspondent pas à l’histoire officielle, que faut-il changer, les témoignages ou le Récit officiel ?

R : La réponse est dans votre question ! Bousculer le Récit officiel, est précisément la tâche et le devoir de tous ceux qui se considèrent des intellectuels. C’est comme cela que nous progressons vers la Vérité que personne ne peut jamais posséder (sinon, la science et l’art seraient superflus). Pour ma part, considérant que la Mémoire comme l’Histoire ne peuvent être le monopole ni du pouvoir, ni d’une quelconque autre organisation ou association, je me suis attelé depuis plus d’une dizaine d’années à sauver la partie la plus importante de notre patrimoine, celle des Témoins, actifs et passifs, de l’histoire de ces 60 dernières années – qu’on laisse disparaître (sciemment ?) – avec des films tels que « L’Oasis de la Belle de Mai », « Jean Pélégri, alias Yahia El Hadj »,  « Lisette Vincent, une femme algérienne », « Algéries, mes fantômes », « Un Rêve algérien » et le dernier « Algérie, histoires à ne pas dire ».

Q : Selon l’adage populaire ‘Men Lahaytou bakharlou’, ne peut-on pas comprendre la réaction du ministère de la culture qui a mis de l’argent dans ce film ?

En Algérie la censure officielle n’existe pas et nul n’est habilité à délivrer l’imprimatur. De plus, ce n’est pas « l’argent du Ministère », mais l’argent des citoyens ! Enfin, sachez que dans ce film il n’y a pas un centime du « Ministère de la Culture »  malgré la promesse écrite de la Ministre. Je suis sans doute le seul réalisateur algérien de long-métrage, à n’avoir rien perçu du Fonds d’aide au cinéma géré par ce Ministère et appelé FDATIC. Les demandes de « Naouel Films » la société productrice, sont restées sans suite, malgré plusieurs dépôts, le dossier s’étant« égaré », à trois reprises… 

Par contre, « Alger, Capitale arabe de la Culture » doté par le gouvernement d’une enveloppe spéciale pour cet événement, avait accepté notre scénario en 2006. Or, bien qu’il ait été accepté comme un « long métrage documentaire », on nous a attribué une subvention prévue pour le « moyen-métrage documentaire » ! A ce jour nous n’en avons d’ailleurs reçu que la moitié, soit 1,5 million DA. Pour tous les détails du conflit de cet été, je vous renvoie à la presse de Juin-Juillet (1).

Q : En résumé…

R : Au lieu de reconnaître simplement que le film posait problème pour son contenu, la Ministre a d’abord dit que j’aurais dû remettre une copie du film avant l’Avant-première, ce que le Contrat ne stipulait pas. Mazif m’a autorisé à dire qu’il n’avait remis sa copie que le lendemain de la projection publique. Puis, lorsque j’ai remis cette copie, on m’a dit qu’il fallait que je remette un moyen-métrage et non un long ! Alors qu’Arezki Métref a pu présenter au public un long métrage sans problème… Pourquoi « deux poids deux mesures » à mon encontre et cet acharnement, sinon parce que le contenu dérange la Ministre, laquelle n’arrête pas de dire qu’il n’y a aucun problème de censure ?!

Malgré cet arbitraire et pour ôter tout prétexte, j’ai finalement remis le 9 Juillet 2007 à « Alger, Capitale arabe de la Culture » un moyen-métrage, toujours intitulé « Ne restent dans l’Oued que ses galets », mais la Ministre fait préfère ignorer cela, ainsi que l’avis positif de la Commission de lecture présidée par Lamine Merbah, Comme, elle ignore les 3 demandes de visa d’exploitation commerciale que j’ai déposées pour mon long-métrage originel, désormais intitulé Algérie, histoires à ne pas dire.

Si ce refus venait à se prolonger, on sera autorisé à parler de censure. A la société civile et à son premier représentant, la presse d’apprécier : y a-t-il oui ou non censure quand un film, 7 mois après, ne reçoit pas son visa d’exploitation commerciale ?

Q : Durant le débat qui a suivi la projection du film à Montréal, on vous a demandé si quelqu’un d’autre aurait pu faire ce film…

R : j’ai répondu non ! Ce n’était pas par immodestie, mais parce qu’effectivement ce dernier film clôture un long cycle de cinéma documentaire sur la Mémoire, mise en scène non par un anthropologue ou un historien, mais par un cinéaste mettant en œuvre une esthétique où se combinent restitution honnête des propos des interlocuteurs et un point de vue subjectif clairement assumé…

Q : On vous voit et on vous entend vous adresser directement aux intervenants …

R : Il est vrai qu’on associe genre documentaire, « objectivité »  et effacement du réalisateur. Mais pour mes trois derniers films, j’ai opté pour une manière « subjective » car je suis complètement impliqué dans cette histoire. C’est aussi mon histoire, une histoire singulière qui a commencé pour moi en 1947, à Tlemcen. Avec une mère judéo-berbère tlemcénienne, et un père d’origine espagnol oranais, militant du parti communiste algérien. J’ai été élevé avec deux idées : le système colonial inique doit disparaître et l’Algérie indépendante sera multiethnique et multiconfessionnelle. Or dans mon film précédent « Un Rêve algérien », je posais déjà la question: « l’Algérie avait été indépendante, pourquoi n’avait-elle pu être aussi fraternelle ? ».

Cette question, je l’ai refoulée depuis 62. Et le traumatisme de l’exode d’un million de personnes, parmi lesquelles mes deux familles maternelles et paternelles, je l’ai aussi refoulé comme tous les impossibles à dire… L’euphorie des premières années de l’indépendance, puis ensuite l’absence de liberté d’expression rendait impossible d’imaginer même poser cette question, à moins de quitter le pays. Si Mohamed Harbi est l’historien algérien qui a révélé le plus de choses de notre histoire récente, je crois qu’il ne me contredira pas si je dis que c’est à cause, ou plutôt grâce à l’exil. Et, il en en a été de même pour moi : il a fallu que je sois obligé de quitter le pays en 93, pour que je puisse peu à peu, et dans de grandes souffrances, dont une dépression, réunir le courage nécessaire pour poser cette question.

Q : Peut-on dire que vous avez choisi le cinéma pour exprimer cette fraternité ?

R : Aujourd’hui, oui, j’ai l’impression que c’est peut-être pour faire ces films, pour poser cette question, qu’un jour j’ai choisi, sans vraiment savoir pourquoi, le cinéma. Au début, je croyais avoir voulu faire du cinéma à cause de tous ces auteurs et inventeurs de formes qui me fascinaient, découverts grâce aux ciné-pops et à la cinémathèque algérienne : Eisenstein, Dovjenko, Renoir, Visconti, Fellini, Kurosawa, Bergman, Antonioni, Hitchcock, Wajda, Forman, Tarkovski, Kontchalovsky, etc…

Mais à présent, je me dis que j’ai choisi le cinéma pour sa capacité exclusive à redonner une apparence visible à ce qui a disparu… En réalisant ma dernière trilogie (« Algérie, mes fantômes », « Un rêve algérien » et « Algérie, histoires à ne pas dire »), j’ai pris conscience qu’en définitive, mes films étaient une manière de donner une sépulture à un disparu, c-a-d, pour moi à cette fraternité multiethnique entre les Algériens de différentes origines, juive, musulmane, chrétienne. Cette fraternité avait bien existé, mais un jour elle a disparu… Seuls les Vieux ont en gardé une trace. Avec leur mémoire, on sait au moins qu’elle a existé. Avec une sépulture, on sait au moins où elle se trouve, cette fraternité… Et un jour elle peut renaître sous une autre forme. Quand rien n’est perdu, tout peut se transformer.

Mon dernier film, tourné entièrement en Algérie, donne justement la parole à ces Vieux, et eux nous donnent la possibilité de comprendre que l’échec de cette fraternité ne relève pas, comme nous l’explique l’histoire officielle, des seules responsabilités du système colonial ou de l’OAS. Le nationalisme fondé, en Algérie comme ailleurs, sur une idéologie de pureté ethno-religieuse, a eu aussi la sienne…

Q : Cette fraternité a-t-elle toujours été présente ?

R : Ecoutez, j’ai travaillé avec Jean Pelégri, cet écrivain pied-noir qui est mort avec la douleur de n’avoir pu avoir la nationalité algérienne. Lui, l’enfant de la Mitidja, son père étant agriculteur, tenait dur comme fer que les populations ne se mélangeaient que dans les campagnes. Et moi, enfant des villes, ayant vécu à Oran, à deux pas de la Ville Nouvelle, et à Alger, dans le quartier Belcourt, je lui rétorquais toujours que cette mixité existait aussi dans les quartiers pauvres de toutes les villes d’Algérie…

Aujourd’hui quand les Pieds noirs et les Juifs reviennent en Algérie dans leurs villes ou leurs petits villages, ils sont accueillis d’une manière magnifique. Est ce ainsi que l’on accueille des salauds ? J’ai moi-même été témoin d’une tel événement à Mers El Kébir en 2005. Devant tant d’embrassades, de larmes et de joie, les jeunes n’en croyaient pas leurs yeux ! Qui pouvaient donc bien être ces Revenants ?!

Q : N’êtes-vous pas là nostalgique de l’ère coloniale ?

R : Nostalgie signifie retour sur le passé, or ces retours c’est du présent ! Est-ce que pour autant cela veut dire que les rapports intercommunautaires avaient toujours été idylliques ? Mais dans quel pays l’ont-ils toujours été ? Voyons seulement ce qui se passe chez nous, aujourd’hui, avec les Kabyles (il a quand même fallu plus de 120 morts en quelques jours, pour qu’on inscrive dans la Constitution, enfin l’identité berbère !) et entre Musulmans même (le Président a parlé de plus de 200 000 morts depuis 1993)… Ceci pour ne pas parler d’Irak ou du Pakistan, etc…

Le système colonial avec sa double citoyenneté ne pouvait être un système encourageant la mixité, c’est évident ! Mais la religion musulmane interdisant le mariage des femmes avec des non-musulmans, non plus. Pourtant malgré ces obstacles « structurels », l’attraction de l’autre – aussi instinctive que la peur de l’étranger – ainsi que le sentiment de justice ont toujours poussé les simples gens à nouer des relations égalitaires, là où ils partageaient le même espace : habitation, travail, études, loisirs, sport, syndicalisme, politique, etc… Et même à contourner ou transgresser les barrières communautaires ou/et religieuses, en se mariant et en ayant des enfants ! Et ces mariages avaient une valeur symbolique bien supérieure à leur nombre.

Q : Ne tentez-vous pas ici d’adoucir l’image et la réalité même du système colonial français en Algérie?

R : Je ne tente pas d’adoucir la réalité d’un système. Je dis simplement que les femmes, les hommes, les enfants, les vieux, ne sont pas des robots déjà programmés par le système, incapables de réagir, et d’établir une loi humaine !

Dire comme je l’entends souvent que le colonialisme ne pouvait générer que des rapports inégalitaires, c’est comme si on disait qu’ aujourd’hui le capitalisme – hégémonique dans le monde entier, y compris l’Algérie –  impose à tous une seule loi, la loi de l’Argent, la loi de la jungle ! Comment expliquer alors, malgré toutes les violences, les millions d’exemples quotidiens de solidarité, d’amitié, d’amour ?

Finissons-en avec les caricatures ! Je n’ai vu mon père, qui était ouvrier et syndicaliste, qu’avec des ouvriers arabes, juifs, européens, et ma mère, qu’avec ses voisines musulmanes et ce toujours dans des rapports égalitaires !

Ce qui est vrai par contre, c’est que face à la logique de rapprochement des simples gens, les appareils politiques, coloniaux et nationalistes, ont toujours joué la carte du « fossé communautaire ». Ces appareils ont certes eu le dernier mot, mais ils n’ont pu heureusement s’ingérer dans le cœur de toutes les femmes et les hommes. Et c’est ce cœur-là que je suis allé chercher avec caméra et micros, car les gens qui ont vécu cela se taisent, car depuis l’indépendance on a criminalisé cette mémoire ! Se rappeler et dire cette mémoire, c’est être de « Hizb Franca » ! Autant dire être un harki ! Donc les Vieux se sont tus…  Ils se taisent aussi parce que le départ de leurs voisins juifs et d’origine européenne, a été vécu comme une amputation, comme un traumatisme. Quant aux jeunes, l’école leur dissimule tout cela.

Q : Qui donc  pourra parler?

R : Seuls les intellectuels et les artistes ont désormais le pouvoir de libérer cette parole, en commençant par s’opposer aux généralisations et aux caricatures ! Quand on dit « les Pieds-noirs sont ceci ou cela… », on reste au même niveau que ceux qui disaient : « Les Arabes sont ceci ou cela » ! Toute généralisation est d’essence raciste. Les intellectuels doivent aussi travailler sur le langage, ne plus reprendre aveuglément des formules, des expressions toutes faites, ils doivent au contraire les déconstruire, et notamment les stéréotypes de désignation de l’Autre…

Q : Vous voulez parler par exemple du terme « colon » ?

R : Le colon, n’est qu’une des désignations de l’Autre, usité surtout en milieu paysan. Dans la partie tournée à Sétif, que j’ai dû supprimer (sinon le film aurait duré 4h !), mais dont je ferai un film à part, les paysans désignent le non-musulman ainsi : « Colounne ». Et  le  postier du village ? « Colounne » ! Et son nouveau né ? « Colounne » !

Or la population d’origine européenne et juive était surtout citadine et l’immense majorité d’extraction et de situation sociales très modestes ! Inversement, il y avait aussi de grandes richesses chez « les Arabes », agricoles, commerciales et industrielles (lire le dernier livre de Wassila Tamzali)!

Ce qui est grave, c’est quand des intellectuels ou des gens de la parole, notamment les politiciens, reprennent à leur compte cette manière de généraliser. Car « colon » mène vite à « colonisateur », et colonisateur à « étranger »… à éliminer…..

Q : Vous-mêmes, vous reprenez Louisette Ighilahriz…

R : Louisette est à ma connaissance la seule combattante d’origine musulmane à avoir écrit un témoignage de guerre, et je salue son courage. Et donc, quand je lui fais remarquer que dans son livre, elle appelle « Françaises » ses sœurs de prison, d’origine européenne et juive qui ont subies les mêmes tortures et avanies qu’elle, elle a l’honnêteté, devant la caméra, de reconnaître qu’elle n’aurait pas dû, et qu’elle aurait dû écrire « Algériennes »… Mais tout le monde n’a pas son honnêteté.

Ces stéréotypes langagiers sont dangereux. Car, l’on sait qu’avant les armes, ce sont les mots qui tuent. Et plus particulièrement les généralisations. Avant de passer à l’acte, l’Autre n’a plus qu’un seul visage, celle de la Bête à abattre. Aussi doit-on lui donner préalablement un nom, « colon », « gaouri », « roumi », « ihoudi », ou « nsara », peu importe, l’essentiel c’est qu’ en le différenciant nettement de vous, vous puissiez mettre tout le monde dans un même sac (… à jeter à la mer : les « crevettes » de Bigeard ne sont pas les seules…) ! Cela s’est toujours passé ainsi, hier comme aujourd’hui. Ailleurs comme chez nous. Notre seul continent est malheureusement trop riche d’exemples pareils.

Q : Vous demandez aussi à Louisette Ighilahriz de s’expliquer sur les attentats à la bombe du FLN en 56 et elle vous répond que c’était une guerre inégale…

R : C’est une manière de reprendre la fameuse formule de Larbi Ben M’hidi « Donnez nous vos tanks et on vous donnera nos couffins » (sous-entendu « remplis de bombes »). Cette formule ne me convient pas. Car, prise à la lettre, elle dit que si tu me donnes le tank je vais faire la même chose que toi qui n’aura désormais que mon couffin : cibler des civils. Or, pour moi une armée de libération nationale, ne peut agir comme une armée d’oppression.

Je crois qu’il faut aujourd’hui avoir le courage d’interroger le passé et de revenir sur des récits qui n’apparaissent vrais que par leur répétition continuelle depuis l’indépendance. Sinon à quoi sert un intellectuel un artiste ?  Produire de nouvelles idées, pensées, visions, images, n’est-ce pas précisément notre seule justification ?

Q : Mais vous touchez à un tabou …

R : Les vérités imposées deviennent en effet à la longue des tabous, quelque chose de sacré que les gardiens de temple vous interdisent de toucher. Transgresser, c’est donc prendre un risque. Mais là encore je dis que si on n’y est pas prêt, il faut changer de métier.

Les questions que pose le film auraient été de toute manière posées un jour ou l’autre. Parler des choses qui dérangent, c’est comme faire sortir le pus : ca fait mal sur le moment, mais on est mieux après. Mon film, ne fonctionne pas au discours, mais le discours qu’on peut y décrypter est que le nationalisme algérien, au-delà du coté positif du refus de la domination coloniale, s’est construit sur une base et sur une pensée ethnique, plus précisément ethno-religieuse. « L’Algérie avait été arabo-musulmane avant la colonisation française, elle devait le redevenir après », voilà à quoi, on pourrait résumer cette pensée, certes jamais exprimée aussi clairement dans les Textes publics… (Voilà un champ passionnant pour les historiens…). Le fait de viser systématiquement des civils non-musulmans, n’était donc pas « bavures » ou « dommages collatéraux », mais des choix qui découlaient de cette pensée-là.

Q : Une sorte d’instrumentalisation de la religion…

R : Oui. L’instrumentalisation de la religion que l’on reproche aujourd’hui à l’islamisme a été une constante du nationalisme. Il faut se rappeler que pour adhérer au PPA, on jurait sur le Coran…

Enfin, je pense qu’il vaut mieux que ce soit nous-mêmes Algériens qui affrontions ces tabous. Si mon film était sorti en juin en Algérie, comme je le souhaitais, le Président de la République française n’aurait pas pu parler de la même manière à Constantine, même si ce Discours est une sérieuse avancée, discours dont je souligne qu’il n’a eu que très peu de publicité, en Algérie, comme d’ailleurs en France, alors que le discours de Dakar avait été lui, surmédiatisé.

Q : Un modèle à la sud-africaine en Algérie aurait-il été possible selon vous ?

R : Oui, j’y crois. Qui aurait pu imaginer il y a des décennies qu’à la fin du système de ségrégation le plus terrible qu’ait pu engendrer l’humanité, l’apartheid, les Blancs et les Noirs pourraient un jour vivre ensemble ? Mais cela n’a été possible que grâce au fait que le principal mouvement de contestation de l’apartheid, l’ANC, avait des responsables Blancs dans sa direction et comme programme, une Charte de la liberté qui prévoyait dès 1955 que le futur de l’Afrique du Sud serait noir et blanc…

La pensée de l’ANC n’était pas de type ethnique et c’est là la différence avec le nationalisme algérien qui a fait l’impasse sur ce qui s’est passé pendant les 130 ans de colonisation française… A savoir qu’il y a des gens qui sont venus d’ailleurs, de tout le bassin méditerranéen, qui ont habité, travaillé, enfanté, et donc considéré comme tous les immigrés du monde qu’au bout de la 2ème ou 3ème génération, ils étaient de ce pays. C’est ce qui s’est passé en France avec les enfants d’immigrés maghrébins. Et au Canada, vous le savez, on devient canadien au bout de trois ans, parce qu’on tient compte de la réalité et du désir des nouveaux arrivants.

Q : Quel a été le péché originel du nationalisme algérien ?

R : Je pense sincèrement que si depuis les années 1930, le nationalisme algérien, puis en 54 le FLN lui-même, avaient conçu le modèle d’une Algérie multiethnique et qu’ils l’eussent proposé à tous les Européens et Juifs d’Algérie, tout aurait été différent. Il y a eu certes des messages qui leur ont été envoyé durant la guerre et je les connais. Mais les quelques archives du FLN rendues publiques grâce aux efforts jugés iconoclastes de l’historien Mohamed Harbi, montrent que les dirigeants disaient le contraire aux militants. Depuis, Benkhedda (Mémoires) et Reda Malek (Accords d’Evian) ont aussi confirmé que l’objectif était de constituer une nation arabo-musulmane. Et durant les négociations d’Evian, le GPRA s’est effectivement toujours refusé à attribuer la nationalité algérienne automatique aux non-musulmans. Ce qui explique que pour le Code le Nationalité adopté en 62, les non-musulmans sont ipso facto des étrangers !

Q : Votre film relève-t-il du travail de mémoire ou d’un travail d’historien ?

R : Je pense que mon film se trouve dans une zone frontalière où Mémoire et Histoire se côtoient… La Mémoire comme les Mentalités, est une autre manière d’envisager l’Histoire. Mon film peut donc être une aubaine pour les historiens, et j’espère qu’ils ne se gêneront pas… Les Témoins, passifs ou actifs, c’est quand même aussi importants que des archives et des documents qui la plupart du temps reflètent le point de vue des Institutions ! Évidemment, ce n’est pas la Vérité, mais les documents écrits aussi ne livrent aucune vérité. La vérité historique de toute manière n’existe pas. Elle n’est jamais qu’un Récit toujours en devenir… que l’on peut et doit contredire, rectifier, améliorer, réviser, et qui change en fonction des générations, des idéologies dominantes, des systèmes politiques, des nouvelles découvertes, des nouvelles hypothèses, etc…

Ceci dit, même si tous mes longs métrages documentaires sur la Mémoire parlent d’Histoire, je ne suis pas un scientifique, et je ne fais pas mes films comme un scientifique, mais comme un artiste. Nos  procédures et démarches sont complètement différentes. Eux procèdent surtout avec de la rationalité et nous avec de l’émotion.

Casser des tabous ne fait pas d’un film, automatiquement, un objet d’art. Mon cinéma documentaire n’est pas un cinéma d’idées ou de propagande. C’est un cinéma romanesque où la logique des personnages priment sur l’événement. Ce qui est important pour moi c’est comment mes personnages vont se construire. Vont-ils exister vraiment, vont-ils toucher le spectateur ? Aura-t-on a envie de les suivre pendant les 2h40 que dure le film? Il n’y a donc pas dans mon film, une enfilade d’interviewes de gens assis, filmés en gros plan, mais des personnages qui ont leur propre quête – c’est d’ailleurs pour cela qu’ils acceptent de participer à mon film – et que nous suivons sans savoir où ils vont nous mener…  Mon travail de réalisateur consiste justement à restituer aux spectateurs le suspense que j’ai moi-même vécu durant le tournage.

Pour mes personnages comme pour moi, nos quêtes croisées sont vitales, elles nous permettent de faire un travail sur nous-mêmes, elles sont une sorte de thérapie… Thérapie qui devient collective par le truchement des spectateurs, lesquels n’interviennent pas qu’à la fin dans la salle de cinéma, mais sont déjà inclus dans le dispositif filmique lui-même, par l’œil caméra et l’oreille-micro !

Q : La thérapie a marché à Montréal, où 95% du public était algérien, puisque durant toute la projection on a beaucoup ri et même applaudi….

R : …Et pleuré aussi… sans parler de toutes les autres émotions, les malaises, les doutes, les frustrations,  les sidérations, et de toutes les remises en cause de soi-même… Ce que m’ont dit le lendemain une vingtaine de spectateurs qui ont bien voulu prolonger le débat avec moi, autour d’un couscous !

Q : Jusque-là, quelles ont été les réactions principales à votre film ?

R : En milieu algérien, c’est plutôt partagé. Certains adorent, pour la forme et le contenu, et d’autres, s’ils reconnaissent la valeur artistique du film, sont gênés. 

A Montréal, vous avez vu, on m’a félicité pour la franchise de mon travail, et le fait d’aborder des questions difficiles, mais la première spectatrice à se lever après le film m’a interpellé ainsi : « Donnez nous un peu de temps, Mr Lledo ».

A Béjaia, en Novembre dernier,  la tonalité principale, c’était : « on est bouleversé par ce que l’on a vu, entendu, mais c’est le rôle des cinéastes de parler de ce qui dérange »

Et lors des 3 séances privées en Juin dernier à Alger, où il y avait beaucoup d’intellectuels, personne ne m’a dit que ce que je montre est faux. Effectivement, il est difficile de dire que des Témoins disent tous des mensonges pour me faire plaisir…

Certains par contre m’ont dit : « Qu’est-ce qu’on va penser de tout cela en France ? ». Ceci est une attitude bien de chez nous. On préfère réagir aux réactions en France, plutôt que prendre l’initiative de dire les choses… Or ça c’est un comportement de consommateurs. Si on veut être des producteurs, il faut accepter de se tromper et de faire des choses imparfaites. Et il en sera de notre histoire, comme de notre économie : si nous ne sommes pas capables de l’écrire nous-mêmes, d’autres l’écriront à notre place. Et ils le font d’ailleurs déjà depuis bien longtemps ! La majorité des jeunes historiens algériens publient à partir de France. C’est quand même un problème… ! Qui n’a pas l’air d’émouvoir nos autorités… Pas plus qu’elles ne s’étaient émues, le 1er Novembre 1984, qu’un hebdomadaire algérien proche du Président de la République de l’époque, félicite le Général Bigeard d’avoir « contribué » à écrire notre histoire !

L’essentiel pour moi aujourd’hui est que l’on prenne conscience qu’il échoit précisément à notre génération d’intellectuels, à tous celles et ceux qui n’ont pas été assassinées ces dernières années, de commencer à faire ce travail de révision de l’histoire officielle, en affrontant le terrorisme intellectuel qui crie au « révisionnisme » dès que l’on aborde certains sujets, mais qui tire sa gloire et son salaire de reproduire cette même parole officielle.

Q : Alors, la sortie commerciale de votre film en Algérie c’est pour quand ? Avant ou après sa sortie en France ?

R : Je n’en sais rien ! La seule chose que je sais, c’est que pour exploiter commercialement un film, il faut un « visa d’exploitation » délivré par le Ministère de la Culture. En principe, ce n’est qu’une formalité, or depuis sept mois ma  demande et des relances réitérées sont restées sans réponse. Ce qui me fait dire, pour rester dans la justesse des mots, que le film n’est ni interdit ni autorisé. Sept mois est pourtant un temps assez long pour prendre une décision. Comme j’ai trouvé un distributeur en France, le film sortira d’ici 2 mois, mais je serais très peiné que le public national ne le découvre qu’après.

Que les Autorités puissent ne pas aimer un film, c’est compréhensible, mais cela ne concerne pas que l’Algérie. Partout les pouvoirs reposent sur des mythes fondateurs et ils n’aiment pas trop que les artistes ou les intellectuels aillent y fourrer leur nez. Même un vieux pays démocratique comme la France, où la recherche historique est libre, n’a pu empêcher De Gaulle d’interdire  « Le Chagrin et la Pitié » de Marcel Ophuls, qui montrait que de bons Français moyens avaient été des collabos de l’Allemagne hitlérienne… (interdit à la TV étatique, unique à cette époque, le film est quand même passé dans les salles de cinéma).

J’espère donc que mon film tourné entièrement en Algérie, dans 4 régions,  avec une équipe algérienne, sera rendu au public. L’Etat n’ayant pas pour vocation de détenir et de gérer la mémoire, celle-ci appartient au peuple.  Ceci dit, en attendant que les autorités se décident, rien n’empêche la société civile de réagir ! Depuis la fin du parti unique, l’Etat n’assume plus seul la marche de la société, elle a aussi sa propre responsabilité, y compris dans sa propre servitude…

Q : Y a-t-il d’autres moyens pour voir votre film en attendant le visa d’exploitation en salles ?

R : Les cinéphiles, les universitaires, les historiens, peuvent organiser de façon indépendante des projections-débats non-commerciale. Moi, je suis partant. Les citoyens qui n’aiment pas le film peuvent aussi le dire dans les journaux, internet, etc. Je suis prêt à entendre que je me suis trompé du début à la fin. Mais qu’on le fasse civilement dans le cadre d’un débat ! Seule la parole peut nous faire sortir  un jour du cycle de la violence.

La violence qui endeuille encore notre pays et beaucoup d’autres, me fait beaucoup réfléchir. Je pense qu’on ne peut lui faire échec qu’en allant extirper dans nos mentalités l’idée qu’une cause juste légitime n’importe quels moyens. Je crois au contraire que c’est aux moyens de justifier la fin. Il est urgent que l’école enseigne les valeurs basiques de l’humanisme : l’Homme est au dessus de tout, son intégrité physique et psychique est inaliénable et une personne en vaut une autre. Nous tous qui avons associé par le passé violence et révolution devrions tout aussi urgemment nous remettre en question, car s’il est bien une cause plus sacrée que toute, c’est bien le respect de la personne humaine.

FIN

Notes : (1) Les articles de presse de Juin-Juillet sont disponibles sur internet à l’adresse: lledo2007.skyrock.com

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