Censure du film LA MER EST BLEUE, LE CIEL AUSSI

De la censure à bien d’autres choses…

C’est le directeur de l’ENTV en personne (TV nationale, à l’époque unique, appelée d’ailleurs par le peuple, ‘’l’Unique’’) qui avait adoubé mon scénario sur l’expérience d’un psychiatre algérien avec des enfants autistes. Nous nous connaissions bien, puisqu’en 1978 il avait dirigé l’unique revue de cinéma ‘’Les Deux Ecrans’’ de bonne facture et à laquelle j’avais accordé de très nombreux articles de critique cinématographique, et mes articles avaient tous été acceptés sans remaniement malgré leur longueur, et ce malgré le fait qu’en filigrane il y avait toujours de fortes allusions aux préjugés des dirigeants politiques qui ne voyaient dans le cinéma qu’un instrument de propagande.

Mais comme le tournage se fit durant la semaine où eurent lieu les premières élections ‘’pluralistes’’ couronnées par la victoire écrasante du FIS (parti islamiste agréé en dépit de la loi qui interdisait tout parti qui serait fondé sur la langue ou la religion), je filmais aussi des images dans la rue, où les islamistes déjà triomphants arboraient fièrement leur accoutrement que le peuple surnommait ‘’BCG’’ (Barbe – Claquettes – Gandoura). Et durant le montage au mois d’Août, me vint une illumination subite qui pour moi devint une évidence dont je m’étonnais qu’elle me vint si tard : la société algérienne était aussi autiste que les enfants avec lesquels j’avais passé une semaine. Les analogies entre ces deux autismes étaient frappantes. Les enfants autistes très pacifiques, trop, qui n’exerçaient de violence que contre eux-mêmes, dirigeaient leur violence vers l’extérieur, leurs soignants, au moment même où grâce aux efforts de ces derniers, ils étaient poussés vers le monde du réel. Pareillement la société algérienne, si pacifique, trop, du temps du parti unique, était subitement devenue violente, lorsque grâce au pluralisme, tous ses éléments pouvaient soudain se voir et se toucher.

Le film donc, durant son dernier tiers, passait de l’autisme des enfants à celui de la société, grâce à des images de la révolte de la jeunesse en 1988 (fortement manipulée par les services de sécurité, pour forcer la transition vers le pluralisme) et aussi grâce à des dessins d’enfants qui pointaient avec une étonnante force, les tabous sociaux et sexuels qui bloquaient la société (par exemple, 3 feux de circulation, tous les trois rouges ! Ou encore une femme ingé-nue avec tous ses atouts sexuels proéminents), dessins que le mouvement d’intellectuels (RAIS) dont j’étais un des principaux animateurs, venait de susciter durant une journée entière dans le quartier-fief même des islamistes à Alger, Bab el Oued, où nous avions procuré papier et crayons de couleurs, laissant les enfants libres de dessiner ce qu’il leur passait par la tête.

De plus considérant que l’autisme est une pathologie de la communication, j’avais décidé d’écrire le générique dans les trois langues parlées en Algérie : l’arabe, le berbère et le français… Autre motif de censure, car à l’époque seule la langue arabe était autorisée officiellement, et notamment à la TV. Par ailleurs une berceuse chantée magnifiquement en berbère par la chanteuse kabyle Kassia ne laissait aucun doute quant à mes intentions sacrilèges ! Sans parler du fait qu’à ce moment, à l’image, s’écrivait sur le ciel bleu le titre du film, lettre après lettre, comme quelques temps plus tôt s’était écrit sur le ciel ‘’Allah ou Akbar’’ au-dessus des têtes de plus de 100 000 islamistes réunis dans le plus grand stade d’Algérie, et qui n’arrivant pas à comprendre que ‘’le miracle’’ provenait d’un laser habilement manipulé par une société américaine de com assez sordide, se déchainèrent dans une hystérie immaitrisable durant plus d’une heure !

Une fois le film terminé, le directeur de la TV, refusa donc de le programmer, sans autre explication que ‘’ça ne correspondait pas au scénario’’. Abdou Benziane, journaliste par le passé, qui signait ‘’Abdou B. ‘’, s’était pourtant toujours fait passer pour un ‘’libéral’’, opposé à toute censure. Mais son apparent style ‘’décontracté’’ et pas langue de bois, ne faisaient pour moi que masquer qu’il était un honorable correspondant des services de sécurité, lesquels n’auraient jamais accepté de placer à la tête de la TV, un homme libre échappant à leur tutelle.

La censure dura 2 ans. Le temps qu’arrive un nouvel homme à la tête de l’Algérie, Boudiaf, qu’il limoge et remplace Abdou B. Le film est finalement diffusé le 1er Juin 92 … Boudiaf ayant vu le film aurait dit ‘’c’est dans ce trou à rats que vivent ces enfants ? !’’. Et quelques jours après les soignants et les enfants étaient invités à laisser leur misérable institution de l’extrême banlieue algéroise et à déménager dans un immense centre, en plein Alger.

28 jours plus tard, Boudiaf était assassiné sur la scène du Palais de la Culture de la ville de l’est-algérien Annaba, et donc tous les Algériens purent assister en direct au macabre évènement, puisque toutes les caméras de la TV étaient en train d’enregistrer un de ses premiers discours publics. L’armée qui l’avait fait venir pour combler un vide suite à la ‘’démission’’, en fait éviction, de Chadli, avait cru pouvoir manipuler le vieil homme qui après l’indépendance avait préféré l’exil à la soumission (durant 30 ans, au Maroc). Mais Boudiaf n’était pas un potiche.

Le système continua la lutte contre l’islamisme, non pas pour libérer la société, mais pour renforcer tous les clans, et leur corruption. Les islamistes prirent prétexte de l’interruption du processus électoral en Janvier (si le 2em tour des élections législatives avait eu lieu, les islamistes remportaient plus des 2/3 des sièges et pouvaient donc sans recours à un referendum décréter l’Algérie République islamique) et de l’arrestation des chefs du FIS, pour déclencher une terrible guerre civile qui fit plus de 200 000 morts et décima l’intelligentsia.

Près d’un million d’Algériens s’enfuirent, certains véritablement menacés de mort, et la plupart en profitant pour changer d’air. Lotfi Benhabib, le psychiatre qui dirigeait le Centre d’enfants autistes que j’avais filmé partit aussi avec sa famille à Paris. Certains de ses collègues français m’avertirent qu’il présentait le film devant des assistances spécialisées en psychiatrie… comme son propre film ! Averti à temps un jour, je me présentai devant son public en banlieue parisienne et le confondis, juste avant de reprendre la cassette du film que je lui avais offerte. J’étais d’ailleurs en partie fautif de cette usurpation. Car durant le tournage, j’avais eu l’idée de filmer en circuit fermé les enfants pour voir comment ils  réagiraient face à leur propre image, et j’en fus bien récompensé car il se passa des choses extraordinairement signifiantes et émouvantes. Mais j’avais fait la faute (professionnelle) de mettre entre les mains du psychiatre une caméra, et de le filmer comme si c’était lui qui filmait toute la scène. Faute d’autant plus grande que dans ses pratiques thérapeutiques, il n’avait jamais utilisé de caméra. Cela fut pour moi une leçon définitive : dans le documentaire, on ne peut jouer avec la réalité.

Ce film fut malgré tout une expérience extraordinaire. Autant pour ma plongée dans le psychisme humain que dans le système totalitaire (cf le texte ‘’Les Matous du Temple’’ dans la rubrique Etudes). Il me mit notamment en contact avec la Cause freudienne qui organisa au sein de l’hôpital de Créteil un séminaire d’une journée avec de grands spécialistes de l’autisme et de brillants psychanalystes de ce courant lacanien. La journée débuta par la projection du film et se termina par l’examen controversé de ce que j’avais appelé ‘’l’autisme social’’. Cette collaboration en entraina une autre en 1992, où nous rééditâmes l’expérience à Alger, avec comme figure de proue le pédiatre Djilali Belkhenchir (et président du Comité contre la Torture constitué en 1988 pour protester comme la torture massive à l’encontre des jeunes qui venaient de se révolter), qui ce jour-là, grâce à son humour et son intelligence n’arrêta pas de faire rire toute l’assistance.

Une année après, il était assassiné. En apprenant la nouvelle, je craquai. Et quelques mois après je mettais au point un hommage au Théâtre l’Européen à Paris. Nous projetâmes des images de ce Colloque, et comme à Alger, l’assistance endeuillée ne put s’empêcher de rire. Djilali n’était pas mort !

Faut-il préciser que les liens noués avec la Cause freudienne par l’intermédiaire de Yasmine et de Fabien Grasser, devenus des liens de sang, servirent à créer un grand mouvement de solidarité pour les intellectuels algériens et d’hommage notamment pour le premier psychiatre assassiné Mahfoud Boucebsi ?

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