DOSSIER du Festival de Pessac sur l’Histoire

« Nous pensons que l’individu et la fédération harmonieuse des peuples exigent la répudiation des préjugés raciaux comme des exclusives religieuses et politiques, et n’ont pas besoin de la terreur, mais de la paix, pour triompher. » Pierre-Valentin

Berthier, 19571.

Reve Algerien – DOSSIER PESSAC

Entretien avec WAHIBA LABRECHE / liberte, 9/3/2003

“Une Algérie fraternelle était possible”

Un Rêve algérien est une nouvelle page d’histoire que Jean-Pierre Lledo vient de signer. Un film en hommage à toute une communauté de femmes et d’hommes, français et algériens, ayant partagé le rêve d’une Algérie libre et indépendante. Quarante ans après la guerre d’Algérie, Lledo leur donne la parole pour dire les vérités tues et raconter l’histoire, leur histoire.

Pouvez-vous nous parler du film un rêve algérien ?
C’est une sorte d’autobiographie, dans laquelle nous avons essayé de retracer le parcours d’un ancien militant de la cause algérienne. J’ai demandé à Henri Alleg de m’accompagner en Algérie, pays qui l’avait adopté depuis 1939 et pour lequel il était prêt à sacrifier sa vie en 1959, afin d’y retrouver ses anciens compagnons de l’époque coloniale.

Au début, vous avez choisi le titre le prix de rester un homme. Pourquoi l’avoir changé ?
C’est vrai qu’au lancement du film, nous avons opté pour le titre le prix de rester un homme, un extrait de la préface de la question de Jean-Paul Sartre en 1958, mais je voulais personnaliser ces hommes qui rêvaient l’Algérie indépendante. Une formation exceptionnelle alors, toutes ces femmes et ces hommes algériens et français, à échelle réduite, grâce auxquels le rêve est devenu réalité.
Si on avait gardé le titre le prix de rester un homme, il aurait fallu le mettre au pluriel, parce que même à échelle réduite elles étaient nombreuses toutes ces personnes qui ont cru en une Algérie libre et indépendante. Le film m’a également permis de revenir sur les lieux de mon enfance, à Oran.

Quel message avez-vous voulu délivrer à travers ce film ?
Un rêve algérien a une résonance contemporaine ; c’est une façon de revenir à la réalité des choses. Dire que l’identité ne peut être quelque chose de pur, qu’il y a eu des Algériens et des français qui ont constitué une vraie communauté.
Que la mondialisation qui regroupe aujourd’hui les peuples du monde dans un petit village a bel et bien existé en Algérie durant la période coloniale. Une communauté soudée et très fraternelle.
Le film met également l’accent sur la contradiction qu’il y avait à cette époque, car malgré les rapports de domination qui existaient, il y avait en parallèle un autre processus d’entre-aide et de solidarité.
Henri Alleg et ses compagnons sont la preuve que face aux clivages ethniques, une Algérie fraternelle était possible. J’ai essayé de raconter l’histoire de gens exclus et marginalisés depuis longtemps et qui reviennent en scène.

Avez-vous rencontré des difficultés ?
Sur le plan financier non, parce que le film est produit par plusieurs boîtes : Maha production (France), Tarantula (Belgique), Naouel films (Algérie) et coproduit par France 2 cinéma, avec la contribution de plusieurs organismes dont le Fonds Eurimages de l’Europe, le Centre national de la cinématographie de France et le Commissariat de l’année de l’Algérie en France.
Mais nous avons eu d’autres problèmes. Comme vous le savez les acteurs principaux de ce film-documentaire ont plus de soixante-dix ans ; alors le tournage n’a pas été très facile.

Quand est-ce que vous prévoyez la sortie du film ?
D’ici une semaine ou deux, nous aurons la copie finale du film. Nous allons le sortir dans les festivals, puis nous le lancerons au début de l’automne.

Vous avez reçu l’aide de l’Année de l’Algérie en France, est-ce que le film est programmé dans ce cadre ?
Oui, nous avons un contrat qui stipule que le film doit être programmé dans ce cadre.

Un dernier mot.
J’espère que mon film Lumière produit en 1998 par le CAIIC sortira en Algérie. C’est vraiment un problème qu’un film financé par des algériens ne sorte pas dans les salles et qu’il moisisse dans un laboratoire italien.
C’est le cas aussi pour l’Empire des rêves. Après la dissolution du CAIIC, les négatifs des films sont restés dans les laboratoires. Le liquidateur public n’étant pas habilité à demander des copies, les films sont restés coincés.

W. L.

Entretien avec PEDRO DA NOBREGA / Patriote de Nice, 05/12/2003.

Pourquoi presque 40 ans après revenir sur une aventure comme celle d' »Alger Républicain », en partant d’un destin individuel pour aborder une épopée collective ?

JPL : Précisons que si Henri Alleg a été directeur de ce journal entre 50 et 55, le film dépasse l’aventure de ce journal « Alger-Républicain » est une séquence du film, un peu sa métaphore. Les femmes et les hommes que je montre dans ce film, qui ne travaillaient pas tous à « Alger-Républicain », avaient su inventer une humanité nouvelle, à l’encontre des préjugés de leurs propres communautés d’origine, fondée sur l’idée d’une nation algérienne sans distinction de races ou de religions.

Vous évoquez « ce rêve d’une Algérie multiethnique qui m’a fait grandir ». Pensez-vous que ce rêve ne soit plus aujourd’hui d’actualité ?

Ce « rêve », n’a pu s’imposer en Algérie, mais eux l’ont vécu réellement à leur échelle. Ce rêve demeure, j’en suis persuadé, l’horizon de l’humanité. J’y reviens 40 ans après, car il était impensable de pouvoir en parler avant, tant en Algérie, qu’en France où je vis depuis 1993, suite à des menaces intégristes. Mon film n’est pas un film d’historien. Il revient en effet aux historiens de dire pourquoi ce rêve n’est pas devenu réalité. Mais ce que je suggère déjà dans le film, c’est qu’il s’est heurté dans chaque communauté à des visions étroites liées à la dimension ethno-religieuse. Une nation moderne ne peut se bâtir que sur la citoyenneté quelle que soit l’ancienneté des « souches ».

Est-ce que la difficulté des institutions algériennes à reconnaître et valoriser la pluralité de ce pays encore patente aujourd’hui dans votre film ne pèse pas sur l’expression pleine des potentialités de l’Algérie ?

La conséquence de cette vision « identitaire » de l’Algérie après l’indépendance, puisque définie comme « arabo-musulmane » a effectivement eu pour conséquence entres autres, la revendication berbère (puisque l’Algérie n’était jusque-là considérée comme un pays uniquement « arabe ») et la contestation intégriste (puisque l’Islam est considéré dans la Constitution comme « religion d’Etat). Délier l’Algérie de ses marques identitaires (elles sont nombreuses et forcément en évolution), sera sans doute une condition de son entrée dans la modernité.

PCA : Comment le film est-il reçu par le public, quelles sont les réactions les plus fréquentes et varient-elles en fonction des publics 

Je suis rassuré car le film provoque les mêmes réactions d’émotion et de rires quels que soient les pays (en France, en Belgique ou en Espagne) et les publics, y compris de ceux venant d’Algérie : pied-noirs, enfants de harkis, juifs, immigrés… Le mot « bouleversant » est noté dans toute la presse,  qui est, somme toute, excellente. Il reste que ça ne suffira pas pour faire connaître ce film et là les initiatives de tous sont les bienvenues.

Nous avons constaté à Nice que votre film suscitait un riche débat; qu’en retirez-vous par rapport à votre travail ?

Cela m’encourage ! Car j’ai voulu briser des tabous, casser des silences, mais sans être agressif, afin de favoriser le débat… Aider à faire les deuils qui depuis 62 ne se sont pas faits pour que les jeunes puissent se libérer et entreprendre une nouvelle histoire, hors culpabilité et ressentiment… Il était vital jusque-là que je montre de vraies personnes, d’où le documentaire, mais à présent je voudrais continuer mon travail, dans la même direction, mais par la fiction.

Qu’attendez-vous de la diffusion de ce film en Algérie ?

Depuis 1990, il existe un pluralisme, des journaux, très critiques vis à vis du pouvoir : ils jouent le rôle d’une opposition. Mais l’Histoire demeure encore un sujet tabou. Pourtant les jeunes sont très demandeurs d’autres visions. Avec mon film, j’espère donc que comme en France, ça favorisera dans l’immédiat un débat sain, sans agressivité, et dans l’avenir que cela favorise l’émergence d’une recherche objective de l’Histoire… Ceci dit mon film n’est pas un film d’historien. Il n’a aucune autre prétention que de faire connaître des femmes et des hommes que l’Histoire avait marginalisés…

Ne pensez-vous pas que les mémoires sur cette période, de part et d’autre de la Méditerranée, sont encore trop amputées et que cela peut peser sur la qualité des relations entre la France et l’Algérie et que votre film peut contribuer à les reconstruire ?

 J’espère ! Quand je vois des enfants de pieds noirs, de juifs, de harkis, d’immigrés, de soldats français qui sortent en pleurs des salles et qui me remercient, je me dis que la réparation est possible : il faut simplement être vrai, personne n’a la vérité, il faut la construire ensemble !

Avez-vous d’autres projets en cours dans cette perspective ?

 Oui, de fictions…

 

                                                                                                                          Pedro Nóbrega

Patriote de Nice, 05/12/2003

Entretien avec BRUNO LEFORT / Mouvement de la Paix

Sorti fin 2003, Un rêve algérien est le titre du film documentaire de Jean-Pierre Lledo. Né à Tlemcen en Algérie, exilé en France depuis 1993, Jean-Pierre Lledo a demandé à Henri Alleg de retourner en Algérie afin d’y retrouver ses compagnons de l’époque coloniale. Le réalisateur a choisi de filmer les retrouvailles du célèbre journaliste, auteur de La Question , avec les personnes qui avaient partagé son rêve d’une autre Algérie.

L’arrivée d’Henri Alleg à Alger

Quarante ans après, Henri Alleg revient sur les traces de son passé. D’Alger à Oran, il retrouve ses souvenirs, ses amis d’Alger Républicain et ne peut retenir ses sanglots, notamment lorsqu’il pénètre dans l’immeuble où il a été torturé…

• Racontez-nous ce « rêve algérien » ?

Dès les premières images, je dis aux spectateurs que nous allons commencer ce voyage pour essayer de retrouver ce « rêve algérien » disparu. C’était en fait le rêve d’une Algérie multiethnique où toutes les catégories de la population existantes (les berbero-arabes-musulmans, les juifs et les pieds noirs) co-existeraient, seraient mélangés. A cette époque, les communautés vivaient plutôt séparées, se faisant la guerre par les préjugés, le racisme mutuel. Pour les uns, les arabes étaient des gens inférieurs, des sous-hommes et pour les autres, les européens étaient tous des colonialistes.

Dans ce milieu où j’ai vécu, il y avait des femmes et des hommes qui bravaient les préjugés de leur communauté d’origine pour vivre sur d’autres lois que les lois communautaires. Ils faisaient des choses ensembles, luttaient ensemble… Ils nous montraient le chemin que nous avons à faire pour aller vers la paix. Ce qu’ont fait ces Hommes, c’était une action de paix, une alternative pour l’Algérie. Il y avait une très grande fraternité. Donc, le « rêve algérien », c’était en quelque sorte cette Algérie multiethnique qui n’a pu se réaliser. L’histoire en a décidé autrement.

• Pourquoi avez-vous demandé à Henri Alleg de mettre en image son retour en Algérie ?

Henri Alleg était le directeur d’Alger Républicain (1950-1955). Ce journal, qui rentrait chez moi chaque jour, était le seul quotidien anti-colonial de cette époque. Il se distinguait plus encore par le fait que face à l’idéologie dominante de la discrimination, il ne se contentait pas de produire une idéologie inverse, mais d’adopter une manière de vivre anti-discriminatoire. Henri Alleg représentait pour moi Alger Républicain et Alger Républicain représentait la métaphore de ce rêve.

Je l’ai aussi choisi parce qu’il a écrit La question . Il est le premier torturé en Algérie à avoir relaté la torture, à avoir témoigné de cela. Depuis plusieurs années, je m’interrogeais sur ses motivations et je me demandais pourquoi ce jeune homme, qui n’était pas né en Algérie, allait être prêt à un acte aussi extrême que de mourir pour un pays qui n’était pas le sien. Je trouvais ce questionnement totalement en phase avec ma recherche de ce rêve.

Jean-Pierre Lledo, accompagné d’Henri Alleg, revient dans le quartier de son enfance à Oran

• Vous dites dans le film : « mon rêve reçoit ici une sépulture. L’Algérie a été indépendante mais n’a pu être fraternelle». Ce film est-il pour vous une volonté d’enfouir ce rêve ?

Mon travail de cinéaste, c’est de retrouver ce rêve, lui donner un corps, le récupérer et lui donner une sépulture. Une des dernières scènes du film se situe dans un cimetière pour un hommage à un de leurs collègues tué pendant la guerre : Henri Maillot. En se retrouvant autour de cette tombe, il y a l’idée que ce rêve n’est plus perdu. On voit sa trace et là, il peut refleurir. Il y a certes le côté triste mais aussi le côté optimiste : l’espoir. Pour moi, c’était important de dire aux jeunes générations, tant algériennes que françaises, qu’il est toujours possible de refaire ce qu’ont fait ces gens.

Le film n’est pas un documentaire d’enquête, ni un essai historique où l’on s’interroge sur les pourquoi et les comment de l’histoire. C’est un film qui fonctionne sur l’émotion des retrouvailles, qui ouvre des perspectives et favorise les questionnements. Je voulais être positif, montrer cette fraternité vécue. Pourquoi cette humanité nouvelle que ces hommes et ces femmes nous proposaient, n’a pas marché ? C’est finalement à tout le monde de s’interroger.

• Votre film mêle sensibilité, émotion, tristesse, humanité… Se présente-t-il comme un message de paix ?

Les jeunes qui n’ont pas connu cette partie de l’histoire sont touchés par le message humaniste des personnages et du film. C’est extrêmement émouvant de voir, 40 ans après, un homme encore éprouvé par le regret d’avoir eu une pensée de vengeance pour ses propres tortionnaires.

Les retrouvailles d’Henri Alleg et de Kader Benzegala

Un autre personnage du film Kader Benzegala est reconnu par son tortionnaire au moment de son arrestation comme compagnon pendant la seconde guerre mondiale. Il ne le torturera finalement pas. La France n’a pas été que la guerre et le colonialisme. Elle a été aussi l’anti-colonialisme et la solidarité.

Le mouvement pour l’indépendance de l’Algérie était mené au nom des valeurs-mêmes sur lesquelles la république française s’est fondée : « Liberté, égalité, fraternité ». Ces hommes et ces femmes en surmontant les préjugés racistes ambiants, en se rebellant contre le système colonial, contre le pouvoir en place en France, voulaient simplement éviter cette guerre et faire que l’Algérie puisse vivre en paix avec la France.

• Le Mouvement de la Paix tisse des liens importants avec des mouvements algériens. Pensez-vous possible d’aller vers un rétablissement des relations entre les deux pays ?

La refondation des relations entre la France et l’Algérie ne pourra exister, à mon sens, que sur la reconnaissance de ce qui s’est passé réellement : aussi bien les aspects positifs comme il y a dans le film d’ailleurs (l’introduction en Algérie, à travers la France, des valeurs républicaines, du rationalisme) que les aspects négatifs liés au système colonial.

Les femmes et les hommes dans ce film donnent idée de la tournure que peuvent prendre les relations entre l’Algérie et la France : cela ne peut se faire que sur la base de l’égalité. Un personnage dans le film se dit offusqué des leçons que la France veut donner à l’Algérie. Ce côté donneur de leçon a souvent créé des crispations. Mais toutes les relations faites de manière égalitaire ont toujours été les bienvenues en Algérie. Donc, je crois que les relations liées au développement, ce qu’a entrepris le Mouvement de la Paix avec les Algériens, participent à la logique de ces femmes et de ces hommes.

• Et vos projets avec le Mouvement de la Paix …

Les comités bretons du Mouvement de la Paix avaient lancé en 1998 le mouvement de solidarité vis-à-vis des démocrates et de l’Algérie. J’y ai participé avec mes films « Chroniques algériennes » et « L’Oasis de la Belle de Mai ». Nous avions fait une tournée en Bretagne, à Brest, Morlaix, Saint-Brieuc … montré des films, parlé, expliqué ce qui se passait en Algérie. Ce soutien du Mouvement de la Paix à la démocratie, contre l’islamisme en Algérie, avait été pour nous très important parce que, même en 1998, certains en France minimisaient encore le danger de l’islamisme. A l’époque, on considérait que l’islamisme était en quelque sorte une étape obligée de l’Algérie, et qu’on devait passer par là dans tous les pays musulmans. On voulait confondre religion musulmane et système fascisant basé sur une certaine interprétation de l’Islam. Et là, le Mouvement de la Paix a été d’un grand apport. A partir de la démonstration que le Mouvement de la Paix était vraiment solidaire des démocrates algériens, des relations ont pu se nouer directement avec la société civile, avec des universités, par l’intermédiaire de jumelages…

Propos recueillis par Bruno Lefort

Entretien avec JEAN ROY / HUMANITE

VIA LE SOUVENIR, RETROUVER UNE ALGÉRIE DE FRATERNITÉ. HENRI ALLEG

Mercredi, 26 Novembre, 2003

En compagnie du réalisateur Jean-Pierre Lledo, Henri Alleg retourne en Algérie pour un pèlerinage aux sources des combats qui ont trempé les idéaux de ce militant communiste indépendantiste.

Un rêve algérien, de Jean-Pierre Lledo. France-Algérie. 1 h 50. Au début, c’est d’abord une image, celle d’un homme assis à l’arrière d’une voiture qui retourne dans un pays qu’il a si intimement connu. Certains de nos lecteurs l’identifieront tout de suite. D’autres devront attendre qu’on nomme d’Henri Alleg. Quelques-uns d’entre les plus jeunes auront besoin qu’on leur rappelle ce qu’on a tous au demeurant appris un jour, qu’Henri Alleg, militant communiste tombé en amour pour l’Algérie, fut torturé, qu’il tira de son épreuve un livre essentiel, la Question (publié aux Éditions de Minuit), qui contribua pour beaucoup à répandre la lumière en un temps où le discours officiel ne parlait que d' » opérations de maintien de l’ordre  » dans un département français, voire d' » événements « , qu’Henri Alleg devint directeur d’Alger républicain, unique quotidien anticolonial. Pour Jean-Pierre Lledo, qui réalise le film, les choses sont claires, énoncées en voix off :  » Quand cet homme accepte de mourir pour un pays qui n’est pas le sien, il n’a que trente-six ans. Pour les Algériens, Henri Alleg, c’est surtout un journal mythique, Alger républicain. Mais pour l’enfant que j’ai été, Henri et ses compagnons sont surtout la preuve qu’une autre Algérie était possible où tous les siens, arabo-berbères, pieds-noirs et juifs, auraient pu vivre ensemble. Je suis né de leur rêve de fraternité. Il m’a fait grandir.  » Il sera dit plus tard :  » L’Algérie a pu être indépendante, pourquoi n’a-t-elle pas pu être fraternelle ?  » Faute de l’avoir été, Alleg et Lledo ont dû, chacun à leur heure, revenir en France. D’où la nécessité de ce voyage dans l’autre sens, pour retrouver, via le souvenir, la fraternité. Pour, enfin, pouvoir dire la vérité, loin des censures qui obligeaient à remplacer dans le journal les passages caviardés par le fier message :  » Alger républicain dit la vérité. Il ne dit que la vérité. mais il ne peut dire toute la vérité.  » Rencontre avec le cinéaste.

D’où vous est venu le désir de réaliser ce film ?

Jean-Pierre Lledo. C’est un film qui ne vient pas comme ça, comme un cheveu sur la soupe, mais qui est l’aboutissement d’un chemin qui a commencé depuis que je suis rentré. C’est en quittant l’Algérie que je me suis interrogé sur la pluralité de l’Algérie et sur l’identité qui était la mienne. Cela a commencé avec l’Oasis de la Belle de Mai, qui est consacré au peintre algérien d’origine espagnol Denis Martinez, victime du terrorisme. Puis il y a eu Lisette Vincent, une femme algérienne, dans lequel je parlais aussi d’une Algérie méconnue en Algérie comme en France. Ici et là, on a tendance à considérer que les pieds- noirs étaient tous colonialistes. C’était une question taboue, au moins du temps du parti unique. Si j’avais pu travailler en Algérie après, j’aurais abordé cette question mais est arrivé l’intégrisme qui a tout recouvert d’une chape de plomb. Maintenant, on peut parler librement de la laïcité, mais l’histoire récente reste un sujet difficile. C’est l’exil qui m’a fait rencontrer une population pied-noir que je n’avais pas retrouvée depuis quarante ans. Ces gens m’ont dit :  » Vous êtes exilé aujourd’hui mais nous le sommes depuis quarante ans.  » C’est ainsi que j’ai compris que j’avais refoulé cette douleur, que j’avais coupé avec une communauté qui était la mienne même si je n’avais pas fait le choix de l’Algérie française. Les films sont un retour sur la manière dont les uns et les autres se sont comportés durant la dernière phase du système colonial. En Algérie, l’histoire de l’Algérie contemporaine démarre avec la fondation du FLN. En faisant ce film, j’ai l’impression d’avoir récupéré une partie de moi-même à travers ces personnages qui ont été mes amis. J’ai aussi l’impression que les films que j’ai faits avant n’étaient que des étapes conduisant à celui-ci, même les fictions.

Très jeune, j’ai senti qu’on était dans un monde complètement instable avec la guerre et un million de gens qui disparaissaient. Et tous ces gens font qu’il y a un type qui s’appelle Jean-Pierre Lledo, n’est pas raciste et se définit comme Algérien. Le cinéma permet de ressusciter des choses, d’où le choix du documentaire. En Algérie, je me considérais comme un cinéaste de fiction, parce que c’était plus simple pour m’infiltrer dans les discours dominants. Après, revenu en France, j’ai eu le besoin de faire du documentaire, de montrer des gens. Là, dans le cas du dernier film, c’est in extremis. Deux des personnages du film sont déjà morts.

Connaissiez-vous Henri Alleg depuis longtemps ?

Jean-Pierre Lledo. Je l’ai connu vers 1966 ou 1968, quand il a dû quitter l’Algérie suite au coup d’État, à la demande de ses compagnons, et que moi j’étais étudiant. J’avais lu la Question après l’indépendance. Il y avait Alger républicain, que mon père achetait et lisait tous les jours et qui avait des unes sur l’actualité internationale, comme celle sur les Rosenberg que j’ai montrée dans le film. Je savais qu’Alleg était lié au journal. Depuis longtemps je voulais faire un film sur Alger Républicain, cet endroit, ce groupe d’hommes d’origines différentes assaillis par les créanciers dans ce lieu clos et sauvés par les gens qui amenaient bijoux et sacs de semoule pour le renflouer. À travers le personnage d’Alleg, je n’ai pas voulu faire un film sur lui ou sur la Question, mais avec lui à la recherche d’un paradis perdu.

Ce qui m’a le plus interpellé dans la Question n’est pas l’acte de résistance face aux tortionnaires mais la motivation pour se comporter ainsi face à cette épreuve ultime de vérité. J’ai mis cela en relation avec son propre dépaysement de petit-fils de Russe et Polonais, fils d’Anglais qui veut fuir la France et devenir marin. C’est un comportement d’enfant abandonné. J’ai fait un film sur des enfants abandonnés et ils voulaient tous devenir marins. À la première étape, l’Algérie, Alleg s’arrête et trouve une famille qui l’a adopté. Il lui fallait être à la hauteur de cette famille. Pour moi, le destin d’Alleg permettait de mettre en valeur cette famille composite, qui était la famille communiste algérienne. Seulement dans cette mouvance on trouvait des Arabes, des juifs et des pieds-noirs. Seuls les communistes pouvaient accepter Alleg tel qu’il était. L’acceptation de cet homme qui est russe-polonais-anglais témoigne de la conception communiste de ce que pût être l’Algérie.

Comment s’est déroulée la préparation ?

Jean-Pierre Lledo. Avec Alleg comme avec les autres, j’ai expliqué où était mon intérêt, dit que le sujet était la fraternité. J’ai senti quelque chose de très fort. J’ai eu l’impression que j’avais touché quelque chose de très important quand j’ai évoqué la lutte dans la fraternité avec des gens d’origines diverses. Comme on les avait presque culpabilisés, ou qu’au moins on avait tenté de le faire, cela a été une adhésion totale. Je ne connaissais pas ces personnes, à l’exception des personnages principaux d’Alger républicain, et ils m’ont totalement fait confiance. Pour des gens très loin du paraître et de la démonstration, accepter d’être filmé était déjà une marque de confiance. On a vécu en Algérie l’éradication chronique de ceux qui pouvaient transmettre. Des gens qui avaient accumulé une expérience politique formidable dans les années trente et quarante ont été mis hors de combat par la guerre elle- même. Des jeunes ont voyagé, vu le monde, se sont coltinés à la diplomatie puis ils ont disparu, ont été mis en prison. Ma génération a mis dix ou quinze ans à prendre le relais, faute de pères pour transmettre. Quand on y parvient enfin, dans les années quatre-vingt, ce sont à nouveau les intellectuels qui sont ciblés et on recommence. Ceux que l’on voit ont compris qu’un film redonnait à imaginer cette expérience, ont senti que donner de sa voix et de son corps allait permettre de transmettre un petit morceau d’image.

Comment avez-vous tourné ? Jean-Pierre Lledo. Avec une caméra bêta numérique pour utiliser moins de lumière, mais quand même avec une équipe de onze personnes, donc avec une équipe importante dans un dispositif cinéma. Il y avait de plus onze policiers chargés d’assurer notre protection. Il y a un découpage comme dans une fiction, des lieux que j’ai choisis même si, parfois aussi, on suit les personnages en filmant ce qui arrive. On a filmé les rencontres en direct mais il fallait les préparer et mettre les lumières, éviter les impairs comme ce personnage à Constantine, coupé au montage, qui avait appris notre arrivée et est allé directement dans la chambre d’Alleg. La seule chose qu’Alleg m’ait reprochée est dans le petit morceau où Henri dit qu’il a éprouvé de la haine. Je filme dans les caves de la villa Susini alors que je savais que ce n’était pas là qu’il a été torturé mais je le fais car j’avais l’intention de n’utiliser que sa voix. Jamais je n’aurais eu cette qualité de voix off si je n’avais pas filmé dans ces conditions.

Les autorités algériennes ont-elles vu le projet d’un bon oeil ? Jean-Pierre Lledo. Nous étions dans l’Année de l’Algérie et c’est ainsi que j’ai obtenu un petit soutien. Il y a eu accord sur la base d’un synopsis sur l’idée qu’Alleg retournait en Algérie retrouver ses anciens compagnons, mais sans entrer dans le détail, même si je suis sûr qu’ils savaient qu’Alleg était communiste.

Votre film jette un pont entre hier et aujourd’hui. Un personnage est optimiste, un autre pessimiste. Et vous ?

Jean-Pierre Lledo. Je suis un peu avec les deux opinions. Pessimiste car il n’y a pas en Algérie de point de vue politique, que les enjeux ne sont pas dits clairement. On a peur de faire de la politique, d’où une très grande abstention aux élections. Mais, sur le long terme, je suis plutôt optimiste car nous sommes entrés dans un processus de laïcisation. Il s’agit de changer les représentations lourdes. Déjà en 1994, dans Chroniques algériennes, les gens me disaient qu’ils avaient envie de prier tranquillement, sans intrusion du politique. Mais, en attendant, l’unique idéal est l’argent. C’est le seul moyen de se construire une liberté ou de partir ailleurs.

Propos recueillis par Jean Roy

Entretien avec LUCE VIGO

Regards Novembre 2003.

Vous avez quitté l’Algérie en juin 1993 pour des raisons de sécurité, après avoir réalisé plusieurs films documentaires, et deux longs métrages de fiction. Vous avez tourné depuis, en France mais aussi en Algérie, des films comme Chroniques algériennes en 1994, Lisette Vincent, une femme algérienne en 1998, pour ne citer que ceux-là. Pourquoi aujourd’hui découvrons-nous ce film Un rêve algérien, pour lequel vous avez demandé à Henri Alleg d’être votre guide alors que vous ne le connaissiez pas personnellement et que, finalement, à travers les rencontres qu’il fait avec d’anciens compagnons de lutte, c’est bien de vous-même que vous parlez ?

Jean-Pierre Lledo : Je voulais retrouver un rêve d’enfance. J’avais réalisé, en 1996, L’Oasis de la Belle de mai, sur Denis Martinez, peintre d’origine espagnole, exilé en France pour les mêmes raisons que moi,  et j’ai ressenti  très rapidement la nécessité aussi de parler de la recherche d’identité. C’était déjà amorcé dans Lisette Vincent, une femme algérienne, portrait d’une fille de gros colon et qui, en devenant institutrice, a découvert les Arabes et depuis lors a été toute sa vie anti-colonialiste. Elle s’est retrouvée en France en 1972. Quand je me suis attaqué à Algérie mes fantômes, tourné avant Un rêve algérien, et que je viens seulement de finir de monter, film vraiment autobiographique que j’ai fait seul, avec une petite caméra et deux micros, j’essaie d’analyser pourquoi je me suis senti si mal en arrivant en France. Pas seulement parce que l’exil, c’est forcément des années loin de chez soi : j’ai compris que mon être même était constitué du rêve d’une Algérie multi ethnique et qu’en me déracinant ce rêve allait disparaître.

Un rêve algérien était, au départ, prévu pour les télévisions qui n’en ont pas voulu : il aurait fallu pour que ce projet leur plaise faire un film où l’Histoire occupe plus d’importance, dans laquelle Henri Alleg apparaisse comme un personnage historique, celui qui a écrit « La Question », ce qui m’aurait obligé à faire un film beaucoup plus impersonnel. Quand j’ai eu l’aide du Centre national de la cinématographie, j’ai pu développer ce projet comme un film de cinéma, beaucoup plus proche de ma propre histoire, ce qui m’a donné entière liberté.

Je voulais donc aller à la recherche de ce quelque chose qui a peut-être disparu mais qui a existé et se trouve, qui sait ? encore quelque part, cette Algérie de mes rêves d’enfant dont personne ne parle plus, y compris moi pendant des années quand j’étais en Algérie, sous le poids d’une chape de silence, de loi d’omerta. J’ai fait partie de la communauté juive et européenne : ma mère était juive – elle n’était pas politisée mais m’a amené à la culture judéo arabe, charnelle, à travers la musique et la nourriture – mon père, d’origine espagnole, était communiste. Nous étions pauvres, mon enfance, je l’ai vécue  dans cette maison que l’on voit dans Un rêve algérien, où vivaient des gens de racines diverses, en majorité arabo-musulmane, comme on dit maintenant, et des familles chrétiennes. Bien sûr dans cette Algérie d’alors, dans le milieu de mon père, avec les gens qui venaient à la maison ou dans les réunions syndicales ou même du Parti Communiste Algérien où il m’emmenait, je voyais que cette famille-là était constituée de gens très mélangés, les seuls à pouvoir se côtoyer, se parler, se toucher, se marier quelquefois. Pourtant cette fraternité vécue au quotidien, ils ne l’avaient pas vraiment théorisée. Ils subissaient d’un côté la pression du colonialisme, de l’autre celle du nationalisme et pour ne pas briser le front anti-colonialiste, ils avaient mis en retrait le problème identitaire, multi national de la constitution de cette nation algérienne. Sur cette question, ils étaient toujours plutôt discrets ou sur la défensive. Et quand je sortais de cette famille, je découvrais que ce n’était pas comme ça, j’étais confronté au racisme.

On comprend donc qu’Un rêve algérien n’est pas un film objectif, qu’il s’est nourri de tout ce que vous venez de dire là, mais je répète ma question : pourquoi avoir invité Henri Alleg à participer à votre quête personnelle ? Comment s’est bâti le film dès lors qu’il a accepté d’être de l’aventure ?

Jean-Pierre Lledo : L’idée forte était celle du voyage, un voyage initiatique fait de rencontres que nous avons privilégiées. Je voulais aller « déterrer » des personnages, véritables légendes personnelles qui nous plongeraient dans une Algérie que personne ne connaît. J’ai demandé à Henri Alleg s’il voulait bien me servir de guide, à cause de son histoire exemplaire mais pas seulement. Dès le début du film, je prends soin de l’identifier comme un homme connu du monde entier pour avoir résisté à la torture et écrit « La Question », pour avoir été aussi le directeur d’ « Alger républicain ». Mais pour moi il représente autre chose : il me parle de cette Algérie fraternelle qui est ce qui m’a constitué en tant qu’être humain. Je crois qu’il a été touché par ma démarche, bien qu’il ait contesté vivement le terme d’ « utopie » que j’utilisais à la place du mot « rêve ». Ce Français de petite extraction, né en Angleterre de parents d’origine juive polonaise, lui-même issu de mélanges, par son parcours me paraissait correspondre à ma quête identitaire. Évidemment Henri Alleg fait partie, et c’est aussi en quoi c’est intéressant, de cette génération d’hommes communistes de convictions internationalistes. Il affirme que, jeune homme parti faire le tour du monde, il est resté en Algérie et a milité pour son indépendance, justement au nom de ses convictions internationalistes. Ma conviction à moi c’est qu’avec son histoire de déracinements successifs, il s’est enraciné en Algérie aussi parce qu’il y a rencontré quelque chose qu’il n’a trouvé nulle part ailleurs : une famille qui l’accueille, cette fraternité à la recherche de laquelle part mon film.

Après l’acceptation d’Henri Alleg, vous partez en repérages de personnages et de lieux dans lesquels vous les filmerez. Comment s’est bâti le film ?

Jean-Pierre Lledo : Tout était à maturité. Quand je suis allé en repérage et que j’ai dit à chacun que mon film n’était ni l’histoire d’Alger Républicain, ni l’histoire du Parti communiste algérien, mais celle d’une fraternité qui les avait unis d’une manière exceptionnelle dans l’Algérie de l’époque et que la famille communiste était seule à pratiquer, j’ai vu leurs yeux s’éclairer. Mais le film s’est bâti doublement, pour de nombreuses raisons, cinématographiques et sécuritaires. Il me fallait des personnages avec lesquels, bien sûr, Henri Alleg avait été ou était en relation, qui pourraient m’aider à retrouver ce rêve. Mais il fallait en même temps que cette relation avec lui soit assez forte pour que la rencontre vive devant la caméra, que nous soyons nous-mêmes émus. Au montage définitif trois personnes se sont imposées, Abdelkader Benzagala le vieil homme de la mine, Élyette Loup, et Mustapha Saadoun, le jardinier de Cherchel.   Quant aux lieux, ils se sont imposés  d’eux-mêmes.

Vous parlez d’émotion, de rencontres qui vivent devant la caméra, ce qui suppose de sauvegarder la spontanéité de ces retrouvailles…

Jean-Pierre Lledo : Tout le problème d’un documentaire comme celui-là c’est justement « comment filmer la spontanéité » ? Il faut vraiment l’organiser cette « spontanéité » et  j’ai beau être du métier, cette organisation m’est toujours pénible. Même si on a tourné en numérique pour ne pas avoir trop de lumière, c’était quand même un dispositif de cinéma, avec une équipe technique de onze personnes. Par exemple, Abdelkader Benzegala et Henri Alleg ne s’étaient pas vus depuis quarante ans. Ensemble ils avaient fait ce voyage pour eux magique jusqu’à la mine de l’Ouenza. C’était cet homme qu’Alleg voulait voir en premier. Pour moi, cette rencontre est extrêmement importante, et je sais qu’elle sera la première du film, un peu comme la photo de cette fraternité. La rencontre paraît simple quand on la voit. Mais comment la filmer ? On a choisi de la faire dans le hall de la Cinémathèque, lieu familier pour Benzegala, qui y avait été projectionniste et où il donnait rendez-vous à ses copains. On a tout installé, la lumière etc… et on l’a fait venir dix minutes avant notre arrivée avec Henri Alleg, c’était vraiment de la mise en scène. L’émotion qui passe entre eux est si forte qu’ils ne sont pas gênés par notre présence. Pourtant la monteuse, Chantal Hymans, qui avait un regard neuf, a vu que chaque fois que l’opérateur allait chercher l’émotion, l’homme se détournait, et elle a beaucoup aimé ces moments-là.

Vous aviez fait aussi allusion aux raisons sécuritaires qui avaient justifié certains choix dans votre façon d’appréhender les personnes et les lieux. Si je me souviens bien on ne vous voit qu’une fois en convoi ?

Jean-Pierre Lledo : J’ai préparé ce film pendant  un an. Ce n’est pas un film sur l’Algérie d’aujourd’hui, mais une remontée du temps. Donc aux nécessités cinématographiques se sont jointes, effectivement, des nécessités sécuritaires. Dans l’Algérie d’aujourd’hui où le terrorisme  a beaucoup reculé, il existe toujours des menaces potentielles, surtout quand on se déplace avec un homme aussi connu internationalement. Tous les tournages en Algérie, de toute manière, sont protégés : le convoi comprenait autant de policiers que de techniciens. Ce qui me coûtait beaucoup c’était de traverser l’Algérie comme dans un convoi funéraire. Surtout si vous pensez qu’avec Henri Alleg on a fait des kilomètres enfermés dans une voiture, dans Alger la nuit. D’abord il n’était pas question d’avoir de jour un dispositif policier, et dans l’Alger d’aujourd’hui le paysage humain a complètement changé.  En même temps, j’avais, dès le scénario, l’idée que ce sont des fantômes, des revenants que je filme, que je déterre. Pour la séquence d’ « Alger Républicain », on avait dit à l’opérateur de filmer au moins une fois de grandes ombres sur le mur parce que ces gens-là ont été tués, marginalisés, rayés de l’histoire de l’Algérie depuis l’Indépendance. Je ne pouvais les filmer que la nuit ou dans des lieux clos.

Il y en a de forts beaux, très cinématographiques dans des tonalités différentes, lourdes de leurs histoires, comme la mine, le jardin…

Jean-Pierre Lledo : Sans doute, mais en même temps on a toujours l’impression que ces gens se réunissent d’une manière clandestine, que leur histoire reste clandestine, on n’en parle pas.

En même temps il y a des échappées sur les paysages, la voix off, la gestion des montées d’émotion, les différents thèmes musicaux…

Jean-Pierre Lledo :  Absolument, il y a ces lieux, les transitions des voyages, la mer, cette espèce de far-west quand on va vers l’Ouenza, mais je raconte une histoire triste, même si la vie vainc la mort, on sent celle-ci à l’œuvre pendant tout le film. Pour moi l’angoisse venait aussi de cette interrogation liée au thème du retour, forcément basé une sorte de vérification de ce que l’on a vécu ensemble : est-ce que ces gens sont encore sur la même longueur d’ondes, ont-ils renié leurs convictions ?

Vous venez de parler de la mort au travail dans votre film, présente d’abord par les tombes que l’on découvre au cours de tous les récits, aussi du corps toujours sans sépulture de Maurice Audin alors que le cérémonial qui réunit tout le monde autour du tombeau de Maillot vous permet peut-être à vous de commencer à penser votre rêve autrement. Tout ça pour en venir à la mort du projectionniste : on aurait dit qu’il attendait d’avoir revu Henri Alleg pour partir. Et dans la très belle séquence du voyage jusqu’à la mine, il vous accompagne de sa voix off…

Jean-Pierre Lledo : Souvent au cinéma, d’un manque on peut faire quelque chose de fort. L’absence de l’ami d’Alleg restitue ainsi cette part de merveilleux du voyage qu’ils avaient fait ensemble en 1947, le premier qu’Alleg fait à l’intérieur de l’Algérie, c’est comme le récit d’une légende. En écrivant mon commentaire de narrateur, j’ai remarqué que j’employais souvent le mot « légendes » alors que toutes ces personnages que nous voyons à l’écran existent réellement, de même qu’ils ont vraiment vécu tout ce qu’ils racontent. Tout le film repose sur des récits fondateurs.

Et qui font images. C’est cela aussi la grande force d’Un rêve algérien. Vous dites que vous racontez une histoire triste, mais dans la séquence d’Oran où la luminosité n’est plus la même parce qu’il a plu, ce qui est très beau même si c’est un peu mélancolique, vous vous souvenez des kilos d’oranges qui roulaient jusqu’à l’intérieur de votre maison, offertes par l’ami de votre père. Ces oranges, je les vois réellement avec leur couleur pleine de soleil comme celles qu’Éliette reçoit des mains du paysan dans la maison Loup ; de même que je vois ces femmes qui, dans le port d’Oran, se révoltent aux côtés des dockers, enlèvent leurs haïks avant de prendre dans leurs mains des pavés. Je pense que c’est justement parce que chaque récit est assez évocateur de faits réels que vous n’avez pas utilisé d’archives dans votre film, sauf les « unes » d’ « Alger Républicain ».

Jean-Pierre Lledo : Bien que ce ne soit pas un film historique, je pensais au début mettre un peu d’archives, pour dire qui est Henri Alleg, ce qu’ est « La Question » et puis ce qu’il raconte dans la voiture est tellement superbe que je renonce à utiliser des archives. J’avais l’idée d’en introduire plus tard, pour montrer que ces personnages qui apparaissent dans le film ont bien existé, que leurs noms figurent dans des documents, et puis, non, je n’en ai pas eu envie. Mais la rencontre avec ces gens était si riche, ils étaient en eux-mêmes de tels monuments que je me disais, sur le tournage, que vais-je faire avec tant de si belles personnes qui méritent qu’on consacre un film à chacune d’entre elles. ?

Et puis, devant votre maison, il y a ce petit groupe d’enfants qui vous saluent, que vous avez gardé au montage comme  si vous vouliez terminé Un rêve algérien sur l’espoir d’une relève ?

Jean-Pierre Lledo : Mon copain d’enfance parle longuement de mes parents, et il y a cette femme qui est là avec des enfants autour d’elle. Ces enfants, effectivement, nous saluent, alors qu’ils ont été forcément formés à l’école par l’ancien système d’enseignement qui a formé des milliers d’intégristes et qui perdure. Je me suis dit, métaphoriquement, que des graines que mon père et ses amis avaient lancées sont nées de jeunes pousses.

Propos recueillis et mis en forme par Luce Vigo, relus par Jean-Pierre Lledo.

REGARDS, Novembre 2003

ENTRETIEN_avec_Luce_Vigo

Fatima

Cher Jean-Pierre,
Je suis heureuse de vous avoir entendu sur France Culture dans l’émission de Marc Voinchet « Tout arrive ». Vous avez apporté des explications très sereines sur votre documentaire « Un rêve algérien »; c’était important de souligner que vous êtes un Algérien. J’ai apprécié votre précision « Algérien » quand M. Voinchet a dit « Algérien d’origine française ».
Il faut absolument continuer à porter ce rêve algérien sur les écrans et le plus souvent possible. J’ai l’impression que les jeunes sont très sensibles aux questions qui y sont traitées. J’espère que les spectateurs se montreront curieux de voir le documentaire et que vous toucherez le plus grand nombre.

Ce qui est certain c’est que votre film est une expérience rare : voyage dans les confins d’une Algérie inexplorée qui nous rapproche de nous-mêmes, au plus intime de notre sensibilité. Les regards et les silences des personnages nous instruisent de ce qui ne peut être dit.  J’ai été très émue par le personnage du mineur, homme âgé portant un= burnous. Pour moi il représente une image d’homme à qui la vie n’a fait aucun cadeau mais qui garde un côté vibrant et communicatif, curieux. Je me demande toujours comment des êtres de cette « étoffe » ont fait pour s’en sortir sans s’aigrir, sans une plainte, avec le sourire.
Vous m’avez rapprochée de ma quête des origines; grâce à vous elle est plus vaste.
Je vous souhaite le meilleur. Mes amitiés.
Fatima

Alain S – Dim 11.12.05

Cher Jean-Pierre,


Nous sommes sortis bouleversés de la séance et d’abord par ces visages et ces discours  pleins d’humanité et d’intelligence rayonnante que tu as su restituer avec simplicité, modestie et efficacité, avec empathie et pudeur. Pas de plus juste ton.

Personnellement, le botaniste de Cherchel m’a singulièrement touché; rien ne semble trouver grâce à ses yeux de poète – surtout pas cette vaine avidité du commerce, et comme on le comprend! Et son leit-motiv qui renvoie bien au sujet même du film tel que tu nous l’as présenté :  » C’est bien ce qui manque!… »
Je ne sais si tu connais cette phrase de Paul Ricoeur – ton film et le propos du prochain dont tu nous as fait part, m’y ont irrésistiblement renvoyé : « A l’histoire revient le pouvoir d’élargir le regard dans l’espace et dans le temps, la force de la critique dans l’ordre du témoignage, de l’explication et de la compréhension et, plus que tout, l’exercice de l’équité à l’égard des revendications concurrentes des mémoires blessées et parfois aveugles au malheur des autres » (Sorbonne, le 13 juin 2000)
Alain

Fetah Ouzzani, le 19 Novembre 2004

Il y’a presque un an …

… Hier soir (vendredi 26/12), au Saint André Des Arts à Paris, lieu mythique de l’image, nous fumes nombreux, de toutes les couleurs et de tous les ages, à nous déshydrater … tellement le reportage sur le pèlerinage d’Henri Alleg en Algérie était chargé d’émotions ! Beaucoup d’anciens étaient là, avec leurs lunettes noires, embuées …

A la fin du film, avec nos regards fuyards, réduits au silence par la force des images, nous échangeâmes nos impressions et nos émotions, sans mots dire. Pas besoin ! Il n’y avait rien à rajouter et les intérieurs risquaient de déborder, tellement ça a coulé dans les gorges ! Tout a été dit et tellement bien cadré par le grand LLedo. …

Merci l’ami et Frère de Terre !

A celles et ceux d’entre vous qui ne l’ont pas encore vu. A tous, je le recommande pour l’histoire, pour la culture générale. A certains, je le prescris sans hésitation, comme traitement de fond pour se reconstruire … Quelques Euros pour une telle thérapie de groupe, c’est un moindre investissement. Surtout, si vous n’avez plus de raison profonde pour pleurer ou si vous pleurez trop souvent, de tout sauf de l’essentiel !

Par moments, je me suis même surpris en train de reprocher à notre ami Lledo d’avoir osé cette oeuvre, tellement dérangeante par une réalité parfois trop naïve et mes détracteurs seront légion … sans compter les légumes, les moutons et les loups dans leurs habits de bergers ! Mais, tant pis, s’il fallait ces scènes pour nous faire douter de nos convictions et peut être bien avoir une autre lecture de notre histoire, oh combien mal cuisinée. C’est un moindre prix !

Quelques images quand même. Tout d’abord, l’arrivée au port d’Alger … et l’accueil de l’enfant terrible du Bled, ce juif bolchevique épris de justice et de liberté, ensorcelé par une Algérie qui, 40 après, ne sait plus marcher, sauf sur la tête … Il passa la moitié de son existence à affronter l’ignominie avec comme seule arme, sa plume, jusqu’au jour où en 1965, pour le récompenser d’avoir sacrifié l’essentiel de son existence, il a été remercié par le nouvel ordre établi en Juin et renvoyé en métropole en vacances forcées, lui qui a échappé à une guillotine déjà bien rassasiée du sang de ses amis !

Il faut les voir ces séquences de retrouvailles avec ses camarades d’infortune, ceux qu’ils n’avait pas revus de puis 1956, 1957, 1962, 1965, … comme ce Monsieur de Annaba qui, comme le dit si bien le narrateur, « … il faisait patienter la mort en attendant de revoir son ami Alleg, … » et pour cause, il a repris sa liberté juste après ce pèlerinage … et cette superbe réunion de rédaction – moyenne d’age plus de 70 ans – improvisée dans l’ex-siège d’Alger Républicain …, cette promenade dans les cimetières d’Alger …, la petite virée dans les champs d’orangers entre Birtouta et Chebli, mon village natal, … et cette belle ballade nocturne en solitaire, sur la place portant le nom de son vieil ami, Feu Maurice Audin (Allah Yarhmou)…

RAS, j’abrège, aucun commentaire ne remplacera ce que mes boyaux ont enduré pendant le défilement de ces images, chargées de

couleurs, de poussière, d’éclaircies et de nuages légers, où parfois, j’entrevoyais mes ombres mêlées à celles des miens de l’époque …

Juste un petit conseil amical, faites le plein de mouchoirs avant d’y aller …

Merci Jean Pierre et Henri
Fetah Ouzzani, le 19 Novembre 2004

Sadek Hadjeres

Le film de Jean Pierre Lledo m’a inspiré, entre autres, deux réflexions.

La première concerne directement Henri Alleg, la portée de sa résistance aux bourreaux et la reconnaissance que lui doivent ses camarades et la cause de la liberté pour laquelle il combattait. Je le confirme et le souligne car il ne vous en aurait pas parlé de lui-même.

Si Henri avait livré à ses tortionnaires le moindre indice, cela aurait rejailli non seulement sur le secteur de l’action politique dans lequel il activait, déjà dangereux pour la période, mais aussi sur le secteur de l’action armée dans lequel il n’était pas directement impliqué, contrairement aux affirmations du tortionnaire Aussaresses pour justifier l’assassinat de Maurice Audin.  En fait, l’enjeu était encore plus important et plus global. S’il avait parlé, non seulement je ne serais peut-être  pas là aujourd’hui pour ce témoignage,  mais nous n’aurions pas pu, Bachir Hadj Ali et moi-même, qui assumions la responsabilité du secteur de la lutte armée,  prendre après les arrestations de la « bataille d’Alger  en 1957, le relai de l’ensemble du travail de direction pour le reste de la guerre, avec les conséquences sérieuses que cela aurait impliqué pour l’avenir du parti après l’indépendance.  .

L’autre point concerne la dimension humaine et sociale de l’engagement des militants communistes algériens. A travers ces témoignages vivants, on n’est plus dans l’image stéréotypée et réductrice qu’on donne des communistes, globalement « purs et durs », entendez par là dogmatiques, insensibles, des robots en quelque sorte.

Le vécu au profond de la société, la densité humaine et affective des luttes assumées sont la substance d’une  Histoire qui ne peut se réduire à la chronique des appels et prises de position, des visions d’appareils et des présupposés idéologiques (plus ou moins fidèlement rapportés et commentés)

L’un des effets de la mise en relief de cette dimension humaine est qu’on sort encouragé et tonifié de ce film.  Cela ne coule pas de source à une époque où les puissances dominantes veulent casser  le moral de nos sociétés,  laissant entendre que ça ne sert à rien de bouger et de lutter, puisque, disent-ils, tout est déjà réglé. D’aucuns avaient même imprudemment annoncé «la fin de l’Histoire ». Pourquoi donc le spectateur n’est-il pas convaincu de cette pseudo-fatalité, après avoir vu et entendu des acteurs dont le rêve généreux a reflué en dépit des souffrances et sacrifices consentis ?

Il en est ainsi parce que les témoignages dans leur spontanéité montrent implicitement mais avec force les ressorts qui ont animé le « rêve algérien ».

Le film livre, par la vertu de l’exemple vécu, un précieux enseignement pour l’avenir. Il dévoile positivement la façon de déjouer les pièges des problèmes dits « identitaires » qui entretiennent des frustrations, des complexes, les préjugés des uns envers les autres, quand ce n’est pas les peurs et la haine. Par l’affrontement prétendument inévitable des « identités », on cherche et on y parvient souvent, à diviser et empoisonner les relations de ceux qui ont vocation à se retrouver dans le même camp pour secouer le joug inhumain de l’exploitation et de la violence sous leurs différentes formes, froides ou chaudes. Démystification bénéfique que celle qui émane du témoignage des acteurs, avec une ou deux petites fausses notes dans la voix off, par exemple quand les groupes terroristes de la Mitidja sont qualifiés d’« islamiques» au lieu de islamistes. Lapsus révélateur pourraient penser des esprits malveillants.

La voix off dans le film se demande : qu’est ce qui peut pousser des gens comme Henri à accepter par avance de mourir « pour un pays qui n’est pas le sien ». Cela voulait dire probablement « pour un pays où il n’est pas né » ?  Mais pour Alleg l’internationaliste, ce pays où il a combattu était aussi le sien, il l’est encore aujourd’hui même s’il ne l’habite plus. Non par la naissance, la langue, la religion ou la carte d’identité, mais par quelque chose de plus fort encore, de plus important qui transcende tout cela. Alleg, Eliette Loup, Iveton, Henri Maillot et beaucoup d’autres l’ont ressenti ainsi, tandis que le regard et le comportement de leurs compatriotes et camarades musulmans leur renvoyaient la même image et le même sentiment.

Avez-vous  remarqué que dans le film, et c’est ainsi que ça se passait dans la vie, à aucun moment aucun des témoins n’a éprouvé le besoin de faire allusion à son appartenance ethnique ou sa  sensibilité culturelle ou de tenir pour un problème majeur celle de ses compagnons de lutte ?.

Pourquoi ?

Parce que les motivations sociales qui nous étaient communes et nous rapprochaient s’avéraient, dans la pratique, plus fortes que la naissance, la langue maternelle ou la religion, toutes choses réelles et importantes mais auxquelles on réduit à tort l’identité .nationale. Quand la solidarité sociale contre l’exploitation, la lutte contre l’injustice et l’arbitraire parviennent à se clarifier et à s’exprimer en actes, la cohésion nationale se renforce. A l’inverse, et c’est ce qui s’est passé ces dernières décennies, quand la solidarité et la lutte sociale reculent,  les vrais enjeux sont occultés et les prétextes identitaires prennent une tournure exacerbée et monstrueuse

Plusieurs images du film nous aident à comprendre cela et à déjouer les pièges tels que ceux de l’habillement, des pratiques religieuses et autres signes extérieurs qu’on n’avait cessé à l’époque de nous agiter comme des épouvantails servant à nous effrayer mutuellement et à cacher les vrais problèmes. Certains, s’ils passaient à côté de ce vieux mineur de l’Ouenza dont vous avez entendu les souvenirs dans sa propre langue ou baragouinés en français, diraient goguenards « Zyeute un peu ce bougnoule, ce pilier de mosquée enturbanné et engoncé dans sa kachabia ». Ce bougnoule avait durant les grandes grèves de 1947 et 1948, comme il nous l’apprend lui-même, fait plier le directeur français de la mine bien nourri et bien instruit. Il avait gardé amitié et solidarité envers les prolétaires français auprès de qui il avait découvert ce qu’était une loi défendant ses droits sociaux et non pas le port d’une casquette et complet veston.

Avez-vous remarqué aussi ces deux tombes côte à côte dans le cimetière musulman, celle de la mère Loup, adepte de la libre pensée et celle de son amie musulmane assidue à ses cinq prières  quotidiennes, qui avait demandé avec insistance à son fils qu’on l’enterre près de son amie française ? Dans les années 60, la tombe de la mère Loup portait une simple inscription en français : « Tous les hommes sont frères ». Aujourd’hui, la nouvelle pierre tombale est gravée en arabe. Dans le même temps, les familles musulmanes qui viennent à Birtouta en pèlerinage à un mausolée proche de la ferme, trouvent tout à fait normal que ce domaine agricole contrairement à tous les autres, continue à être désigné sous son ancien nom français. Tandis qu’à Cherchell, le jeu de boules et la pétanque, signe extérieur distinctif de l’identité française au temps colonial, est devenu après le football le loisir préféré des centaines de cherchellois musulmans.

Autrement dit, les sensibilités identitaires subissent en bien les fluctuations et les interactions positives des évolutions  sociales, ou à l’inverse  souffrent  et s’enveniment du fait des contradictions sociales mal gérées ou exacerbées.

Merci Jean Pierre Lledo, d’avoir recueilli et mis en valeur les témoignages qui portaient un rêve humain aussi beau que les sites admirables qu’il a filmés. Ils nous appellent à maîtriser les ressorts qui pourraient permettre à la réalité de se rapprocher des aspirations dont sont nourris ce rêve et ces espoirs, non plus dans les formes anciennes mais dans des cadres nouveaux  recomposés par une histoire douloureuse, que ce soit dans la diversité actuelle des composantes internes de l’Algérie et de la France ou à travers une meilleure qualité des relations entre les deux nations.

Sadek HADJERES

Membre de la direction du PCA (1952-1965) et premier secrétaire du PAGS (1967-1990)

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Commentaires rapides de JP Lledo

Comme la majorité des communistes, et en général de la ‘’gauche’’ dans le monde entier, le problème identitaire était refoulé, nié. Et c’est ce que les nationalistes algériens reprocheront au PCA, un manque de sensibilité nationale, qui selon eux expliqueraient la tiédeur des communistes algériens après le déclenchement de la ‘’guerre de libération nationale’’.

Et quoiqu’en dise S. Haderes, Henri Alleg lui-même eut à souffrir d’humiliations de la part de dirigeants arabes du PCA, sauf qu’il ne l’aura jamais dit publiquement, ni dans mon film ni même dans son livre-Mémoires. Ce que je révèle dans l’article écrit apres sa mort (http://www.huffingtonpost.fr/../../jean-pierre-lledo/henri-alleg-ou-lespiegle-harry-salem_b_3623929.html)

Je dois enfin ajouter que mon dernier film ‘’Algéries, histoires à ne pas dire’’ interdit en Algérie, perturba beaucoup S.H, qui malgré sa promesse, préféra finalement s’abstenir d’écrire… Et ce fut la fin de nos relations.

Reaction Alain BENHAMZA 9.11.04

Hocine Benhamza  né en Haute Kabylie en 1930. Agent de liaison auprès de Krim Belkacem durant la guerre d’Algérie. Il s’était complètement démarqué de son frère qui entré à la Sécurité Militaire se fit connaitre par ses talents de tortionnaire. On l’appelait ‘’Rouget’’ à cause de sa rousseur.

Il m‘avait lire avant son édition le manuscrit de ‘’L’Algérie assassinée’’. Contestataire du régime, il vivait depuis longtemps à Paris et collaborait au journal électronique’’ Kabyles’’. Son mail était libellé Alain Benhamza. Etait-il chrétien ? Je ne crois pas le lui avoir demandé….

Mon cher Jean Pierre

Je te remercie vivement pour l’émouvante soirée du 8 novembre. J’ai suivi pas à pas le retour d’Henri Alleg. L’émotion de ses retrouvailles avec ses anciens compagnons de lutte était bien authentique. En 1948, j’ai failli entrer à Alger Républicain par l’intermédiaire d’un de ses reporters, Seffar Amar, originaire de Béni Yenni, mais je n’avais pas suffisamment insisté.

Quoi qu’il en soit, c’était, de façon tout à fait naturelle, notre journal. C’était le défenseur  des dockers, des ouvriers agricoles, le pourfendeur du gros colonat, il dénonçait les abus de l’administration coloniale, la fraude électorale. A l’époque, j’étais nationaliste, avec une conscience politique élémentaire. La priorité était de recouvrer l’indépendance, par l’action armée parce que le régime colonial ne nous laissait pas le choix. Après, on verrait, et on a vu. La solution idéale eût été une Algérie fraternelle dans la quelle les clivages ne découleraient pas des différences de religion ou d’origine ethnique ou de couleur de peau mais de conflits de classes sociales.

Depuis 1962, l’Algérie (je ne t’apprends rien)  vit sous une dictature militaire qui s’est prétendue socialiste jusqu’en 1990 et qui, depuis, a instauré une démocratie de façade et une économie de spéculation assise sur la corruption. Les exploiteurs ont simplement changé de prénom. Les dogmes de l’arabisation et de l’islam religion de l’Etat ont conduit l’un à la médiocrité, l’autre au terrorisme, les deux à la pauvreté pour le plus grand nombre, à l’exil pour beaucoup, à la désagrégation de la société. Combien des miens ne m’ont-ils pas reproché d’avoir lutté pour « faire partir les Français » ?

Mes propos te paraîtront bien amers. Hier soir, dans cette immense salle de cinéma des artistes, le rêve algérien a pris corps avec un mélange de générations, d’appartenances religieuses ou laïques. J’ai senti (me suis-je trompé) qu’il n’y avait ni Berbères, ni Arabes, ni  Français d’ici ou de là-bas, ni musulmans, ni chrétiens, ni israélites, ni athées, mais des êtres humains dont le dénominateur commun était la condamnation de la torture, de la violence contre les civils, des spectateurs qui partageaient l’amour de l’Algérie et le regret du gâchis qui s’y est commis et s’y commet encore. 

Je voudrais terminer sur une note d’espoir. Ma génération a combattu et vaincu le régime colonial, aidée en cela par des démocrates et des humanistes de France et d’ailleurs. La génération actuelle est au bord de l’explosion sociale. Elle est en train de comprendre que la solution islamique illusoire. Si elle veut conquérir liberté, dignité et prospérité, elle doit lutter et en payer le prix.  

Je souhaite te rencontrer autour d’un pot pour parler de tout cela.

Avec mes sentiments fraternels, Hocine.

ACID / Laurence Petit-Jouvet

Un Rêve algérien raconte le voyage d’un homme qui retourne dans son pays pour la première fois depuis 1965. Il prend le bateau à Marseille, est accueilli à Alger par de nombreux amis qui l’embrassent, puis entame son périple durant lequel il nous guide. « C’était là… et ça c’était ça… » etc… Au début j’appréhende, ayant vu si souvent cette forme de film dégénérer en un exercice difficile, obligé et laborieux. Mais bientôt ce qui se passe devant la caméra déborde, l’emporte et m’emporte, dans l’histoire d’Henri Alleg d’abord, puis dans celle de l’Algérie comme jamais je n’avais pu l’apercevoir. Souvent étranglé d’émotion, l’ancien militant communiste et anticolonialiste retourne sur les lieux de ses engagements qui l’ont conduit jusque dans les chambres de torture. Il retrouve intacts ses sentiments de l’époque, comme sa colère devant ce qu’était l’Algérie française, faite des souffrances du peuple colonisé, de racisme, de famine et d’exploitation. Henri Alleg retourne voir ses compagnons de lutte, des indépendantistes, parmi eux des « Européens » comme on disait à l’époque, qui n’avaient pas de problème pour nourrir leurs enfants et qui pourtant ont risqué leur vie pour une autre Algérie. « Par répugnance pour le colonialisme. Par honte ! » s’écrie une femme, magnifique. Car il faut dire qu’à l’occasion de ce film-voyage, on croise de sacrés personnages, de grande beauté. Tous se sont battus ensemble par-delà leur différence de religion et d’origine. Leurs récits nous font revivre de l’intérieur la censure, les massacres punitifs, la torture, la guillotine… pratiqués par la France, mon pays, il y a si peu de temps. Le film se boucle à Oran, dans la ville natale du cinéaste. Là on découvre les racines de son film : son père était militant anticolonialiste, et lui le fils, porte cette même certitude cuisante « qu’une autre Algérie, indépendante, fraternelle et solidaire aurait été possible. » Malgré un tournage sous escorte et des milliers d’assassinats récents dans l’atmosphère, l’Algérie de Lledo est belle, très belle et tellement réelle. A chaque plan je me trouvais en train de dévorer des yeux ce pays que je ne vois jamais, jamais comme ça. Alors la voici l’Algérie que Jean-Pierre Lledoa du quitter sous la menace du FIS. En la filmant avec les yeux de quelqu’un qui aime, il a réussi à transformer cette blessure intime, sa nostalgie pour ce pays, en une nostalgie plus grande, celle d’un monde meilleur.

CAHIERS D’HISTOIRE. Revue d’histoire critique, p 96-97, 2005/ Didier Monciaud

Ce film de Jean Jacques Lledo retrace les retrouvailles d’Henri Alleg avec l’Algérie. Ce journaliste français, communiste et militant de l’indépendance algérienne, avait dû quitter ce pays après le coup d’État de Boumediene au milieu des années 1960.

Henri Alleg, né Harry Salem à Londres et juif d’Europe de l’Est, se retrouve avec sa famille en Algérie à la fin des années 1930. Membre du Parti communiste algérien, il est aussi un des animateurs du journal francophone Alger Républicain. Son engagement résolu en faveur de la cause algérienne entraîne son arrestation et sa détention par l’armée française. Il subit comme de nombreux prisonniers des sévices. Il raconte son sort dans un ouvrage La Question qui devient vite célèbre. Ecrit en 1957, il est publié en février 1958 et aussitôt interdit en mars de la même année.

Dans ce film qui mélange aspect documentaire et film dramatique, il s’agit du retour d’Henri Alleg avec les personnes qui ont partagé sa vie et son combat. Beaucoup d’émotion, de tendresse… C’est aussi le retour sur les lieux de cette existence et de ce combat algériens. La villa Susini, la prison de Barberousse, les rues d’Oran.

Avec ce film, c’est un rêve algérien particulier qui est présenté. Celui d’une Algérie libre, indépendante, laïque et multiethnique. Celui d’une utopie émancipatrice pour la liberté et la justice sociale. Ce rêve va rapidement disparaître après l’accès à l’indépendance pour se muer en la construction d’un régime autoritaire qui étouffe la société algérienne. C’est aussi le rêve de ces Européens, peu nombreux certes, qui ont choisi de lutter pour la liberté de l’Algérie. On citera les noms de Maillot, Audin, Yveton ou Jean Senac pour les plus connus. Beau film émouvant. A faire voir, notamment aux nouvelles générations.

CERCLE LIBERTAIRE / Mato-Topé Grands petits hommes

Grands petits hommes

Un rêve algérien, film de Jean-Pierre Lledo,

 

Henri Alleg est surtout connu pour La question, ce récit implacable qui fut pour beaucoup dans la mobilisation contre la guerre d’Algérie et les méthodes indignes utilisées par l’armée française pour combattre l’insurrection. Le lecteur et le spectateur, puisque le livre fut adapté au cinéma, se souviennent qu’Henri Alleg fut arrêté en tant que rédacteur en chef d’Alger Républicain, le quotidien du Parti communiste algérien. Mais c’est à peu près tout, car Henri Alleg a resserré son propos sur son objet et n’a pas laissé de place à l’autobiographie.

En nous invitant à suivre son retour dans l’Algérie d’aujourd’hui, Un rêve algérien permet de mieux comprendre la nature du combat singulier mené par Henri Alleg et ses anciens camarades qu’il retrouve à cette occasion. Le cinéaste l’accompagne en son voyage à la fois géographique et temporel et, à plus de 80 ans,  cet homme tout menu n’a rien perdu de sa force de conviction. Alger, Annaba, Constantine, Cherchell, Oran, les grandes villes d’Algérie marquent les principales étapes de son parcours. Le temps ayant produit son inexorable effet, ses anciens compagnons de lutte encore en vie sont aujourd’hui très âgés, et ce film a pour premier mérite de conserver leur trace. Il était plus que temps : son compagnon d’Annaba, Aldelkader Benzegala est décédé peu après son passage devant la caméra comme s’il avait attendu de revoir une dernière fois son vieil ami. La galerie de portraits est passionnante ; le retour sur l’histoire tout autant avec la description de la misère coloniale (les famines qui frappèrent particulièrement les fellahs, le racisme, les inégalités propres au système colonial, etc.) et le rappel de grands épisodes des luttes ouvrières (la grève des mineurs de l’Ouenza en 1948, celle des dockers d’Oran en 1950 en solidarité avec l’Indochine) et des heurs et malheurs de la guerre contre le colonialisme. Là aussi, il était temps ; la mémoire des acteurs devient défaillante et les lieux de l’histoire s’estompent : Henri éprouve bien du mal à retrouver la sinistre villa d’El Biar où la torture lui a été infligée et sur laquelle n’a même pas été fixée une plaque commémorative.

Ce retour sur l’histoire précise par petites touches le contenu du rêve algérien en le liant à l’exigence de justice. Tous les anciens insistent sur le fonctionnement égalitaire d’Alger Républicain, et Alleg peut conclure : « Dans cette Algérie raciste, colonialiste, ici, il y avait vraiment une oasis de fraternité. » Le traitement des choix politiques du PCA s’avère évidemment plus complexe car beaucoup moins consensuel. Sur la fin de sa vie, après avoir accepté « l’idée de mourir pour un pays qui n’est pas le sien », et avoir été torturé, il est très difficile de demander à un homme de tout remettre en question. Par ailleurs, Jean-Pierre Lledo ne tient pas, d’évidence, à menacer la portée de son propos. Henri raconte donc qu’il a découvert le marxisme par des brochures en anglais que des soldats américains lui avaient données en 42-43. L’importance de la présence des Américains en Afrique du Nord dans la maturation des idées d’indépendance est à nouveau soulignée. Jean-Pierre Lledo note en voix off :

« La contestation nationaliste se veut arabo-islamiste. Où ailleurs que dans cette famille communiste anti-coloniale et multiethnique, le jeune Alleg aurait-il pu assumer sa révolte en restant lui-même ? »

Petit anachronisme. En 42-43, la contestation nationaliste est loin d’être entièrement gagnée par l’arabo-islamiste, et le PCA ne s’est pas encore rangé résolument dans la lutte anti-coloniale… C’est un euphémisme. Cependant, à l’époque, les réticences du PC à l’égard de ces formes émergentes de contestation du système à la fois colonial et capitaliste sont compréhensibles tant elles étaient difficiles à décrypter et, ce qui est encore plus important pour le PC, à contrôler.

La question sensible et douloureuse du maquis rouge est évoquée plus loin lors du passage à Cherchell qui fut l’épicentre de cette éphémère et sanglante tentative du PCA d’organiser un maquis anti-colonial concurrent du FLN. Dernier survivant de cette aventure (à tous les sens du terme…), Mustapha Saadoun s’appuie sur une canne mais n’a rien perdu de sa verdeur et son discours est revigorant. Il peste contre le développement de l’esprit de lucre qui gagne toute la société algérienne (« J’ai horreur du commerce », « C’est devenu infect. N’importe qui cherche le profit »), se préoccupe des OGM (« Je suis sûr et certain, les ignares et les trabendistes que nous avons » ne manqueront pas de les introduire en Algérie où il n’existe pas de José « Bové »…) et regrette que l’anisette n’accompagne plus les parties de boules sur la place de Cherchell : « C’est ce qui manque justement la bouteille d’anisette. Il n’y en a pas. Tu sais, c’est un plaisir. C’est ce qui manque. C’est ce qui manque. » En Algérie, ça manque, prononcée sur un ton désabusé, était l’expression consacrée pour désigner un bien indisponible sur le marché pour cause d’incurie bureaucratique. Son utilisation répétée dit bien la tristesse du vieux militant devant la victoire de ses ennemis, les contempteurs de l’alcool et autres puritains ennemis fanatiques de tout plaisir. Le sens du combat de Mustapha, de sa vie tient dans la conviction qu’il « était possible à l’époque de faire quelque chose dans le bon sens ; c’était l’association sans race, ni religion, l’Algérie algérienne, l’Algérie de la justice ». Mustapha évoque également l’âpreté de la relation avec le FLN alors qu’Henri, habituellement plus disert, reste pratiquement muet. Pourtant, comme Mustapha le rappelle, les camarades communistes ralliés au FLN ont été liquidés dans les Aurès. De même, la question de l’opportunité politique de constituer un maquis rouge n’est pas posée. En tant que membre de la direction du Parti, Henri porte une part de responsabilité que le film préfère ne pas aborder.

Lorsque Mustapha Saadoun conduit Henri sur les tombes anonymes d’otages fusillés le 28 novembre 1958 en représailles à une opération de l’ALN, nous quittons l’événementiel pour aller à l’essentiel. Parmi les victimes, figurent trois de ses frères raflés en raison du départ de Mustapha au maquis. Le plus jeune avait 16 ans, et les policiers sont venus l’arrêter dans l’enceinte de son lycée. Mustapha évoque alors Oradour : les mots portent et traduisent bien la réalité atroce de la répression. Son absurdité également, puisque Mustapha note que ces représailles ont entraîné de nouveaux départs pour le maquis. Bien qu’ayant perdu en outre deux autres frères durant la guerre d’indépendance, Mustapha ne s’est pas laissé submerger par la haine et parvient à tenir un discours d’une grande tenue morale fait de réconciliation et de fraternité. Ce faisant, avec son bonnet de laine sur la tête et sa mise modeste d’homme du peuple, Mustapha incarne tout simplement la plus haute idée de l’humanité. Dans le même esprit, à la fin de son récit sur la torture, Henri tient à confesser que lorsqu’il a cru que sa femme avait été également torturée, il a senti monter en lui de la haine à tel point « que je me suis surpris à penser que si j’en réchappais, il faudrait que je tue ces gens ». On pense bien sûr à Robert Antelme quand, dans une demi-pénombre, Henri Alleg avoue ses « pensées indignes de lui ». Contrairement à l’argumentaire fallacieux de ses défenseurs, la torture ne cherche pas à obtenir des renseignements coûte que coûte, mais à déshumaniser l’ennemi. Et si Henri Alleg juge cette haine dégradante, c’est qu’elle l’a fait régresser à l’état de ceux qui le torturaient. Sa victoire ultime se situe précisément dans la peine et dans la honte qu’il continue d’éprouver et qui le distinguent radicalement de ses tortionnaires qui, encore aujourd’hui, revendiquent leurs pratiques immondes. D’une grande force émotionnelle comme seul le cinéma peut nous en réserver, ces moments montrent en quoi consiste la véritable noblesse de l’appartenance à l’espèce humaine. (1)

Le film s’achève sur les anciens d’Alger Républicain et le rappel de la répression violente qu’ils subirent après le coup d’État de Boumédienne en 1965. Rien sur la suite. Henri Alleg ayant quitté l’Algérie et certains de ses camarades ayant subi torture et emprisonnement pendant de longues années, le PCA semble dégagé de toute responsabilité. Mais la politique du Parti de l’avant-garde socialiste (le PAGS) qui a pris la suite et principalement son soutien au gouvernement au nom de la défense du camp socialiste et des non-alignés ont ruiné pour longtemps en Algérie toute référence au socialisme et ont conféré une forte crédibilité au discours des islamistes, dès lors seule alternative à la corruption de la dictature militaire déguisée sous les oripeaux d’un improbable socialisme arabo-islamique.

D’une grande honnêteté, Jean-Pierre Lledo filme à la première personne, impliqué dans le récit par la voix-off et également par sa présence à l’écran, surtout à la fin du film lorsqu’il s’agit de conclure. En fait, Lledo ne fait pas qu’accompagner Alleg, il vit avec lui le retour d’exil en terre algérienne qu’il a dû quitter sous la menace des islamistes. Le film s’ouvre, du reste, sur une prise de position qui situe parfaitement le propos général du film : « Pour l’enfant que j’ai été, Henri Alleg et ses compagnons sont surtout la preuve qu’une autre Algérie était possible où tous les siens, arabo-berbères, pieds-noirs et juifs auraient pu vivre ensemble […] Je suis né de leur rêve de fraternité. » Plus tard, les camarades se recueillent sur la tombe d’Henri Maillot, aspirant pied-noir, membre du Parti, ayant rejoint le maquis communiste. Sur sa tombe, une inscription : « Mort au champ d’honneur le 15 juin 1956, pour une Algérie indépendante et fraternelle. » Lledo peut noter à nouveau, toujours en voix off, que si l’Algérie a conquis son indépendance quelques années après l’exécution sommaire de Maillot, il y a plus de quarante ans, ce qui était inéluctable, la fraternité reste à réaliser. C’est peu de le dire. Il s’agit donc d’inventer un autre futur à partir d’un combat mené et perdu (la voix off conclue la séquence : « À cet instant, mon rêve reçoit enfin  une sépulture. Il pourra refleurir »), démarche bien connue des passionnés de la révolution espagnole…

Les modalités pour parvenir à l’indépendance ont conduit à la négation du rêve algérien. L’histoire a suffisamment montré que la fraternité n’est jamais engendrée par le nationalisme et sa violence aveugle qui mutile et meurtri des innocents afin de construire des frontières étanches pour vivre entre soi. Avec une sorte de terrible prémonition, Mouloud Feraoun écrivait : « J’ai peur du Français, du Kabyle, du soldat, du fellagha. Il y a en moi le Français, il y a en moi le Kabyle. Mais j’ai horreur de ceux qui tuent, non parce qu’ils peuvent me tuer, mais parce qu’ils ont le courage de tuer. » Et c’est précisément dans la mesure où il incarnait l’antinomie de leur inhumanité que les tueurs de l’OAS l’ont assassiné, sans réussir à détruire avec lui l’espoir de fraternité qu’il partageait avec tous les grands Algériens de Kateb Yacine à Albert Camus et qui demeure une exigence intemporelle.

Lorsque ce rêve se garde des appareils pour lesquels leur pérennité et surtout celle de leurs dirigeants passent avant tout, les hommes qui le portent, échappent à la mutilation partisane pour devenir des frères en humanité. Espérons simplement que ces derniers militants communistes disparus, l’Algérie saura enfanter d’autres rêveurs impénitents (2). Car en Algérie, les invasions barbares ne sont malheureusement pas une élégante métaphore québécoise mais une réalité immonde (dans l’arrière-plan, l’omniprésence des forces de l’ordre − barrages de gendarmerie, escortes armées pour l’équipe, véhicules de la police à l’arrêt ou en mouvement, etc. – dit bien que la guerre civile n’est pas encore terminée), et que peut-on lui opposer d’autre que la fraternité entre égaux dans la liberté, en un mot l’anarchie ? La disparition inéluctable des derniers porteurs du rêve algérien peut signifier la victoire pour longtemps de la barbarie et, dès lors, engendrer une nostalgie bien compréhensible pour le spectateur ayant comme Henri Alleg ou Jean-Pierre Lledo une histoire forte et ancienne avec ce pays. Mais l’histoire continue et le monde ne disparaît pas avec les acteurs qui ont tenté, maladroitement toujours, de le transformer même si avec eux périt à jamais une mémoire forcément unique, mémoire qu’un film comme Un rêve algérien contribue heureusement à sauvegarder. Toujours au second plan et de manière fugitive, quelques signes furtifs émaillent le film et invitent à un peu d’espoir. À Annaba, derrière Kader une affiche sur un colloque organisé en avril 2001 et consacré à saint Augustin sur le thème « Africanité et Universalité », une autre sur « Là-bas mon pays » d’Alexandre Arcady disent un travail de mémoire inimaginable il y a encore quelques années. Archéologue, la fille de Mustapha dont il doit être fier, effectue des fouilles dans la région de Cherchell, bel exemple d’émancipation. Lors du tournage, des passants interviennent pour manifester leur amitié à Henri Alleg : sur la place de Cherchell, avec une pointe d’emphase, un homme exprime son respect au rédacteur en chef d’Alger Républicain dont il a retenu le slogan adopté sous la censure (« Alger Républicain dit la vérité, il ne dit que la vérité mais ne peut pas dire toute la vérité »), plus émouvant encore, la vieille femme d’Oran tient par l’épaule avec douceur Henri Alleg en écoutant avec une grande attention la présentation que font de lui en arabe Jean-Pierre Lledo et son copain d’enfance. La barbarie est loin d’avoir gagné tous les esprits… Alors soyons sûr que demain, il y aura en Algérie comme ailleurs des êtres humains pour rappeler à la manière de Montaigne le fondement de toute posture morale : « J’estime tous les hommes mes compatriotes, et embrasse un Polonais comme un François, postposant cette liaison nationale à l’universelle et commune. »

1 h 46, distributeur : Vision Distribution, sortie le 26 novembre 2003.

Mato-Topé

le Monde Libertaire, n° 1337, du 20 au 26 novembre 2003.

1. Cf. Robert Antelme, L’espèce humaine, Paris, Gallimard, 1957 et Gallimard (Tel, n°26), 1996.

2. Sur un thème très proche en définitive, il faut voir, comme en écho, Forget Baghdad, un film sur des communistes juifs et irakiens et leur difficile intégration en Israël.

LIMAG / Antoine Hatzenberger

Âgé alors d’une vingtaine d’années, Alleg, pour se rendre à une réunion politique, avait fait de l’auto-stop, et avait été pris par un colon qui le mit en garde contre ce qu’il considérait comme les trois ennemis du moment : « les bolchistes (sic), les Anglais et les Juifs ». Alleg, communiste, né en Angleterre, de parents juifs, ne peut que s’amuser (et s’honorer au plus haut point) d’avoir ainsi incarné ces trois ennemis de la France de Vichy.

MONDE DIPLOMATIQUE / Carlos Pardo

En 1982, lorsque nous avons organisé à Amiens une rétrospective du cinéma algérien, nous pressentions déjà que la messe était dite. Ses meilleures années étaient derrière lui… » Jean-Pierre Garcia, directeur du Festival du film d’Amiens (1), grand spécialiste des cinématographies du continent africain, n’est guère optimiste pour l’avenir. Certes, quelques films algériens ont vu le jour ces derniers temps grâce à l’Année de l’Algérie en France. Mais, comme on le sait, les « œuvres incontournables » du cinéma algérien ont existé essentiellement dans le cadre d’un cinéma d’Etat, à la gloire le plus souvent de la révolution. Or, la tragique situation que traverse le pays depuis une dizaine d’années a semble-t-il définitivement enterré toute ambition du pouvoir à l’égard du septième art, alors que disparaissaient progressivement les différents organismes publics.

La plupart des cinéastes ont été contraints à l’exil, dépendent désormais du bon vouloir des commissions d’aides occidentales et peinent à monter des projets personnels. Il est loin le temps où Merzaq Allouache tournait Omar Gatlato (1975), œuvre subversive sur une jeunesse sans véritable perspective ou encore Bab-el-Oued City (1994). Aujourd’hui, Allouache est devenu un simple technicien assurant la mise en image sans génie d’une suite de sketches du comique marocain Gad Elmaleh (Chouchou, 2003).

Un réalisateur comme Mohammed Chouikh, auteur notamment du magnifique film La Citadelle (1988), fait figure d’exception en parvenant encore à tourner sur place, à raison d’un film tous les quatre ou cinq ans. Et si, l’an passé, de nombreux prix internationaux ont couronné un premier film algérien, nous noterons que sa réalisatrice n’était autre que l’épouse de Mohammed Chouikh et son habituelle monteuse. Rachida, de Yamina Bachir-Chouikh (2002), contait le douloureux exil intérieur d’une jeune institutrice obligée de fuir la capitale où un groupe de terroristes l’avait laissée pour morte après son refus de poser une bombe dans l’école où elle enseignait.

Fort heureusement, une génération de cinéastes formés et installés en Europe apporte un nouveau regard, bien que désormais extérieur, sur la réalité du pays. Initié par une structure française indépendante, ayant bénéficié d’une aide dans le cadre de l’Année de l’Algérie, le deuxième long métrage de Nadir Mocknèche, Viva Laldjérie, est certainement le film de fiction le plus intéressant. « Nous avons très vite pris le parti d’être le plus visibles possible, de ne pas voler d’images dans la rue, par exemple », nous confie Bertrand Gore, l’heureux producteur du film, tourné en grande partie à Alger sans encombres.

Viva Laldjérie dresse un sombre portrait d’une jeunesse désabusée. Comme dans Rachida, Mocknèche suit l’itinéraire d’une jeune Algéroise, Goucem, contrainte de s’exiler en compagnie de sa mère. A la différence près qu’ici la relégation s’opère du village à la capitale, la quête effrénée d’une libération sexuelle de la part des personnages principaux constituant le véritable sujet du film. Une sorte d’antidote au chaos ambiant.

Jean-Pierre Lledo a lui aussi été contraint à l’exil en 1993, époque où, chaque semaine, était revendiqué l’assassinat d’un intellectuel. Depuis, il n’a de cesse, par le biais du cinéma documentaire, d’interroger l’histoire et ses rêves d’une Algérie acceptant les multiples peuples et cultures qui la définissaient : Arabes, musulmans, juifs, chrétiens, Berbères, pieds-noirs, Français, etc. Lledo nous livre coup sur coup deux films poignants.

Au cours de l’année 1998, le cinéaste a sillonné la France, une caméra à ses côtés, présentant l’un ou l’autre de ses films. Grâce à Iskra, la structure de production autrefois créée par Chris Marker, cela donne Algérie, mes fantômes, un film composé des témoignages de personnalités et d’anonymes installés en France, mais liés à jamais à l’Algérie. La fille de harkis, le journaliste ayant échappé à un assassinat, les membres de la famille du cinéaste, un ancien militaire français ayant « pacifié » le pays, etc., tous restent profondément marqués par leur histoire. Des sortes de fantômes créés par l’amnésie entourant ce que l’on a longtemps nommé « les événements »…

L’un des personnages-clés de cette époque, Henri Alleg, auteur du premier livre de témoignage sur la torture, La Question, est revenu en 2002 sur le sol qui l’avait accueilli dans les années 1930 et qu’il a dû définitivement quitter en 1965. Jean-Pierre Lledo a accompagné Alleg, et Un rêve algérien (2) devient un saisissant récit à deux voix — le cinéaste ne pouvant éviter de mêler régulièrement sa propre histoire à celle de l’ancien directeur d’Alger républicain. C’est en sortant d’Alger, en voyageant dans l’Algérie profonde, que l’engagement d’Henri Alleg au sein du Parti communiste algérien allait prendre forme. Les idéaux perdaient de leur abstraction devant le quotidien d’un pays colonisé : la misère, la faim, l’exploitation terrible des travailleurs…

Tout en évoquant son parcours exceptionnel, Henri Alleg retrouve ses anciens camarades de lutte. En premier lieu, les collègues du journal mythique, dont la doctrine fameuse demeure dans la mémoire de tous les lecteurs de l’époque — « Alger républicain dit la vérité, rien que la vérité mais ne peut pas dire TOUTE la vérité » -, faisant ainsi joliment référence aux premières coupes de la censure. Une fois le journal interdit, la plupart des membres prirent naturellement le maquis. Alleg savait dès lors qu’il serait arrêté et était prêt à perdre sa vie pour la liberté d’un pays qui n’était pas le sien.

Cette attitude entière ne peut que forcer l’admiration du réalisateur. Et lorsque nos deux hommes se recueillent devant la tombe d’Henri Maillot, maquisard torturé et assassiné en 1956, l’épitaphe vient conclure malheureusement cette démarche : « Tombé pour une Algérie indépendante et fraternelle ». « Nous avons réussi à être indépendants. Pourquoi ne sommes-nous pas parvenus à être fraternels ? », demande le réalisateur, faisant fi du cynisme, « renonçant au renoncement contemporain (3) » qui frappe désormais les hommes ici et ailleurs…

Carlos Pardo

Journaliste et cinéaste.
(1) L’édition du Festival d’Amiens s’est tenue cette année du 7 au 16 novembre 2003 et consacrait un cycle à « Algérie 1962-2002 : la femme au cinéma, le cinéma des femmes ».

(2) Le film est sorti sur les écrans français le 26 novembre dernier.

(3) Selon la belle formule de Jean-Claude Guillebaud dans Le Goût de l’avenir, Seuil, Paris, 2003.

Chronic’ Art / Olivier Hadouchi

Pourtant, face à l’apparente immobilité d’un pays qui s’est progressivement replié sur lui-même, et au carcan d’une identité arabo-musulmane exclusive (au détriment des Kabyles et des autres), le cinéaste oppose un mouvement (celui d’Alleg), ponctué de longs travellings nocturnes aux allures de requiem funèbre.

Au départ, l’argument d’Un Rêve algérien est simple : il s’agit de filmer le retour d’Henri Alleg en Algérie. De revenir sur sa trajectoire algérienne, qui débute avec son arrivée dans ce pays en 1939, et se poursuit avec la découverte des victimes du colonialisme et de leur misère insupportable (« ce n’était pas des mots, mais la réalité », se souvient-il). Ancien directeur d’Alger Républicain, Henri Alleg est l’auteur de La Question, livre mythique paru en 1958, aux éditions de Minuit, où il racontait son arrestation en Algérie et les séances de tortures, coutumières de l’époque, qui suivirent. Dans Un Rêve algérien, il va à la rencontre de ses anciens compagnons de lutte, c’est le fil conducteur permettant d’esquisser l’ébauche d’un « rêve possible ». D’emblée, la route promet d’être passablement tortueuse : comment substituer l’idée d’un rêve algérien aux cauchemars qui viennent à l’esprit, de la nuit coloniale, en passant par les tueries de Bentalha jusqu’aux récents tremblements de terre ?

Après une nouvelle parution de 1962 à 1965, Alger Républicain fut à nouveau interdit, après le coup d’Etat de Boumediene ; et Henri Alleg contraint de s’exiler. Pourtant, face à l’apparente immobilité d’un pays qui s’est progressivement replié sur lui-même, et au carcan d’une identité arabo-musulmane exclusive (au détriment des kabyles et des autres), le cinéaste oppose un mouvement (celui d’Alleg), ponctué de longs travellings nocturnes aux allures de requiem funèbre. Chaque ville parcourue (Alger, Annaba, Constantine, Oran, Cherchell) donne lieu à d’émouvantes rencontres, avec d’anciens compagnons de lutte ou les endroits où il fut emprisonné et torturé. Les expressions du visage (ému, indigné, jamais résigné) d’Alleg, et son regard vif, parfois mélancolique, profondément humain, n’échappent pas au cinéaste qui sait en capter l’intensité. Le point de vue de Lledo est pertinent, il s’apparente à une tentative de ré-appropriation d’une mémoire collective, en déclinant le leitmotiv d’une Algérie indépendante et fraternelle. Lors d’une scène clé, on voit ce leitmotiv sur la tombe d’un combattant pour l’indépendance algérienne, d’origine européenne, tué par l’armée française. A ce titre, l’aspirant Maillot et Maurice Laban, morts pour l’indépendance, pour que le rêve, la fraternité devienne réalité, sont cités et évoqués.

Un Rêve algérien n’est pas un film de ressentiment ; on y trouve évidemment aucune nostalgie pour l’Algérie française, au contraire. Disons plutôt qu’il enregistre la complainte sincère et pudique d’une mémoire endeuillée, qui demeure finalement peu connue des deux côtés de la Méditerranée. Une mémoire qui ne demande qu’à revivre, et qui trouve peut-être encore des échos insoupçonnés au sein du peuple algérien, comme ce passant croisé, qui se souvient d’Alger Républicain. Ou cette femme qui insiste auprès d’Henri Alleg et du cinéaste pour qu’ils prennent un café tous ensemble. Ce « rêve » en forme de dialogue impromptu entre un homme et l’Histoire, un destin et un pays, est une oeuvre nécessaire, en ces périodes de replis identitaires, ici et ailleurs.

Les Inrockuptibles / Alexandre Chabert

Et ce rêve existait dans le microcosme du journal, au regard de la diversité ethnique de ses rédacteurs…

Hommage à Henri Alleg, intellectuel juif auteur de La Question, qui s’est battu pour l’indépendance de l’Algérie.En 1958 est publié La Question d’Henri Alleg, court récit sur les séances de torture que les paras lui ont fait subir pendant la bataille d’Alger. Henri Alleg est condamné à dix ans de prison. Qui est cet homme […]

Hommage à Henri Alleg, intellectuel juif auteur de La Question, qui s’est battu pour l’indépendance de l’Algérie.
En 1958 est publié La Question d’Henri Alleg, court récit sur les séances de torture que les paras lui ont fait subir pendant la bataille d’Alger. Henri Alleg est condamné à dix ans de prison. Qui est cet homme ? Un Juif anglais émigré à Paris qui, en 1939, s’installe à Alger. Adhérant au parti communiste algérien, il lutte contre le régime de Vichy. En 1950, il devient rédacteur en chef d’Alger républicain, le seul quotidien anticolonialiste, qui défendait une Algérie libre où les communautés minoritaires judéo-européennes auraient leur place. Tel était le rêve algérien d’Henri Alleg. Et celui-ci existait dans le microcosme du journal, au regard de la diversité ethnique de ses rédacteurs. Jean-Pierre Lledo a voulu faire revivre ce vieux rêve qui ne bouge plus en réunissant en Algérie les membres de ce journal, qui reviennent avec nostalgie sur leurs bons moments de camaraderie. Davantage un hommage, avant qu’il ne soit trop tard, à un vieux monsieur de 81 ans, qu’un documentaire historique ou ethnographique.

STUDIO / TC

La pudeur de celui qui filme et de celui qui se souvient se rejoignent… Poignant et passionnant document.

En 1958 sort La question, le livre d’Henri Alleg, premier à dénoncer les pratiques de l’armée française en Algérie. Vivant à Alger depuis 1939, cet anticolonialiste fut torturé en 1957 et condamné, un an plus tard, à dix ans de prison. Il s’évade, puis s’exile définitivement, en 1965. Jean-Pierre Lledo (Lisette Vincent, une femme algérienne) filme le retour d’Alleg sur la terre de son martyre, de sa lutte et de ses fraternités. Son regard sur ces lieux synonymes de souffrance, l’évocation de son rêve d’une Algérie multi-ethnique et les retrouvailles avec ses compagnons de combat sont autant de moments saisissants. La pudeur de celui qui filme et de celui qui se souvient se rejoignent, pour nous aider à comprendre cette phase honteuse de notre histoire. Poignant et passionnant.

STUDIO

LA CROIX / Benjamin PEYREL

Une démarche plus sentimentale qu’historique, plus psychanalytique que pédagogique, comme si Lledo voulait solder ses comptes avec l’Algérie et ses souvenirs.

La Question. Sous ce titre, sort, début mars 1958, le récit bref, sec et implacable des séances de torture infligées par les parachutistes français à Henri Alleg. Quatre semaines plus tard, le 27 mars, le livre du rédacteur en chef d’Alger Républicain, journal favorable à l’indépendance de l’Algérie et animé par des communistes, est saisi « pour participation à une entreprise de démoralisation de l’armée, ayant pour objet de nuire à la défense nationale ». Trop tard. Plusieurs milliers d’exemplaires ont été vendus, de nombreux autres circulent sous le manteau et l’ouvrage trouble déjà bien des consciences. Trente-six ans plus tard, à l’occasion de ce documentaire, Henri Alleg retourne en Algérie. Un pays qui n’est pas le sien mais pour lequel il avait accepté de mourir.

Pas à pas, la caméra de Jean-Pierre Lledo accompagne l’ancien journaliste communiste sur la trace de ses souvenirs. Poignants, quand Alleg retrouve la maison où il souffrit sous les coups des paras. Touchants, quand, avec ses anciens camarades d’Alger Républicain, il retrouve les vieilles rotatives qui imprimaient leurs appels à l’indépendance. Déchirants, enfin, quand Eliette Loup, son ancien agent de liaison, torturée en 1957, retourne pour la première fois dans la ferme de sa mère, « colon rouge » adulée par les paysans et dont des mains inconnues fleurissent encore la tombe aujourd’hui.

À l’origine de ce retour aux sources de la mémoire : Jean-Pierre Lledo, réalisateur né à Tlemcen et forcé de quitter son pays en 1993 pour des raisons de sécurité. En ramenant Alleg vers les lieux et les fantômes du passé, il cherche à faire revivre ce « rêve algérien », fait de fraternité et de cohabitation entre musulmans et pieds-noirs, mais qui s’est évanoui dans les flammes de la guerre. Une démarche plus sentimentale qu’historique, plus psychanalytique que pédagogique, comme si Lledo voulait solder ses comptes avec l’Algérie et ses souvenirs.

Souvent, la caméra tremble, suivant les cahots de la route ou de la mémoire. Parfois, elle oscille, hoquette, comme pour mimer les sanglots de ces anciens combattants retrouvant les débris de leurs espérances brisées.

Mais, toujours, transparaît ce sentiment d’urgence. Urgence de parler, de se confier et de dire enfin ses souffrances enfouies. Urgence aussi de retrouver ces femmes et ces hommes avant qu’ils ne disparaissent, de graver un peu de leurs souvenirs sur la pellicule. Pour faire revivre un rêve, qui, comme leurs larmes le disent, tourna pour tous au cauchemar.

BENJAMIN PEYREL

LIBERATION / Annick Peigné-Giuly

Entre Alger et Oran, Jean-Pierre Lledo réunit les héros de son enfance algérienne sous l’oeil d’une caméra visiblement émue.

Jean-Louis Comolli, Jean-Pierre Lledo ou Yves Billon creusent leur sillon cinématographique depuis pas mal de temps, explorant un terrain qui leur est propre. Marseille et ses enjeux politiques pour Comolli, l’Algérie et ses années d’indépendance pour Lledo, l’Amérique latine et ses musiques pour Billon. Trois itinéraires qui se rapprochent par leur engagement. Un cinéma citoyen pour l’un, un cinéma de mémoire pour le second, un cinéma de militantisme culturel pour le troisième. Par leur écriture aussi, qui, de journalistique, laissant la place au sujet, est devenue plus personnelle, plus cinématographique aussi. Des films qui, jusque-là, ont trouvé place sur les chaînes de télévision. Pourquoi alors ce soudain passage par le grand écran de la sortie en salles ?

Municipales sur le port. «Pour moi, c’est par défaut», explique Jean-Louis Comolli. Rêves de France à Marseille, septième et dernier film d’une série marseillaise, est le seul refusé par toutes les télévisions. Le producteur, Paul Sadoun (13 Production), a décidé de tourner sur ses fonds propres. «Un geste de producteur rarissime aujourd’hui», souligne Comolli. Résultat : 61 000 euros pour budget. Comolli tourne à Marseille, de 1999 à 2001, ce docu sur les heurs et malheurs de candidats «issus de l’immigration» inscrits sur les listes PS et RPR aux municipales. Un dispositif qu’on connaît désormais, avec Michel Samson (ex-journaliste à Libération, aujourd’hui au Monde), en enquêteur placide plongé dans les bas-fonds des partis marseillais. Dans ce film, il est palpable que leur duo a pris corps, que ces gens qu’ils filment depuis si longtemps sont devenus des personnages de cinéma. Samson, comme un poisson dans les eaux du Vieux-Port, attire à lui les situations fortes d’une formidable comédie marseillaise.

Le tournage et le montage achevés, le producteur prend l’initiative de demander au CNC l’avance «sur film terminé». Et l’obtient : 76 000 euros. «C’est alors qu’on a pu envisager de sortir en salles puisque les télés ne voulaient pas.» Ils se payent un transfert sur pellicule, contactent Maurice Tinchant pour la distribution. Le film sort cette semaine dans une salle parisienne, mais aussi dans le cadre d’une campagne d’associations. Deux dispositifs qui lui garantissent de ne pas disparaître en une semaine. «On va vers une nouvelle économie des films, remarque Comolli, mais aussi vers la création d’un réseau pour la diffusion des documentaires.»

Retour au bled. Pour Un rêve algérien de Jean-Pierre Lledo, l’histoire a aussi commencé par un refus des télévisions. «Alors le producteur (Maha Productions) a envoyé le scénario à l’avance sur recettes, qui aujourd’hui accepte les documentaires.» Le projet reçoit 152 000 euros. Arrivent alors un coproducteur belge et le fonds Eurimage.Total : 763 000 euros. Vingt fois le budget habituel des films de Lledo. Le voilà entré dans le circuit «cinéma». Pour lui, ce n’est que justice : «Je me vois comme un cinéaste de grand écran.»

C’est donc sur la toile que l’on suivra le retour d’Henri Alleg en Algérie. L’ancien patron d’Alger républicain retrouve ses camarades de lutte contre l’armée française, les traces de ses années de torture et de prison (où il écrira son livre la Question), de ses amitiés avec ceux qui sont aujourd’hui les oubliés de l’indépendance algérienne. Entre Alger et Oran, Jean-Pierre Lledo réunit les héros de son enfance algérienne sous l’oeil d’une caméra visiblement émue. «J’ai sans doute fait du cinéma pour faire ce film-là, dit-il. Maintenant, je peux aller vers la fiction.» Le film sort dans une salle à Paris.

Celui d’Yves Billon sera dans deux salles. «Au moins quatre semaines, savoure-t-il. Et ça suivra en province si tout va bien.» Billon a fait Cuba son comme tous ses autres films : «Avec mon argent de poche et mes copains.» Une balade ludique aux basques d’un groupe de retraités cubains qui jouent le son avec le Panaméen Azuquita. On pense bien sûr au Buena Vista Social Club de Wenders, mais Billon se targue de filmer la musique cubaine depuis plus de dix ans. «Mon ambition ne dépassait pas le petit film télé mais le film faisant une heure trente, la sortie en salles s’est imposée.» 45 000 euros de plus piochés dans l’argent de poche et le film gonflé en 35 mm est présenté aux exploitants de salles et autres diffuseurs.

«Bataille». Cette expérience en salles pour des documentaires, qui semble une sorte de promotion, reste un accident de parcours pour Jean-Louis Comolli. «J’aurais préféré que mon film soit diffusé à la télé. C’est moins gratifiant, mais là le film est réel. En salles, on est dans l’emballage, mais le film est un peu virtuel. A la télé, on touche les spectateurs qui ne nous sont pas prédestinés. Je guette toujours le spectateur inconnu…», dit-il. Pour lui, les salles ne sont pas le destin des documentaires. «Que nous nous retrouvions dans des salles de cinéma est surtout un signe de la détérioration de la télévision de service public en France. Moi, je vais continuer à prendre d’assaut la télévision… La bataille est d’autant plus importante qu’elle est désespérée.»

Annick PEIGNE-GIULY

L’HUMANITE / Théophile Hazebroucq

Pourquoi donc ce rêve n’a-t-il pu irriguer l’ensemble de la société algérienne et s’y réaliser ? Un spectateur insiste sur le rôle désastreux de l’OAS, mais J.-P. Lledo tient à nuancer la perspective historique en rappelant à quel point le FLN érigea un dogme discriminant le mythe du panarabisme algérien.

 

Vendredi dernier, une projection exceptionnelle d’Un rêve algérien, proposée par les Amis de l’Humanité, a donné lieu à un échange intense et chaleureux entre les spectateurs, le réalisateur et son personnage principal.

Une salve d’applaudissements s’élève du cinéma Saint-André-des-Arts, alors que s’achève le dernier film de Jean-Pierre Lledo (voir notre édition de mercredi dernier) retraçant le retour de Henri Alleg en Algérie, près de quarante ans après avoir été contraint de quitter le pays par le coup d’état du FLN (Front de libération nationale). La salle est comble ; une soixantaine de personnes ont même dû s’en retourner bredouilles. Le film porte une résonance particulière pour nombre de spectateurs, notamment les pieds-noirs. Dans cette Algérie meurtrie et tant aimée, histoire universelle et histoires personnelles s’entremêlent indéfectiblement.

Cette problématique si brûlante est d’ailleurs à l’origine du film :  » L’identité de l’Algérie et la mienne propre ne cessent de m’interroger depuis que j’en suis parti en 1993. Celle de l’Algérie est devenue taboue lorsque l’islam a été institué religion d’État « , regrette le réalisateur. Car le Rêve algérien d’Henri Alleg est aussi celui de J.-P. Lledo, pour qui le tournage fut également l’occasion d’un retour chez lui. Un rêve qui rassemble indistinctement pieds-noirs, Juifs et Arabes :  » Seules deux fraternités pouvaient ainsi unir toutes les origines : celles nées de la pauvreté et de l’idéal communiste « , mais un rêve brisé. Alger républicain, le quotidien dirigé pendant huit ans par H. Alleg incarnait ce type d’organisation sociale indifférente aux confessions et aux nationalités de ses membres,  » une véritable oasis de fraternité au milieu du racisme général « , se flatte son ancien directeur.  » C’était le journal populaire par excellence, reprend-il. Les ventes étaient certes modestes, mais un seul numéro était cependant  » entendu  » par une dizaine de personnes, car les neuf-dixièmes de la population algérienne étaient alors analphabètes.  » Porte-parole de la révolution, Alger républicain était aussi l’étendard de cet espoir de société solidaire.

Pourquoi donc ce rêve n’a-t-il pu irriguer l’ensemble de la société algérienne et s’y réaliser ? Un spectateur insiste sur le rôle désastreux de l’OAS, mais J.-P. Lledo tient à nuancer la perspective historique en rappelant à quel point le FLN érigea un dogme discriminant le mythe du panarabisme algérien. Lorsque Charles Silvestre se tourne vers H. Alleg pour lui demander ce qui reste de ce rêve, celui-ci trouve encore le moyen d’étonner. Lui qui a déjà forcé le respect et l’admiration par son courage et sa constance mis en lumière par le film, lui, l’antifasciste viscéral, l’indépendantiste farouche, mais d’une philanthropie telle qu’il n’éprouve pas de haine envers ses tortionnaires, ne se résout pas au pessimisme :  » Ce rêve est interrompu, mais pas terminé, car il faisait partie d’un plan plus général : celui d’un monde entier fraternel. Les échecs du siècle dernier dans les tentatives de construction de sociétés meilleures ont posé des strates qui préparent autre chose. Il y a en Algérie des forces profondes qui ne se tairont pas.  »

Théophile Hazebroucq

Propos de l’Auteur : Je ne renie pas ce film, mais…

Je ne renierais pas ce film, mais je me dois quelques réserves pour les spectateurs à venir.

Ce film avait pour but de dire pour la première fois l’utopie d’une Algérie multiethnique, qui pour les communistes fut une réalité, mais qui avait été torpillée et enterrée par le FLN nationaliste qui dirigea le mouvement indépendantiste. Et c’est ce que le spectateur passé ressentit même lorsque les choses n’étaient pas dites directement.

Mais je me dois de dire aussi mon insatisfaction de ne pas avoir réussi à percer les défenses d’Alleg : s’abstenir d’incriminer le projet nationaliste d’épuration et de parler des violences commises par le FLN contre les populations non-musulmanes, refuser d’évoquer devant la caméra l’antisémitisme des nationalistes, et les impairs de ses propres camarades musulmans, relatifs à son identité. Toutes choses qu’Alleg avait maintes fois confiées à ses proches et à moi-même, tant elles l’avaient profondément blessé, sans parler du refus des autorités algériennes, après l’indépendance, de lui accorder ainsi qu’à sa famille une nationalité pour laquelle il avait failli perdre la vie. Aussi vrai qu’il pouvait être dans l’intimité, devant la caméra Alleg préféra faire montre de son art à arrondir les angles.

Ceci m’exaspéra, mais diminué par une dépression nerveuse (que je ne su même pas identifier, car c’était la première fois) qui se déclencha dès les premiers jours de tournage et qui m’empêchant de dormir me plongea dans une angoisse sans borne, je n’arrivai pas à le pousser hors de ses retranchements. Et lorsque quatre mois après, guéri de cette effroyable maladie au début de laquelle je voulus détruire le matériel tourné, je me mis au montage, seule la présence du quatrième personnage, Mustapha Saadoun, me donna l’envie de finir ce film. Iconoclaste dans l’âme et d’une spontanéité déroutante, il laissa Alleg sans voix et sans réplique.

Les choses auraient encore été plus claires si j’avais pu inclure dans le film une séquence à laquelle je tenais pourtant plus que tout. Après le repas d’accueil, j’avais posé une question aux douze amis qui étaient venus l’accueillir à son arrivée en bateau : « L’Algérie est devenue indépendante mais elle n’a pu être fraternelle, pourquoi d’après vous ? » Durant plusieurs heures, j’eus droit à toutes les variantes de la langue de bois, dont celle d’Alleg. Mais têtu, je laissai ma caméra tourner, jusqu’au moment où l’ex-secrétaire général des Syndicats CGT, Lakhdar Kaïdi finit jeter le pavé dans la mare : « les nationalistes ne partageaient pas notre projet d’une Algérie multiethnique, ils voulaient une Algérie arabo-musulmane ! ». Et avec son accent et son roulement des ‘’r’’ très prononcé, il répéta en martelant les syllabes : « une Al-gé-rie-a-ra-bo-mu-sul-ma-ne ! », laissant pantoise toute l’assemblée.

Mais comme il arrive souvent au montage, il me fallut faire le deuil de cette séquence, car cela disait tout du film pour être mis au début, et à la fin ce n’était plus possible. J’ai quand même tenu à mettre ce passage dans les bonus du DVD.

Par honnêteté quant à la vérité de nos relations, il me faut encore révéler qu’Alleg fit tout ce qu’il put pour me décourager d’entreprendre mon film suivant :  »Algérie, histoires à ne pas dire ». Et que lorsque je fis à Paris une projection pour des amis en Juillet 2007, quelques semaines après son interdiction par les autorités algériennes, il sortit de la salle dès que les lumières s’allumèrent, en guise de rupture définitive avec moi. Et nous ne nous vîmes, ni ne nous parlâmes plus. Effectivement ce film évoquait, dans ses 4 parties, des massacres commis contre les populations civiles non-musulmanes, au nom du Djihad, par le FLN – ALN, et ce par la bouche de témoins algériens actifs ou passifs, impossibles donc à récuser.

Pour Alleg seul valait  »le combat anti-impérialiste » qui justifiait ses silences, hier des massacres de Staline, et à présent ceux du FLN, mais pour moi ce qui m’importait désormais c’était la vérité historique. Ces précisions faites, je ne regrette pas d’avoir fait ce film, car il a été un jalon vers ma propre maturité et mon émancipation des solidarités automatiques contractées depuis l’enfance de par la transmission paternelle.

Ultime mise au point : le film est sorti en 2003, alors qu’un mouvement sociétal de réprobation de la torture dont Alleg fut partie prenante fut déclenché par un article du Monde sur une combattante algérienne, Louiza Ighilariz (qui disait vouloir retrouver le médecin militaire francais qui l’avait sauvée), en Juin 2000. Pure coïncidence pourtant, car pour ma part j’avais déjà écrit mon scénario en 1999 où l’on peut lire que l’objet du film ne sera pas la torture, mais l’utopie de fraternité, ainsi que je l’ai précisé ci-dessus.

Ceci dit, l’expérience du monde arabe au Moyen Orient , où l’on constate que Juifs et Chrétiens ont dû fuir par millions, des décennies après les indépendances, montre que cette logique de fraternité entre simples citoyens n’est pas de taille à résister à celle des Etats ou des mouvements politiques capables de manipuler les irrédentismes, ‘’et les masses populaires’’ de diverses manières et principalement par la religion islamique, laquelle a codifié depuis l’origine, le statut de la dhimma, faisant des Chrétiens et des Juifs  des sujets inférieurs à la merci de n’importe quel musulman, fanatiques ou plèbe revancharde, soldatesque cuvant ses défaites ou politiciens véreux et incompétents en quête de boucs émissaires…

Aujourd’hui, je suis donc beaucoup plus pessimiste que lorsque je faisais Un Rêve algérien. Même si l’idée d’une Algérie multiethnique avait pu se réaliser, le million de non musulmans, qui avec les années se serait multiplié, aurait été soit chassé, soit aurait été forcé à fuir. Et c’est faute de ne pas pouvoir cibler des non musulmans que les islamistes des années 90 durent se contenter de sacrifices locaux, intellectuels, femmes et démocrates résistantes… Tant que le monde arabo-musulman n’accèdera pas à la démocratie, il n’y aura pas de place pour les minorités.

 Je tiens à rappeler que malgré mes naïvetés de l’époque (film tourné en 2002 et sorti en salles en 2003-4), la dernière image de ce film, juste avant l’épilogue, est celle d’une tombe dans un cimetière chrétien, où je pose la question : l’Algérie avait été indépendante, pourquoi n’avait-elle pas été fraternelle ?

Jean-Pierre Lledo. Octobre 2018

D’ ‘’Un Rêve algérien’’ à ‘’Algéries, mes Fantômes’’

Je suis allé revoir Algérie mes fantômes au Forum des images un samedi soir. Et le film m’a de nouveau secoué, plus encore que la première fois. J’avais déjà ressenti cela avec Un rêve algérien : ces films ont en effet ce pouvoir qu’une deuxième vision permet d’en mieux voir la richesse. 

 

Lors du débat, j’ai entendu le réalisateur comparer les deux films en disant que pour lui ils traitaient du même sujet – leurs titres auraient pu s’échanger, a-t-il dit. Ils sont à mes yeux d’une nature différente. Au début d’Algérie mes fantômes, le mot nostalgie est prononcé alors qu’elle est totalement absente du film. Je l’ai en revanche ressentie dans Un rêve algérien. Il y est en effet question d’un retour en Algérie, sur une expérience unique qui s’est terminée par un échec. Près d’un demi-siècle plus tard, on exhume quelque chose qui était enterré. Le film est émouvant et fort, mais on y ressent une tristesse, le regret de ce qui aurait pu être.

Algérie mes fantômes au contraire se déroule en France. Le film est porteur d’avenir puisqu’il montre une histoire en marche : il ouvre des portes, révèle des personnes, sans asséner de vérité, en questionnant seulement. En allant à la rencontre des « fantômes » du réalisateur, nos voisins sont convoqués, on nous les fait voir tels que nous les ignorons. Les témoignages, familiaux ou pas, sont passionnants. Ils sont étonnants et brouillent les pistes sur lesquelles chacun campe et se replie. Ils bousculent les images que chacun adopte pour penser ou préserver son « algérianité ». Ils ont de quoi dérouter aussi les « Français de France » que l’Algérie sollicite également par l’histoire récente et ses prolongements humains.

Les tantes maternelles témoignent ainsi de façon différente d’une réalité qu’elles ont pourtant vécue ensemble. On y débusque un ancien para et on recueille de lui l’aveu que la lutte pour l’indépendance était légitime. On dévoile pudiquement la honte douloureuse chez la fille d’un harki.

Au-delà des actes ou des positionnements liés au passé (la guerre), on s’intéresse aux personnes (en France). La parole est donnée aux fils et aux filles des anciens acteurs ; leur témoignage est d’autant plus fort qu’ils sont innocents, par définition.

La recherche d’Arezki sur les traces de son père est émouvante. La fille de harki est bouleversante. La « beurette » de Tours, outre le fait qu’elle est incroyablement drôle, est d’autant plus pertinente qu’elle interroge le réalisateur, renversant ainsi les rôles.

Le sens de la démarche est personnel : le regard sur les interlocuteurs est proche, il dépasse la compassion – car tous souffrent de l’Algérie. Les interlocuteurs sont interpelés tes de façon touchante, révélés dans leur humanité. On découvre ainsi toute une complexité. Celle de l’Algérie et de son histoire tourmentée. Et puis sont posées les questions de l’exil et de l’identité dans sa multiplicité. Telle que l’Algérie l’a déniée. Telle que la France doit l’accepter.

Les témoignages sont riches, à l’instar de cet homme qui épouse une Algérienne pour se mettre en règle avec lui-même ; cet ancien militaire qui s’engage dans une cause humanitaire pour « réparer » ; ce journaliste handicapé qui exprime avec sa femme l’essentiel de ce qu’il faut retenir du film.

Les plus convaincus sont déstabilisés (Di Pizzo). En cela le film est subversif dans un pays qui préfère exclure et voter une loi simpliste (qui risque de conforter le communautarisme) plutôt que d’affronter les problèmes réels, autrement plus complexes. Dans une société où l’identité devient persécutrice et menace l’individu de repli – d’exclusion –plutôt que d’ouverture, Naouel, la fille du réalisateur introduit bien le problème.

La richesse du propos a de quoi faire vaciller par son invitation à la complexité. Il déstabilise et va à l’encontre des idées reçues. Réjouissant et communicatif, il peut être un formidable outil pour comprendre et accepter l’altérité.

La construction du film est remarquable. Pétri d’humanité, il fait penser et réfléchir. Plein d’humour et jamais triste, il éclaire et réconcilie.

Voilà, je souhaite une belle carrière à Algérie mes fantômes.

 Bernard d’Attona, journaliste.

PATRIOTE DE NICE / Pedro Da Nóbrega : La douleur de l’exil (03/02/2004)

« Algérie, mes fantômes » : la douleur de l’exil

Après la projection en avant-première à Nice du film « Un Rêve Algérien » de Jean-Pierre Lledo, dont la programmation est prévue au Mercury à partir du 04 février, les Niçois auront eu le privilège d’assister à l’avant-première d’un autre film de Jean-Pierre Lledo « Algérie, mes fantômes » dont le scénario peut être résumé ainsi :

« Un cinéaste algérien en exil, d’origine judéo-espagnole, entame un long voyage filmé pour affronter les fantômes qui le guettent depuis son arrivée en France. »

En effet, le réalisateur Jean-Pierre Lledo a du, en 1993, face aux menaces de mort des islamistes, s’exiler en France. C’est d’ailleurs la femme d’un journaliste algérien, rescapé miraculé des balles des tueurs intégristes et lui aussi réfugié en France, qui parle avec force de la douleur de l’exil. Ce qui n’empêche pas ce journaliste d’exprimer un des plus beaux messages d’espoir de ce film. On pourra aussi évoquer les paroles d’une infinie tendresse de la fille de Jean-Pierre Lledo, parlant de ce père dont le corps est en France mais dont elle sent bien que le cœur et la tête sont toujours de l’autre côté de la Méditerranée.

C’est aussi pourquoi, on pourrait décliner cet axiome de diverses façons, des douleurs de l’exil à la douleur des exils.

Mais la grande qualité de ce film est de laisser voir et de laisser parler pour exhaler toutes ces douleurs, en les respectant et en ne les opposant pas, quelles qu’aient été les positions des protagonistes pendant la Guerre d’Algérie et après. Et on se doute qu’il n’a pas été toujours simple pour quelqu’un qui a fait le choix de l’anticolonialisme d’approcher des témoins qui sont aux antipodes de ces convictions. Mais c’est une des grandes forces de ce film que de montrer, qu’au-delà de la diversité des engagements et des parcours, le déchirement de l’exil, de l’éloignement de cette terre reste une constante qui transcende les histoires individuelles et illustre combien tous gardent l’Algérie au cœur. D’ailleurs les réactions pendant le débat parfois émouvant qui a suivi, avec une salle encore comble, prouvent combien ce film a su parler à tous ceux qui restent, d’une façon ou d’une autre attachés à ce pays.

Comme il montre l’importance de la parole et de lever les tabous qui continuent à peser sur les relations passionnelles qui peuvent unir la France et l’Algérie en constituant autant de sel sur des plaies qui ne pourront se refermer qu’une fois la lumière faite d’un côté et de l’autre de la Méditerranée sur les tragédies de l’histoire.

Ce film a aussi le mérite de ne pas tomber dans le manichéisme et de montrer toutes les contradictions qu’ont pu receler tous ces évènements et les interrogations qu’elles suscitent encore aujourd’hui chez tous ceux qui s’expriment.

On mesure aussi le tort qu’aura causé à tous les protagonistes une situation coloniale construite sur des rapports de domination,  alors que les ferments d’une diversité riche d’échanges et de partages pouvaient parfois germer, comme le rappelle avec une grande émotion une ancienne amie du père du réalisateur, ancienne combattante anticoloniale vivant aujourd’hui à Marseille avec son époux mais qui parle toujours de l’Algérie et de la fraternité qu’elle a pu y vivre avec une émotion incomparable et bouleversante.

Comme peuvent l’être bien d’autres paroles dans ce film, comme celle de la fille d’un harki qui rappelle les souffrances de ceux que les histoires « officielles », des deux rives de la Méditerranée, ont bannis.

En même temps, et en cela il rejoint quelque part « Un Rêve Algérien », reste par moments l’inébranlable conviction que cette Algérie plurielle que l’on a voulu taire, comme cette France d’aujourd’hui que d’aucuns s’obstinent à ne pas voir plurielle ont, par l’intensité et la violence des liens que l’histoire a tissés entre elles, vocation à développer des relations plus fortes et plus équitables et constituer un formidable creuset d’espoirs et de réalisations.

Quelle plus belle image de ce rêve ou de cet espoir que cette image d’un jeune supporter, après la victoire de la France à la Coupe du Monde 1998, brandissant avec fierté les deux drapeaux mêlés. Encore faut-il que l’on donne à toute cette jeunesse des raisons d’être fière de l’une et de l’autre, sans les sommer d’avoir à choisir.

Pedro Da Nóbrega

03/02/2004

MONDE DIPLOMATIQUE / Carlos Pardo

En 1982, lorsque nous avons organisé à Amiens une rétrospective du cinéma algérien, nous pressentions déjà que la messe était dite. Ses meilleures années étaient derrière lui… » Jean-Pierre Garcia, directeur du Festival du film d’Amiens (1), grand spécialiste des cinématographies du continent africain, n’est guère optimiste pour l’avenir. Certes, quelques films algériens ont vu le jour ces derniers temps grâce à l’Année de l’Algérie en France. Mais, comme on le sait, les « œuvres incontournables » du cinéma algérien ont existé essentiellement dans le cadre d’un cinéma d’Etat, à la gloire le plus souvent de la révolution. Or, la tragique situation que traverse le pays depuis une dizaine d’années a semble-t-il définitivement enterré toute ambition du pouvoir à l’égard du septième art, alors que disparaissaient progressivement les différents organismes publics.

La plupart des cinéastes ont été contraints à l’exil, dépendent désormais du bon vouloir des commissions d’aides occidentales et peinent à monter des projets personnels. Il est loin le temps où Merzaq Allouache tournait Omar Gatlato (1975), œuvre subversive sur une jeunesse sans véritable perspective ou encore Bab-el-Oued City (1994). Aujourd’hui, Allouache est devenu un simple technicien assurant la mise en image sans génie d’une suite de sketches du comique marocain Gad Elmaleh (Chouchou, 2003).

Un réalisateur comme Mohammed Chouikh, auteur notamment du magnifique film La Citadelle (1988), fait figure d’exception en parvenant encore à tourner sur place, à raison d’un film tous les quatre ou cinq ans. Et si, l’an passé, de nombreux prix internationaux ont couronné un premier film algérien, nous noterons que sa réalisatrice n’était autre que l’épouse de Mohammed Chouikh et son habituelle monteuse. Rachida, de Yamina Bachir-Chouikh (2002), contait le douloureux exil intérieur d’une jeune institutrice obligée de fuir la capitale où un groupe de terroristes l’avait laissée pour morte après son refus de poser une bombe dans l’école où elle enseignait.

Fort heureusement, une génération de cinéastes formés et installés en Europe apporte un nouveau regard, bien que désormais extérieur, sur la réalité du pays. Initié par une structure française indépendante, ayant bénéficié d’une aide dans le cadre de l’Année de l’Algérie, le deuxième long métrage de Nadir Mocknèche, Viva Laldjérie, est certainement le film de fiction le plus intéressant. « Nous avons très vite pris le parti d’être le plus visibles possible, de ne pas voler d’images dans la rue, par exemple », nous confie Bertrand Gore, l’heureux producteur du film, tourné en grande partie à Alger sans encombres.

Viva Laldjérie dresse un sombre portrait d’une jeunesse désabusée. Comme dans Rachida, Mocknèche suit l’itinéraire d’une jeune Algéroise, Goucem, contrainte de s’exiler en compagnie de sa mère. A la différence près qu’ici la relégation s’opère du village à la capitale, la quête effrénée d’une libération sexuelle de la part des personnages principaux constituant le véritable sujet du film. Une sorte d’antidote au chaos ambiant.

Jean-Pierre Lledo a lui aussi été contraint à l’exil en 1993, époque où, chaque semaine, était revendiqué l’assassinat d’un intellectuel. Depuis, il n’a de cesse, par le biais du cinéma documentaire, d’interroger l’histoire et ses rêves d’une Algérie acceptant les multiples peuples et cultures qui la définissaient : Arabes, musulmans, juifs, chrétiens, Berbères, pieds-noirs, Français, etc. Lledo nous livre coup sur coup deux films poignants.

Au cours de l’année 1998, le cinéaste a sillonné la France, une caméra à ses côtés, présentant l’un ou l’autre de ses films. Grâce à Iskra, la structure de production autrefois créée par Chris Marker, cela donne Algérie, mes fantômes, un film composé des témoignages de personnalités et d’anonymes installés en France, mais liés à jamais à l’Algérie. La fille de harkis, le journaliste ayant échappé à un assassinat, les membres de la famille du cinéaste, un ancien militaire français ayant « pacifié » le pays, etc., tous restent profondément marqués par leur histoire. Des sortes de fantômes créés par l’amnésie entourant ce que l’on a longtemps nommé « les événements »…

L’un des personnages-clés de cette époque, Henri Alleg, auteur du premier livre de témoignage sur la torture, La Question, est revenu en 2002 sur le sol qui l’avait accueilli dans les années 1930 et qu’il a dû définitivement quitter en 1965. Jean-Pierre Lledo a accompagné Alleg, et Un rêve algérien (2) devient un saisissant récit à deux voix — le cinéaste ne pouvant éviter de mêler régulièrement sa propre histoire à celle de l’ancien directeur d’Alger républicain. C’est en sortant d’Alger, en voyageant dans l’Algérie profonde, que l’engagement d’Henri Alleg au sein du Parti communiste algérien allait prendre forme. Les idéaux perdaient de leur abstraction devant le quotidien d’un pays colonisé : la misère, la faim, l’exploitation terrible des travailleurs…

Tout en évoquant son parcours exceptionnel, Henri Alleg retrouve ses anciens camarades de lutte. En premier lieu, les collègues du journal mythique, dont la doctrine fameuse demeure dans la mémoire de tous les lecteurs de l’époque — « Alger républicain dit la vérité, rien que la vérité mais ne peut pas dire TOUTE la vérité » -, faisant ainsi joliment référence aux premières coupes de la censure. Une fois le journal interdit, la plupart des membres prirent naturellement le maquis. Alleg savait dès lors qu’il serait arrêté et était prêt à perdre sa vie pour la liberté d’un pays qui n’était pas le sien.

Cette attitude entière ne peut que forcer l’admiration du réalisateur. Et lorsque nos deux hommes se recueillent devant la tombe d’Henri Maillot, maquisard torturé et assassiné en 1956, l’épitaphe vient conclure malheureusement cette démarche : « Tombé pour une Algérie indépendante et fraternelle ». « Nous avons réussi à être indépendants. Pourquoi ne sommes-nous pas parvenus à être fraternels ? », demande le réalisateur, faisant fi du cynisme, « renonçant au renoncement contemporain (3) » qui frappe désormais les hommes ici et ailleurs…

Carlos Pardo

Journaliste et cinéaste.
(1) L’édition du Festival d’Amiens s’est tenue cette année du 7 au 16 novembre 2003 et consacrait un cycle à « Algérie 1962-2002 : la femme au cinéma, le cinéma des femmes ».

(2) Le film est sorti sur les écrans français le 26 novembre dernier.

(3) Selon la belle formule de Jean-Claude Guillebaud dans Le Goût de l’avenir, Seuil, Paris, 2003.

Les Inrockuptibles / Vincent Ostria

Chronique autobiographique d’un rapatrié d’Algérie très tardif n’ayant quitté son pays natal qu’en juin 1993, suite à la multiplication des massacres par les islamistes. Jean-Pierre Lledo raconte sa nostalgie, filme la vie caméra vidéo au poing. Journal de bord d’un exilé qui sillonne la France en montrant ses films précédents. Filmage brut, presque brouillon ; aux images de la France d’aujourd’hui se superposent les souvenirs d’hier (un ancien appelé avoue avoir torturé et le regrette). Sans effets de manche, Jean-Pierre Lledo fait un vaste tour de “l’algérité” en France. Un point de vue assez nuancé, de par la diversité des personnages rencontrés. Privilégiant les témoignages de pieds-noirs, qui ne sont pas tous des nostalgiques de l’Algérie française, le cinéaste fait pourtant des détours par la communauté arabe (enfants de harkis, filles de la deuxième génération, etc.). Riche exploration entre passé, présent, histoire et quotidien.

RIPOSTE LAÏQUE / Pascal Hilout

Déjà en 1992, soit trente ans après l’indépendance de l’Algérie, l’historien algérien Benjamin Stora parlait d’une « guerre qui ne finissait pas, dans les têtes et dans les cœurs. Parce qu’elle n’a pas été suffisamment nommée, montrée, assumée dans et par la mémoire collective » (1).

Quinze ans plus tard, en ce mois de novembre 2007, le 17 très exactement, il m’a été donné de constater qu’il y a tout de même un cinéaste algérien de plus qui a su trouver et la force et le ton juste pour nous convier à nommer avec lui et nous donner à voir une mémoire assumée avec beaucoup de talent et avec humanité.

La projection du film « Algéries, mes fantômes » de l’Algérien Jean-Pierre Lledo, à La Friche la Belle de Mai (Marseille), m’a permis de découvrir un aspect de la production cinématographique que le terrorisme intégriste, au lieu de la faire taire, n’a pu que mieux la stimuler.

Jean-Pierre Lledo et bien d’autres artistes créateurs algériens se sont vus contraints de choisir l’exil plutôt que le cercueil. C’est donc quarante ans après l’exode de sa propre famille, suite à l’indépendance de son pays, que notre cinéaste se retrouve en France. Et c’est là qu’il est amené à regarder, les yeux dans les yeux, non seulement les tabous que l’Algérie lui avait légués, mais aussi les fantômes d’une Histoire taboue, « les événements » comme on disait en France.

Le film documentaire est absolument magnifique et on ne peut que s’étonner qu’il n’ait jamais été montré à la télévision française. C’est une œuvre salutaire comme seul l’art a la manière de nous en offrir pour nous délivrer de nos cauchemars. Les acteurs, des gens ordinaires tout à fait hors du commun, ont tous en partage une parcelle d’Algérie dans les veines et dans le cœur alors qu’ils doivent vivre en France.

Qu’ils soient des proches de la famille Lledo, partis d’Algérie dès 1962 et que notre cinéaste retrouve pour la première fois, certains avec leur douce musique arabo-andalouse en arrière plan, que ce soit un couple de résistants où la femme porte visiblement la culotte tout en se plaignant du machisme de là-bas et qui dit : « avec les Arabes, les Gitans, et les Espagnols, on partageait tout, même les poux ! », que ce soit un parachutiste qui n’arrive pas à nommer la torture tout en exprimant une souffrance intérieure drôlement bien filmée de biais, que ce soient des enfants de harkis qui prennent en charge les souffrances de leurs parents pour expectorer le dégoût de cette guerre fratricide qu’ils ont toujours tu au fond des tripes, de quoi vous ulcérer la vie, qu’il soit journaliste ayant miraculeusement survécu aux multiples coups de feu des islamistes… tous ces acteurs de la vie, ou plutôt ses survivants, ont un talent fou pour dire les multiples déchirures de l’Algérie. Dans ce film, on en découvre bien d’autres personnages qui, dans le malheur et la douleur et grâce à leur capacité de dire non et d’y résister, vous réconcilient avec l’humanité.

Les histoires personnelles qu’ils nous racontent sont poignantes sans jamais tomber dans l’apitoiement, dans le ressentiment ou la facilité. Une certaine pudeur y est même perceptible et il y a aussi une drôlerie, sans forcer, qui nous fait toucher du doigt la tragi-comédie sanglante de l’Algérie.

On ne peut oublier cette réflexion exprimant le dépit amoureux d’un fils de partisans de l’indépendance qu’il adresse à lui-même. Après avoir enterré ses parents qui s’accrochaient bec et ongles à l’Algérie, il a dû quitter ce pays avec un certain retard en se disant : « tu voulais l’indépendance, tu te la farcis ! »

En tout cas, ce film mérite une large distribution aussi bien en France qu’en Algérie. Nous devons tout entreprendre pour le faire programmer par des chaînes comme Arte. Mais il peut tout autant servir de support à un débat sur d’autres chaînes nationales. Il nous permettra tous de sortir plus intelligents après sa leçon d’Histoire faites d’histoires d’êtres humains plus touchants les uns que les autres.

Ce film n’étant qu’un épisode d’une série de films de M. Jean-Pierre Lledo, ne manquez surtout pas l’occasion de voir son prochain long-métrage : « Algérie, histoires à ne pas dire », qui sortira en salles en France en Février 2008.

(1) Benjamin Stora, La gangrène et l’oubli, la mémoire de la guerre d’Algérie, La Découverte/Poche.

*Pascal Hilout, journaliste de « Riposte Laïque ».

La projo à Marseille eu lieu le 17 Nov 07.

Fantômes algériens – Olivia Marsaud – Afrik.com

Le dernier documentaire de Jean-Pierre Lledo, Algérie, mes fantômes, est présenté cette semaine à la Biennale des cinémas arabes à Paris. Une belle occasion de découvrir ce film émouvant qui explore l’histoire commune et souvent douloureuse de la France et de l’Algérie. Et s’interroge sur l’exil.

Qu’est-ce-que la nostalgie ? C’est sur cette question que s’ouvre le très beau et très profond documentaire de Jean-Pierre Lledo, Algérie, mes fantômes. C’est donc de nostalgie dont il est question dans le film mais pas seulement. Le documentariste algérien, vivant en France depuis 1993, est parti à la recherche de ce qu’il appelle ses « fantômes ». En 1998, il vient d’avoir 50 ans et vit « l’effroi de l’exil ». « Mais derrière cet effroi, qui avait-il ? » se demande Lldeo. La réponse, il va la chercher sur les routes de France, pays qu’il sillonne pour présenter ses œuvres. Au fil des villes et des rencontres, il se replonge dans une histoire « taboue en Algérie et muette en France » : la guerre d’Indépendance et le départ des Européens d’Algérie.

Jean-Pierre Lledo commence (inconsciemment ?) à filmer un 19 mars. Ce jour-là, il croise un cortège d’anciens combattants de la guerre d’Algérie. Premier signe… Poursuivant son introspection cinématographique, il se rend compte qu’il n’est pas le seul à cauchemarder sur ses « fantômes ». Il découvre qu’un « spectre hante toujours la France : la guerre d’Algérie. (…) Dans chaque ville, il y a un homme de 60 ans qui veut me parler… ». A Bayonne, ce sera un ancien appelé qui affirme : « J’ai torturé. La torture, c’était la réalité. On appelait ça le deuxième bureau ». A Grenoble, un fils d’agriculteur pied-noir qui « crie son droit à la terre algérienne ».

100% algérien

Jean-Pierre Lledo retrouve des membres de sa famille. Comme Vincent, le cousin de son père, ancien cheminot à Oran, qui ne peut contenir ses larmes en repensant à sa vie là-bas. Qui dit être « 100% algérien » et ne pas se sentir chez lui en France. Le réalisateur va aussi à la rencontre des nostalgiques de l’OAS (Organisation Armée Secrète) et interview Jacques Ohl, fils de légionnaire et ancien parachutiste. L’armée française n’a pas torturé pour le plaisir. La « pression », c’était de la prévention. Le discours est rôdé. Pas de honte, pas d’excuse. « J’assume. »

La violence, physique et psychologique, affleure lorsqu’un fantôme harki apparaît à Poitiers. Lorsque Lledo retrouve un journaliste algérien exilé, dont les islamistes ont criblé le corps de balles (six, dont quatre à bout portant). Ou lorsqu’il écoute Yvette Teurlait, qui n’a pas hésité à plonger dans la Seine pour porter secours aux victimes de la répression de la manifestation d’octobre 1961 pendant laquelle des centaines d’Algériens ont été jetés dans le fleuve. Et qui frissonne aujourd’hui quand une sirène de police retentit.

Les deux drapeaux côte à côte

Mais il y a aussi des moments d’humour qui brillent comme des pépites. Instants volés de malice irrésistible lorsqu’il va voir les anciens amis de son père à Marseille. Un couple vieillissant de militants FLN (Front de Libération Nationale). Lui est peu bavard, elle a la langue bien pendue. « Les Européens d’Algérie et les Musulmans, ce sont les mêmes machos ! » Ce qui ressort de ce documentaire émouvant, c’est bien que « dans la patrie des fantômes, chacun a le sien »…

Le film se termine sur la fête black-blanc-beur couronnant la victoire de la France à la Coupe du Monde de foot en 1998. Deux jeunes sont côte à côte et agitent les drapeaux français et algérien. « Seul un jeune de cette génération peut faire ce geste-là. Un geste qui allait rester dans la gorge de tous les nationalistes et fondamentalistes. Qu’ils étouffent ! Mes fantômes pouvaient repartir vers leur patrie. Et moi, quand pourrais-je rentrer dans la mienne ? »

AFRICULTURES / Olivier Barlet

Cela commence par Nawal, la fille de Lledo à qui il demande comment elle comprend le mot nostalgie. Lorsqu’il lui indique qu’il signifie « retour » en grec, elle lui répond qu’il cherche en fait à mettre fin à cette période d’exil pour enfin être là. Venu en France en juin 1993 pour fuir la chasse aux artistes et intellectuels engagés, Lledo, homme de cinéma, fait un film pour conjurer ces fantômes qui le forcent à vivre son séjour comme un transit avant un hypothétique retour. Il le construit comme un road-movie : de ville en ville, chaque nouvelle rencontre est une pièce d’une quête dont il ne connaît pas l’aboutissement. Son approche est honnête : il se laisse bousculer par ces rencontres, à la recherche d’une nouvelle compréhension. Ceux qui sont en France sont ceux qui sont partis, comme lui, mais pas pour les mêmes raisons. Après les accords d’Evian du 19 mars 1962, un million de personnes quittent l’Algérie. Les pieds noirs étaient-ils des exilés ? Sa famille juive dut partir aussi. Elle témoigne combien les Français et les Arabes étaient deux mondes séparés dans l’Algérie française.

Et pourtant, la guerre d’Algérie continue de hanter la France comme un spectre, comme en témoignent encore les réticences à montrer La Bataille d’Alger. Comme dans Un rêve algérien, il retrouve les vieux militants communistes mais eux aussi, bien que favorables à l’indépendance, ont dû quitter l’Algérie. Une fille de harki témoigne de la honte de ses parents, de son désir de ne plus devoir la porter, de leur refus du passé.

Ainsi donc, c’est l’amnésie qui domine. Histoire tabou en France, Histoire muette en Algérie. N’est-ce pas le nœud du problème : la France ne serait-elle pas moins raciste si elle regardait en face son Histoire ? L’Algérie moins violente si elle revenait sur son refus de la diversité ?

Les témoignages sur les morts de septembre 1961 jetés dans la Seine juste en face de la préfecture occupée par Papon font écho à la promesse du FLN faite aux Juifs et aux Européens de pouvoir rester dans leur patrie et à l’assassinat de Lunes Matoub qui rappelait que l’Algérie n’était pas qu’arabe et musulmane.

Les voilà les fantômes : ils puisent dans le refus d’Histoire.

Parce qu’il adopte une démarche ouverte au dialogue et rejette résolument l’enfermement dans la bêtise identitaire, Algéries, mes fantômes est un film important, profondément contemporain, universel et actuel. Parce qu’il est construit à la première personne et se laisse bâtir par ceux qu’il rencontre, il s’inscrit dans un nouveau type d’écriture documentaire où le spectateur est aussi acteur, réfléchissant en même temps que le réalisateur ce qui se passe à l’écran, le vivant en quelque sorte simultanément, invité lui aussi à chasser les fantômes pour pouvoir se définir dans l’entre-deux culturel, en citoyen du monde.

Premier “Cinema East Film Festival” de New York – 12/11/2005

L’association ArteEast (www.arteeast.org) a organisé du 3 au 10 novembre 2005 un festival de films du Moyen-Orient au Quad Cinema de New York. Cette association a été créée en 2003 pour présenter le travail d’artistes et réalisateurs du Moyen-Orient à un public américain qui n’a pas facilement accès à cette diversité. Il s’agit de mettre en place des rencontres multiculturelles à travers le visionnage d’un film en organisant des débats et des ateliers dans les Universités new-yorkaises. Les films montrés ont généralement été réalisés par de nouveaux talents qui n’ont pas pu trouver un distributeur international.

L’ambition de ce festival et de cette association est de créer un pont entre les Etats-Unis et les milieux du cinéma au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Se sont notamment rendus à New York le cinéaste marocain diplômé de l’école Louis Lumière Hicham Falah et les producteurs du documentaire «Algérie, mes fantômes» de Jean-Pierre Lledo, une projection qui a par ailleurs suscité un débat intéressant sur les derniers incidents survenus en France.

Plusieurs de ces films sont des productions ou coproductions françaises. Un festival très innovant, fort de 55 productions et qui ne devrait pas finir de faire parler de lui.

Essai – 7 Représentations mises en cause par le film – 2008

Texte préparatoire pour la rédaction d’un  ESSAI

sur

LES REPRESENTATIONS mises en cause par le film

Les réactions vives des spectateurs en Algérie et en France et la censure de l’Etat algérien nous avaient donné l’idée à deux sociologues, algérienne et pied-noire, d’étudier les représentations que le film avait bousculé.

Ce texte écrit par l’auteur du film était une première approche.

1 – Le film et les contextes….

C’est la première fois qu’un film dit la mémoire algérienne, musulmane, en rapport à la fin de l’époque coloniale, à la guerre et à l’Autre, Pieds-Noirs et Juifs.

Sur ces 3 sujets, cette mémoire était jusque-là muette, parce que non-sollicitée, malgré ou à cause d’une hypertrophie du discours officiel, et ce dans un contexte où la parole des historiens algériens ne se fait entendre timidement que dans des colloques à l’étranger au demeurant fort peu médiatisés.

En Algérie

Les grands médias, l’école et l’université diffusent une histoire officielle, laquelle est tout à la fois mensonges, mythes, silences et caricatures.

On caricature l’Autre, assimilé de façon indistincte au « Colon », cad au « colonisateur » étranger, ce qui permet de présenter l’exode juif et pied-noir comme la conséquence normale et juste de l’accession à l’indépendance des « Algériens », assimilés aux seuls musulmans, le « Droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » servant alors à occulter celui « des peuples à demeurer sur la Terre où ils sont nés ».

On tait les nombreux massacres du « mouvement de libération nationale », à l’encontre de l’Autre, celui de l’autre « race » ou religion, mais aussi celui qui ne soumet pas au nouvel ordre autoritaire.

On cultive la mentalité victimaire pour laquelle l’histoire coloniale n’est qu’une longue suite d’exactions, ce dont témoignent facilement les chiffres gonflés et constamment ressassés des victimes : les 45 000 de 1945 et le million et demi de la guerre d’indépendance, alors que le Pouvoir aurait pu au cours des nombreux recensements réalisés depuis 1962, établir avec précision leur nombre.

Et on refuse de reconnaître l’existence de cette « histoire souterraine » dont parlait Jean Pélégri, celle des rapports métissés qui se nouaient dans le quotidien par les gens du peuple quelques soient leurs origines, pourtant extrêmement présente dans toutes les mémoires.

Face à la désinformation des officiels, et l’impuissance des historiens à imposer une recherche indépendante et à s’affranchir de la mythologie nationaliste, la seule source de vérité reste le Témoin, passif ou actif : celui qui a vu ou celui qui a fait.

Et c’est sur ces figures de Témoins que se construit un film qui fait la preuve qu’il existe bien une mémoire populaire prête à se dire pour peu qu’on la sollicite, malgré la chape officielle, la pression des tabous et des culpabilités collectives.

Le film en définitive ne fait que rendre public une parole privée.

En France…

Si la démocratie a de tous temps permis que des vérités sur la guerre soient dites malgré toutes sortes de censures, on doit attendre le nouveau siècle pour que des brèches importantes dans la culpabilité officielle et citoyenne permettent de commencer à dire sans complexe les violences de l’armée française et le sort des populations harkies,  à de nouvelles générations d’historiens d’émerger dans le champ de l’histoire franco-algérienne, et … au nouveau Président de la République de dire – pour la première fois officiellement – ce que furent les violences de la colonisation (discours de Constantine en Décembre 07).

Il n’en demeure pas moins que la vision de l’histoire coloniale, de la guerre, et surtout des populations non-musulmanes y est presqu’aussi manichéenne et caricaturales qu’en Algérie…

La culpabilité française vis à vis du peuple algérien – partagée par la droite et la gauche – a pour effet de faire des « Européens » ou « Français d’Algérie », le responsable de la colonisation et de ses méfaits, de refuser de voir leur algérianité, ainsi que de dire que la guerre a été menée par les nationalistes algériens à partir d’une pensée ethnique.

Si en France les mémoires pieds-noirs, souvent captives de mouvements d’extrême droite, ont pu se dire avec des outrances qu’expliquent notamment les caricatures dont ces population ont été victimes en France comme en Algérie, il n’en reste pas moins que pour la première fois avec ce film, cette Mémoire du Pied-Noir et du Juif d’Algérie va être dite par l’Autre, l’Arabe, le Musulman …

2 – L’auteur du film

Un tel film raccordant tous les aspects de la guerre, et arrimant ce passé au présent, avec un point de vue affirmé, point de vue humaniste, seul JPL pouvait le faire, car malgré son ancrage dans l’Histoire, il est bien l’aboutissement d’un long parcours de vie, de citoyen, et de cinéaste.

Par ses origines familiales, il résume la différence communautaire, sa mère est juive, juive berbère (et non « sépharade » d’Espagne), dont l’oncle et le cousin font partie du fameux orchestre andalou du grand Maître Cheïkh Larbi Bensari et son père d’origine espagnole, descendant de pauvres immigrés arrivés à Oran, à l’origine d’abord par une femme, depuis plusieurs générations.

Les origines modestes de ses parents – sa mère commença à travailler à 11 ans dans l’usine de Tapis de Tlemcen, la MTO, et son père lui à 15 ans comme bourrelier – lui ont fait ignorer les quartiers ghettos : les bas loyers des quartiers pauvres qu’ils habitaient favorisaient la mixité.

Les origines politiques de son père, militant du parti communiste algérien, au moment où il est fondé, en 1936, lui font connaître une autre mixité, celles des grands meetings politiques et syndicaux, des grandes manifestations du 1er Mai, le plus souvent interdites et donc réprimées, et très jeune (6-7 ans) la conviction qu’il faut mettre fin au colonialisme, et que « l’Algérie doit être algérienne, comme la France est française, l’Allemagne allemande, l’Italie…. ».

La religion n’est pas non plus une cause de distinction : son père est un athée convaincu qui « ne croit que ce qu’il voit » et sa mère, une juive qui se permet du jambon, et fait allumer ses lumières le samedi, plus par nostalgie que par conviction. Sa grand-mère paternelle est une croyante qui prône la tolérance et ne fait aucun prosélytisme, tandis que sa grand-mère maternelle est aussi croyante bien que de façon plus stricte, obligeant ses enfants lorsqu’ils sont sous son toit à pratiquer.

Au moment de l’indépendance, contrairement à la quasi totalité des communistes européens venant de sortir des prisons et des camps, qui humiliés par le Code de la Nationalité adopté en Nov 62 (on n’est automatiquement Algérien que lorsqu’on est musulman), son père reste, demande la nationalité algérienne et l’obtient assez rapidement au bout d’une année.

L’auteur, lycéen, lors des manifestations du, 1er Mai 63 et 64 , chante dans le cortège étudiant, cette chanson que son père chantait et qui est distribuée sous forme de tracts, « l’ Internationale qui demain sera le genre humain ».

Le soir, il alphabétise les ouvriers du quartier. Et le dimanche, il va faire des écritures comptables dans les Comités de gestion de la Mitidja.

En 65, il fait partie de ceux qui organisent le Festival Mondial de la Jeunesse, annulé par le Coup d’Etat de Boumedienne.

Aussitôt il distribue les tracts clandestins de l’ORP qui condamne « la dictature », et durant de nombreuses années va dénoncer la torture et l’exil dont ses dirigeants ont été victimes.

Il suit la transformation de l’ORP en PAGS qui se veut le continuateur du PCA.

Il fait ses études de cinéma au VGIK de Moscou. Et son engagement pour soustraire l’UNEA (l’organisation des étudiants) des menées de caporalisation de l’Ambassade algérienne, lui valent d’être inscrit sur les listes de la Sécurité Militaire et de ne pouvoir revenir dans son pays qu’ à la fin de ses études, en 1976.

Cet exil l’empêche de déposer plus tôt au Ministère de la Justice sa demande de nationalité (de 65 à 71, il avait bénéficié d’un passeport algérien obtenu avec le certificat de nationalité du père). Malgré de nombreuses interventions, son dossier déposé en 76, reste sans suite durant 4 ans, et il doit sa nationalité à un copain de lycée dont le père, secrétaire général depuis des lustres, cadre administratif sans doute d’avant même l’indépendance, le ressort des oubliettes.

Convaincu depuis toujours que la justice doit se défendre, il est de toutes les causes et de tous les mouvements de contestation et de liberté, dès son retour au pays.

Toujours membre du PAGS clandestin.

Animateur de l’organisation des cinéastes, l’UAAV, qui est la seule à avoir pu échapper à la tutelle du FLN, et qui se saborde quand elle ne le pourra plus (en 86).

Créateur et un des principaux animateurs du R.A.I.S, un Mouvement libre qui rassemble artistes, intellectuels et scientifiques de toutes opinions, qui au temps du parti unique du FLN se bat publiquement pour qu’une opinion ne soit plus considéré comme un délit.

Membre fondateur du Comité contre la Torture qui se crée dans la foulée de la protestation contre les pratiques massives de la torture dirigée essentiellement contre la jeunesse après la révolte d’Octobre 88.

Membre fondateur du « Comité pour la vérité sur l’assassinat de Tahar Djaout » sur qui on a tiré le 27 Mai 93, et dont un des membres est assassiné une semaine après sa création, le Pr Mahfoud Boucebsi.

Menacé lui-même et assigné à une protection policière, il cède à la demande de ses amis et quitte son pays la fin Juin 93.

Il revient cependant une année après, au plus fort du terrorisme dont les intellectuels sont la cible privilégiée, quelques semaines après l’assassinat Asselah, le Directeur des Beaux Arts d’Alger et Alloula le dramaturge oranais en Mars 94, pour filmer durant 3 semaines dans différentes villes, un moyen métrage qui se veut « deuil de ses amis et résistance à l’intégrisme », Chroniques algériennes

Avec l’exil qui traumatise l’auteur commence alors une nouvelle vie, une nouvelle réflexion, un nouveau cycle de films qui font office de thérapie.

Avec « L’Oasis de la Belle de Mai » dont le personnage principal est Denis Martinez, peintre algérien d’origine espagnole, en exil comme lui, et « Lisette Vincent, une femme algérienne », héroïne de son enfance, fille d’un gros colon oranais et anticolonialiste, qu’il filme 4 ans avant sa mort, l’auteur tient en fait à affirme une algérianité allant au-delà de la conception nationaliste instituée en Code de la Nationalité en 62, et fondée sur l’origine arabo-musulmane.

En présentant ses films un peu partout en France, il s’aperçoit vite que les salles réunissent tous les exilés d’Algérie de différentes époques et qu’une même émotion les réunit, les Pieds Noirs et Juifs victimes d’un des grands exodes de l’Histoire, et dont il avait été séparé en 62, les émigrés ou enfants d’émigrés de plusieurs générations, harkis et enfants de harkis, sans compter les nouveaux exilés fuyant le terrorisme intégriste…

Ce déracinement va devenir le thème des 3 films suivants, on pourrait dire son obsession, que l’auteur appelle désormais sa « trilogie » : « Algérie, mes fantômes », « Un Rêve algérien », et le dernier « Algérie, histoires à ne pas dire »…

Dans le premier, tourné en France, il affronte ses fantômes, tous ces personnages que l’Algérie indépendante avait fait fuir et qu’il avait lui aussi refoulés.

Dans le second, tourné en Algérie, il s’intéresse à ceux qui ont su transgresser les barrières de leurs propres communautés, la famille communiste algérienne dont il provient.

Et dans le troisième, en quête de l’Absent, les Pieds noirs et Juifs ayant « quitté précipitamment leur pays » en 62, il va.filmer durant presqu’une année en Algérie, d’est en ouest, celles et ceux qui en ont gardé la mémoire, les Algériens musulmans… Et vérifie que la sensation d’amputation qui ressort des récits d’exil de Juifs et de Pieds Noirs est tout à fait réciproque…

Il aura donc fallu 14 ans d’exil et de travail sur lui-même grâce au cinéma pour que l’auteur arrive à formuler ce qui en Algérie et en France, reste refoulé :

  • la cohabitation était chose possible puisqu’elle se pratiquait déjà malgré les inégalités systémique du colonialisme…
  • à son échec, attribué généralement aux « Français d’Algérie » (sic et resic), le nationalisme y a aussi sa part de responsabilité.

3 – L’inédit du film

Si sur la guerre d’Algérie ont été réalisés en France, durant les deux dernières décennies, et notamment  ces dernières années, des films sur le vécu de soldats et celui des « Français d’Algérie », jamais n’avait été produit avec une participation financière algérienne (dont la TV), un film documentaire réalisé par un Algérien, certes comme on l’a vu avec une histoire très particulière, construit à partir de la mémoire des Algériens berbéro-arabo-musulmans, et évoquant les multiples relations entre les communautés, autant les connivences, amitiés, voire amours, que les haines, guerres, massacres…

Cette émergence par le film de ceux qui jusque là étaient les absents de la Parole mémorielle concernant la période coloniale, ne manquera pas d’étonner voire de choquer tous ceux qui s’étaient habitués au discours manichéen sur les colonisations et les populations européennes, désignés souvent péjorativement par un retournement de l’ironie « des colonisés », comme des « petits blancs » .

Cet inédit thématique est mis en valeur plus encore par la forme cinématographique mise en œuvre. Ce film n’est pas en effet une longue suite d’interviews, statiques, de différents personnages interrogés, tronçonnés, montés, dans un ordre voulu uniquement par un auteur-manipulateur.

Il s’agit là tout au contraire d’un film où les 4 personnages principaux – restitués dans leurs dimensions tragique et épique – retournent volontairement sur leur passé parce que cette quête à une importance décisive pour leur propre vie présente…

Et où l’auteur ne se dissimule pas derrière une caméra « objective », mais se manifeste de différentes manières, par les mouvements mêmes de la caméra « subjective » qui s’identifie à son regard, par ses rencontres avec les personnages où il se fait connaître du spectateur, enfin par ses interpellations des personnages, principaux ou secondaires…

Quête, dont les enjeux concernent autant le passé que le présent, inscrite donc dans l’actualité de ce que certains appellent « la 2ème guerre d’Algérie », guerre qui a fait autant ou presqu’autant de morts que la première, mais qui cette fois n’a plus de caractère communautaire, même si la religion est tout aussi instrumentalisée, la rebellion se justifiant aujourd’hui comme hier durant la dite « guerre d’Algérie », par la guerre sainte, le « Djihad »…

(le mimétisme des représentations autour de ces deux guerres pourtant bien différentes, allant jusqu’à désigner de « nouveaux pieds-noirs » le million d’exilés fuyant le terrorisme islamiste, l’insécurité et le désespoir du pourrissement d’une guerre sans fin, déjà le double de la première).

4 – Réactions premières et à venir…

Méfiantes, les autorités algériennes représentées par le Ministère de la Culture, ont exigé de visionner le film… puis annulé les 3 avant-premières programmées à la mi-Juin 07, à Alger, Constantine et Oran, suite au refus de l’auteur arguant de l’inexistence officielle en Algérie de Commission de Censure.. .

L’auteur a alors organisé des projections privées, mais non clandestines, fin Juin 07, qui elles n’ont pas été interdites. En Novembre dernier, une association, « Cinéma et Mémoire » a présenté le film à la Cinémathèque de Béjaïa.

La Presse qui a massivement soutenu l’auteur dans son combat contre la Censure, s’est faite plus discrète par rapport au contenu du film. Pourtant jusqu’à présent les quelques articles parus dans la presse francophone sont plutôt positifs : ils signalent l’inédit du film, et saluent le courage de l’auteur.

Malgré ses demandes réitérées, l’auteur-producteur-distributeur n’a toujours pas obtenu du Ministère de la Culture, le visa d’exploitation commerciale.

Le film se trouve donc dans la situation paradoxale où il n’est ni autorisé ni interdit et l’on peut se demander si les Autorités n’attendent pas la sortie publique en France – prévue fin Février 08 –  pour déclencher une campagne contre le film, en prenant appui sur certaines réactions que le film ne manquera pas de provoquer en France dans certains milieux pieds noirs dont le ressentiment a été manipulé par l’extrême droite.

C’est pour tenter de déjouer cette stratégie, que l’auteur a proposé à l’unique Ciné Club d’Alger Chrysalide de  présenter le film, lequel le programme à la mi-janvier 08.

Si cette projection en plein cœur de la Capitale, et le débat qui s’ensuivra, était relayée par la presse, alors peut-être les Autorités se manifesteront –elles, par l’intermédiaire soit du Ministre des Anciens combattants qui s’est distingué dernièrement pas ses propos anti-sémites, quelques jours avant l’arrivée du Président de la République française, soit par le relais de ses « intellectuels organiques »…

La gestion historique et symbolique par l’Etat algérien étant parfaitement connue et analysable, il est possible de se faire une idée des réactions que le film va engendrer, dès lors qu’il sortira de son actuelle confidentialité…

De plus, après les projections privées de Juin dernier, le film ayant circulé dans les milieux intellectuels et politiques, grâce aux quelques DVD laissés par l’auteur et depuis démultipliés, puis également après la véritable avant –première algérienne du film ayant eu lieu … à Montréal, à l’initiative d’une Association algérienne et devant un public essentiellement algérien, il nous a été possible d’engranger un grand nombre de réactions.

En France, le film a aussi été montré quelques fois, durant la phase terminale du montage, puis une fois terminé, enfin durant deux Festivals (Amiens et Roubaix), devant des publics divers, cinéphiles et concernés directement par l’histoire franco-algérienne, d’origines française, pieds-noire, juive, émigrée, harkie…

Il est donc possible dès à présent d’en répertorier les principales tonalités, et même d’établir un premier classement…

5 – Sept Représentations mises en question par le film

(premier recensement)

1 – Complexité des rapports intercommunautaires

La guerre, surtout sa fin, l’exode, les traumatismes, les silences officiels, et les manipulations politiciennes de la mémoire dans les deux pays, ont largement favorisé une écriture manichéenne de ces rapports, qui n’auraient été marqués que par l’extériorité, et la conflictualité.

Le film montre le contraire, donnant raison à l’écrivain pied noir Jean Pélégri qui ne cessa d’attirer l’attention sur les histoires souterraines bien différentes, voires opposées aux histoires apparentes…

Ce que démontrent aussi quotidiennement depuis quelques années, les retours de Pied noirs et de Juifs magnifiquement accueillis par leurs anciens voisins, mais aussi par les jeunes, dans leurs lieux de résidence d’origine,  villes ou campagnes…

Les récits de convivialité des Pieds noirs et Juifs, étaient généralement mis jusque là sur le compte d’une nostalgie idéalisante, comme le prolongement d’un ancien déni de voir « l’horreur du colonialisme ».

En France par mauvaise conscience collective et pour faire oublier que la colonisation a été décidée et se maintient à partir de Paris, comme en Algérie sous l’effet de l’idéologie nationaliste, on s’est habitué à identifier le système colonial à la population non-musulmane dans son entier.

On aurait donc deux populations, celle des colonisés et celle des colonisateurs ! L’Européen et le Juif, sont être réunis dans l’imaginaire des Français comme des Algériens, sous le vocable de colon… !

Peu importe que nombreux « colons » marchent en espadrilles trouées, et que des colonisés ne se déplacent qu’en costards achetés à Paris. Colons/ colonisés !

Dans les deux pays, donc, on aura du mal à imaginer que les hommes n’étant pas déterminés comme des robots, les logiques coloniales et nationalistes fondées sur l’exclusion de l’Autre, vont être contredites dans tous les espaces où femmes et hommes de diverses religions ou ethnies vont se cotôyer (le quartier, la cour des maisons, la terrasse, le marché, l’école, le travail, les lieux de détente : mer, cirque, fêtes) et échanger (des paroles, des aliments, des solidarités…).

Ce sont ces logiques tout simplement humaines, fondées effectivement sur des valeurs égalitaires, qui vont sembler aujourd’hui idylliques et donc empreintes de « nostalgie » à ceux qui n’ont pas connu cette époque ou qui par leurs origines sociales et/ou géographiques, n’ont jamais vécu la moindre mixité  (quartiers huppés pour une minorité non-musulmane, et montagnes pour certains Arabes).

2 – Comportement du Mouvement de libération vis à vis des populations pied-noires et juives…

Jusque-là les récits des violences subies par les minorités ethniques étaient le fait de ces dernières, et donc considérés comme partiaux.

Alors que l’on parle généralement de guerre des mémoires, les témoignages de ce film démontrent au contraire que les mémoires musulmane et pied-noire, en fait se recoupent.

Pour la première fois, dans ce film, des Témoins actifs membres du FLN-ALN certifient leur véracité, disent leur implication personnelle dans les violences contre des civiles ou les justifient par la nécessité de bouter hors d’Algérie des « populations étrangères »

Le Front de libération nationale qui bénéficie à cette époque de la sympathie universelle au nom du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » , révèle ainsi un nouvel aspect jusque là soigneusement dissimulé, que l’on peut qualifier de pensée ethnique –  la violence organisée contre les populations civiles non musulmanes se pratiquant au faciès – laquelle en temps de guerre ne peut avoir d’autre issue que l’ethnocide.

Ces révélations, impossibles à dénier, puisqu’elles émanent de leurs auteurs mêmes – pour la première fois sur un écran – créeront un malaise tant en Algérie qu’en France, dans tous les milieux, car elles mettent à mal plusieurs autres représentations liées à cette période de l’histoire franco-algérienne.

3 – La population dite « européenne »

En France et en Algérie, cette population très hétéroclite, pour l’essentiel d’origine juive berbère (avant JC) ou espagnole (15èm siècle), et chrétienne, venue de tout le bassin méditerranée suite à la colonisation de l’Algérie par la France royaliste, républicaine et impériale, et dont seule une extrême minorité vient de France, est généralement appelée « Français d’Algérie ».

La majorité des concernés eux-mêmes qui s’étaient reconnus dans cette désignation, l’ont abandonné pour le vocable « pied-noir », lorsqu’ils se sont senti trahis par la France, et ont été poussés vers l’exode.

Les changements de vocables pour désigner cette population tout au long de l’histoire de la colonisation disent le désir de construire une identité qui distingue à la fois de la population française et de la population arabo-musulmane.

La difficulté à formuler la spécificité d’une identité en formation est certes la conséquence d’une immigration récente et très diversifiée, mais exprime aussi la peur de toutes les minorités ethniques.

Ces enfants d’immigrés d’une dizaine de pays méditerranéens qui se coupent de leurs origines nationales, se regroupent sous le pavillon d’une Europe (déjà !) qui ne serait donc ni les Indigènes, ni la France, accepteront massivement la nationalité française, comme les Juifs avec la proposition Crémieux, et ce sans doute pour la même raison : bénéficier d’une protection qui amortisse le déséquilibre numérique.

Cette peur et ce besoin de protection face à une majorité dont l’imaginaire se construit autour du fantasme de l’étranger en religion souillant la pureté musulmane et d’une future reconquista purificatrice, explique aussi sans doute que le « parti communiste algérien » seul parti qui tout à la fois a proposé une nouvelle idée de l’identité nationale tenant compte de toutes les origines, et l’a réalisé en son propre sein, soit resté minoritaire dans les populations européenne et musulmane.

Toujours est-il que le vocable « Français d’Algérie » autorisera toutes les simplifications et les caricatures, et arrangera les desseins de tous ceux qui veulent, comme en Algérie les rejeter, soit comme en France, les instrumentaliser et les manipuler.

Pour les Français, ils seront dans la phase d’expansion, des entrepreneurs de la colonisation, et dans les périodes de guerre, des boucs émissaires pratiques chargés de toutes les responsabilités, qui font oublier que les concepteurs de la politique coloniale se trouvent bien dans leur capitale.

Quant aux nationalistes algériens, le vocable favorise leur idéologie et leur politique attribuant à ces immigrés le caractère « d’étrangers », voués donc à quitter l’Algérie le jour où il sera mis un terme à la colonisation. C’est dans les années 40, lorsque la France est mise à mal par l’Allemagne hitlérienne, que surgira sur les murs d’Algérie, le slogan nationaliste « La valise ou le cercueil », qui condense clairement une vision, une intention, une pensée – que nous avons appelé ethnique – et bientôt une manière de conduire la guerre, dont la finalité va être de n’offrit d’alternative que le départ…

Aussi la mémoire des simples citoyens algériens ayant vécu le quotidien modeste des Pieds-noirs et disant la cohabitation avec leurs frères, et le partage des joies et des tristesses, déconcertera en Algérie le discours officiels, comme en France les préjugés du commun, sur cette population, son identité et sa responsabilité. Elle confirmera au contraire la mémoire pied-noire dévalorisée jusque-là comme « nostalgique »…

La vive intervention de l’auteur lui-même, à l’intérieur du film, revendiquant clairement le terme d’ « Algérien » pour lui comme pour sa communauté, ne manquera pas en Algérie de troubler tous ceux qui à cause de leur appartenance à la majorité n’avaient rien trouvé à dire d’un Code de la nationalité que l’on qualifierait en France de « lepéniste », et en France de faire écho à tous ceux qui au nom d’une conception républicaine, réclament l’élargissement de la francité à tous les enfants d’immigrés du Maghreb et aujourd’hui d’Europe de l’Est…

Le Mouvement dit des Indigènes,  qui pose avec agressivité le problème de l’inscription dans la francité des nouvelles immigrations africaines, tout en magnifiant les mouvements indépendantistes africains, des années 50 et 60 d’indépendance, jusqu’à se donner lui-même comme un « mouvement de libération », devrait par exemple avoir du mal avec les propos d’Algériens et l’orientation de ce film.

4 – L’idéalisation du Nationalisme.

Au nom de la nécessité d’en finir avec un système rejeté par les peuples et condamné par l’Histoire, la lutte de ceux qui se révoltaient a été justifiée ainsi que les moyens utilisés.

Les excès ou les écarts, au pire de simples bavures, n’étaient que la conséquence de l’oppression subie. La violence ethniquement ciblée a même pu être célébrée par Sartre dans sa préface aux Damnés de la Terre de Fanon : quand un européen est tué, c’est d’une pierre deux coups. Un oppresseur est tué et un colonisé libéré !

Cette idéalisation se fondait sur le principe que les moyens quels qu’ils soient sont justifiés par la justesse de la cause ou par l’inégalité des forces en présence, qu’on exprime habituellement en Algérie par la formule de Larbi Ben M’hidi : « Donnez nous vos tanks, nous vous donneront nos couffins » (couffins, dissimulant des bombes…).

Or c’est justement ce principe dont l’auteur lui-même interroge la justesse dans un dialogue avec une maquisarde, interrogation réitérée dans la quatrième partie du film, par le personnage principal, un jeune homme de théatre oranais en train de mettre en scène précisément la pièce de Camus « Les Justes »…

Il n’en reste pas moins que le Nationalisme reste idéalisé, en Algérie comme en France, pour des raisons différentes.

En Algérie, la violence islamiste a traumatisé la conscience nationale qui s’était vécue jusque là sur le mode de la fraternité et de l’unicité. Malgré une politique de réconciliation nationale extrêmement laxiste, ne demandant aucun compte aux assassins, et le fait qu’elle soit remise en cause quotidiennement, les réconciliés récidivant facilement après une pause, la société algérienne préfère privilégier une image idéale de soi, comme si les agents de la violence n’étaient pas des Algériens.

Ce besoin populaire est naturellement encouragé par un pouvoir qui n’a plus d’autre légitimité que celle précisément de l’Histoire du mouvement de libération…

En France, l’inscription massive dans la francité des nouvelles générations d’enfants et de petits enfants d’immigrés maghrébins et surtout algériens, provoque des remous et modifie l’Identité française, fondée elle aussi jusque là sur des critères ethno-religieux restreints.

Cette entrée dans la francité se fait au nom d’une différence qui se fonde également sur une image idéale de soi, de l’islam mais aussi de l’origine nationale, dont l’acte fondateur se situe dans la guerre d’indépendance…

5 – Violence d’hier et d’aujourd’hui

Les propos des témoins actifs du film ne vont pas seulement mettre à mal cette image idéale de soi et du nationalisme, qui servent aujourd’hui de tremplin en France d’entrée dans la francité, et en Algérie à surmonter le traumatisme de l’accroc narcissique de l’islamisme.

Ils vont aussi rendre impossible de surseoir plus longtemps au nécessaire questionnement sur le lien entre les violences d’hier et d’aujourd’hui…

Ce questionnement, pourtant à fleur de raison, est resté refoulé. Il est difficile en effet de refuser aux islamistes des moyens que l’on continue à justifier pour les nationalistes.

En inversant la formule : ce sont les moyens qui doivent justifier les fins, Camus face à Sartre, ne donne-t-il pas la seule assise pacifique au développement d’une humanité fondée sur la différence ethno-religieuse, la mixité et la coexistence de minorités et de majorités, cad la pensée humaniste.

On pourrait ainsi comprendre le regain d’actualité de la pensée camusienne ridiculisée dans les années 50 et 60, car ravalée à un moralisme abstrait… et l’éclipse de la pensée sartrienne…

6  – La Nationalité…

Le nationalisme, procède en fait d’une conception de la Nation fondée sur des critères ethno-religieux et sur une antériorité que l’on peut résumer ainsi : l’Algérie a été arabo-musulmane avan la colonisation française, elle doit le redevenir après.

Cette pensée qualifiée « d’ethnique », est de fait la pensée principale qui anime le FLN dans sa manière de mener la guerre intérieure et ceci explique qu’il ne cherche pas seulement à mettre fin au système colonial (discours sur le front diplomatique), mais aussi à accéder à l’indépendance dans un pays où il n’y aurait plus, ni juifs ni pieds noirs.

Ce que confirme le Code de la Nationalité, deuxième grand texte adopté juste après la Constitution qui stipule déjà que l’Islam est religion d’Etat…

Or une des rares fois, où l’auteur du film intervient avec une certaine énergie, c’est précisément quand il lui faut affirmer son algérianité légitimée par une présence de plusieurs générations sur le sol algérien.

Ce qui va à l’encontre de l’identification communément acceptée en Algérie et en France, des Algériens aux noms à consonance musulmane.

7 – De la Vision Ethnique au Racisme ordinaire

Pour aussi choquant que puissent paraître dans le film, telle ou telle réplique, tel ou tel fait, il faut bien reconnaître qu’ils forment une incontestable cohérence : lorsque l’on fonde consciemment ou non, la nationalité sur des critères ethno-religieux, il devient normal :

  • de qualifier des populations qui vivent depuis plusieurs générations dans le même pays, de « présence étrangère »
  • de vouloir les en chasser
  • d’appeler au combat au nom de l’Islam, l’Ennemi devenant l’Infidèle, celui de l’autre religion, cad un sous homme.
  • de les déshumaniser afin de pouvoir les détruire sans état d’âme (l’odeur des Juifs… ou encore ces hommes dégénérés qui se font commander par leurs femmes…)

Le colonialisme étant fondé sur des valeurs racistes, on a spontanément tendance à créditer un mouvement qui le combat de valeurs contraires, et il est donc toujours désagréable de constater que le nationalisme, algérien comme d’autres, s’est aussi construit sur des valeurs raciales et donc racistes…

Plutôt qu’un accoucheur d’Histoire, je me verrais en accoucheur d’histoires – 2008

Plutôt qu’un accoucheur d’Histoire, je me verrais en accoucheur d’histoires

JP Lledo – 2007

1 –

Cher spectateur, tu vis dans un monde violence. Et tu te demandes comment faire pour qu’un jour les hommes coexistent avec une autre Loi que celle du Talion.  Alors si t’as envie de voir comment des Juifs, des Chrétiens, et des Musulmans y sont quand même arrivés quelquefois je te propose de m’accompagner en Algérie, dans quatre magnifiques régions…..

2 –

Au bout d’un chemin étroit qui longe une très haute falaise, Camenico el muerte, le Chemin de la Mort,  une esplanade domine la ville et le port d Oran. Des femmes toutes de blanc voilées et des hommes, des Algériens septuagénaires se retrouvent plus de 40 ans après…

Et pour évoquer leurs amis d origine espagnole partis en 1962, au moment de l indépendance, ils se mettent chanter en espagnol… Tchi Tchi le roi du rock se lance dans un flamenco des années 50… Une femme chante ‘’Besame Mucho’’… Une autre ‘’l’Emigrante’’ de Juanico Valderama…..

3 –

L abeille. En allant butiner toutes ces petites histoires intimes, elle peut, avec d autres, produire quelque chose qui n est pas une Histoire abstraite, mais une nourriture qui nous reconcilie avec la condition humaine,

4 –

Contrairement à ce que disent certains théoriciens du colonialisme, les simples gens des différentes communautés savent inventer des relations de connivence, d’amitié, égalitaires, humaines…..

5 –

Les hommes ne sont malades que de l’impossibilité de dire. Ils sont pourtant presque toujours prêts à parler. Leur silence n’est donc que notre incapacité à les écouter. Et pour apprendre à écouter tout simplement, il faut du temps.

Plutôt qu’un accoucheur d’Histoire, je me verrais en accoucheur d’histoires. C’est moins prétentieux et surtout moins violent. Avec ma caméra, j’ai l’impression de décharger les gens d’un fardeau, ou du moins, en le faisant partager à tous les spectateurs, de le rendre moins lourd à porter.

Algérie, histoires à ne pas dire, Traitement

(Extrait du scénario présenté en France – 2007)

Ce film entend revenir sur l’histoire coloniale de l’Algérie, dans un contexte où ni les historiens, ni encore moins les politiciens, ne sont arrivés à juguler le passionnel, et à nous donner une vision juste et nuancée de ce que furent la colonisation française en Algérie et la communauté européenne, en particulier.

Face à cette paralysie de la pensée et de l’imaginaire – générée autant par les traumatismes que par les stéréotypes – aspirer à une certaine fraîcheur historique oblige à aller vers le terrain, avec le moins de préjugés et le plus de neutralité possibles.

Ce que j’entends faire, en tant que cinéaste d’un type de cinéma documentaire à l’opposé tant du « documentaire historique » que du « docu-fiction ».

Celui auquel j’aspire et que j’essaie de mettre en pratique depuis mon premier long métrage doc, « Lisette Vincent, une femme algérienne », consiste à considérer qu’un documentaire ne se différencie de la fiction ni pour l’action, ni pour la dramaturgie, ni pour les personnages, ni pour l’histoire, ni pour les autres composantes essentielles (montage, musique…), ni même pour la préparation qui pour moi consiste à connaître aussi profondément que possible mes personnages principaux (et si possibles aussi secondaires), et mes décors.

Préméditer le plus possible est pour moi la condition de ce qui reste la spécificité documentaire, sa vérité, et sa justification : le jaillissement de l’inattendu, le brut…

Ce jaillissement est presque toujours la conséquence d’une rencontre.

Rencontre d’un personnage avec un autre personnage, avec un décor, ou avec la caméra…Avec ce qui advient, et donc d’abord avec le temps qui nous enferme dans un huis-clos dont seul le mot « Coupez » peut nous délivrer…

Narration

Notre road-movie a 5 étapes et chacune nous rapproche de la scène primitive – l’arrachement final de 62 –  et ainsi, du Corps de l’Absent.

Celui-ci est d’une certaine manière le personnage principal du film qui donne sens au voyage. Par sa non-figuration, l’Absent occupe très vite la place centrale du film. C’est lui qui habite nos personnages, comme il nous habite…

C’est à lui, de fait, que le spectateur va plus ou moins rapidement s’identifier…

Aller plus loin, encore plus loin, n’est plus seulement une décision de mise en scène et de montage, mais devient le désir du spectateur lui-même, car chaque étape recolle un des membres amputés.

Ce recollement est en quelque sorte la récompense offerte au spectateur hanté par la question que se pose chaque couple qui se sépare, celle de l’échec : chaque étape du voyage lui apporte un brin de réponse.

Le road-movie trouve là sa principale justification. Il n’est pas un simple déplacement dans l’espace. Il renforce la progression dramatique, et crée un nouveau suspense.

Bien que chaque partie, qui nous rapproche de 1962, accroît le tragique du gâchis, le sentiment final devrait plutôt être celui d’une victoire arrachée au silence, à l’amnésie et à tous les gardiens de temple géniteurs des monstres toujours prêts à renaître.

Comme si, personnages, auteur et spectateurs, tentions de refaire tous ensemble, par le cœur et la pensée une Histoire plus humaine…

Chaque étape est un lieu fortement symbolique d’un certain type de coexistence et de connivence intercommunautaire mais aussi de la violence de l’Histoire de la fin de la colonisation.

Chaque lieu est lié à un personnage principal qui fonde un récit, en nous communiquant une expérience de vie et une idée de la complexité des relations intercommunautaires vécues au quotidien.

Chaque personnage, nous permet d‘imaginer au travers d’une histoire concrète, comment l’Histoire et les idéologies pouvaient prendre en otage les communautés, les distordre et les faire exploser.

Citoyens qui ne représentent qu’eux-mêmes, mes 5 personnages principaux sont les pivots de cette narration.

Ils sont nos médiateurs vers une région, ses habitants, et leur histoire…

Mais ils ne sont pas seulement nos guides. Ils sont d’abord, eux aussi, des témoins et des victimes de cette Histoire. Très jeunes au moment des faits, ils souhaitent tous revisiter leur propre passé, loin de tout manichéisme et avec le désir de s’en affranchir, quitte à devoir remettre en cause leurs propres certitudes.….

Leur quête personnelle, leur propre questionnement, en font des alter ego de l’auteur, qu’ils aient à peu près l’âge de l’auteur, ou plus jeune comme Kheïreddine d’Oran… Semblables et différents.

Nous avons en commun de vouloir revenir sur l’histoire de nos pères.

Sans animosité mais aussi sans œillère.

Cette interrogation entreprise en commun peut donc être considérée comme une tentative de d’affronter la tâche qui attend toujours les représentants de toutes les communautés du monde qui se sont fait la guerre, et notamment « les intellectuels » : revenir tôt ou tard, de façon critique, sur sa propre histoire, cesser de voir la paille seulement dans l’œil de l’autre…

En faisant apparaître les contours de l’Absent, c’est aussi le Présent, avec ses blessures et ses rudesses, qu’au sens photographique révèle le personnage principal.

Mise en scène

Hormis la nécessité d’attendre la remontée du refoulé et de filmer en plan-séquence pour ménager aux personnages un espace-temps de liberté et de patience, et produire une tension qui décourage les faux-fuyants, la mise en scène ne se donne aucun préalable dogmatique.

Elle est au contraire un compromis permanent entre les accueillants – personnages secondaires dans leur univers familier – et les accueillis, personnages principaux et auteur, venus pour retourner une terre laissée depuis longtemps en sommeil…

La mise en scène est celle de la parole mais aussi du silence qui a pour nous la signification du poids de l’amnésie qui s’est constituée autant suite aux traumatismes de guerre, à la séparation des communautés, et à la culpabilité enfouie mais toujours là, prête à affleurer, qu’à la censure d’Etat.

Le déclenchement fictionnel du récit et son développement est dans cette quête vitale de mémoire et dans cette angoisse à l’épreuve du miroir : jusqu’où accepter de dire, de révéler, de se dévoiler…

Quelle que soit la durée du tournage, la quête des personnages au sein et en dehors de leurs familles nous fait remonter le cours d’une histoire de plus d’un demi-siècle…

Relation au spectateur

Comme dans mes précédents films, je demanderai à mes personnages principaux de veiller à ce que leurs propos et ceux de leurs interlocuteurs soient immédiatement compréhensibles par un spectateur profane, de quelque nationalité que ce soit.

Lumière.

Dans la mesure des caprices du temps, j’essaierai de canaliser les atmosphères lumineuses naturelles vers le dramatisme du sujet…

Un tournage sur plusieurs saisons favoriserait des contrastes d’atmosphères entre les 5 parties du film…

Tourné pendant le Ramadhan, l’épisode constantinois me permettrait de capter le seul moment de l’année où prime la vie nocturne, laquelle suggèrerait la douceur de vivre andalouse et la connivence judéo-arabe.

La nuit, est aussi bien sûr l’espace privilégié des fantômes…

Caméra

Bien que la plupart du temps, elle ne précède pas, mais suive le personnage principal pour découvrir l’inconnu avec lui, la caméra ne s’identifie pas pour autant à ce dernier.

Dans notre dispositif, la caméra, au travers de sa mobilité, ses points de vue et ses cadrages, représente l’auteur du film et sa liberté.

Toujours hors champ, son effacement n’amoindrit pas sa présence : le spectateur en connaît l’existence dès le début du film lorsqu’en allant à la rencontre du personnage principal, il passe de l’autre côté du miroir.

Plan-séquence et travelling sont les figures essentielles dans ce film. Soit en voiture, soit au sol, la caméra est le plus souvent au poing.

Si le film est pour le personnage principal comme pour l’auteur une quête de vérité, il revient à la caméra par son positionnement, sa proximité ou son recul, son champ, son hors champ et son contrechamp de créer une tension et de dramatiser.

Les champs-contrechamps, notamment mettent en opposition dramatique 2 décors… Par exemple à Skikda, Montagne/ Ville…

La caméra ne reste pas captive de celui qui parle – en général le personnage secondaire –  car ce sont l’écoute du personnage principal, ses réactions intéressées, sceptiques, ou neutres, qui donnent une forme, sculptent les propos de l’interlocuteur.

Son

Image et son ne sont pas solidaires.

Autant la caméra indique, par le découpage et la discontinuité de ses cadrages et déplacements, le regard de l’auteur, autant le son nous transmet la subjectivité des personnages (grâce au HF) et l’objectivité d’un environnement…

Le désynchronisme image/son pourrait presque terme à terme représenter le rapport légende/vérité.

Hors champ, l’auteur est présent par sa voix. Notamment au début des voyages qui nous mènent d’une région à l’autre…

Il peut dialoguer avec le personnage principal et si nécessaire interpeller un personnage secondaire.

Préparation & Tournage

Afin de faire sentir le temps, j’aurais souhaité que d’une partie à l’autre nous changions de saison.

De l’hiver vers l’été… Sétif, prise comme chaque année dans la neige… Skikda, verdoyante, au printemps. Alger, claquant ses blancs en été.

Constantine élégiaque, l’automne aux feuilles mortes… Et Oran, dégoulinante de pluie…

L’imprévisibilité de l’humeur politique en Algérie me dicte cependant de filmer dans la continuité. Si le film se tournait à partir de Janvier, sur une longueur de 10 semaines, nous pourrions avoir l’équivalent de trois saisons, voire même avec un peu de chance, de quatre !

Le tournage de chaque partie dure 2 semaines. L’équipe est réduite…

Equipement

Nous tournons en vidéo numérique (HD) plus adaptée aux particularités de ce type de documentaire où rien ne doit perturber les remontées de mémoire, où les plans sont donc très longs, et où il faut souvent faire avec des éclairages domestiques, et/ou discrets…

Hormis le micro perché, nous utilisons des micros HF pour donner autonomie, objectivité et liberté aux personnages.

Montage

Il consiste :

– à rendre sensible la Légende du Personnage principal et son cheminement vers la vérité (ou vers le refus de cette vérité).

– à inclure le spectateur dans le récit, non pas seulement dans ce qu’il a d’apparent (déplacements, rencontres, etc…) mais surtout dans ce qu’il a d’invisible, c.a.d, dans ce combat intérieur où s’opposent désir de vérité, et désir de mythe…

Mieux nous y parviendrons dès le début, plus nous pourrons par la suite réduire dialogues et commentaires, privilégier la suggestion, l’ellipse, le paysage, le Chant…

– à mettre en relief les leitmotivs formels qui sans faire redondance, renforcent les liens entre chaque partie, comme si chacune d’entre elle était la suite de l’autre, comme si chacune en même temps que vers l’Echec, allait nous mener vers le secret de cet Echec.

– à donner, parallèlement à la mise en scène de l’Echec, une compensation au spectateur : il le fait participer à la mise au monde du Corps de l’Absent… Chaque partie creuse plus profond le sillon de la Mémoire arabe et fait apparaître de plus en plus nettement le Corps juif et pied-noir…..

– à utiliser la forme du road-movie où chaque départ est forcément suivi d’une arrivée… Accompagnés d’un commentaire minima du Narrateur.

Métaphore dont la construction est l’objet essentiel du montage.

Commentaires de l’auteur

Ils communiquent au spectateur les repères historiques absolument nécessaires, le plus vite possible, pour la raison sus-dite.

Dits par l’auteur lui-même, il y a unité de voix entre ses commentaires, ses interventions ponctuelles hors champ, et ses très brèves apparitions.

En règle générale, il est le plus discret possible.

Archives

Nous ne cherchons pas à rivaliser avec le « documentaire historique ».

Il s’agit ici d’aller dans le cœur et la tête des gens, non « d’authentifier » un récit. Il n’y aura donc pas d’archives, autres que celles produites éventuellement par les personnages.

Langue.

En règle générale, les échanges entre Aziz et les personnages secondaires se font en arabe. Ceux avec l’auteur, en français.

Titre du film

Ne restent dans l’Oued que ses galets.

Traduction d’un dicton arabe très populaire dont la signification immédiate est que seul résiste à l’érosion ce qui est solide, ce titre sera-t-il définitif ?  (après la censure en 2007, le titre est changé en Algérie, histoires à ne pas dire).

Algérie, histoires à ne pas dire, Sur la forme…

Sur la forme…

(extrait du scénario présenté en France)

2005

Ma Pratique du Documentaire

Préméditer le plus possible est pour moi la condition de ce qui reste la spécificité documentaire, sa vérité, et sa justification : le jaillissement de l’inattendu, le brut…

Ce jaillissement est presque toujours la conséquence d’une rencontre.

Rencontre d’un personnage avec un autre personnage, avec un décor, ou avec la caméra…Avec ce qui advient, et donc d’abord avec le temps qui nous enferme dans un huis-clos dont seul le mot « Coupez » peut nous délivrer…

Le documentaire pour moi ne se différencie de la fiction ni pour l’action, ni pour la dramaturgie, ni pour les personnages, ni pour l’histoire, ni pour les autres composantes essentielles (montage, musique…), ni même pour la préparation qui pour moi consiste à connaître aussi profondément que possible mes personnages principaux (et si possibles aussi secondaires), et mes décors.

Pour autant, le type de cinéma documentaire que j’essaie de faire n’a rien à voir avec le « docu-fiction », pas plus qu’avec  le « documentaire historique ».

Tragédie

Chacune des 4 histoires constitue une étape qui rapproche le spectateur du dénouement, de l’Echec, de la Séparation.

Le conflit principal dans ce film est entre ceux qui s’évertuent à approfondir le « fossé communautaire » et ceux qui tentent de s’y opposer : il est frappant que les 2 adversaires, colonialiste et nationaliste, pratiquent la même stratégie, celle précisément de l’élargir.

Le côté tragique du film vient de cette course contre la montre entre les simples gens des trois communautés qui essaient de le combler et leurs adversaires, moins nombreux mais dotés de plus de pouvoir.

Entre ceux qui essaient de construire des Ponts et ceux qui n’ont qu’un but : les faire sauter… Entre les forces de mélange et celles de l’entre-soi.

Il eut juste suffi d’un peu de temps encore pour inverser le rapport de forces négatif, mais comme dans Roméo et Juliette, la logique communautariste a raison des individus.

L’ histoire d’un personnage et non l’Histoire.

Si ce film est une sorte de voyage dans l’univers du nationalisme algérien où s’enracinent les Mythes fondateurs de l’Algérie contemporaine, il est avant tout un voyage dans le Vécu, non dans l’Idée…

Avec mes personnages principaux , mes alter égo, nous avons en commun de vouloir revenir sur l’histoire de nos pères. Sans animosité mais aussi sans œillère.

Cette interrogation entreprise en commun peut donc être considérée comme une tentative de d’affronter la tâche qui attend toujours les représentants de toutes les communautés du monde qui se sont fait la guerre, et notamment « les intellectuels » : revenir tôt ou tard, de façon critique, sur sa propre histoire, cesser de voir la paille seulement dans l’œil de l’autre…

Ce qui unit ce couple auteur-personnage principal, c’est une vision humaniste, pour laquelle le mal comme le bien, ne sont l’apanage d’aucune religion, aucune race en particulier.

L’Auteur étant un Algérien d’origine non arabo-berbéro-musulmane, ce couple  sera pour le spectateur, la preuve que notre génération commence à sortir de la vision raciale ou/et religieuse des rapports entre les gens…

Mise en scène.

Elle est celle de la parole mais aussi du silence qui a pour nous la signification du poids de l’amnésie qui s’est constituée autant suite aux traumatismes de guerre, à la séparation des communautés, et à la culpabilité enfouie mais toujours là, prête à affleurer, qu’à la censure d’Etat.

Le déclenchement fictionnel du récit et son développement est dans cette quête vitale de mémoire et dans cette angoisse à l’épreuve du miroir : jusqu’où accepter de dire, de révéler, de se dévoiler…

Archives

Nous ne cherchons pas à rivaliser avec le « documentaire historique ».

Il s’agit ici d’aller dans le cœur et la tête des gens, non « d’authentifier » un récit.

Mis à part le prologue qui situe l’exode juif et européen dans le contexte historique d’une fin de colonisation, Il n’y a donc pas d’archives.

Représentations… et langage.

Si mes personnages sont en quête de vérité, ma préoccupation est plutôt de comprendre une époque, un univers, donc les mentalités et les visions du monde, donc le vocabulaire au travers duquel on se vivait et voyait l’Autre.

Tout le monde sait que l’on tue d’abord avec des mots.

Histoire & Etat

Chacun à sa manière sent qu’il temps de se réapproprier une Histoire squattée par l’Etat qui a eu jusqu’à présent le monopole de la Mémoire collective et par ricochet, individuelle…

Même les témoins qui ont commis d’horribles actes sont prêts à figurer et à raconter. Une manière de s’affirmer, en sortant du silence qui toujours et partout a le poids de la honte. Pour eux, ces actes étaient et sont toujours glorieux. Ils sont donc heureux de pouvoir dire enfin ce qu’ont toujours tu les média.

Débat (difficile), le lundi 26 mai 2008 à 19h, présidé par Georges Morin

Lors d’un débat (difficile), le lundi 26 mai 2008  à 19h, présidé par Georges Morin, président de l’Association Coup de soleil, à la Mairie de Paris par la Ligue des droits de l’Homme, après la sortie en France, en Février 2008, du film « Algérie, histoires à ne pas dire » de Jean-Pierre Lledo, et à l’occasion de la parution du reportage de Pierre Daum et de Aurel : « Sans valise ni cercueil, les Pieds-noirs restés en Algérie » dans Le Monde diplomatique de mai 2008 ?

JP Lledo parle de son film : https://www.dailymotion.com/video/x5z6d8

les 3 vidéos de tout le ‘’débat’’ :     http://www.manifeste.org/article.php3?id_article=415  

JP Lledo : un faux débat : JPL – Faux-Débat du 26 Mai 08

Polémique Avec Brahim Senouci

Lettre ouverte de Brahim Senouci à Jean-Pierre Lledo (Paris le 13 mars 2008)

Des le début de la sortie du film a Paris, Brahim Senouci, universitaire ‘’en exil’’ devenu un militant actif de la cause palestinienne, m’écrit une ‘’Lettre ouverte’’. Le site LDH Toulon la publie aussitôt, mais censure ma réponse !

Sa lettre commence ainsi :

Bref, je me sentais troublé d’aller voir un film sur lequel j’avais lu bien trop de choses. En fait, je comptais sur le débat qui devait suivre la projection pour m’éclairer.

J’ai jeté un coup d’œil dans la salle avant de m’installer. Très peu de visages basanés dans le public, probablement constitué en majorité de Français désireux d’en savoir plus sur l’Algérie. Mon inquiétude s’est ravivée. La présentation qui va être faite va-t-elle les éclairer ?

https://algeria-watch.org/?p=19656

Réponse ouverte de l’auteur du film à lettre fermée de Brahim Senouci.
Jean-Pierre Lledo, Paris, le 10 Avril 08

Réponse JP à Senouci B.

(….) Ton refus de prendre en compte le film tel qu’il est et pour ce qu’il est, te permet donc de m’intenter une série de Procès – atteintes aux « constantes nationales » comme on dit chez nous – qui en des temps pas si reculés auraient mené à une mort certaine.

« Non seulement tu ne manifestes pas de compassion pour les souffrances de ton peuple, mais encore tu le mets en accusation pour son refus de l’Autre, du juif et du chrétien », me fais-tu dire.

Si je sais bien lire, Brahim, « ton peuple » ce ne seraient que les Musulmans ? Le Juif et le Chrétien, c’est « l’Autre », n’est-ce pas ? Je croyais savoir que telle n’est pas ta pensée. C’est pourtant ce que tu dis. Sans doute, un lapsus, mais qui en dit long sur cette idéologie dominante du mouvement national, devenue celle officielle de l’Etat indépendant, le nationalisme, et dont à ton corps défendant tu en es encore la victime.

Tu ne peux t’empêcher d’identifier le courant nationaliste à l’ensemble des Musulmans, et ceux-ci à l’Algérie, comme d’identifier les Juifs et les Chrétiens au système colonial. Normal, puisque selon toi, ils bénéficiaient « de privilèges exorbitants » !

As-tu conscience qu’ainsi tu ne fais que répéter un des stéréotypes les plus éculés du nationalisme ? Un stéréotype qui a cependant fondé le combat nationaliste, et qui a fait de l’Autre un ennemi, ce qui explique l’ordre de tuer le « gaouri » ou le « Ihoudi » au facies, à toutes les étapes de la guerre, avec le couteau, la hache, le révolver ou la bombe.

Tu attribues à l’OAS la responsabilité de l’épuration ethnique, et pour le prouver tu lui prêtes la paternité du fameux slogan « La valise ou le cercueil ». (Tu ignores sans doute qu’il fut celui du premier parti nationaliste, le PPA, dès les années 40 !).

Là encore, j’ai l’impression que tu te trouvais en dehors de la salle au moment de la séquence d’El Alia. Contrairement à ce que tu affirmes, le fidaï nous y explique qu’il n’a pas tué de façon « aveugle » ou « barbare », comme tu m’accuses de l’avoir suggéré, mais au nom d’une pensée explicitée par ses chefs : « Chez les Français, ce sont les femmes qui commandent et quand elles verront qu’ici on a tué des femmes et des enfants, elles diront à leurs maris, partout en Algérie, allez on s’en va en France ».

Après une telle révélation, et les repérages puis le tournage m’en firent découvrir bien d’autres, que peut-on conclure sinon que les FLN-ALN-GPRA n’ont pas mené la guerre avec le seul objectif, proclamé, de mettre fin au système colonial, mais aussi avec celui, inavoué en public, de pousser les populations non-musulmanes à quitter l’Algérie ?

Tu peux te référer à notre dossier de presse pour y lire les nombreuses déclarations, après 1962, de dirigeants nationalistes qui vont toutes dans ce sens, de Ben Tobbal à Réda Malek, en passant par Ben Khedda. Et dans le site du film (http://algeriehistoiresanepasdire.com) tu pourras voir le débat avec notre historien Mohamed Harbi qui dit clairement, et me semble-t-il pour la 1ère fois, qu’il y avait « des dirigeants nationalistes partisans du nettoyage ethnique ».

Cette pensée ethnique, que l’on pourrait ainsi résumer : « l’Algérie a été arabo-musulmane, avant la colonisation, elle doit le redevenir après », a, comme tu ne devrais pas l’ignorer, a trouvé sa pleine expression juridique avec le Code de la Nationalité, adopté dès que le nouvel Etat s’est constitué, c’est-à-dire à une époque où il n’y a plus d’OAS, et quasiment plus de non-musulmans en Algérie. Et que dit ce Code ? Pour être Algérien (automatiquement), faut être musulman !

Jusqu’à ce jour d’ailleurs, porter un patronyme non arabe ne fait si peu « algérien », que toi-même ressens le besoin de sur-souligner (des fois que…) : « Tous les Algériens, et l’Algérien que tu es… » ! (….)

Polémique avec DJAMEL LABIDI

Dirigeant de l’UNEA (étudiants) après l’indépendance. Animateur du courant ‘’arabiste’’ dans le PAGS (parti communiste), il est appelé dans les années 80 à de hautes fonctions dans l’appareil d’Etat…

On refait le match !
«Histoires à ne pas dire», ou la façon de ne pas dire l’Histoire

Mercredi 19 avril 2008
Djamel Labidi

Sous le couvert de la vérité historique, le film documentaire de J.P. Lledo, «Histoires à ne pas dire», projeté récemment au Festival de Tétouan, évoque surtout les massacres d’Européens commis par le FLN ou la population algérienne: les événements du 20 août 1955 dans le Nord-Constantinois, la Bataille d’Alger et les attentats meurtriers de 1957, ceux de juillet 1962 à Oran.

La thèse qui sous-tend le film est évidente: c’est le FLN qui est responsable du départ massif des Européens et des juifs d’Algérie et non l’OAS. Bref, on veut, encore une fois, «refaire le match» et substituer à l’Histoire réelle telle qu’elle s’est dénouée, une histoire fantasmatique, faite de regrets, de «Si ça s’était passé autrement» et de nostalgie.
C’est le cas de vérifier une nouvelle fois que réalité et vérité ne sont pas une même chose. Le parti pris du film est évident : une réalité partielle est mise en avant qui cache la vérité. Lledo masque en effet l’essentiel, le long martyrologe du peuple algérien durant la période coloniale et le million d’Algériens, presque tous des civils, tués par l’armée française et la population coloniale pendant la guerre. […]

… Le film de Lledo est un film idéologique. Son fil conducteur est celui d’une Algérie «qui n’a pas su, comme il le dit, rester multiculturelle et multiethnique» (1), grâce au maintien de la présence des Européens et des juifs d’Algérie. Il tente ainsi de redonner vie, plus de 60 ans après, à l’invention de Maurice Thorez et des communistes français d’une «nation algérienne en formation, multiethnique, faite d’Européens, de juifs et d’Arabes». Le Parti communiste algérien d’avant 1954 avait été profondément influencé par cette vision, relayée en son sein par les Européens d’Algérie qui étaient une composante importante et influente de ce parti à sa naissance…

 

Ma réponse à Labidi datée du 3 Mai 2008 est censurée par Le Quotidien d’Algérie

« On refait le match !»  S’il dénote une ignorance crasse de l’histoire sportive, puisque des matchs refaits pour cause de diverses irrégularités, il y en a bel et bien eu, le titre de son article, surtout avec l’ironie du point d’exclamation, veut signifier que l’Histoire s’est écrite une fois pour toutes, que sa Vérité serait écrite sur des Tables de la Loi, et que prétendre y revenir serait soit une imposture, soit une hérésie.

Ainsi devant « l’Histoire réelle telle qu’elle s’est dénouée », il n’y aurait plus qu’à s’agenouiller, et hormis cette « Histoire réelle », il n’y aurait qu’une « histoire fantasmatique ». Quand on pense que l’auteur de tels propos a été le conseiller du Ministre de l’Enseignement supérieur, oui supérieur, on comprend pourquoi l’histoire, comme discipline scientifique, à ce point délégitimée, soit de plus en plus désertée par les chercheurs, à moins qu’ils n’aillent sous d’autres cieux. Celui qui fut, si ma mémoire est bonne, le rédacteur principal d’un Projet de Réforme de l’Enseignement supérieur, ne devrait-il pas savoir qu’en Histoire pas plus que dans les autres Sciences Humaines, il n’y a pas de Vérité ? Et que les historiens, dignes de ce nom, ont précisément pour fonction de revenir inlassablement sur cette « Vérité », de la revisiter, de la mettre en doute, et de nous en révéler notamment les aspects dissimulés ?

… Un homme soucieux de « vérité » d’ensemble, et de chiffres sur « le long martyrologue du peuple algérien », ne devrait-il pas commencer par interroger ceux qu’il avance ? Quand il écrit qu’il y a eu « un million » de tués, on est tenté de lui demander pourquoi il révise autant à la baisse la vérité officielle qui fixe le bilan à « un million et demi de chouhada » ? Ou au contraire pourquoi il le révise autant à la hausse, si on le compare à ce bilan livré par l’organe officiel du GPRA, El Moujahid (N° 90 du 9 Mars 1962), qui parlait d’un million et demi de victimes…… dont un million de blessés et de malades rescapés des camps d’internement et de regroupement ?…

L’invention de Maurice Thorez : La Nation en formation,. Je laisse aux dirigeants survivants de l’ex-parti communiste, PCA puis après 66, PAGS,  le soin de répondre à leur ex-membre, qui situe dans cette thèse l’origine de leur « immense naufrage ». Mais en attendant que l’on me permette de rappeler que cette thèse donc de Thorez, qui en 1939, postulait l’idée d’une nation, visait à s’opposer au moins à 3 autres thèses :

  • Celle des gouvernants français qui ne voulaient voir en l’Algérie, que la réalité de trois départements.
  • Celle de Ferhat Abbas qui 3 ans plus tôt, en 1936, parcourant les cimetières, n’avait pas réussi à trouver même l’ébauche d’une nation.
  • Celle, enfin, des nationalistes et des oulamas pour lesquels, il existait une nation algérienne de toute éternité, fondée exclusivement sur l’islamité et l’arabité.

Cette formule « nation en formation », en quoi serait-elle si farfelue ?

N’est-ce pas cet historien que l’Algérie officielle aime bien, Benjamin Stora pour ne pas le citer, qui a repris cette formule en l’inversant, pour l’un de ses livres « Algérie, formation d’une nation », où il entend démontrer que la nation algérienne, est encore aujourd’hui un processus non achevé ?

N’est-ce pas cette idée que défendirent 10 ans plus tard, en 1949, quelques dirigeants nationalistes, en se réclamant d’une conception moderne de la nation, fondée sur le sol et non sur le sang, donc incluant les non-musulmans ? Lesquels, il est vrai furent immédiatement exclus…

… Et quand il parle des « immenses souffrances du peuple algérien », de qui parle-t-il, sinon « des Arabes »,  exclusivement,  tout comme le 1er Président de la République, en 1962 ? (« Nous sommes des Arabes, trois fois des Arabes !»). Si donc en 2008, plusieurs années après le changement de la Constitution, D.L, ne tient même pas compte du fait que la berbérité a été intégrée à la nouvelle définition de l’algérianité, comment pourrait-on lui demander d’y inclure les non-musulmans ?!!! Surtout pas au moment, où un procureur vient de requérir la peine de trois ans de prison ferme contre une femme de Tiaret, Habiba K. pour avoir pratiqué « sans autorisation … un culte non musulman » ! Pourtant n’en déplaise à D.L, l’idée de Thorez était à l’époque une idée neuve et surtout moderne, qui permet aujourd’hui à des Algériens musulmans de devenir, non pas au bout de plusieurs générations, mais eux-mêmes, après quelques années d’exil, des Français, des Anglais, des Canadiens, des Américains, etc…  Alors Thorez disait quoi en définitive ? Eh bien, que ces centaines de milliers de méditerranéens qui avaient fui la misère de leurs patries, et qui vivaient là depuis plus d’un siècle, et depuis plusieurs générations, pouvaient être inclus dans une algérianité fondée « sur le sol », et non « sur le sang ». Comme on le sait, ce n’est pas cette conception qui a triomphé, mais celle des dirigeants nationalistes les plus étroits, à laquelle D.L. est toujours raccroché et que l’on pourrait ainsi résumer : « l’Algérie a été arabo-musulmane avant la colonisation, elle doit le redevenir après ». Quant à la population d’avant l’indépendance, d’origine juive ou chrétienne, sa case était toute prête : « population coloniale » !

… Et pour clore ce chapitre, D.L devra nous expliquer pourquoi la thèse qui a eu pour conséquence une épuration ethnique était plus juste, plus moderne, que celle qui visait à résoudre de façon humaine et réaliste, les 2 problèmes qui se posaient à l’ensemble du mouvement national algérien : mettre fin à un système injuste et tenir compte de la nouvelle donne humaine. Et qu’il nous dise aussi, s’il voit ou non, que cette pensée ethnique est toujours prête à se remettre en marche, prête aujourd’hui à exterminer les Mozabites ou à écraser de son mépris, en attendant mieux, les Noirs algériens ou plus généralement africains ? Quand on a la peau foncée, et un nom qui la trahit, on ne devrait pas négliger l’affaire (Ajout ici de JPL : Pour les grandes familles musulmanes les Noirs ne pouvaient qu’être esclaves et Labidi vient du mot Abid, esclave.)…

Qui donc était du côté de la réalité et qui du fantasme et de l’obsession ? Le courant dominant du nationalisme ou Thorez, hier ? Labidi ou moi, aujourd’hui ? Et, lorsque sous sa plume, on le voit exprimer son amertume que le parti communiste algérien (PCA) « n’a jamais pu se débarrasser totalement des conditions qui ont présidé à sa naissance. » …. c’est-à-dire, comme il l’écrit juste 2 lignes avant, se débarrasser « des Européens d’Algérie qui étaient une composante importante et influente de ce parti à sa naissance », comment ne pas frémir, rétrospectivement, de cette pulsion génocidaire encore si frémissante ?! Et dire que j’ai frayé dans le même parti avec de tels individus !…

Polémique avec BENAMAR MEDIENE

Sociologue marxiste, reconverti en France, à Aix-en- Provence, dans l’esthétique. Son texte est publié toujours dans le même journal Soir d’Algérie, qui cette fois censure ma réponse… !

…Ma voix n’a rien à voir avec la liturgie nationaliste. Je suis algérien et sais qu’il est parfois dur de l’être, en certaines circonstances, très dur. Je le suis et le reste. Et c’est inguérissable…

…Aucune allusion n’est faite à la destruction de la culture de ceux que Lledo appelle les musulmans… Qu’en a-t-elle fait sinon de les araser et de les pétrifier ?…

…Que savait la population coloniale de l’histoire, de la langue, des rites et des arts de ceux qui n’étaient même pas nommés Algériens ? Qu’en a-t-elle fait sinon de les araser et de les pétrifier ? A-t-elle répondu ne serait-ce que timidement et qu’au conditionnel à l’appel du 1er Novembre 1954 ?…

…La description faite par un autre témoin mimant son acte d’égorgement d’une femme européenne faisant frire ses sardines, est une scène terrifiante et absurde. Qui est cet homme, l’égorgeur, qui après son acte macabre se met à manger les sardines ?…

…Le réalisateur oublie que l’élucidation de tous ces phénomènes et des extrêmes violences qui les ont portés, n’est pas nichée dans la mémoire intime, mais dans la durée de l’histoire…

…la caméra de Lledo fait un travelling sur le mur situé derrière l’autel de la cathédrale d’Alger où un concert de musique sacré est donné. L’image roule et insiste sur les épitaphes de 17 religieux, écrites et peintes dans des niches. Ces sœurs et ces prêtres ont été assassinés par le GIA dans la décennie 1990. Que cache cette allusion d’évidence anachronique ? Aucune explication n’est donnée par le réalisateur pour prémunir le spectateur contre une confusion des genres et des temps. A moins de suggérer l’idée d’une filiation entre le 20 août 1955, les bombes d’Alger et les années 1990…

 

Censurée par Soir d’Algérie
ma réponse à Médiène datée du 11 Mai 08 est introduite par le proverbe kabyle « Un dépotoir ne produit pas de figues »

Que la rédaction me permette aussi de regretter que mon contradicteur n’ait pas été présenté. Il est vrai qu’il nous dit d’emblée qu’il est Algérien. Il insiste même : « Je le suis et le reste. Et c’est inguérissable. ». Ignorant qu’être Algérien fût une maladie, on est cependant immédiatement rassuré : publiquement annoncée, du moins n’est-elle pas honteuse…

 « Ma voix n’a rien à voir avec la liturgie nationaliste ». On peut donc imaginer ce que dans le cas contraire, il en aurait été !…

Population non-musulmane…. Mais qu’en sait-il lui, B.M, de cette majorité dite « coloniale » ? De quelle recherche peut-il se prévaloir pour en parler avec un tel aplomb ? Ces centaines de spectateurs pied-noirs et juifs que l’on peut entendre en allant sur le site de mon film, ces milliers de Juifs et de Pieds-noirs qui sont magnifiquement accueillis par leurs anciens voisins quand ils retournent dans leurs villes ou leurs villages, ces dizaines de milliers qui grâce à Internet retissent avidement les liens détruits, tous ces femmes et hommes, pourtant eux aussi atteint de la même maladie incurable quoique non honteuse, seraient donc la « majorité coloniale » ?

B.M en est donc toujours à identifier un système à un peuple ? Et le système colonial à l’ensemble, à la seule population non-musulmane ? Et à rendre ce million de Juifs et de Pieds-noirs, ces fils d’immigrés méditerranéens fuyant la misère de leurs pays, collectivement responsable des massacres commis par l’armée française durant la conquête, en 1945, ou durant la guerre ? ! Et à faire passer la ligne de démarcation des soutiens/oppositions à la colonisation, entre musulmans et non-musulmans, au total mépris de la réalité historique ? !

Et lorsque je parle de « Musulmans », pourquoi MB fait-il semblant de croire que je leur dénierais la qualité d’Algériens, alors que ce n’est qu’une manière de souligner que pour moi cette qualité s’étend aussi aux Juifs et Chrétiens nés en Algérie depuis au moins plusieurs générations ?

Le marxisme de B.M se serait-il rétréci à ce point qu’il ne lui permette plus de distinguer entre un système (colonial ou autre) et les gens qui vivent dans ce cadre, avec leurs diverses stratégies de résistance passives ou actives à l’ordre inégalitaire ? Avec son marxisme, la dialectique se serait-elle aussi évaporée ? Et si B.M a du mal avec le passé, ne peut-il du moins par analogie, se demander si le système autoritaire dans lequel nous vivons depuis 62, et qui fonctionne avec la dictature d’un groupe, d’une caste, nous aurait tous transformés en ses complices ?

Il est d’ailleurs symptomatique que B.M ne nous dise rien des Juifs dont la plupart ont habité notre pays bien avant les Musulmans : font-ils eux aussi partie de la « population coloniale » ? Comme je suppose que non (mais c’est peut-être ma dernière illusion à l’endroit de B.M), il aurait fallu qu’il nous explique pourquoi, comme les « Européens », ils ont été aussi visés par le même terrorisme, en tant que Juifs

…D’ailleurs, lorsqu’en évoquant « la population coloniale », B.M se pose la question suivante : « A-t-elle répondu ne serait-ce que timidement et qu’au conditionnel à l’appel du 1er Novembre 1954 ? », n’est-il pas en train de sanctifier lui-même ce terrorisme ? Que le FLN ait fait passer le droit à la vie, par une allégeance inconditionnelle à sa politique, est  effectivement la réalité, mais que 54 ans après sa création, B.M ose encore se réclamer d’un mode de pensée aussi totalitaire, puis m’incriminer, moi, d’une « absence de distance »… ? ? !…

Arasée…Pétrifiée ? « La majorité de la population est drastiquement assignée à une minorité de nature quasi biologique », écrit-il. Si tel avait été le cas, comment expliquer alors la résistance séculaire culturelle et politique, dont Lacheraf a fait presque l’exhaustif inventaire ? Comment expliquer le poète Si Mohand U M’hand, le romancier arabophone Réda Houhou, le romancier francophone Mohamed Dib, et ils ne furent pas les seuls écrivains ? Racim, Baya, Issiakhem et Khadda, qui ne furent pas les seuls artistes-peintres ? Comment expliquer la naissance d’un mouvement politique et d’élites modernes, à partir du 20ème siècle, dont l’essor continu se fait dans le cadre d’un pluralisme politique qui autorise partis, syndicats, journaux, rassemblements, meetings, et défilés, (auquel le FLN met fin, non seulement dès sa création en Novembre 1954, par une sorte de putsch, exigeant des autres partis qu’ils disparaissent, mais aussi après l’indépendance, par un nouveau putsch) ?…

…El Alia. Dans cette séquence, on voit notamment un ancien moujahid décrire à notre personnage principal l’acte que ses chefs lui ont dit de commettre : égorger une femme chez elle. Et, il ne peut s’empêcher de préciser qu’il a ensuite avalé le plat de sardines qu’elle préparait pour le repas de midi, tout en reconnaissant il est vrai que « dans ces moments, on ne sait plus très bien ce que l’on fait ».

Parlant donc de ce personnage, image effectivement peu glorieuse pour une « Armée de Libération Nationale », notre professeur écrit : « La caméra fait gros plan sur le barbare ». Et il aurait raison, si notre montage n’avait retenu que la relation de cet acte : l’acte d’un « barbare », privé de toute pensée, livré à ses seuls instincts.

Sauf qu’il n’en est rien ! Car dans la séquence qui précède, ce moudjahid vient juste, de nous révéler précisément la pensée au nom de laquelle il « n’a rien laissé » (en parlant des femmes et des enfants d’ouvriers d’El Alia, ce village minier des environs de Skikda) : « Nos chefs nous ont dit que chez les Français, ce sont les femmes qui commandent. Et lorsqu’elles verront ce que nous avons fait ici, elles diront à leurs maris, partout en Algérie : allez, on repart en France ! »

FLN-GIA.« Ces sœurs et ces prêtres ont été assassinés par le GIA dans la décennie 1990… A moins de suggérer l’idée d’une filiation entre les bombes d’Alger et les années 1990… Que cache cette allusion d’évidence anachronique ? ».

Enfin une vraie question ! Mais, dommage, immédiatement bottée dans la touche de « l’anachronisme ». Notre sociologue-historien ne devrait-il pas savoir que le temps humain est un temps télescopé, et qu’il ne vit le passé qu’au travers de son présent, lequel ne fait jamais que raviver les traumas refoulés ?

Qu’y aurait-il de si choquant à penser que la bombe qui prive de son bras la petite Nicole Guiraud, fille d’ouvrier, devant le Milk Bar en 1956, n’est pas tellement différente de la bombe de 1995 qui prive à nouveau de leurs bras et jambes d’autres petites filles d’origines toutes aussi modestes ? Sans parler, dans un cas comme de l’autre, de celles et ceux qui y laisseront leur vie….

Combien de morts faudra-t-il encore, si, ni les 200 000 personnes de la décennie dite noire, ni le dramaturge Abdelkader Alloula assassiné en 94 par les islamistes, dont notre sociologue s’est toujours dit l’ami, n’ont pas réussi encore à l’inciter à réfléchir à cette question ?

…Combien de morts encore pour commencer à dire que l’islamisme n’est pas un produit d’importation comme certains veulent le faire croire, mais un produit bien local qui ne s’est pas généré spontanément, ayant une filiation évidente avec le nationalisme, une autre des multiples variantes de la pensée d’exclusion, qui transforme tout conflit en « fitna », et tout contradicteur en condamné à mort ?

Au fait, B.M me dira, peut-être, s’il considère aussi comme un « anachronisme » le fait que son papier sorte au moment où les prêtres continuent d’être victimes de harcèlements de tous ordres, 46 ans après l’indépendance, et alors qu’il n’y a plus de « population coloniale »… 

Camus…B.M n’écrit-il pas : « Appuyé sur la philosophie camusienne de la justice et de la morale, il (moi) juge injustes et immoraux leurs actes (celui des résistants) qui ont tué des civils » ? Que l’on puisse comme Camus, lui-même résistant durant la 2ème guerre mondiale, (contrairement à Sartre qui fit de la résistance, plus tard, par mouvements indépendantistes interposés !) accepter une violence qui libère, mais aussi refuser celle qui ne se donne aucune limite, semble une incongruité pour B.M, un impensable. Lui qui a fui en France la violence islamiste, préfère railler : « Lledo joue au pacifiste à rebours du temps ». Et sans aller jusqu’à affirmer clairement que lui accepte cette violence contre les civils, et notamment les femmes et les enfants (Hasfeld, auteur de livres essentiels sur le Rwanda, voyait dans le meurtre ciblé des femmes et des enfants, une possible définition du génocide), B.M la justifie… en se retranchant courageusement, lui aussi, derrière la fameuse formule de Ben M’Hidi prononcée en 1957, alors que prisonnier, ce dernier savait quelle serait sa fin. S’abriter derrière le bouclier d’un des Pères du mouvement indépendantiste, et, 50 ans après, faire preuve de dévotion envers une pensée élaborée plus que dans l’urgence, est plutôt consternant de la part d’un chantre de l’iconoclastie (cf son dernier livre sur Kateb Yacine).

Cette formule de Ben M’hidi : « Donnez-moi vos tanks, je vous donne mes bombes » serait acceptable dans le seul cas où les bombes du FLN auraient visé des institutions représentant ou symbolisant le système colonial. Mais lorsqu’on sait que ces bombes visaient expressément des civils, et qui plus est des civils non-musulmans, ne peut-on s’inquiéter légitimement du résultat qui aurait résulté de cet échange (bombes contre tanks) ?

Mais plus encore, B.M, comme le reste de mes détracteurs, fait tout pour ne pas voir ce qui, pourtant, crève l’écran, du début à la fin de mon film : non seulement la violence nationaliste ne s’est donné aucune limite, mais surtout, elle a eu un contenu manifestement ethnique. D’Août 55, au 5 Juillet 62, la date officielle de l’indépendance, ordre est donné de tuer du « gaouri » ou du « yaoudi », sans distinction d’opinions, d’âge ou de sexe.

« Le réalisateur oublie que l’élucidation de tous ces phénomènes et des extrêmes violences qui les ont portés, n’est pas nichée dans la mémoire intime, mais dans la durée de l’histoire. »

Se réfugier, non pas cette fois derrière la Figure d’un autre Père de la Révolution, mais derrière celle … de l’Histoire, est effectivement encore une fois faire montre d’un grand courage intellectuel ! Cette érection de l’Histoire en Dieu justifiant tous les massacres, Camus depuis longtemps en a démonté le mécanisme et l’irréversible conséquence : le totalitarisme…

Qu’est- ce qu’un intellectuel ? C’est la question récurrente, lancinante, que pose à chaque instant le texte de B.M. Si un intellectuel vaut par sa pensée, et que la pensée est régie par des impératifs universels, pourquoi insister sur son algérianité, répertoriée dans la liste des maladies incurables quoique non-honteuses ?

Si un intellectuel a pour devoir hygiénique de balayer d’abord devant la porte de sa nation, n’est-ce pas curieux d’abdiquer devant la pensée nationaliste qui situe le mal toujours chez l’Autre ?

…En refusant d’appeler « déplacement de population », l’exode massif de la quasi-totalité de la population non-musulmane, mais plutôt, je cite : « une fracture entre les populations européennes et algériennes (sic) creusée et élargie aux dimensions de la Méditerranée » n’est-il pas en train de pratiquer l’exercice bien connu qui consiste à ne jamais nommer un  « chat » que par un de ses multiples euphémismes ? Et si ce n’est ni un déplacement de population, ni un exode, faut-il en conclure qu’un million de personnes, de toutes convictions politiques, n’ont été victimes que d’un simple délire collectif de persécution ?

Au fait, j’aurais été curieux de savoir par quelle autre délicieuse circonvolution, il désignerait le Code de la Nationalité adopté en 1963, décrétant que seuls les natifs d’Algérie musulmans pouvaient être automatiquement algériens !…

L’esthétique… Le plaisir (esthétique), ne semble décidément pas le souci de notre spécialiste de l’art. Lui, n’est pas dans le ludique, mais dans le normatif : « Aucune explication n’est donnée par le réalisateur pour prémunir le spectateur contre une confusion des genres et des temps ». Mais un réalisateur n’est pas un garde-chiourme ! Ce boulot est habituellement dévolu aux censeurs. Il est quand même étrange que celui qui s’est fait l’admirateur de deux artistes, qui ont passé leur vie à créer de la « confusion entre les genres et les temps », Issiakhem et Kateb, ignorât que le travail artistique consiste souvent à augmenter la confusion pour éclipser les fausses clartés académiques de l’évidence.….

Polémique avec AZIZ MOUATS

Professeur à l’Ecole d’agriculture de Mostaganem, il est le personnage principal de la 1ère partie du film qui concerne le massacre commis par l’ALN le 20 Aout 55 dans la région de Philippeville (Skikda) à l’encontre des de la population non-musulmane, lequel donna lieu à une répression aussi aveugle de l’armée française contre des civils musulmans innocents.

Lledo a Aziz Mouats – 9 Fev 08

….Le montage n’a retenu que les passages qui cadrent avec la thèse de J.P. Lledo…

…Vouloir, comme tente de le faire J.P. Lledo, mettre sur un pied-d’égalité ces deux attitudes me semble totalement déplacé, voire cynique. C’est pourtant ce qu’il aura tenté de faire dans son film. Durant le tournage mais également lors du montage. Chercher à compenser l’acte abject et injustifié de l’armée coloniale — qui s’est traduit entre autres par la disparition jusqu’à nos jours et peut-être pour l’éternité, des corps de nos parents — par l’humanisme sans limites de Roger et de Germaine, son épouse, serait emprunter un raccourci qui ne blanchira pas l’armée française de ses crimes, ni n’obèrera aucunement le geste valeureux et courageux de Roger et de sa famille…

…Combien de fois ai-je souligné que le recours au djihad par les responsables du FLN n’était que la conséquence de la fermeture à triple tour du débat politique, de l’insoutenable répression, du déni de justice et de l’absence de démocratie ?…

Vouloir opposer — et JP Lledo ne s’en privera pas — les armes de l’Otan aux couffins de Hassiba Ben Bouali ou de Djamila Bouazza, n’est-ce pas faire le lit de la négation ?

LETTRE OUVERTE DE JEAN-PIERRE LLEDO à AZIZ MOUATS

… M’accuser d’avoir « trahi le contrat moral qui le liait aux témoins…. Et de n’avoir retenu que les passages qui le confortent… » ?!…. Est-ce cela que l’on attend de l’ami que tu te revendiques être et à qui le DVD du film a été remis le 15 Juin 2007, jour de l’annulation de l’avant-première à Oran ?…. Quand dis-tu vrai ? Aujourd’hui, en écrivant que le montage du film ne correspond pas au tournage ? Ou en juillet, quand « après visionnage du film en famille » tu m’écrivais par mail : « en ce qui concerne la partie Skikda, hormis quelques détails d’importance le reste est à peu de choses près conforme à l’idée que je m’en faisais durant le tournage. Mais ceci me concerne personnellement… » ?

Alors en m’accusant aujourd’hui « de cynisme pour avoir mis sur un pied d’égalité… l’acte abject  et injustifié de l’armée coloniale…et l’humanisme sans limites de Roger et de Germaine… »,  as-tu seulement conscience que tu t’accuses toi-même ? ! Car lorsque les spectateurs pourront, je l’espère très bientôt, voir ce film aujourd’hui interdit, que découvriront-ils ? Précisément, toi Aziz Mouats, dans la cour de ta maison à Mostaganem, opposant au « déferlement des soldats conduits par Aussaresses en personne »… Roger Balestrieri venu « panser nos blessures… », comme tu le dis encore dans ton texte-ci !

Et quand ton cousin aîné Hamoudi, à tes côtés, face à la caméra, quelques minutes plus loin, rend également un grandiose hommage aux Balestrieri, « Jusqu’à ma mort, je ne pourrai les oublier… »,  après avoir longuement décrit « la sauvagerie extrême des parachutistes » réprimant le clan des Mouats, l’accuseras-tu lui aussi de « cynisme » et de vouloir atténuer la barbarie de l’un par l’humanisme de l’autre ? En quoi d’ailleurs, évoquer l’humanité des Balestriéri serait blanchir l’armée française de ses crimes ? J’avoue ne pas l’avoir encore compris.

« Le recours au djihad est la conséquence de la fermeture du débat politique, de la répression, du déni de justice, et de l’absence de démocratie… ».

Tu dis cela pour l’époque. Mais comme tu le sais, les islamistes disent exactement la même chose aujourd’hui ! Ne faudrait-il pas donc se demander comme le font des anthropologues algériens, si le recours au djihad n’est pas aussi la conséquence des pesanteurs de l’archaïsme d’une société traditionnelle qui peine à entrer dans la modernité ? Ou qui y entre un peu à contre-cœur, un peu forcée par la « mondialisation » de l’économie mais aussi des idées, des comportements, etc… ?

Polémique avec Mohamed BENCHICOU

Suite à la censure du film par l’Etat algérien, et pour contrecarrer l’effet de mon offensive auprès de la presse algérienne qui en majorité s’en est ému, et aussi de l’effet des projections privées que j’avais réussi à organiser à Alger,  la Ministre de la culture Khalida Messaoudi tente de mobiliser anciens moujahidine et intellectuels. 5 d’entre eux répondront à ses vœux. Ils ont tous appartenu au même parti marxiste que moi, le PAGS que j’ai quitté au début 1991, et sans doute aussi à la Sécurité militaire, puisque j’avais déjà découvert qu’une grande partie de sa direction en faisait partie…

Benchicou 2 contre JPL – 24 Janv 08

Benchicou contre JPL- 15-01-08-1

JPL 2 repond a Benchicou + Mouats contre JPL

JPL a Benchicou – 21 janv 08

Ex-directeur du Matin, il est mis en prison pour avoir pris parti, dans la guerre des clans, notamment en faveur de ceux qui s’opposent au nouveau président Bouteflika. Libéré, il s’installe à Paris pour y gérer ses affaires.

…Algérie, histoires à ne pas dire prend des libertés révoltantes avec une page sanglante de notre passé. Le film repose sur une chimère, un sournois raccourci et un dangereux amalgame. La chimère est racontée de façon récurrente : indigènes et pieds-noirs vivaient en excellent voisinage. Le raccourci est soufflé à l’oreille : cette convivialité fraternelle a été brisée par la guerre de Libération qui a emprunté des méthodes terroristes (pose de bombes, attentats) qu’on a retrouvées trente ans plus tard chez le GIA. L’amalgame devient ainsi suggéré : l’ALN, à bien y regarder, est la génitrice du GIA. La conclusion vient d’elle-même : l’indépendance arrachée au moyen de «procédés génocidaires », en brisant l’harmonie fraternelle entre indigènes et pieds-noirs, a installé une haine tenace qui fait s’entretuer, trente ans après, «les indigènes entre eux». Pas une image sur les humiliations subies par les populations indigènes, sur la nature barbare du colonialisme ni sur l’injustice qui les a fait se soulever. Le film de Lledo privilégie une vue de l’esprit (j’ignore dans quelle Algérie l’auteur a vu cohabiter pieds-noirs et arabes dans la félicité), des omissions et des anathèmes pour regretter qu’en 1962 nous n’ayons pas épousé le modèle sud-africain sur la cohabitation.

Jean-Pierre Lledo répond à Benchicou (SOIR D’ALGERIE)

…Je ne dis jamais qu’ « indigènes et pieds noirs vivaient en excellent voisinage », comme me le prête notre désinformateur, car le film n’a aucune prétention généralisante. Il montre des individus singuliers qui témoignent de leur vie sans se demander au préalable si leur mémoire est  conforme à l’histoire officielle ! Contrairement à Benchicou, pour moi, « les Pieds-Noirs » sont aussi différenciés que « les Arabes », que « les Allemands », que « les Américains », etc… Il ne viendrait aujourd’hui  à personne l’idée de dire par exemple que « les Algériens » sont des tueurs,  parce que des dizaines de milliers d’entre eux le sont devenus !

Que Benchicou me permette de lui retourner la question : dans quelle Algérie  a-t-il vécu, lui qui est de ma génération, pour n’avoir jamais été témoin de relations de bon voisinage entre Juifs, musulmans, chrétiens et athées ?!!!  Ou alors doit-il son aveuglement à quelques préjugés racistes, dont l’ex-directeur du Matin  laissa éclabousser son quotidien lorsqu’un responsable de l’Etat algérien y fut stigmatisé pour ses origines juives ? Il est vrai qu’il dut s’en repentir …  devant les seuls à lui avoir demandé des comptes – non, ni  ses lecteurs, ni  le gouvernement algérien,  ni l’opinion publique algérienne – je veux parler des rédacteurs du quotidien français « Le Monde »…

Réponse de Benchicou

….Dans sa réponse passionnée, le cinéaste me traite de «désinformateur» et nie avoir soutenu cette thèse. Or, voilà comment il s’explique lui-même dans le synopsis du film, disponible sur internet : «43 ans après l’exode massif des Juifs et des Pieds-noirs, que reste-t-il de cette cohabitation dans la mémoire des Algériens d’origine berbéroarabo- musulmane ? (…) Les relations intercommunautaires n’ont-elles pas été aussi attraction, respect, reconnaissance et souvenirs heureux ?»…

…Obéissant aux critères de la nostalgérie, le film dévalorise la résistance nationale en la reléguant au rang d’une abominable «sauvagerie», du même ordre que celle du GIA ou de l’OAS. Tout le long du film l’ALN est présentée comme une armée de cyniques égorgeurs et d’aveugles poseurs de bombes…

…Tortionnaires et torturés renvoyés dos à dos par M. Lledo qui, pour l’occasion, se prend d’amour pour l’Algérie comme Tartuffe aima Elmire….


…Et c’est ainsi que l’indépendance nationale devient, dans le film, non plus une libération mais une tragédie voulue par les «tueurs de l’ALN et du FLN», le début d’un immense «échec» qui a conduit au terrorisme…

2ème Réponse de JP Lledo à Benchicou

…La phrase citée de mon synopsis, a été tronquée. On me fait dire : «(…) les relations intercommunautaires n’ont-elles pas été aussi attraction, respect, reconnaissance et souvenirs heureux ?» Or, à la place des trois points de suspension, il y avait 3 mots : «Méfiance, peur et malheur, les relations, etc.» …

… Je ne renvoie personne dos à dos. Je dis au contraire dans mon film que «si il est normal qu’une armée coloniale tue au faciès, puisqu’elle fonctionne au racisme — ce sont tous des Arabes — cela n’est pas concevable d’une armée de libération». J’ai en effet encore l’idéalisme de penser qu’on peut se dresser contre l’injustice, sans reprendre la pensée haineuse de l’adversaire, ni ses méthodes. Et effectivement, je n’arriverai jamais à considérer qu’il soit particulièrement glorieux ou «révolutionnaire» d’égorger en quelques heures, des centaines de femmes, d’enfants, et de vieillards. Et ce, qu’ils aient été coupables de ne pas être musulmans, comme ces familles de mineurs d’El Alia, ou ces simples citoyens d’Alger, ou d’Oran. Ou comme à Melouza, de rester fidèle à Messali Hadj, père du nationalisme depuis les années 1930 : action qui, comme on le sait, fut dirigée par cet officier responsable de l’ALN, Mohammedi Saïd, qui commença sa carrière militaire dans l’armée allemande hitlérienne, et qui la finit dans les rangs du FIS dont il fut un député, en ayant été au passage un des principaux responsables de l’Etat indépendant. Ou comme au moment de l’indépendance, d’avoir eu un père ou un frère enrôlés dans les forces harkies. Ceci dit, même si les grandes causes, chez nous comme ailleurs, ont eu leurs salauds — car il faudrait que l’on s’habitue à l’idée que notre pays est un pays comme les autres ! — on ne trouvera jamais chez moi la formule globalisante «les tueurs de l’ALN et du FLN» , comme les tendancieux guillemets le suggèrent….

 

Point de vue du Gal Maurice Faivre – 5 Mars 2008

Dans ce documentaire de 2heures 40, l’Algérien Lledo, d’origine à la fois juive, berbère et espagnole, a l’ambition de montrer ce qui reste de la cohabitation des communautés dans la mémoire des Algériens. Le film comprend quatre séquences qui sont emblématiques de l’histoire de la guerre d’Algérie : – le massacre du 20 août 1955 à Philippeville, qui est le vrai début de la guerre – la bataille d’Alger, marquée par les attentats contre des civils innocents –  l’assassinat, le 22 juin 1961, du musicien arabo-andalou Raymond, qui entraîne l’exode de la population juive  – le massacre du 5 juillet 1962 à Oran suivi de l’exode des Européens. Ces derniers sont en effet les absents du film.

Le premier épisode met face à face un enseignant dont la famille a disparu dans la répression du 20 août, et les terroristes de l’ALN qui ont massacré les Européens de la mine d’El Alia. La bataille d’Alger est commentée par une animatrice de la radio, au nom évocateur de Katiba, confrontée à la terroriste Louisa Ighilariz. L’histoire de Cheikh Raymond est illustrée par des musiciens, en l’absence du personnage principal qui s’est retiré du film en raison des interdits ministériels. A Oran, le jeune metteur en scène KheÏreddine s’efforce de faire parler des protagonistes du drame de 1962. Les dialogues sont accompagnés et soutenus par les chants sacrés de l’Andalousie, interprètés par la kabyle Hayet Ayad.

Ce film est passionné et passionnant, il montre comment le fanatisme islamique peut transformer  des hommes simples en racistes et en tueurs de femmes, d’enfants et de religieux (comme à Tibhirine). A Lledo qui leur demande pourquoi ils tuaient des civils, ils répondent que le gaouri, c’est l’ennemi, et que cette tuerie incitera les femmes européennes (c’est elles qui commandent !) à quitter l’Algérie.  Quant à Ighilariz, elle met en avant la faiblesse des résistants par rapport à la logistique de l’armée coloniale (sic). Telle qu’elle est présentée par ces fanatiques, l’histoire de la révolution n’est pas exempte d’erreurs historiques.

L’homme du peuple en revanche, se souvient des bonnes relations qui existaient entre pieds noirs et musulmans. « On était heureux, on avait tout ce qu’on voulait » dit l’un. Le jeune de la casbah d’Alger se moque de l’histoire de la révolution, il demande à vivre  en paix, aujourd’hui. Les femmes d’Oran, qui se souviennent de besame mucho, ont pleuré en regardant leurs amis européens prendre le bateau. Le massacre du 5 juillet est pour les plus lucides, une atteinte à l’honneur. Ce jour-là, Oran a perdu son âme !

Bien que financé à moitié par l’Algérie, le film est interdit dans ce pays, soi-disant pour des raisons de non-respect du contrat (qui prévoyait une durée de 53 minutes) ; en réalité, comme le dit le cinéaste Merbah, c’est parce qu’il ternit l’histoire de l’Algérie et de sa révolution.

Quant à Lledo, il se demande si une Algérie multi-ethnique, libre et fraternelle, n’était pas possibleCe portrait de l’Absent, c’est bien une histoire à ne pas dire !

POINTS de VUE d’Historiens spécialisés dans l’histoire de la guerre d’Algérie

  • Guy Pervillé –(Historien).

A propos du film « Algérie, histoires à ne pas dire » (Blog de l’historien, 2008)

Et c’est là le plus grand mérite de ce film : prouver que même en Algérie, la vérité non-officielle est connue et peut être exhumée assez facilement alors qu’elle est censée ne pas exister. Les historiens français ont eu trop tendance à croire qu’ils devaient « balayer devant leur porte », c’est-à-dire chercher à mettre au jour les fautes de leurs compatriotes, et laisser leurs collègues algériens faire de même de leur côté. Mais cette apparente symétrie n’était pas vraiment réalisée, dans la mesure où les historiens algériens n’étaient pas libres de contester ouvertement les dogmes officiels de leur Etat.

http://guy.perville.free.fr/spip/article.php3?id_article=173

 

  •  Jean Monneret – (Historien).

A propos du film de J.P  Lledo, Histoires à ne pas dire , et de quelques questions conjointes. (Blog de l’historien, 2008)

La dernière séquence du film de Lledo est particulièrement savoureuse : elle montre des Musulmans, vivant à Oran, qui se retrouvent, après des décennies, pour évoquer la Calère où ils vécurent avec des Espagnols. Ils s’interpellent, par jeu, en pur castillan et leurs épouses, voilées, interprètent, non sans talent d’ailleurs Besame mucho puis El emigrante. C’est là un morceau d’anthologie.

http://www.jean-monneret.com/a-propos-du-film-de-j-p-lledo-histoires-a-ne-pas-dire-et-de-quelques-questions-conjointes/

 

  • Gilles Manceron et Benjamin Stora (2 historiens qui confondent histoire et idéologie). Site LDH de Toulon ?

Le site LDH de Toulon s’était donné pour fonction de ne publier que les historiens ‘’anticolonialistes’’. Ainsi y avait été publiée une ‘’lettre ouverte’’ d’un universitaire algérien vivant en France, mais ma réponse y fut censuré ma réponse (que l’on peut lire dans la Fiche de ce film, à Polémiques). Car l’histoire, idéologique, de ces gens-là, ne souffre pas le débat.

Ci-après pourra lire ici d’abord, le point de vue de Manceron, qui après avoir loué (très longuement) les vertus du film et de son concepteur, entreprend de démontrer qu’il pêche malgré tout par ‘’un manque de contextualisation’’. Même reproche chez Stora qui lui n’avait même pas encore vu le film quand il répondit à la journaliste du Monde ! Or mon film n’avait pas pour sujet la totalité de la guerre d’Algérie, mais justement ce que les historiographies algérienne et française qui se veulent ‘’anticolonialistes’’ tentent de dissimuler, car ces dernières lorsqu’elles évoquent les exactions de l’armée française (évoquées dans le film), s’abstiennent de s’appliquer le conseil qu’elles prodiguent volontiers aux autres… de ‘’contextualiser’’ !

http://histoirecoloniale.net/Algerie-histoires-a-ne-pas-dire.html

 

  • Point de vue du Gal Maurice Faivre – 5 Mars 2008

Ce film est passionné et passionnant, il montre comment le fanatisme islamique peut transformer  des hommes simples en racistes et en tueurs de femmes, d’enfants et de religieux (comme à Tibhirine). A Lledo qui leur demande pourquoi ils tuaient des civils, ils répondent que le gaouri, c’est l’ennemi, et que cette tuerie incitera les femmes européennes (c’est elles qui commandent !) à quitter l’Algérie.  

 

DOCUMENTS

RAYMOND LEYRIS et de son orchestre – VIDEO

http://www.dailymotion.com/video/x3d1lt_cheikh-raymond-leyris-malouf-consta_music

Deux romanciers parlent de « Algérie, histoires à ne pas dire »

  • BOUALEM SANSAL, romancier algérien

Et voilà donc Jean-Pierre qui réalise son film, un bijou d’émotion.

Mais nos dictateurs, comme toujours, avaient un plan : ils l’attendaient au tournant. Dans l’Algérie de ces messieurs et de madame Toumi, ministre de l’inculture et de la folie furieuse, autoriser le tournage d’un film n’est pas autoriser sa projection. Montrer des films qui disent des histoires à ne pas dire est strictement interdit. On ne le dit pas mais on laisse entendre que derrière l’interdiction, il y a des sanctions pouvant aller jusqu’à la mise à mort. Cela dépend du coupable : s’il rechigne, on le tue. S’il fait repentance, aussi. Empêcher un homme libre de parler c’est le tuer.

Et Jean-Pierre n’est pas seulement un homme libre, c’est un homme qui rechigne, il refuse de se laisser intimider. […].

Jean-Pierre a dit sa vérité, et je la partage, que les autres en fassent autant. Nous aimerions les entendre, entendre leurs histoires à ne pas dire, les autres, les histoires à dire, nous les connaissons déjà.

Boualem Sansal, Alger 4 mars 2011

(Extrait de la préface au livre Algérie, histoires à ne pas dire / Scénario, Réactions, Polémiques, Documents, paru en 2011 aux Editions Atlantis (Allemagne)

  • MAIA ALONSO, poétesse et romancière pied-noir

Une découverte qui m’a littéralement enchantée.

Pourtant l’Algérie est pour moi un sujet très sensible mais je viens seulement de découvrir cette bien attachante personnalité qui, à mes yeux, symbolise ce rêve algérien que j’ai fait enfant et adolescente, rêve d’une Algérie fraternelle dans laquelle chacun avait sa place, et cela hors du giron de la Métropole, bien trop étrangère à nos soucis et notre quotidien.

A partir de cette découverte, je suis rentrée en contact avec le cinéaste, nous nous sommes rencontrés à Nîmes en juin 2012 et une franche amitié est née, qui perdure.

https://www.maia-alonso.com/mon-alg%C3%A9rie-1830-1962/personnalit%C3%A9s-de-chez-nous-alg%C3%A9rie-1830-1962-et-sites-amis/jean-pierre-lledo-cin%C3%A9aste/

Avec Roger Vétillard, le 14 janvier 2009

JPL : Ce n’est pas un film d’historien, avec une thèse, une démonstration et une exigence d’exhaustivité. Ce n’est pas non plus seulement des mémoires éparses, en dépit du fait qu’il y a l’histoire de 4 individus. Je préfère donc « roman historique », car mes 4 personnages ne se racontent pas simplement, ne nous font pas seulement le don de leur mémoire, mais se lancent chacun, chacune, dans une quête dont ni eux, ni moi, ne savons à l’avance où elle nous mènera…

https://www.quint-fonsegrives.fr/IMG/pdf/dossier_presse_cine_algerie.pdf

4 Mars 2008, DEBAT à Paris avec l’historien algérien Mohamed Harbi

Cet historien qui prend le contrepied de l’histoire officielle sur de nombreux aspects, apporte un soutien au film interdit en Algérie, et accepte de débattre avec l’auteur, à la fin d’une projection à Paris. Contrairement à l’auteur du film, selon lequel il y a eu une stratégie de purification ethnique de la part du  FLN – ALN, il affirme, sans nier l’existence d’une telle volonté, qu’elle n’est pas à mettre au compte des dirigeants, mais plutôt à celui des ‘’ruraux’’ vecteur humain principal de la guerre.

https://vimeo.com/798646

Quint-Fonsegrives. Algérie : histoires à ne pas dire

JP Lledo : « Je suis satisfait d’être arrivé enfin à pouvoir dire, ce qui m’en a bien coûté, que si l’indépendance de l’Algérie a mis fin à une injustice historique, elle en a, du même coup, généré une autre, l’exode des non-musulmans, dont je viens de comprendre avec ce film, qu’elle n’était pas la conséquence d’une conjoncture, mais la conséquence logique d’une conception nationaliste de la nation qui en excluait tout ce qui n’était pas musulman, les pensées ethniques menant toujours aux ethnocides »

https://www.ladepeche.fr/article/2009/02/25/564017-quint-fonsegrives-algerie-histoires-a-ne-pas-dire.html

Entretien avec  NADIA AGSOUS (09/09/2008)

JP Lledo : La question d’une nouvelle société sur des bases multiethniques qui aurait pu permettre aux différentes communautés de vivre ensemble n’a jamais été pensée ni envisagée. Le nationalisme algérien repose sur des critères de nature ethnique et religieuse. Et à travers mes films, je tente de défendre l’idée toute simple selon laquelle « l’algérianité » ne se limite pas à être arabe ou/et musulman (…..) Après des décennies « d’héroïcisation » de l’Histoire, et après les deux décennies « noires », n’est-il pas temps que l’on s’habitue à l’idée que tous les pays ont leurs histoires sombres et que l’Algérie ne fait pas exception ?

http://www.lemague.net/dyn/spip.php?article5195

Enquête d’identité – Brigitte Stora pour Charlie Hebdo Mars 2008

Jean-Pierre Lledo est né à Tlemcen en 1947.

Après l’indépendance, cause que son père communiste a soutenu, sa famille reste en Algérie.

En 1993, le réalisateur algérien menacé par les islamistes, s’exile en France mais retourne dans son pays pour y tourner 3 films. « Algérie, histoires à ne pas dire », le dernier, est un documentaire qui fait revenir des Algériens sur leur passé. La présence européenne et juive, devenue absence, quelle trace a-t-elle laissé dans les mémoires des hommes et des femmes de ce pays ? Jean-Pierre Lledo ne prétend pas avoir réalisé une enquête historique, il s’agit plutôt d’une quête, de questionnements inlassablement reposés et c’est là toute la force de son documentaire.

Votre film a été plusieurs fois déprogrammé en Algérie …

Il s’agit d’une censure qui ne dit pas son nom. Le départ de plus d’un million de personnes, au moment de l’indépendance, c’est-à-dire plus du 10e de la population, est une question taboue, refoulée. J’ai voulu interroger les mémoires, entendre les récits parfois terribles notamment des massacres  de Skikda1, ou d’Oran2 , l’assassinat de Raymond Leyris3. Il en ressort que ces actes n’ont rien eu de spontané, mais ont été la conséquence pratique d’une pensée, ethnique, où l’ennemi est l’Autre. Le non arabo-musulman, est désigné comme l’Etranger. Assimilé au système colonial. Donc à abattre.

Vos personnages parlent de guerre, de meurtres mais aussi d’amitié de solidarité. Certains vous reprochent d’idéaliser les relations intercommunautaires, les barrières qu’avait érigées l’ordre colonial n’étaient donc pas si étanches ?

Le système colonial n’était pas le seul à cloisonner. En islam une femme ne peut pas épouser un non musulman, ça limite la mixité…

Bien sûr, il y avait des lieux ghettoïsés, mais dans les milieux modestes ou pauvres, il y avait de nombreuses passerelles entre les communautés.

J’ai toujours vécu dans des quartiers mélangés. Mon père était syndicaliste, il défendait les ouvriers musulmans. Quand j’étais petit, j’entendais toujours le mot prud’homme que je ne comprenais pas et je croyais qu’il était avocat ! Ma mère, une femme juive, parlait arabe et n’avait de relations quasiment qu’avec les femmes arabes. Celles-ci l’enviaient, car elles la considéraient comme une femme plus libre, pouvant sortir sans rien demander à son mari, ou sans se faire accompagner par son fils.

Cette continuité multiculturelle, vous avez souhaité l’incarner en restant vivre au pays ?

Quand j’étais petit, des que je sortais de mon quartier, on m’appelait « gaouri », c’est-à-dire non musulman, étranger, alors je commençais à expliquer qu’on pouvait être algérien, sans être musulman ou arabe. 50 ans après, on ne peut pas dire que ça a beaucoup évolué ! Mais malgré tous les messages négatifs, durant la guerre puis après, comme par exemple le code de la nationalité adopté fin 1962, stipulant qu’il faut avoir un père et un grand-père musulmans pour l’obtenir automatiquement, (un tel Code ravirait Le Pen), mon père qui était un coriace n’a sans doute pas voulu s’avouer vaincu.

Votre père obtient donc la nationalité par décret ?

Il l’obtient mais d’autres Européens dont certains avaient été torturés par l’armée française ne l’obtiennent pas. Ceux-là aussi devront rejoindre la France… Sans parler de ceux qui se sentant humiliés, se sont refusés à en faire la demande, et sont aussi partis.

Vous faites un lien entre le nationalisme et l’islamisme ?

Le lien s’impose. Tous les deux ont instrumentalisé la religion. Et quand on fait appel à des populations rurales au nom du djihad, un jour ou l’autre, il faut bien payer l’addition. Le nationalisme a identifié le système colonial à la population non musulmane, ce qui était faux bien sûr, sans parler des Juifs là avant l’islam…  Et l’islamisme aujourd’hui identifie tous ceux qui lui résistent à des apostats qui doivent périr ou partir : «  Ils partiront comme les pied-noirs et nous resterons entre musulmans ».

De plus quand on explique aux gosses, à l’école, que les bombes ça permet de se libérer, on ne doit pas trop s’étonner que devenus grands, ils trouvent à leur tour la chose normale. Au-delà de l’histoire algéro-française de la colonisation et de sa fin, j’aimerais que mon film contribue au débat sur la violence. L’oppression la justifie-t-elle obligatoirement ? Et si elle peut la légitimer, l’affranchit-elle du devoir de se donner des limites ?

Pendant la terreur islamiste, presque tous les intellectuels et artistes assassinés, étaient mes amis, Djaout, Alloula, Belkhenchir, Asselah, et beaucoup d’autres. Etre fidèle à leur mémoire, c’est pour moi, me poser ces questions.

On savait que les Pieds-noirs et les Juifs avaient la nostalgie de leur pays perdu, on savait moins à quel point leur absence continuait de hanter les Algériens d’aujourd’hui. Tous vos personnages qu’ils s’en défendent ou pas  semblent témoigner de cette amputation identitaire.

Durant mes repérages en mai 2005, dans un débat après mon film « Un Rêve algérien », à Alger, j’avais dit que les Européens avaient vécu leur départ comme un arrachement, une amputation. Et à la fin, une femme habillée en hijeb, était venue me voir en me disant : « J’espère que dans votre prochain film vous direz que pour nous , c’est pareil ! ». Je lui avais répondu, que c’était une phrase de mon scénario !

Et ceci se confirme quotidiennement quand des milliers de Juifs et de Pieds-noirs retournent dans leurs villes, et villages d’origines. Sans parler de ce qui se passe sur le Net, où pères et fils de toutes origines retissent ce qui s’est un jour cassé !

Comment la presse algérienne a-t-elle accueilli votre film ?

Presque tous les titres ont critiqué la censure dont mon film a fait l’objet. Et quand j’ai fait des séances privées, en Juin 2007, j’ai eu de bons articles. Ce n’est que récemment, sans doute en liaison avec la sortie du film en France, qu’on a assisté une sorte de levée de boucliers comme certains cercles du pouvoir savent en organiser. Sans parler du contenu du film, en disant même qu’elle n’a pas encore vu le film, la ministre de la culture, a considéré que je faisais l’éloge du colonialisme et que mon film était donc révisionniste. Elle est passé à l’acte et organise actuellement des projections avec des anciens combattants et des apparatchiks de la culture sans doute pour leur faire partager une mesure de censure.

Le passage de votre film sur l’assassinat de Cheikh Raymond (3) n’a pas dû plaire à la ministre de la culture qui aujourd’hui parle de « déjudaïser la culture ! » (4)…

Oui c’est ce qu’elle a annoncé à Ech Chourouq : « On travaille avec l’Espagne pour déjudaïser le patrimoine musical andalou » !

Quand on pense que la même Khalida Messaoudi, aujourd’hui Toumi,  parlait de fascisme vert, il y a quelques années de cela en France, se disant menacée par les islamistes…

En France aussi commence à poindre une polémique, certains (dont des historiens) vous accusent d’attiser une guerre mémorielle…

Il n’y a pas de guerre mémorielle qu’entre les mémoires officielles des Etats, partis, associations… Mais que ce soit pour les massacres du 20 Aout 55  ou du 5 Juillet 62, ou d’autres faits vécus en commun, les récits des agresseurs ou des victimes, ne s’opposent pas mais se recoupent ou se complètent.

On vous accuse aussi de ne pas parler de la disproportion de la violence coloniale, des injustices des massacres…

Ce film n’a pas pour objet de faire l’histoire du colonialisme, ou de la guerre, ni  l’inventaire des massacres de part et d’autre. Mais d’interroger la responsabilité spécifique du nationalisme dans cet échec qu’a été le départ d’Algérie, de plus d’un million de ses enfants, juifs et pied-noirs.

Sur le côté discriminant du colonialisme et sur la violence coloniale, j’ai fait d’autres films dans le passé, on peut s’y référer. (5)

Enfin, je pars du principe que les cinéastes de chaque pays, doivent inviter leurs propres compatriotes à se regarder et commencer par nettoyer devant leur propre porte. Les cinéastes français sont nombreux à l’avoir déjà fait. Les cinéastes algériens on a un sérieux retard à rattraper. Je suis algérien, je n’ai plus aucun gage à donner, et donc j’apporte ma pierre pour en finir avec cette mentalité victimaire qui tend à occulter le fait que les Algériens ont aussi été des acteurs de l’histoire, pas que des victimes.

Il y a dans votre film une figure lumineuse, celle de Kheïreddine, le jeune metteur en scène de théâtre qui monte les Justes de Camus. Il semble faire sienne cette quête identitaire.

Il n’a pas accepté de participer au film pour mes beaux yeux. La plongée dans la mémoire du plus vieux quartier d’Oran, était pour lui vitale. Il voulait se faire une idée par lui-même, en posant toutes les questions de sa génération à la génération de ses pères, voire grand-pères, même les plus dérangeantes. La jeunesse de mon pays en a assez des slogans, de la corruption, et du mensonge. Une partie d’entre elle rejette pour cette raison, le passé et l’histoire, dont le pouvoir a fait son monopole. Mais une autre, incarnée par ce jeune metteur en scène,  veut savoir qui elle est, et d’où elle vient. A l’ère du numérique et d’internet, censurer l’histoire est désormais dérisoire !

Propos recueillis par Brigitte Stora

Notes :

1 l’insurrection déclenchée  par l’ALN, le 20 août 1955  cible  indistinctement la population européenne.

2 A Oran le 5 juillet, jour officiel de l’indépendance, 450 Européens sont massacrés.

3 Raymond Leyris, chanteur juif de musique andalouse est assassiné le 22 juin 1961 à Constantine

4 – quotidien arabophone Ech Chourouq , du 10 fev 08

5 – « Lisette Vincent, une femme algérienne », « Un Rêve algérien », « Algérie, mes Fantômes »…

Entretien réalisé par Dominique Widemann – Humanité (27/02/2008)

JP Lledo : Chacun de mes films a constitué un pas pour sortir de l’interdit en entrant dans le temple sacré pour en interroger les gardiens. J’ai pu sortir de l’inexprimable. Mes films sont des engagements humains, forcément douloureux. J’ai cette utopie de cinéaste de croire que ce qui est thérapeutique pour moi peut l’être pour d’autres.

https://www.humanite.fr/node/387895

Entretien censuré par El Watan

Cet entretien réalisé le 10/12/07 par le journaliste d’El Watan Samir Ben Djafar à Montréal et revu par le réalisateur le 12 Janvier 08, a été bloqué par la rédaction. El Watan et son directeur Belhouchet qui se targuaient d’indépendance jusque-là montrent leurs vrais visages de presse au service du pouvoir.

INTERVIEW JEAN-PIERRE LLEDO

A long documentaire, longue interview !  Jean-Pierre Lledo, le réalisateur algérien qui était de passage à Montréal (Canada) pour la projection de son dernier long métrage documentaire, Algérie, histoires à ne pas dire, dans le cadre des journées sur le cinéma algérien organisé par l’Union des artistes algéro-canadiens, s’est prêté au jeu des questions-réponses, lui qui est plutôt habitué à poser des questions qu’à y répondre.

Il parle, sans langue de bois, de son dernier film-documentaire qui a fait couler beaucoup d’encre depuis l’annulation par le ministère de la culture en juin denier des projections publiques prévues en Algérie.

Ce documentaire de 2h40 qui est le premier film algérien à aborder la question de l’exode des populations juive et européenne au moment de l’indépendance en 1962, touche le délicat sujet des « victimes civiles » européennes durant la guerre de Libération nationale et braque les projecteurs sur le massacre des Européens dans le Nord-Constantinois le 20 août 1955 et à Oran le 5 juillet 1962, l’assassinat du chanteur juif de malouf, Raymond Leyris, et les attentats à la bombe durant la Bataille d’Alger. Des sujets tabous qui devaient être abordés un jour ou un autre. Et autant que ce soit revisité par des Algériens, dont le réalisateur.

Le rôle des intellectuels dans l’Algérie actuelle, la fraternité qui a existé entre ceux que le réalisateur considère tous comme des Algériens, quelles que soient leurs origines ethno-religieuses, dans un système colonial injuste qui pourtant ne favorisait pas une telle rencontre, la « possibilité » après l’indépendance d’un vivre-ensemble de toutes les communautés présentes en Algérie, n’eussent-été les fondements du nationalisme algérien qui, selon lui, excluaient de l’Algérie souveraine tout ce qui n’était pas arabo-musulman… sont quelques uns des sujets abordés par celui qui croit que « s’il est bien une cause plus sacrée que toute, c’est bien le respect de la personne humaine ».

Nous avons aussi demandé au réalisateur de réagir aux propos de la ministre de la culture, Khalida Toumi, tenus dans l’interview accordée à nos collègues Ameziane Ferhani et Zineb Merzouk et publiée au début du mois sur El Watan.

Son film sera projeté à la Filmothèque Mohamed Zinet de l’Office Riad El Feth, ce vendredi 11 janvier à 17h, sur l’initiative du Ciné-Club Chrysalide qui par la persévérance de son travail depuis plusieurs années, s’impose désormais comme un agent actif de la cause du cinéma.

Jean-Pierre Lledo, réalisateur algérien

« Rendez mon film au public ! »

(Entretien réalisé le 10 Déc 07 par Samir Ben à Montréal et revu par le réalisateur le 12 Janvier 08)

Q : A Montréal, vous avez hésité à utiliser le mot censure, or votre film n’a toujours pas été vu à Alger ?

R : En Juin dernier, j’avais voulu offrir mes 3 avant-premières aux habitants des 3 villes où j’avais tourné : Alger le 13, Constantine le 14 et Oran le 15. Ces avant-premières avaient été annulées par le Ministère de la Culture. Et s’il est vrai qu’une annulation quelques heures avant des projections pour lesquelles se dérangent plus de 1000 spectateurs, parmi lesquels des personnalités et des diplomates, peut s’apparenter à une forme de censure, il faut le dire clairement, ce film n’a pas été encore officiellement « interdit ».

En effet, à la fin Juin, j’ai organisé à Alger, chez un éditeur qui m’a proposé son salon, 3 projections, 3 jours de suite, auxquelles ont participé notamment différentes personnalités politiques,  militaires, religieuses, et des journalistes, universitaires dont les historiens Mohamed Harbi et Daho Djerbal. Or aucun policier n’est venu me signifier un quelconque interdit.

Et le 6 Novembre 07, l’Association « Cinéma et Mémoire » a présenté mon film en clôture de son stage de cinéma documentaire, à la Cinémathèque de Béjaïa, qui est directement sous tutelle du Ministère de la Culture, et là aussi il n’y a eu aucun problème. Je croyais donc qu’il en serait de même pour la projection programmée le Vendredi 11 janv par le Ciné club Chrysalide, et ce d’autant plus que la Filmothèque Zinet est une salle privée, dont seul son locataire Mr Liazid Khodja est responsable… Mais là, bizarrement, le film a été interdit par le DG de l’OREF, à la demande de la Ministre ! (cf Soir d’Algérie du 12 janv).

Q : Qu’est ce qui ne va pas avec votre film ?

R : Ca c’est une question que vous devriez poser aux autorités ! Pour moi, tout va bien ! Quand je fais un film, c’est pour aller mieux. C’est une manière de me soigner, en espérant que ça soigne aussi les autres… Mon film est terminé depuis le mois de mai et je voulais en réserver la primeur aux spectateurs algériens, lesquels sont d’après moi aptes à réagir sans besoin de tuteur ni de mises en garde particulières. Je suis prêt à assumer ce film devant mon peuple, et à lui restituer la parole qu’il a bien voulu m’accorder. Le plus vite sera le mieux. Et ce serait une nouvelle et grande victoire de la démocratie dans notre pays.

Q : Quand des témoignages ne correspondent pas à l’histoire officielle, que faut-il changer, les témoignages ou le Récit officiel ?

R : La réponse est dans votre question ! Bousculer le Récit officiel, est précisément la tâche et le devoir de tous ceux qui se considèrent des intellectuels. C’est comme cela que nous progressons vers la Vérité que personne ne peut jamais posséder (sinon, la science et l’art seraient superflus). Pour ma part, considérant que la Mémoire comme l’Histoire ne peuvent être le monopole ni du pouvoir, ni d’une quelconque autre organisation ou association, je me suis attelé depuis plus d’une dizaine d’années à sauver la partie la plus importante de notre patrimoine, celle des Témoins, actifs et passifs, de l’histoire de ces 60 dernières années – qu’on laisse disparaître (sciemment ?) – avec des films tels que « L’Oasis de la Belle de Mai », « Jean Pélégri, alias Yahia El Hadj »,  « Lisette Vincent, une femme algérienne », « Algéries, mes fantômes », « Un Rêve algérien » et le dernier « Algérie, histoires à ne pas dire ».

Q : Selon l’adage populaire ‘Men Lahaytou bakharlou’, ne peut-on pas comprendre la réaction du ministère de la culture qui a mis de l’argent dans ce film ?

En Algérie la censure officielle n’existe pas et nul n’est habilité à délivrer l’imprimatur. De plus, ce n’est pas « l’argent du Ministère », mais l’argent des citoyens ! Enfin, sachez que dans ce film il n’y a pas un centime du « Ministère de la Culture »  malgré la promesse écrite de la Ministre. Je suis sans doute le seul réalisateur algérien de long-métrage, à n’avoir rien perçu du Fonds d’aide au cinéma géré par ce Ministère et appelé FDATIC. Les demandes de « Naouel Films » la société productrice, sont restées sans suite, malgré plusieurs dépôts, le dossier s’étant« égaré », à trois reprises… 

Par contre, « Alger, Capitale arabe de la Culture » doté par le gouvernement d’une enveloppe spéciale pour cet événement, avait accepté notre scénario en 2006. Or, bien qu’il ait été accepté comme un « long métrage documentaire », on nous a attribué une subvention prévue pour le « moyen-métrage documentaire » ! A ce jour nous n’en avons d’ailleurs reçu que la moitié, soit 1,5 million DA. Pour tous les détails du conflit de cet été, je vous renvoie à la presse de Juin-Juillet (1).

Q : En résumé…

R : Au lieu de reconnaître simplement que le film posait problème pour son contenu, la Ministre a d’abord dit que j’aurais dû remettre une copie du film avant l’Avant-première, ce que le Contrat ne stipulait pas. Mazif m’a autorisé à dire qu’il n’avait remis sa copie que le lendemain de la projection publique. Puis, lorsque j’ai remis cette copie, on m’a dit qu’il fallait que je remette un moyen-métrage et non un long ! Alors qu’Arezki Métref a pu présenter au public un long métrage sans problème… Pourquoi « deux poids deux mesures » à mon encontre et cet acharnement, sinon parce que le contenu dérange la Ministre, laquelle n’arrête pas de dire qu’il n’y a aucun problème de censure ?!

Malgré cet arbitraire et pour ôter tout prétexte, j’ai finalement remis le 9 Juillet 2007 à « Alger, Capitale arabe de la Culture » un moyen-métrage, toujours intitulé « Ne restent dans l’Oued que ses galets », mais la Ministre fait préfère ignorer cela, ainsi que l’avis positif de la Commission de lecture présidée par Lamine Merbah, Comme, elle ignore les 3 demandes de visa d’exploitation commerciale que j’ai déposées pour mon long-métrage originel, désormais intitulé Algérie, histoires à ne pas dire.

Si ce refus venait à se prolonger, on sera autorisé à parler de censure. A la société civile et à son premier représentant, la presse d’apprécier : y a-t-il oui ou non censure quand un film, 7 mois après, ne reçoit pas son visa d’exploitation commerciale ?

Q : Durant le débat qui a suivi la projection du film à Montréal, on vous a demandé si quelqu’un d’autre aurait pu faire ce film…

R : j’ai répondu non ! Ce n’était pas par immodestie, mais parce qu’effectivement ce dernier film clôture un long cycle de cinéma documentaire sur la Mémoire, mise en scène non par un anthropologue ou un historien, mais par un cinéaste mettant en œuvre une esthétique où se combinent restitution honnête des propos des interlocuteurs et un point de vue subjectif clairement assumé…

Q : On vous voit et on vous entend vous adresser directement aux intervenants …

R : Il est vrai qu’on associe genre documentaire, « objectivité »  et effacement du réalisateur. Mais pour mes trois derniers films, j’ai opté pour une manière « subjective » car je suis complètement impliqué dans cette histoire. C’est aussi mon histoire, une histoire singulière qui a commencé pour moi en 1947, à Tlemcen. Avec une mère judéo-berbère tlemcénienne, et un père d’origine espagnol oranais, militant du parti communiste algérien. J’ai été élevé avec deux idées : le système colonial inique doit disparaître et l’Algérie indépendante sera multiethnique et multiconfessionnelle. Or dans mon film précédent « Un Rêve algérien », je posais déjà la question: « l’Algérie avait été indépendante, pourquoi n’avait-elle pu être aussi fraternelle ? ».

Cette question, je l’ai refoulée depuis 62. Et le traumatisme de l’exode d’un million de personnes, parmi lesquelles mes deux familles maternelles et paternelles, je l’ai aussi refoulé comme tous les impossibles à dire… L’euphorie des premières années de l’indépendance, puis ensuite l’absence de liberté d’expression rendait impossible d’imaginer même poser cette question, à moins de quitter le pays. Si Mohamed Harbi est l’historien algérien qui a révélé le plus de choses de notre histoire récente, je crois qu’il ne me contredira pas si je dis que c’est à cause, ou plutôt grâce à l’exil. Et, il en en a été de même pour moi : il a fallu que je sois obligé de quitter le pays en 93, pour que je puisse peu à peu, et dans de grandes souffrances, dont une dépression, réunir le courage nécessaire pour poser cette question.

Q : Peut-on dire que vous avez choisi le cinéma pour exprimer cette fraternité ?

R : Aujourd’hui, oui, j’ai l’impression que c’est peut-être pour faire ces films, pour poser cette question, qu’un jour j’ai choisi, sans vraiment savoir pourquoi, le cinéma. Au début, je croyais avoir voulu faire du cinéma à cause de tous ces auteurs et inventeurs de formes qui me fascinaient, découverts grâce aux ciné-pops et à la cinémathèque algérienne : Eisenstein, Dovjenko, Renoir, Visconti, Fellini, Kurosawa, Bergman, Antonioni, Hitchcock, Wajda, Forman, Tarkovski, Kontchalovsky, etc…

Mais à présent, je me dis que j’ai choisi le cinéma pour sa capacité exclusive à redonner une apparence visible à ce qui a disparu… En réalisant ma dernière trilogie (« Algérie, mes fantômes », « Un rêve algérien » et « Algérie, histoires à ne pas dire »), j’ai pris conscience qu’en définitive, mes films étaient une manière de donner une sépulture à un disparu, c-a-d, pour moi à cette fraternité multiethnique entre les Algériens de différentes origines, juive, musulmane, chrétienne. Cette fraternité avait bien existé, mais un jour elle a disparu… Seuls les Vieux ont en gardé une trace. Avec leur mémoire, on sait au moins qu’elle a existé. Avec une sépulture, on sait au moins où elle se trouve, cette fraternité… Et un jour elle peut renaître sous une autre forme. Quand rien n’est perdu, tout peut se transformer.

Mon dernier film, tourné entièrement en Algérie, donne justement la parole à ces Vieux, et eux nous donnent la possibilité de comprendre que l’échec de cette fraternité ne relève pas, comme nous l’explique l’histoire officielle, des seules responsabilités du système colonial ou de l’OAS. Le nationalisme fondé, en Algérie comme ailleurs, sur une idéologie de pureté ethno-religieuse, a eu aussi la sienne…

Q : Cette fraternité a-t-elle toujours été présente ?

R : Ecoutez, j’ai travaillé avec Jean Pelégri, cet écrivain pied-noir qui est mort avec la douleur de n’avoir pu avoir la nationalité algérienne. Lui, l’enfant de la Mitidja, son père étant agriculteur, tenait dur comme fer que les populations ne se mélangeaient que dans les campagnes. Et moi, enfant des villes, ayant vécu à Oran, à deux pas de la Ville Nouvelle, et à Alger, dans le quartier Belcourt, je lui rétorquais toujours que cette mixité existait aussi dans les quartiers pauvres de toutes les villes d’Algérie…

Aujourd’hui quand les Pieds noirs et les Juifs reviennent en Algérie dans leurs villes ou leurs petits villages, ils sont accueillis d’une manière magnifique. Est ce ainsi que l’on accueille des salauds ? J’ai moi-même été témoin d’une tel événement à Mers El Kébir en 2005. Devant tant d’embrassades, de larmes et de joie, les jeunes n’en croyaient pas leurs yeux ! Qui pouvaient donc bien être ces Revenants ?!

Q : N’êtes-vous pas là nostalgique de l’ère coloniale ?

R : Nostalgie signifie retour sur le passé, or ces retours c’est du présent ! Est-ce que pour autant cela veut dire que les rapports intercommunautaires avaient toujours été idylliques ? Mais dans quel pays l’ont-ils toujours été ? Voyons seulement ce qui se passe chez nous, aujourd’hui, avec les Kabyles (il a quand même fallu plus de 120 morts en quelques jours, pour qu’on inscrive dans la Constitution, enfin l’identité berbère !) et entre Musulmans même (le Président a parlé de plus de 200 000 morts depuis 1993)… Ceci pour ne pas parler d’Irak ou du Pakistan, etc…

Le système colonial avec sa double citoyenneté ne pouvait être un système encourageant la mixité, c’est évident ! Mais la religion musulmane interdisant le mariage des femmes avec des non-musulmans, non plus. Pourtant malgré ces obstacles « structurels », l’attraction de l’autre – aussi instinctive que la peur de l’étranger – ainsi que le sentiment de justice ont toujours poussé les simples gens à nouer des relations égalitaires, là où ils partageaient le même espace : habitation, travail, études, loisirs, sport, syndicalisme, politique, etc… Et même à contourner ou transgresser les barrières communautaires ou/et religieuses, en se mariant et en ayant des enfants ! Et ces mariages avaient une valeur symbolique bien supérieure à leur nombre.

Q : Ne tentez-vous pas ici d’adoucir l’image et la réalité même du système colonial français en Algérie?

R : Je ne tente pas d’adoucir la réalité d’un système. Je dis simplement que les femmes, les hommes, les enfants, les vieux, ne sont pas des robots déjà programmés par le système, incapables de réagir, et d’établir une loi humaine !

Dire comme je l’entends souvent que le colonialisme ne pouvait générer que des rapports inégalitaires, c’est comme si on disait qu’ aujourd’hui le capitalisme – hégémonique dans le monde entier, y compris l’Algérie –  impose à tous une seule loi, la loi de l’Argent, la loi de la jungle ! Comment expliquer alors, malgré toutes les violences, les millions d’exemples quotidiens de solidarité, d’amitié, d’amour ?

Finissons-en avec les caricatures ! Je n’ai vu mon père, qui était ouvrier et syndicaliste, qu’avec des ouvriers arabes, juifs, européens, et ma mère, qu’avec ses voisines musulmanes et ce toujours dans des rapports égalitaires !

Ce qui est vrai par contre, c’est que face à la logique de rapprochement des simples gens, les appareils politiques, coloniaux et nationalistes, ont toujours joué la carte du « fossé communautaire ». Ces appareils ont certes eu le dernier mot, mais ils n’ont pu heureusement s’ingérer dans le cœur de toutes les femmes et les hommes. Et c’est ce cœur-là que je suis allé chercher avec caméra et micros, car les gens qui ont vécu cela se taisent, car depuis l’indépendance on a criminalisé cette mémoire ! Se rappeler et dire cette mémoire, c’est être de « Hizb Franca » ! Autant dire être un harki ! Donc les Vieux se sont tus…  Ils se taisent aussi parce que le départ de leurs voisins juifs et d’origine européenne, a été vécu comme une amputation, comme un traumatisme. Quant aux jeunes, l’école leur dissimule tout cela.

Q : Qui donc  pourra parler?

R : Seuls les intellectuels et les artistes ont désormais le pouvoir de libérer cette parole, en commençant par s’opposer aux généralisations et aux caricatures ! Quand on dit « les Pieds-noirs sont ceci ou cela… », on reste au même niveau que ceux qui disaient : « Les Arabes sont ceci ou cela » ! Toute généralisation est d’essence raciste. Les intellectuels doivent aussi travailler sur le langage, ne plus reprendre aveuglément des formules, des expressions toutes faites, ils doivent au contraire les déconstruire, et notamment les stéréotypes de désignation de l’Autre…

Q : Vous voulez parler par exemple du terme « colon » ?

R : Le colon, n’est qu’une des désignations de l’Autre, usité surtout en milieu paysan. Dans la partie tournée à Sétif, que j’ai dû supprimer (sinon le film aurait duré 4h !), mais dont je ferai un film à part, les paysans désignent le non-musulman ainsi : « Colounne ». Et  le  postier du village ? « Colounne » ! Et son nouveau né ? « Colounne » !

Or la population d’origine européenne et juive était surtout citadine et l’immense majorité d’extraction et de situation sociales très modestes ! Inversement, il y avait aussi de grandes richesses chez « les Arabes », agricoles, commerciales et industrielles (lire le dernier livre de Wassila Tamzali)!

Ce qui est grave, c’est quand des intellectuels ou des gens de la parole, notamment les politiciens, reprennent à leur compte cette manière de généraliser. Car « colon » mène vite à « colonisateur », et colonisateur à « étranger »… à éliminer…..

Q : Vous-mêmes, vous reprenez Louisette Ighilahriz…

R : Louisette est à ma connaissance la seule combattante d’origine musulmane à avoir écrit un témoignage de guerre, et je salue son courage. Et donc, quand je lui fais remarquer que dans son livre, elle appelle « Françaises » ses sœurs de prison, d’origine européenne et juive qui ont subies les mêmes tortures et avanies qu’elle, elle a l’honnêteté, devant la caméra, de reconnaître qu’elle n’aurait pas dû, et qu’elle aurait dû écrire « Algériennes »… Mais tout le monde n’a pas son honnêteté.

Ces stéréotypes langagiers sont dangereux. Car, l’on sait qu’avant les armes, ce sont les mots qui tuent. Et plus particulièrement les généralisations. Avant de passer à l’acte, l’Autre n’a plus qu’un seul visage, celle de la Bête à abattre. Aussi doit-on lui donner préalablement un nom, « colon », « gaouri », « roumi », « ihoudi », ou « nsara », peu importe, l’essentiel c’est qu’ en le différenciant nettement de vous, vous puissiez mettre tout le monde dans un même sac (… à jeter à la mer : les « crevettes » de Bigeard ne sont pas les seules…) ! Cela s’est toujours passé ainsi, hier comme aujourd’hui. Ailleurs comme chez nous. Notre seul continent est malheureusement trop riche d’exemples pareils.

Q : Vous demandez aussi à Louisette Ighilahriz de s’expliquer sur les attentats à la bombe du FLN en 56 et elle vous répond que c’était une guerre inégale…

R : C’est une manière de reprendre la fameuse formule de Larbi Ben M’hidi « Donnez nous vos tanks et on vous donnera nos couffins » (sous-entendu « remplis de bombes »). Cette formule ne me convient pas. Car, prise à la lettre, elle dit que si tu me donnes le tank je vais faire la même chose que toi qui n’aura désormais que mon couffin : cibler des civils. Or, pour moi une armée de libération nationale, ne peut agir comme une armée d’oppression.

Je crois qu’il faut aujourd’hui avoir le courage d’interroger le passé et de revenir sur des récits qui n’apparaissent vrais que par leur répétition continuelle depuis l’indépendance. Sinon à quoi sert un intellectuel un artiste ?  Produire de nouvelles idées, pensées, visions, images, n’est-ce pas précisément notre seule justification ?

Q : Mais vous touchez à un tabou …

R : Les vérités imposées deviennent en effet à la longue des tabous, quelque chose de sacré que les gardiens de temple vous interdisent de toucher. Transgresser, c’est donc prendre un risque. Mais là encore je dis que si on n’y est pas prêt, il faut changer de métier.

Les questions que pose le film auraient été de toute manière posées un jour ou l’autre. Parler des choses qui dérangent, c’est comme faire sortir le pus : ca fait mal sur le moment, mais on est mieux après. Mon film, ne fonctionne pas au discours, mais le discours qu’on peut y décrypter est que le nationalisme algérien, au-delà du coté positif du refus de la domination coloniale, s’est construit sur une base et sur une pensée ethnique, plus précisément ethno-religieuse. « L’Algérie avait été arabo-musulmane avant la colonisation française, elle devait le redevenir après », voilà à quoi, on pourrait résumer cette pensée, certes jamais exprimée aussi clairement dans les Textes publics… (Voilà un champ passionnant pour les historiens…). Le fait de viser systématiquement des civils non-musulmans, n’était donc pas « bavures » ou « dommages collatéraux », mais des choix qui découlaient de cette pensée-là.

Q : Une sorte d’instrumentalisation de la religion…

R : Oui. L’instrumentalisation de la religion que l’on reproche aujourd’hui à l’islamisme a été une constante du nationalisme. Il faut se rappeler que pour adhérer au PPA, on jurait sur le Coran…

Enfin, je pense qu’il vaut mieux que ce soit nous-mêmes Algériens qui affrontions ces tabous. Si mon film était sorti en juin en Algérie, comme je le souhaitais, le Président de la République française n’aurait pas pu parler de la même manière à Constantine, même si ce Discours est une sérieuse avancée, discours dont je souligne qu’il n’a eu que très peu de publicité, en Algérie, comme d’ailleurs en France, alors que le discours de Dakar avait été lui, surmédiatisé.

Q : Un modèle à la sud-africaine en Algérie aurait-il été possible selon vous ?

R : Oui, j’y crois. Qui aurait pu imaginer il y a des décennies qu’à la fin du système de ségrégation le plus terrible qu’ait pu engendrer l’humanité, l’apartheid, les Blancs et les Noirs pourraient un jour vivre ensemble ? Mais cela n’a été possible que grâce au fait que le principal mouvement de contestation de l’apartheid, l’ANC, avait des responsables Blancs dans sa direction et comme programme, une Charte de la liberté qui prévoyait dès 1955 que le futur de l’Afrique du Sud serait noir et blanc…

La pensée de l’ANC n’était pas de type ethnique et c’est là la différence avec le nationalisme algérien qui a fait l’impasse sur ce qui s’est passé pendant les 130 ans de colonisation française… A savoir qu’il y a des gens qui sont venus d’ailleurs, de tout le bassin méditerranéen, qui ont habité, travaillé, enfanté, et donc considéré comme tous les immigrés du monde qu’au bout de la 2ème ou 3ème génération, ils étaient de ce pays. C’est ce qui s’est passé en France avec les enfants d’immigrés maghrébins. Et au Canada, vous le savez, on devient canadien au bout de trois ans, parce qu’on tient compte de la réalité et du désir des nouveaux arrivants.

Q : Quel a été le péché originel du nationalisme algérien ?

R : Je pense sincèrement que si depuis les années 1930, le nationalisme algérien, puis en 54 le FLN lui-même, avaient conçu le modèle d’une Algérie multiethnique et qu’ils l’eussent proposé à tous les Européens et Juifs d’Algérie, tout aurait été différent. Il y a eu certes des messages qui leur ont été envoyé durant la guerre et je les connais. Mais les quelques archives du FLN rendues publiques grâce aux efforts jugés iconoclastes de l’historien Mohamed Harbi, montrent que les dirigeants disaient le contraire aux militants. Depuis, Benkhedda (Mémoires) et Reda Malek (Accords d’Evian) ont aussi confirmé que l’objectif était de constituer une nation arabo-musulmane. Et durant les négociations d’Evian, le GPRA s’est effectivement toujours refusé à attribuer la nationalité algérienne automatique aux non-musulmans. Ce qui explique que pour le Code le Nationalité adopté en 62, les non-musulmans sont ipso facto des étrangers !

Q : Votre film relève-t-il du travail de mémoire ou d’un travail d’historien ?

R : Je pense que mon film se trouve dans une zone frontalière où Mémoire et Histoire se côtoient… La Mémoire comme les Mentalités, est une autre manière d’envisager l’Histoire. Mon film peut donc être une aubaine pour les historiens, et j’espère qu’ils ne se gêneront pas… Les Témoins, passifs ou actifs, c’est quand même aussi importants que des archives et des documents qui la plupart du temps reflètent le point de vue des Institutions ! Évidemment, ce n’est pas la Vérité, mais les documents écrits aussi ne livrent aucune vérité. La vérité historique de toute manière n’existe pas. Elle n’est jamais qu’un Récit toujours en devenir… que l’on peut et doit contredire, rectifier, améliorer, réviser, et qui change en fonction des générations, des idéologies dominantes, des systèmes politiques, des nouvelles découvertes, des nouvelles hypothèses, etc…

Ceci dit, même si tous mes longs métrages documentaires sur la Mémoire parlent d’Histoire, je ne suis pas un scientifique, et je ne fais pas mes films comme un scientifique, mais comme un artiste. Nos  procédures et démarches sont complètement différentes. Eux procèdent surtout avec de la rationalité et nous avec de l’émotion.

Casser des tabous ne fait pas d’un film, automatiquement, un objet d’art. Mon cinéma documentaire n’est pas un cinéma d’idées ou de propagande. C’est un cinéma romanesque où la logique des personnages priment sur l’événement. Ce qui est important pour moi c’est comment mes personnages vont se construire. Vont-ils exister vraiment, vont-ils toucher le spectateur ? Aura-t-on a envie de les suivre pendant les 2h40 que dure le film? Il n’y a donc pas dans mon film, une enfilade d’interviewes de gens assis, filmés en gros plan, mais des personnages qui ont leur propre quête – c’est d’ailleurs pour cela qu’ils acceptent de participer à mon film – et que nous suivons sans savoir où ils vont nous mener…  Mon travail de réalisateur consiste justement à restituer aux spectateurs le suspense que j’ai moi-même vécu durant le tournage.

Pour mes personnages comme pour moi, nos quêtes croisées sont vitales, elles nous permettent de faire un travail sur nous-mêmes, elles sont une sorte de thérapie… Thérapie qui devient collective par le truchement des spectateurs, lesquels n’interviennent pas qu’à la fin dans la salle de cinéma, mais sont déjà inclus dans le dispositif filmique lui-même, par l’œil caméra et l’oreille-micro !

Q : La thérapie a marché à Montréal, où 95% du public était algérien, puisque durant toute la projection on a beaucoup ri et même applaudi….

R : …Et pleuré aussi… sans parler de toutes les autres émotions, les malaises, les doutes, les frustrations,  les sidérations, et de toutes les remises en cause de soi-même… Ce que m’ont dit le lendemain une vingtaine de spectateurs qui ont bien voulu prolonger le débat avec moi, autour d’un couscous !

Q : Jusque-là, quelles ont été les réactions principales à votre film ?

R : En milieu algérien, c’est plutôt partagé. Certains adorent, pour la forme et le contenu, et d’autres, s’ils reconnaissent la valeur artistique du film, sont gênés. 

A Montréal, vous avez vu, on m’a félicité pour la franchise de mon travail, et le fait d’aborder des questions difficiles, mais la première spectatrice à se lever après le film m’a interpellé ainsi : « Donnez nous un peu de temps, Mr Lledo ».

A Béjaia, en Novembre dernier,  la tonalité principale, c’était : « on est bouleversé par ce que l’on a vu, entendu, mais c’est le rôle des cinéastes de parler de ce qui dérange »

Et lors des 3 séances privées en Juin dernier à Alger, où il y avait beaucoup d’intellectuels, personne ne m’a dit que ce que je montre est faux. Effectivement, il est difficile de dire que des Témoins disent tous des mensonges pour me faire plaisir…

Certains par contre m’ont dit : « Qu’est-ce qu’on va penser de tout cela en France ? ». Ceci est une attitude bien de chez nous. On préfère réagir aux réactions en France, plutôt que prendre l’initiative de dire les choses… Or ça c’est un comportement de consommateurs. Si on veut être des producteurs, il faut accepter de se tromper et de faire des choses imparfaites. Et il en sera de notre histoire, comme de notre économie : si nous ne sommes pas capables de l’écrire nous-mêmes, d’autres l’écriront à notre place. Et ils le font d’ailleurs déjà depuis bien longtemps ! La majorité des jeunes historiens algériens publient à partir de France. C’est quand même un problème… ! Qui n’a pas l’air d’émouvoir nos autorités… Pas plus qu’elles ne s’étaient émues, le 1er Novembre 1984, qu’un hebdomadaire algérien proche du Président de la République de l’époque, félicite le Général Bigeard d’avoir « contribué » à écrire notre histoire !

L’essentiel pour moi aujourd’hui est que l’on prenne conscience qu’il échoit précisément à notre génération d’intellectuels, à tous celles et ceux qui n’ont pas été assassinées ces dernières années, de commencer à faire ce travail de révision de l’histoire officielle, en affrontant le terrorisme intellectuel qui crie au « révisionnisme » dès que l’on aborde certains sujets, mais qui tire sa gloire et son salaire de reproduire cette même parole officielle.

Q : Alors, la sortie commerciale de votre film en Algérie c’est pour quand ? Avant ou après sa sortie en France ?

R : Je n’en sais rien ! La seule chose que je sais, c’est que pour exploiter commercialement un film, il faut un « visa d’exploitation » délivré par le Ministère de la Culture. En principe, ce n’est qu’une formalité, or depuis sept mois ma  demande et des relances réitérées sont restées sans réponse. Ce qui me fait dire, pour rester dans la justesse des mots, que le film n’est ni interdit ni autorisé. Sept mois est pourtant un temps assez long pour prendre une décision. Comme j’ai trouvé un distributeur en France, le film sortira d’ici 2 mois, mais je serais très peiné que le public national ne le découvre qu’après.

Que les Autorités puissent ne pas aimer un film, c’est compréhensible, mais cela ne concerne pas que l’Algérie. Partout les pouvoirs reposent sur des mythes fondateurs et ils n’aiment pas trop que les artistes ou les intellectuels aillent y fourrer leur nez. Même un vieux pays démocratique comme la France, où la recherche historique est libre, n’a pu empêcher De Gaulle d’interdire  « Le Chagrin et la Pitié » de Marcel Ophuls, qui montrait que de bons Français moyens avaient été des collabos de l’Allemagne hitlérienne… (interdit à la TV étatique, unique à cette époque, le film est quand même passé dans les salles de cinéma).

J’espère donc que mon film tourné entièrement en Algérie, dans 4 régions,  avec une équipe algérienne, sera rendu au public. L’Etat n’ayant pas pour vocation de détenir et de gérer la mémoire, celle-ci appartient au peuple.  Ceci dit, en attendant que les autorités se décident, rien n’empêche la société civile de réagir ! Depuis la fin du parti unique, l’Etat n’assume plus seul la marche de la société, elle a aussi sa propre responsabilité, y compris dans sa propre servitude…

Q : Y a-t-il d’autres moyens pour voir votre film en attendant le visa d’exploitation en salles ?

R : Les cinéphiles, les universitaires, les historiens, peuvent organiser de façon indépendante des projections-débats non-commerciale. Moi, je suis partant. Les citoyens qui n’aiment pas le film peuvent aussi le dire dans les journaux, internet, etc. Je suis prêt à entendre que je me suis trompé du début à la fin. Mais qu’on le fasse civilement dans le cadre d’un débat ! Seule la parole peut nous faire sortir  un jour du cycle de la violence.

La violence qui endeuille encore notre pays et beaucoup d’autres, me fait beaucoup réfléchir. Je pense qu’on ne peut lui faire échec qu’en allant extirper dans nos mentalités l’idée qu’une cause juste légitime n’importe quels moyens. Je crois au contraire que c’est aux moyens de justifier la fin. Il est urgent que l’école enseigne les valeurs basiques de l’humanisme : l’Homme est au dessus de tout, son intégrité physique et psychique est inaliénable et une personne en vaut une autre. Nous tous qui avons associé par le passé violence et révolution devrions tout aussi urgemment nous remettre en question, car s’il est bien une cause plus sacrée que toute, c’est bien le respect de la personne humaine.

FIN

Notes : (1) Les articles de presse de Juin-Juillet sont disponibles sur internet à l’adresse: lledo2007.skyrock.com

GUY SITBON, administrateur de Marianne, lettre envoyée à l’auteur (13 Mars 008)

Propos envoyés à l’auteur le lendemain  d’une projection à Paris (13 Mars 008)

Ce journaliste (Juif de Tunisie) était à cette époque l’administrateur de l’hebdo Marianne.

En vérité, je ne suis que ‘’de chez nous’’. Et aussi, pour mille raisons, de la guerre d’Algérie. D’où mon envoûtement à voir et écouter des Algériens d’aujourd’hui ressusciter ces jours lointains encore si actuels. Votre art n’y est pas pour rien.  Je crois aujourd’hui que cette guerre n’était pas inévitable, comme le pensent presque tous les peuples concernés. L’indépendance, elle, était, évidemment inéluctable. La colonisation de l’Algérie avait été une pure connerie. La France l’a si bien reconnu qu’elle n’a jamais reproduit l’expérience dans son empire, tout sauf l’Algérie.  L’important dans le 1er novembre c’est sa date. En Indochine et en Tunisie c’est déjà gagné, le Maroc va dans le bon sens. Les empires britanniques et français se disloquent, les deux Grands poussent à la roue avec le Tiers Monde, la page de la colonisation est tournée. C’est à ce moment-là que quelques têtes brulées du PPA se lancent dans un putsch contre la direction du nationalisme algérien et destituent, par la constitution du FLN et le 1er Nov., les leaders historiques et l’élite militante. Les putschistes ont confisqué le pouvoir à ce jour. Sans le 1er nov. la complexité du problème aurait exigé peut être quelques années supplémentaires d’un combat politique assorti d’un brin de violence sous la direction des bacheliers et de oulémas. Pas des incultes. Avec le 1er nov. toutes les issues étaient bouchées. Le FLN c’était et c’est toujours le « tout violence », l’abolition du politique et la soumission des meilleurs algériens aux fusils ignares.

Mieux que cent livres d’histoire, votre film le démontre implacablement.       Ce n’aurait été que demi-mal, si l’inévitable triomphe de la révolution (sans guillemets) n’avait pas élevé le mythe de l’invulnérable moudjahid, le fusil et la bombe, en modèle indépassable du politique au Maghreb et dans le monde arabe.

Pourquoi tous les non-musulmans et tant de musulmans sont partis et partent encore? demandez-vous. La réponse est dans le film, préparation du 20 aout 55, « Egorgez les, ils partiront », c’est à dire l’essence de cette guerre. Dans mon pays, au Maroc et ailleurs l’épuration ethnique, l’une des plus achevée que l’histoire ait chroniqué, a suivi l’algérienne et l’hégémonie du fusil s’est enracinée. Les épurés n’y ont perdu que leur patrie, le Maghreb y a laissé sa tête, il s’est décapité. Nous autres, bolcheviks, en Afrique du Sud, nous avons fait beaucoup mieux.   

L’Algérie souveraine s’est édifiée sur l’héroïsme et la perfection du moudjahid. La seule fierté d’un peuple entier, le seul lieu où se retrouvent islamistes, éradicateurs et démocrates. Enlevez ça aux algériens et vous démolissez le pays, c’est le seul ciment. Interrogez la grandeur de l’épopée et le fragile lien national se désagrège. Bourguiba n’est qu’un épisode de l’histoire de la Tunisie, le 1er nov, c’est toute l’Algérie.

Or, que disent presque tous vos personnages? Ils auraient souhaité autre chose, la lutte de libération bien sûr mais autrement, l’indépendance bien sûr, mais une autre indépendance. Ils parlent comme Ferhat Abbas, comme Messali, comme Saad Dahlab, le PCA et tous les autres (contre lesquels est lancé le 1er nov.), pas comme Ben Tobbal, Boumedienne et Zighout Youssef. Ils sont lucides, sincères. Le mythe est fantasme, supercherie, mensonge. Il entend rester aveugle à la réalité. Mais sur lui repose l’existence de la nation.

Sans le mythe pas d’Algérie 2008, plus d’Algérie du tout, de la poussière, des mechtas urbaines prêtes à s’étriper. Vous voudriez qu’on vous laisse montrer, démontrer la vérité à Alger, à Constantine alors que vous mettez vos salles parisiennes au bord de l’émeute? Ma i jich, mouch maaoul.  Je m’efforcerai d’assister au débat de vendredi où il est hors de question que je prononce pareilles insanités, je n’oserais même pas l’écrire dans un journal d’ailleurs l’article serait refusé. C’est pourquoi je vous les confie.

Moi je n’ai pas votre courage (votre intrépidité?) qui vous vaut toute l’admiration de certains regards dont celui de Guy Sitbon.

Manuela Delahaye – L’Hebdo des socialistes (27/02/2008)

Après Un rêve algérien et Algéries, mes fantômes, le troisième volet de la trilogie d’exil de Jean-Pierre Lledo, Algérie, histoires à ne pas dire, sort le 27 février.
Plus qu’un documentaire sur la mémoire trahie de l’Algérie, c’est un document rare, bouleversant, d’une portée universelle.
Il aurait pu s’appeler à son tour Le Chagrin et la pitié tant est profonde l’émotion que lèvent en nous les témoignages de femmes et d’hommes qui retracent, plus de quarante ans après, l’absurdité des massacres vécus sur le vif. Ils évoquent le jardin perdu de l’osmose des trois cultures fondatrices : musulmane, juive et chrétienne.
C’est un voyage désenchanté, chargé de tendresse comme une dentelle finement retissée sur les déchirures de l’Histoire : l’ami exilé, le quartier toujours éventré, le poète chanteur assassiné, le massacre étouffé en pleine liesse de l’Indépendance.

Algérie,histoires à ne pas dire est un hymne à la fraternité qui rend son humanité à la terre algérienne toujours menacée par l’amnésie, la corruption et le fanatisme.

Manuela Delahaye

Lucien SA Oulahbib (2014), sociologue. (13 Juillet 2014)

Le film documentaire de Jean-Pierre Lledo, « Algérie, histoires à ne pas dire« , paru en 2007 a été interdit dans ce pays … et pour cause : au nom de l’islam, et non pas au nom de la lutte contre le « colonialisme » qui ne fut qu’un paravent, les témoins interrogés et filmés confirment bien qu’ils ont massacrés des « non musulmans » (les « gours » disent-ils) au nom du « djihad », égorgeant femmes et enfants par exemple à Philippeville en 1955 ou posant des bombes à Alger dans des cafés et bars populaires.

http://puteaux-libre.over-blog.com/article-video-algerie-histoire-a-ne-pas-dire-suivi-d-un-article-de-lucien-oulhabib-124142509.html

Christine Delorme, une  cinéaste française – ACID

Si l’on en juge le degré de violence que le film suscite en Algérie où les autorités s’opposent à sa diffusion dans les salles de cinéma sur son territoire tout en ayant participé à sa production, il faudra encore du temps pour que la chape de silence du passé de toutes ces mémoires enfouies puisse se faire entendre. 

https://www.lacid.org/fr/films-et-cineastes/films/algerie-histoires-a-ne-pas-dire

Yves Sainsot – France Horizon – Le cri du Rapatrié

Le but affiché du film est de rechercher les raisons de l’exode d’un million de personnes, « l’un des plus grands drames de notre temps »…

Le film débute par Philippeville et l’évocation du massacre d’El Halia. Le guide habite Beni Malek, un faubourg dePhilippeville. Il cherche les raisons pourlesquelles les Européens de ce secteur ont été épargnés : il s’agit notamment dela famille Ballestrini, Roger et son frère Pierre, agriculteurs, dont on visite la maison, bâtie en 1868. Fatima les a bien connus. On retrouve avec émotion le carrelage d’époque, le miroir, le puits…On évoque Germaine, qui parlait un  » arabe un peu cassé  » ; Le guide luimême et sa famille ont été hébergés et protégés par les Ballestrini, dont on apprend progressivement qu’ils aidaient

les fellaghas…

L’attaque de la mine, le 20 août, a été dirigée et menée de l’extérieur, avec le concours de 1500 à 2000 maquisards (!), selon un témoin. Le mot d’ordre était Djihad, et les hommes du crû ont pris part à la boucherie, armés de haches et de serpes… « On tuait, on égorgeait… Ou bien à coups de blocs de pyrite…

C’étaient les ordres ! »… 46 morts et un disparu… Le père et les deux oncles du guide ont « disparu », eux temporairement…

Ils sont rentrés « malheureusement » le 22, la veille de la répressionmenée par les hommes d’Aussaresses

et ont alors disparu définitivement. La parole est donnée à un « acteur » du moment, un vieillard sec qui raconte « sans états d’âme » son entrée dans la première maison, avec son chef : la femme est là, avec sa fille, elle fait la cuisine, des sardines sont en train de frire dans la poêle. Apeurée, elle leur dit de « voir son mari » (qu’ils viennent de tuer à l’extérieur). Le chef « s’occupe de la femme… » et lui… « mange les sardines » ! A la question « tu les connaissais ? », la réponse est « oui, bien sûr… C’étaient les ordres… Tuer tous les

gaouris (les chrétiens) » Quand un avion apparaît, ils applaudissent, croyant que les Egyptiens arrivent comme annoncé… C’est un français…

Le retour dans l’Algérois commence à Tipasa, où nous retrouvons Katiba, dans sa coquette maison, aujourd’hui encore journaliste à la télévision. Elle a été élevée à Bab El Oued, par Angelica, « Tata Angèle ». Nous la suivrons dans son retour sur des lieux défigurés, où elle a du mal à trouver ses repères. Evocation de l’école Léon Roches, recherche du 7 rue Condorcet où elle a passé son enfance. Prise pour une Roumia, elle se fera interpeller par un jeune insolent, assis sur les marches de sa maison, qui lui lancera « arrête de revivre le passé, intéresse toi aux problèmes d’aujourd’hui, à nos problèmes… ». Toujours admirative des « Djamila » et consorts, elle ne cachera pas que « si cela avait duré un an de plus, elle serait sûrement partie au maquis ». A la question « Vous auriez posé des bombes contre des civils », la réponse claque « Oui » ; « même chez Tata Angèle ? », la réponse sera plus hésitante : « Et pourquoi chez Tata Angèle, la pauvre ?.. Mais, oui sûrement ! ». Katiba nous accompagnera sur les hauteurs, vers Notre Dame

d’Afrique. Halte en chemin, chez l’incontournable Louisa Ighilarziz. Belle villa, sécurisée… « Jadis je rêvais de supprimer les barreaux, aujourd’hui j’en ai fait poser » Ah, la belle vie ! Intérieur cossu, vue imprenable sur le port… « Louisette », fidèle à elle-même, a la réplique classique « des bombes, oui bien sûr, nous n’avions pas de bombardiers… ». La question se précise : « des bombes d’accord contre les institutions, mais contre des civils, des femmes, des enfants ? » et le commentaire suit : « même Yveton a attendu que les ouvriers soient partis… ». Pour toute réplique, « Louisette » botte en touche : « ils l’ont quand même guillotiné ! ». Brève visite à Notre Dame d’Afrique. Nous ne verrons pas la Vierge. Les inscriptions ont été modifiées, plusieurs sont en arabe. « Priez pour nous et pour les musulmans » a disparu… Dehors, sur l’esplanade, la pluie cingle, Katiba, dont le parapluie se retourne, décide de nous quitter pour rentrer à Tipasa. Nous la reverrons dans la Casbah, rue de Thèbes évidemment, où les ruines semblent soigneusement préservées, sinon entretenues… La première bombe qui servira à tenter de justifier toutes les autres… Lorsque nous passerons devant le casino de la Corniche, ce sera pour enchaîner très vite sur le « centre d’interrogatoire » des paras de Massu… A chacun sa vérité… Nous quitterons Katiba devant les studios de télévision où Jean- Pierre Lledo lui annoncera « une bonne et une mauvaise nouvelle » : la bonne, l’équipe a obtenu l’autorisation de filmer l’émission, la mauvaise est que le thème de l’émission doit être remplacé… Katiba, fataliste, se résigne… Elle ne sera pas filmée dans l’exercice de ses fonctions…

Et enfin, Oran. Une répétition de la pièce « Les Justes » de Camus ouvre la séquence. L’acteur nous accompagnera tout au long du séjour. Son père est né et a toujours vécu à la Calère, ce quartier populaire mélangé, au débouché du ravin Ras El Aïn, juste au-dessus de la Marine. Nous traversons la place de la Perle, passons au pied de l’ex-cathédrale Saint-Louis, privée de ses quatre statues de Saints. Un regard à Santa Cruz et au Fort La Moune… Le quartier de la calère, rasé par les bulldozers est en friche aujourd’hui. Abandon ? Jalousie ? Combien est émouvante l’évocation de la vie commune dans ce quartier où les algériens parlent encore espagnol entre eux. Le héros local est le fameux « Tchtchi », danseur jadis très réputé. Il montre devant la camera une photo jaunie d’un prix remporté avec une partenaire européenne, témoin d’une mixité indiscutable. Au questionnement insistant sur le 5 juillet 1962, Tchitchi feint l’ignorance : « oui, j’ai entendu dire que… mais je n’étais pas là ». Il était chez lui, ou bien alors à son travail, il n’est plus très sûr… Parvenu là où il habitait, sur les hauteurs, il se souvient soudain que dans la maison à côté, une trentaine d’européens avaient été amenés, « sans doute pour les protéger ». Il finit par reconnaître y être allé et avoir identifié quelques uns de ses amis… Untel « était un communiste et devait être relâché  » et puis tel autre…” Tchitchi est désormais en fauteuil roulant. Il est conduit au pied de la forêt des planteurs où l’attend un groupe d’amis. Face à la mer, ils entonnent quelques chants espagnols qu’il reprend avec eux, parmi

lesquels l’éternel « Bessame » et l’émouvant « El emigrante »… Tchitchi devait mourir quelques mois après cet ultime rendez-vous…

Un film cruel, dur, difficile à voir. M.LLEDO, son auteur, est un adversaire qui a choisi son camp, celui de l’Algérie indépendante, mais nous devons reconnaitre que le film est indéniablement courageux. Interdit aujourd’hui en Algérie, il fouaille les consciences, sans les ébranler pour autant, met à nu les sentiments de haine et d’amitié qui se superposent. Il ne cache ni la misère, ni la saleté, ni le délabrement d’aujourd’hui. Il dénonce l’incurie et l’imprévoyance, comme la censure morale. Du moins a-t-il le mérite à nos yeux de mettre l’accent sur la simplicité des rapports entre communautés, sur l’imbrication née de la vie quotidienne partagée, sur les liens qui subsistent encore un demi-siècle après. Volent en éclats les clichés, les légendes de l’apartheid et de l’exploitation à sens unique. Un film qui répond clairement et brutalement à la question “Pourquoi les Pieds-Noirs sont-ils partis ?” : ils ont fui une mort horrible, infligée dans des conditions atroces. Un film témoignage à voir et à faire voir, avec précautions !

Yves Sainsot

France Horizon – Le cri du Rapatrié

Article de Said Zahraoui (journaliste algérien à MLC, Marseille) – Mars 2008

Pour le titre de son dernier film documentaire, Jean-Pierre Lledo avait d’abord pensé à un vieil adage populaire très usité en Algérie : « Ne restent dans l’oued que ses galets ». Traduction : le fond des choses – la vérité, en somme – finit toujours par apparaître. Or, depuis quinze ans qu’il est en France, le cinéaste algérien n’a fait que cela : traquer la vérité. Après deux premiers films sur le même thème de la mémoire et de l’identité, le recours à la métaphore faisait un peu contradiction. Finalement, il a choisi de faire simple : « Algérie, histoires à ne pas dire ». Preuve que son intention n’a jamais été de refaire l’Histoire, il dit bien « histoires » au pluriel : celles des gens. C’est aussi la preuve qu’il a tapé dans le mille : le film est (provisoirement ?) censuré en Algérie. Les Marseillais peuvent le voir à l’Alhambra dès le 26 Mars, et le 29 en présence du réalisateur. Pour ceux qui hésiteraient, lecture…

Jean-Pierre Lledo avait déjà commis « Un rêve algérien », avec Henri Alleg sur les traces de son combat anticolonialiste et de ses fraternités, aux côtés de ses camarades musulmans et pieds-noirs et juifs, journalistes d’ Alger Républicain, souvent interdit par le gouverneur d’Alger, mais aussi ouvriers : mineurs de l’Ouenza et dockers du port d’Alger. Puis ce fut « Algéries, mes fantômes » où le cinéaste parcourt l’Hexagone dans tous les sens pour faire évoquer par les pieds-noirs et juifs d’Algérie, la plupart, ici aussi, des gens ordinaires, sur leurs relations strictement humaines avec leurs voisins musulmans.

Ce dernier film en appelait un autre, un peu l’inverse, et Jean-Pierre Lledo s’est dit que cette fois, il lui fallait aller chercher en Algérie, la mémoire des Absents, ayant quitté leur pays au moment de l’indépendance, en 1962… D’où ce qui est devenu une trilogie de l’exil. Le déclic ? Un descendant d’un ancien colon retrouvé à Grenoble, filmé dans « Algéries, mes fantômes », lit devant la caméra une lettre qui lui a été adressée par le fils d’un de ses ouvriers. Il est enseignant dans une grand Institut agronomique de l’Algérie indépendante, et il lui parle de « son pays qu’il n’aurait dû jamais quitter».

Objectif premier : retrouver l’auteur de cette lettre. L’enseignant retrouvé, Lledo apprend ce que le destinataire, par humilité, lui avait tu : l’agriculteur avait hébergé dans sa ferme, toute la famille de l’auteur de la lettre, soit 85 femmes et enfants, quand les parachutistes d’Aussaresses s’étaient emparés des 23 Hommes de la Tribu, et ce donc du 23 août 1955 jusqu’à l’indépendance en 1962. Et d’un !…

Mais cette répression, démesurée, fait suite à un massacre d’Européens commis par l’ALN le 20 aout 55 à Philippeville, aujourd’hui appelé Skikda, et dans tous le constantinois. Le cinéaste met ainsi le doigt sur un tabou absolu de l’histoire officielle algérienne. L’enseignant épistolier questionne les témoins de l’époque et les acteurs ayant pris part à ce massacre. À peu de choses près, tous disent la même chose : « l’ordre était de tuer tous les gaouri (non musulman), au facies » et l’un d ‘entre eux précise même qu’un de ses chefs lui en a expliqué le but recherché : « On connaît les familles françaises : c’est la femme qui dirige,et en voyant qu’on a tué ici des femmes et des enfants, elle dira à son mari, partout en Algérie, allez on s’en va en France…».

Un tabou en cache souvent d’autres. C’est le cas ici. Et l’enseignant se met en quête de savoir dans quelles circonstances a été tué son oncle, un chef local de l’ALN durant cette insurrection. Car il soupconne que pour avoir épargné des agriculteurs européens, qui soutenaient les maquisards, il a été victime d’une purge… « Comme il y en eut tant », commente l’enseignant. »

On le sait : en l’état actuel du régime politique algérien, il n’y a pas plus grave interdit d’évocation que les règlements de comptes au sein de l’armée de libération, élément d’importance du processus de constitution du futur pouvoir, pouvoir toujours en place… Pour en avoir idée, il faut savoir que les Algériens ne savent que depuis peu, qu’une des têtes pensantes de la révolution, Abane Ramdane, qui prônait tout à la fois la prédominance du politique sur le militaire et de l’intérieur sur l’extérieur, n’est pas « tombé sur le champ d’honneur » comme on le disait officiellement jusque là.

Suivent Alger, Constantine, Oran. Et toujours la même double quête : comment vivaient ensemble musulmans et non-musulmans et, pourquoi s’en prendre à des civils, sinon dans une volonté d’épuration ethnique, le moment de l’indépendance venu ?… Et si une journaliste de radio lorsqu’elle revient dans son quartier d’enfance, Bab el Oued, dit bien que : « sur la plage, on était côte à côte, on ne se distinguait pas les uns des autres, tous bronzés par le soleil. », elle a affirmé dans la séquence précédente que si l’ordre de poser une bombe dans un lieu public lui avait été donné, elle aurait obéi : « Oui, sans hésitation ! » À la guerre comme à la guerre : on obéit. « Sans état d’âme », ajoute-t-elle.

Puis vient Constantine. Lledo n’a pas censuré ce vieux musicien qui soutient, bec et ongles, que le maître juif de musique andalouse Raymond Leyris n’a pas été assassiné par les nationalistes, mais par un officier français. Mais que pèsent de tels propos quand juste avant la caméra nous a fait témoin de l’absence du musicien juif sur un mur de la ville où 5 de ses collègues musulmans figurent, eux ?

Enfin Oran. Plus précisément, son plus vieux quartier : La Marine, dit aussi Sidi El Houari, du nom du Saint qui  protège la ville. Avec force témoignages, reconstitution de la vie quotidienne dans ce qu’on appelait alors le petit Paris. Mais aussi bribes de révélations sur les tueries des non-musulmans dans tous les quartiers d’Oran, le 5 juillet 1962, le premier jour même de l’indépendance. Révélations convergeant toutes sur le caractère simultané de la tragédie en divers endroits de la ville aussi éloignés les uns des autres que Petit Lac et le Plateau. Sept ans après Août 55 à Skikda,  le massacre à dimension ethnique se reproduisait. Et les personnages musulmans du film de l’affirmer : « sans le 5 juillet, les non-musulmans seraient restés ! »

Le sort du film en Algérie était couru d’avance : en tentant de montrer que la froide spontanéité meurtrière des Algériens musulmans à l’endroit des civils européens n’était rien moins qu’une conséquence pratique de l’idéologie nationaliste, qui fonda le combat pour l’indépendance puis l’Etat indépendant lui-même, il ne pouvait que déranger l’établishment actuel, dont le personnel politique provient de ce mouvement-là… Lequel, au nom d’une conception nation des plus étriquées, frappant de rejet et d’exclusion les communautés autres que musulmanes, a délibérément ruiné, avec préméditation, toute autre perspective plus humaine. Celle, précisément, que l’artiste, entre autres gens, aurait souhaité pour son pays : une coexistence multiculturelle dans un État de démocratie et de droit. On comprend que les autorités algériennes refusent la commercialisation du film.

Ce que l’on comprend moins, c’est la réaction d’historiens par-ci, lui reprochant de raconter des vies « hors contexte », ou de journalistes par-là s’évertuant à ne voir dans le film qu’une lamentation autour du « rêve d’un paradis perdu ». Que des historiens par susceptibilité professionnelle se crient obligés de faire état de tout l’écheveau complexe des causes et effets, passe encore ! Mais que des intellectuels algériens accusent leur compatriote d’une sorte de nostalgie colonialiste, c’est tout à la fois être à côté de la plaque – un artiste n’ayant rien à voir avec un auteur d’essais politiques – et faire injure à l’homme : fils d’une mère juive et d’un père d’origine chrétienne, communiste, et militant anticoloniste. Lequel accepta l’humiliation d’aller demander une nationalité que le Code de la Nationalité n’accordait automatiquement qu’aux musulmans ! Jean-Pierre, comme bien d’autres exilés, n’aurait jamais quitté l’Algérie au début des années 90 n’était la menace terroriste islamiste. Il ne connaissait pas l’exil et l’a découvert avec la souffrance que sa trilogie nous permet d’imaginer.

Said Zahraoui

Isabelle Danel (Fevrier 2008)

De cette mosaïque foisonnante, des visages et des mots d’Aziz, de Kheïrredine, de Katiba et de quelques autres naissent des images fortes portant en elles le constat d’un dialogue nécessaire et d’une réflexion à mener tous ensemble. Le film, amputé d’une partie, est toujours interdit en Algérie.

http://www.premiere.fr/film/Algerie-Histoires-A-Ne-Pas-Dire-Documentaire

Virgile Dumez – Cinéma d’hier et d’aujourd’hui

Conteur de vies brisées, Jean-Pierre Lledo signe un grand film douloureux, procès de tous les extrémismes, de tous les nationalismes et de toute forme de terrorisme. Passionnant.

https://www.avoir-alire.com/algerie-histoires-a-ne-pas-dire

Hélène Keller-Lind – Jewpop (09/02/2010)

La volonté de gommer tout ce qui n’est pas musulman est évidente, assortie de remarques antisémites. On mesure tout ce qu’a perdu l’Algérie en chassant Juifs et Pied-noirs qui auraient voulu rester. Un déchirement pour tous. Le documentaire « Algérie, histoires à ne pas dire » offre deux heures quarante d’une grande densité.

http://jewpop.com/algerie-histoires-a-ne-pas-dire-un-documentaire-rare-de-jean-pierre-lledo/

Lledo raconte le bruit, la fureur, et l’horreur… Ils égorgent !

Maya Nahum – Le Causeur (25/07/2010)  Algérie, l’Histoire à dire…

Lledo raconte le bruit, la fureur, et l’horreur… Ils égorgent !

Cette barbarie sacrificielle donne la nausée. Au diable la justification du terrorisme au nom de la liberté et de l’indépendance. Au diable les arguments intellectuels sur la juste lutte de tel ou tel peuple. Le sacrifice d’Abraham n’a pas eu lieu. Depuis il est interdit de sacrifier un être humain, si l’on veut  être un humain.

Lire l’article en PDF

https://www.causeur.fr/algerie-lhistoire-a-dire-7051

Pascal Hilout – Riposte Laïque (20 mai 2008)

« Algérie, histoires à ne pas dire » laisse le temps et l’occasion à des Algériens (bien Algériens, devrait-on préciser) de raconter les absents, le souvenir de cette multitude d’autres Algériens (un peu moins Algériens ?) qui devaient quitter précipitamment leur pays, parce qu’ils n’étaient plus considérés comme tels….

https://ripostelaique.com/Algerie-histoires-a-ne-pas-dire-un.html

Mémoires de nos pères, Ingrid Merckx  – Politis (21 /02/2008)

Jean-Pierre Lledo boucle sa trilogie documentaire sur l’histoire coloniale algéro-française 
en pistant les non-dits qui entachent le combat pour l’indépendance.

https://www.politis.fr/articles/2008/02/memoires-de-nos-peres-3021/

Eric Libiot – L’Express (28/02/2008)

Ces histoires à ne pas dire sont celles des hommes broyés par cette Histoire qui veut s’écrire avec un H majuscule parce qu’elle dit l’inexorable marche du monde. Jean-Pierre Lledo est allé retrouver ces Algériens qui voisinaient en paix avec les pieds-noirs et les juifs jusqu’à ce que l’Algérie se lance dans sa guerre d’indépendance. Il y a notamment Aziz et Katiba, gamins pendant la guerre, qui vivent leurs souvenirs avec douleur, et puis Kheïreddine, né en 1972, qui s’apprête à mettre en scène, au théâtre, Les Justes, pièce de Camus. Et tous se livrent, se dévoilent, dans un passionnant documentaire qui aurait gagné à être un peu moins long (2 h 40).

https://www.lexpress.fr/culture/cinema/algerie-histoires-a-ne-pas-dire_500735.html

Algérie, histoire à ne pas dire..Christophe Chemin – Il était une fois le cinéma (27-02-2008)

Le film de Jean Philippe Lledo, troisième d’une trilogie composée du Rêve algérien et Algérie, mes fantômes, traduit avec force et cohérence la complexité de l’Algérie d’aujourd’hui, ballotée entre passé et présent.

L’Algérie pendant la colonisation, le jour de son Indépendance et aujourd’hui. Les Français, les Juifs, les Espagnols et les Pieds-Noirs pendant la colonisation, le jour de l’Indépendnace algérienne et aujourd’hui… L’histoire de notre pays et celle de l’Algérie, les deux rives que représentent ces deux nations ne peuvent plus les comprendre, comme ils ne peuvent plus se comprendre depuis la Guerre d’Algérie et même bien après, générant un phénomène d’attraction répulsive. Liés par le sang et les larmes, Algériens et Français vivent dans des tabous qui confortent l’un ou l’autre pays à camper sur ses positions. L’absence de l’Autre lui donne tort et raison. Certainement un sentiment de honte, mais aussi du chagrin et de la peine. Tout ce qui fut enfoui ou refoulé jaillit devant la caméra, véritable exutoire et preuve historique de la complexité algérienne. Ce sont les algériens qui en parlent le mieux…

De toute évidence, l’indépendance de l’Algérie est une date importante. Néanmoins, le film fait scandale de l’autre côté de la méditerranée. Pourquoi ? Parce que les personnes interrogées, qui arpentent les sillons du passé, n’hésitent pas à ériger un discours très complexe : le passé et la tutelle française furent probablement une période plus heureuse que le présent (le dernier chapitre du film sur Tchitchi en est la digne représentation) mais pourtant, pour obtenir leur Indépendance, les Algériens n’auraient pas hésité une seule seconde à poser une bombe dans l’appartement ou la propriété d’un français ou un européen qu’ils adoraient :  les paroles de Katiba, à propos de sa relation fusionnelle avec Tata Angel, et la possibilité de mettre une bombe chez elle si cela permettait à l’Algérie de devenir souveraine sur ses propres terres, reflètent la complexité du rapport franco-algérien, des tiraillements psychologiques et des idéaux des Algériens.

Tout le mérite du film repose sur la vérité qu’il tente de dégager sans parsemer la mise en scène d’effets visuels ou métaphoriques inappropriés. Seule une métaphore sur une vigne, le canonique et poétique exemple de la plante qui pousse, de la progression, le symbole du renouveau, la représentation implicite du cheminement est ici l’acte fondateur d’une réalisation qui ne se soucie guère de l’apparence tant que la vérité des personnages devant la caméra touche au but…

Le film, dans sa première partie, insiste sur l’image des fils de fer, qui revient comme un leitmotiv pour signifier, semble t-il, deux choses : d’une part, le carcan de l’Histoire empêchant les anonymes algériens de pouvoir se libérer d’une Indépendance qui les priva de leur vérité personnelle, qui les meutrit dans leur chair. L’Histoire a écrasé ces personnes, leur histoire personnelle, pour faire triompher politiquement l’idée d’Indépendance sans se soucier des blessures intimes et sentimentales de la génération d’Algériens ayant noué des liens forts avec les Européens d’Algérie avant et pendant la guerre. D’autre part, la quintessence de cette relation ténue entre l’Histoire et la Vérité est symbolisée par ce motif du trait, du fil. En effet, les réseaux de fils coïncident avec les réseaux mentaux et intellectuels des protagonistes. Le plus difficile étant de recueillir des témoignages de personnes ayant été au cœur de l’action, vivant encore de souvenirs terribles de guerre, d’embuscades et de massacres. Aziz, dépité, s’agenouillant du fait du poids de la tristesse et du désarroi, pleure à la fin de la première partie du film qui lui est consacrée. Aterré, il se relève courageusement avec une force et une dignité impressionnantse et touchantes. Le culte de la libération intérieure faisant foi, preuve de la douleur qui est la sienne, il laisse parler son cœur, énonçant une critique de l’Indépendance de l’Algérie. Pour Aziz, les seuls héros de l’Algérie furent les anonymes morts pour d ‘obscures et vaines causes.

Algérie, histoire à ne pas dire…
est un film puissant. Aussi percutant que S21 de Rithy Panh. Jamais depuis le film du réalisateur cambodgien un documentaire ne fit exploser autant de tabous et suscita un tel émoi. Un tel film est nécessaire pour comprendre les relations entre les Français et les Algériens durant la période sombre de notre histoire commune. In fine, les films actuels sur la guerre d’Algérie, fictions (Cartouches Gauloises) ou documentaires (Algérie, histoires à ne pas dire), révèlent un visage de la colonisation qui n’est pas si manichéen, et finalement loin de ce qui est souvent présenté aujourd’hui. L’absence reste le terreau fondamental de toute œuvre tentant ce combler un vide. Comment apporter une rectification de l’absence par l’absence ? En peignant un portrait qui se veut autant à charge, quand les Algériens parlent de L’O.A.S par exemple, que dithyrambique lorsqu’ils parlent des échanges et du partage qui animaient leurs relations avec les Européens et les Juifs. Une Algérie multiethnique qui, par le prisme de victimes de guerre, reste en suspens quant à quête d’identité. D’ailleurs, l’image de Katiba se faisant apostropher par un jeune algérien de la Kasba lui siginifiant que pour lui, le passé est mort et ne signifie plus rien, que seul le présent de ces jeunes compte et que le réalisateur devrait les filmer eux plutôt qu’elle, compose avec l’idée d’un peuple et d’un pays écorchés et délaissés… En 1962, un choix légitime fut fait, mais une autre blessure s’ouvrit, invisible celle-là… 

Christophe Chemin

 

Un passé qui ne passe pas… Jean-Paul Grousset – Le Canard enchaîné (27 Février 2008)

Un passé qui ne passe pas… Courageusement, JP Lledo prend sa caméra et interroge dans ce documentaire passionnant, quatre témoins privilégiés de l’indépendance algérienne et de sa guerre… (…).Une cohabitation était pourtant possible. Les armes ont parlé. Et la connerie humaine aussi.

CANARD ENCHAINE 27-02-2008

Mathilde Blottière – Télérama (01/03/2008)

Pourquoi l’Algérie a-t-elle dilapidé cet héritage d’identités multiples ? Sans jamais occulter le contexte de l’occupation, Jean-Pierre Lledo ose briser les tabous… Sans crainte ni brusquerie, Algérie, histoires à ne pas dire tient pourtant, envers et contre tout, le courageux pari de l’examen critique.

http://www.telerama.fr/cinema/films/alg-rie-histoires-ne-pas-dire,334741.php

Vincent Ostria – Les Inrocks

Le film révèle le caractère shakespearien de la guerre, qui fut un Macbeth à l’échelle d’un pays. Pour la première fois, ou presque, des Algériens racontent, sans fard et in situ, ce qu’ils ont vécu ou commis. Non seulement on touche du doigt l’horreur, mais on comprend que la guerre civile des années 1990 fut une réplique du conflit des années 1950-1960. 

https://www.lesinrocks.com/cinema/films-a-l-affiche/algerie-histoires-a-ne-pas-dire/

PAS À PAS DANS LE VIF DE LA MÉMOIRE

Dominique Widemann 

https://www.humanite.fr/node/387901

Mercredi, 27 Février, 2008

Algérie,

histoires à ne pas dire,

de Jean-Pierre Lledo

Algérie-France. 2 h 40.

D’abord des photos en noir et blanc comme dans tous les albums. Visages aux sourires posés, d’un autre temps, couples… Ils étaient d’origine française, italienne, maltaise… et vivaient en Algérie au temps de la colonisation. Arrière-petits-enfants d’immigrés installés là depuis un siècle, familles juives qui fuyaient les persécutions depuis le XVe siècle. Ils furent près d’un million à quitter l’Algérie indépendante. Violences de fin de guerre ou épisodes plus sinistres ? Que reste-t-il d’eux dans la mémoire des berbéro-arabo-musulmans de l’Algérie contemporaine ? Comment retracer les figures des absents, amis, voisins, ouvriers agricoles ou marchandes de poissons, propriétaires fonciers ou repasseuses à la tâche, partisans ou opposants au colonialisme, un jour globalisés dans la formule « présence étrangère ». Jean-Pierre Lledo invite donc quatre personnages à retisser leurs histoires personnelles que l’histoire officielle condamne à l’oubli. Nostalgiques de l’Algérie française, chantres des « bienfaits de la colonisation », passez votre chemin sanglant. Ici, des hommes et des femmes entreprennent avec courage un trajet de vérité douloureux, chaotique. Le réalisateur leur emboîte le pas, dans une proximité sensible. Tous sont fiers de l’indépendance de leur nation. Et se souviennent. La confusion ne vient pas des souvenirs mais de ce que leurs sources coulaient en souterrain. Les mots, formulés à l’air libre devant caméra et micro, ne sont plus protégés de leur fugacité. Quel pays construire dans l’ignorance et le mensonge ? Les mots qui volent à l’air libre devant micro et caméra, fumées de mémoires fixées sur pellicule pour que les incertitudes s’élèvent jusqu’aux questionnements, que les contradictions pétrissent des vérités humaines, il nous faut à notre tour arpenter le vif de l’histoire, succédant aux pas que trace Jean-Pierre Lledo, cinéaste algérien, amoureux de la fraternité. D. W.

Olivier Barlet – Africultures (06/03/2008)

Lledo n’a pas la violence de Marcel Ophüls et André Harris qui développaient un regard inquisiteur en jouant du montage et de la caméra, multipliant les gros plans et les plans de coupe, comme s’il s’agissait d’extorquer un aveu, généralisant ainsi le soupçon. Au contraire, Lledo cadre de face ses personnages dans leur environnement, souvent en milieu d’image, en caméra fixe, sans gros plans indiscrets, dans la durée, en de légères contre-plongées qui les campent en dignité. 

http://africultures.com/algerie-histoires-a-ne-pas-dire-7416/

Edouard WAINTROP — Libération (27 février 2008)

Il faut prendre au sérieux le titre de ce film : Histoires à ne pas dire. Dans l’Algérie d’aujourd’hui, où les préjugés régressifs renforcent les mensonges officiels, parler des liens noués par les Algériens avec des pieds-noirs ne se fait pas.

http://next.liberation.fr/cinema/2008/02/27/l-algerie-aux-algeriens_66064

Thomas Sotinel – Le Monde (26.02.08)

Le film de Jean-Pierre Lledo est plutôt comme une fenêtre d’où s’échappent des voix que l’on n’avait pas encore entendues. Et ce sont les mystères de ce discours hésitant, empêché, qui posent les questions les plus ardues. 

https://www.lemonde.fr/cinema/article/2008/02/26/algerie-histoires-a-ne-pas-dire-un-film-de-souvenirs-pas-d-histoire_1015770_3476.html

 

Le Monde consacre sa  3em de page au film, où est confié à la journaliste spécialiste de l’Algérie, Florence Beaugé, qui pose en ‘’journaliste anticolonialiste’’, le soin de réduire la portée de mon film. S’abstenant de donner son propre avis, elle fait appel à ‘’3 historiens’’. Or il se trouve que ni Stora ni Djerbal n’avaient encore vu le film !!! Et évidemment, elle préféra ignorer les autres historiens de la guerre d’Algérie, tels Pervillé, Lefeuvre ou Monneret que je lui avais suggéré de consulter aussi. La manipulation de cette journaliste saute aux yeux lorsqu’elle fait dire aux ‘’ 3 historiens’’ la même chose ! Sont-ils 3 clônes ? Cette journaliste qui m’avait interviewé par téléphone s’est bien gardé de reproduire le moindre de mes propos. JP Lledo.

https://www.lemonde.fr/cinema/article/2008/02/26/trois-historiens-face-aux-tabous-algeriens_1015769_3476.html

Serge Toubiana (directeur de la Cinémathèque française, à l’époque)

 Jean-Pierre Lledo a en effet l’audace de revenir sur la guerre d’Algérie, non par la (grande) porte officielle mais par celle plus étroite mais ô combien plus juste et émouvante des gens qu’il a décidé de filmer, de rencontrer, de faire parler. Les Algériens que l’on découvre dans ce film n’ont pas la parole dans leur propre pays. 

http://blog.cinematheque.fr/sergetoubiana/2008/02/

EXTRAITS de la PRESSE française

  • Le Monde, Thomas Sotinel, 26 février 2008

Ce débat, qui empêche la sortie d’Algérie, histoires à ne pas dire dans le pays qu’il évoque, ne doit pas dissimuler la grande force du film, qui montre comment une parole cherche à sortir du silence, avec ses hésitations, ses lâchetés, sa cruauté et son courage. (…). Le film contribue à nourrir le débat, sans le trancher, sans doute parce que sa raison d’être première n’est pas de faire œuvre d’histoire. Le film de Jean-Pierre Lledo est plutôt comme une fenêtre d’où s’échappent des voix que l’on n’avait pas encore entendues. Et ce sont les mystères de ce discours hésitant, empêché, qui posent les questions les plus ardues. A commencer par celle-ci : comment faire la part de deux éléments récurrents des discours, du plus simple au plus élaboré – la haine du colon qui n’a pas le droit d’être là, et la nostalgie pour un monde où il arrivait que l’on vive en harmonie ?

  • Le Canard enchaîné, Jean-Paul Grousset, 27 Février 2008

Un passé qui ne passe pas… Courageusement, JP Lledo prend sa caméra et interroge dans ce documentaire passionnant, quatre témoins privilégiés de l’indépendance algérienne et de sa guerre… (…).Une cohabitation était pourtant possible. Les armes ont parlé. Et la connerie humaine aussi.

  • Libération, Edouard Waintrop, 27 février 2008

Jean-Pierre Lledo est, dès l’abord, un pied-noir de type particulier. Il a fait ses classes de cinéaste à Moscou, ses premiers films en Algérie, avant de s’exiler en France lorsque la menace islamiste s’est faite trop précise, en 1993. On ne vit pas une histoire personnelle aussi agitée sans réfuter à un moment ou un autre les mensonges que le destin met sur votre route. Il a donc décidé de dire des vérités peu confortables sous la forme de quatre récits vrais et dérangeants et de portraits étonnants. (…). Il faut prendre au sérieux le titre de ce film : Histoires à ne pas dire. Dans l’Algérie d’aujourd’hui, où les préjugés régressifs renforcent les mensonges officiels, parler des liens noués par les Algériens avec des pieds-noirs ne se fait pas. (…). Rappeler tout ceci ennuie évidemment les autorités. Deux fois déprogrammé dans ce pays, le film a été vilipendé par la ministre de la Culture, accusé de tous les maux et accompagné d’une polémique malsaine….

  • Humanité, Dominique Widemann , 27 février 2008

Ici, des hommes et des femmes entreprennent avec courage un trajet de vérité douloureux, chaotique. Le réalisateur leur emboîte le pas, dans une proximité sensible. Tous sont fiers de l’indépendance de leur nation. Et se souviennent. La confusion ne vient pas des souvenirs mais de ce que leurs sources coulaient en souterrain. Les mots, formulés à l’air libre devant caméra et micro, ne sont plus protégés de leur fugacité. Quel pays construire dans l’ignorance et le mensonge ? Les mots qui volent à l’air libre devant micro et caméra, fumées de mémoires fixées sur pellicule pour que les incertitudes s’élèvent jusqu’aux questionnements, que les contradictions pétrissent des vérités humaines, il nous faut à notre tour arpenter le vif de l’histoire, succédant aux pas que trace Jean-Pierre Lledo, cinéaste algérien, amoureux de la fraternité.

  • Politis, Ingrid Merckx, 27 février 2008

Pourtant, dans la rencontre, le montage, la manière dont il aborde et rlance ses interlocuteurs, JP Lledo évite la provocation, applique l’inviolabilité de l’autre, même adversaire, affiche sa volonté de mettre au jour sans mettre en accusation. (…). Si chez eux, les témoins font mine de s’en tenir à ce qu’ils ont l’habitude de dire, dehors, le décor les pousse hors de leurs retranchements. Quand ils approchent d’une zone rouge, ils se troublent, font marche arrière…

  • Positif, Vincent Thabourey, Février 2008

Au-delà de l’indéniable intérêt historique de cette enquête mémorielle, se dégage une réflexion plus ample, d’essence philosophique.

  • Africultures, Olivier Barlet, 6 Mars 2008

La voix d’Hayet Ayad, qui interprète des chants sacrés dans toutes les langues de l’Andalousie historique, ne résonne pas seulement aux douleurs exprimées et aux révoltes, elle est un écho aux images et au rythme de ce film sensible. Car Algérie, histoires à ne pas dire, se démarque nettement par exemple de Le Chagrin et la pitié, ce film qui remua la France de 1969 en brisant le tabou qui entourait la mémoire de la collaboration durant la dernière guerre : Lledo n’a pas la violence de Marcel Ophüls et André Harris qui développaient un regard inquisiteur en jouant du montage et de la caméra, multipliant les gros plans et les plans de coupe, comme s’il s’agissait d’extorquer un aveu, généralisant ainsi le soupçon. Au contraire, Lledo cadre de face ses personnages dans leur environnement, souvent en milieu d’image, en caméra fixe, sans gros plans indiscrets, dans la durée, en de légères contre-plongées qui les campent en dignité. Son commentaire dit d’une voix posée alterne avec les témoignages pour les situer. Sans s’étirer inutilement, le film prend le temps de la remontée de la mémoire, de ces riens de la vie qui enrichissent la parole transmise. (…)

C’est par ce respect des sujets et du sujet que Lledo échappe à l’accusation de manipulation de la pensée dont on veut l’accabler. (…). Avec Algérie, histoires à ne pas dire, Lledo ne fait pas œuvre d’historien mais s’intéresse aux hommes et aux femmes qui partagent une Histoire commune, celle d’un pays meurtri qui a, tout comme la France, bien du mal à regarder en face ses contradictions…

  • Télérama, Mathilde Blottière, 1 mars 2008

Pourquoi l’Algérie a-t-elle dilapidé cet ­héritage d’identités multiples ? Sans jamais occulter le contexte de l’occupation, Jean-Pierre Lledo ose briser les tabous. (…). Parfois, les tabous résistent. L’annulation par le ministère de la Culture algérien d’avant-premières prévues en juin 2007 (pour « apologie du colonialisme ») a ainsi poussé l’un des quatre témoins du film à s’autocensurer. Pour que ce dernier ­n’apparaisse plus à l’écran, Lledo a dû tronquer la troisième partie de son film, qui revient sur le meurtre d’un chanteur juif à Constantine, en 1961. Sans crainte ni brusquerie, Algérie, histoires à ne pas dire tient pourtant, envers et contre tout, le courageux pari de l’examen critique.

  • Inrockuptibles, Vincent Ostria, 27 février 2008

Le film révèle le caractère shakespearien de la guerre, qui fut un Macbeth à l’échelle d’un pays. Pour la première fois, ou presque, des Algériens racontent, sans fard et in situ, ce qu’ils ont vécu ou commis. Non seulement on touche du doigt l’horreur, mais on comprend que la guerre civile des années 1990 fut une réplique du conflit des années 1950-1960.
La proximité des lieux et des protagonistes provoque un choc électrique. En traitant de cas précis, on dévoile les multiples facettes de cette guérilla chaotique. Le documentaire ne fait pas d’angélisme, accumulant sans hiérarchie les témoignages. La complexité fratricide de la guerre d’Algérie ne fait qu’émerger.

  • Le Causeur, Maya Nahum, 25-26 Juillet-Août 10

Lledo raconte le bruit, la fureur, et l’horreur. Pendant 2h40, ces Histoires à  ne pas dire sont racontées par des personnages tragiques, la grandeur et le malheur se côtoient. Shakespeare nous a enseigné que la tragédie est la condition de l’homme. JP Lledo nous rappelle que notre histoire d’Algérie en est une, de tragédie. (…). Ils égorgent ! Cette barbarie sacrificielle donne la nausée. Au diable la justification du terrorisme au nom de la liberté et de l’indépendance. Au diable les arguments intellectuels sur la juste lutte de tel ou tel peuple. Le sacrifice d’Abraham n’a pas eu lieu. Depuis il est interdit de sacrifier un être humain, si l’on veut  être un humain.

  • Il était une fois le cinéma, Christophe Chemin, 27 Février 2008

Le film de JP Lledo, troisième d’une trilogie composée du Rêve algérien et Algérie, mes fantômes, traduit avec force et cohérence la complexité de l’Algérie d’aujourd’hui, ballotée entre passé et présent. (…). Tout ce qui fut enfoui ou refoulé jaillit devant la caméra, véritable exutoire et preuve historique de la complexité algérienne. Ce sont les Algériens qui en parlent le mieux. (…).
Algérie, histoire à ne pas dire, est un film puissant. Aussi percutant que S21 de Rithy Panh. Jamais depuis le film du réalisateur cambodgien un documentaire ne fit exploser autant de tabous et suscita un tel émoi. Un tel film est nécessaire pour comprendre les relations entre les Français et les Algériens durant la période sombre de notre histoire commune.

  • Cinéma d’hier et d’aujourd’hui, Virgile Dumez, 26 février 2008

Dérangeant, Algérie, histoires à ne pas dire l’est à plus d’un titre. Tout d’abord dans sa volonté affichée d’aller à l’encontre de l’histoire officielle pour mieux cerner la vérité d’un passé trouble. (…). Attaqué par les islamistes, mais également par des républicains, le film a connu de nombreux problèmes. (…).Il tend de nombreuses fois le bâton pour se faire battre, mais il a le très grand mérite de poser des questions pertinentes et d’interroger intelligemment l’histoire.(…). Conteur de vies brisées, Jean-Pierre Lledo signe un grand film douloureux, procès de tous les extrémismes, de tous les nationalismes et de toute forme de terrorisme. Passionnant.

  • MCinéma.com, Olivier Pélisson, 27 Février 2008

Avec son traitement frontal et sans fioritures, ce document bouleverse. Les mots sont forts et directs, les visages sans fard, et ce témoignage en marge, subversif et troublant, dynamite les grandes lignes officielles. Au-delà des partis pris et du jugement moral, le film met aussi en relief les contradictions d’un peuple pris en otage, et déchiré par les questions de terre et de légitimité. Un peuple qui a tout fait pour tenter de sortir la tête de l’eau, malgré les oppressions successives. Les blessures profondes sont toujours là, tapies derrière le silence, la colère, l’incompréhension ou le sourire de façade. Le poids de la souffrance engrangée arrive à sortir, parfois. En tout cas, le vent souffle, dans les Aurès comme dans la Casbah d’Alger, et ceux qui se souviennent font lien avec ce qui a été. Un vrai chant d’amour d’un peuple à sa terre.

TéléCinéObs – François Forestier

Passionnante remise en question des années noires, ce long documentaire prêche pour une fraternité basée sur la mémoire. Interdit à Alger, le film suscite des débats, de l’émotion, de la curiosité.

Première – Isabelle Danel :

De cette mosaïque foisonnante (…) naissent des images fortes portant en elles le constat d’un dialogue nécessaire et d’une réflexion à mener tous ensemble.

Un film qui derange

En définitive, le film de J.-P. Lledo souffle une bouffée d’oxygène mental. Il a le mérite et le courage de dire des vérités, même celles qui dérangent, même si certains détails appellent la contestation. Du côté algérien, il est le seul à l’avoir osé pour le grand public, par le son et l’image.

Hocine Benhamza a été un acteur du mouvement indépendantiste, aux côtés de Krim Belkacem. Disparu aujourd’hui, Il était devenu un ardent contestataire du système, n’ayant rien à voir avec son frère qui, lui, officia comme tortionnaire à l’époque de Boumediene.

Hocine Benhamza 

« Algérie : Histoires à ne pas dire » de J.P. Lledo projeté à Eymoutiers

Ce journaliste et talentueux écrivain algérien réagit après avoir vu le film en France :

C’est une erreur monumentale et une bêtise effroyable de la part des autorités algériennes que d’avoir interdit la projection de ce film en Algérie. Pour rappel, trois avant-premières de ce film ont été empêchées par le Ministère algérien de la culture au motif de veiller sur l’Histoire officielle, comme si les Algériens n’avaient pas assez de discernement et de lucidité pour se faire une opinion par eux-mêmes et défendre leur point de vue en toute liberté.

Mustapha Benfodil – El Watan

« Algérie : Histoires à ne pas dire » de J.P. Lledo projeté à Eymoutiers

O. HIND : Interdit de diffusion, Lledo le projette quand même / L’expression – 2-07-2007

Et la polémique est lancée…

Et comme toute vérité n´est pas bonne à dire, selon le vieil adage, et d´autant plus vrai pour les «officiels», il ne serait pas étonnant que Ne restent dans l´oued que ses galets soit, effectivement, cette fois, censuré. 

http://www.lexpressiondz.com/culture/43520-et-la-polemique-est-lancee.html

Yacine Idjer : Sur les traces de l’absent / Info Soir le 02 – 07 – 2007

«Ne restent dans l’oued que ses galets» 

Une projection privée du long-métrage de Jean-Pierre Lledo a eu lieu, vendredi, à la maison d’édition Lambda, à Hydra. Le film, un documentaire long de trois heures, s’ouvre d’emblée sur l’indépendance de l’Algérie. C’est aussi le départ précipité, l’exode massif des pied-noirs. Plus de quarante ans après, le réalisateur, Jean-Pierre Lledo, cherche à comprendre les raisons de cette rupture – une tragédie historique.

https://www.djazairess.com/fr/infosoir/66842

Ahmed Ancer / El Watan le 03 – 07 – 2007

J. P. Lledo est le premier réalisateur algérien à oser aborder des sujets qui fâchent parce qu’ils évoquent des aspects de la révolution qui sont occultés depuis l’indépendance. 

Le réalisateur Jean Pierre Lledo a fini par recourir à des projections privées pour montrer son film documentaire intitulé Ne reste dans l’oued que ses galets.
Trois séances organisées vendredi et samedi, réunissant lors de chaque projection une quarantaine de personnes, ont permis à un public d’invités de découvrir le documentaire qui a déjà fait couler beaucoup d’encre avant que son contenu ne soit connu. Le film d’une durée de trois heures revient avec des témoignages d’Algériens vivant actuellement en Algérie sur des périodes douloureuses de la lutte de Libération nationale en s’attaquant à un tabou jusque-là inviolé : la guerre d’Algérie n’a pas fait des victimes uniquement du côté des colonisés. De nombreux civils d’origine européenne dont des femmes, des enfants et des vieillards sont tombés soit lors d’attentats à la bombe perpétrés dans des lieux publics, soit lors de massacres à grande échelle, comme ce fut le cas lors des événements du 20 août 1955 dans la région de Skikda ou en juillet 1962 dans certains quartiers de la ville d’Oran. Et, fait encore plus regrettable, certains parmi ces derniers vivaient en bonne intelligence avec les musulmans, voire ont soit protégé des musulmans, soit aidé d’une manière ou d’une autre la révolution. Une autre partie du film aborde, mais sans le percer, le mystère de l’assassinat du chanteur constantinois d’origine juive Raymond Leyris qui a été tué d’une balle dans la tête à Constantine en 1961. J. P. Lledo est le premier réalisateur algérien à oser aborder des sujets qui fâchent parce qu’ils évoquent des aspects de la révolution qui sont occultés depuis l’indépendance. Le film, notamment concernant les événements de Skikda d’août 55 et d’Oran le 5 juillet 1962, n’hésite pas à parler, à travers les témoignages, de l’implication des responsables locaux (Zighoud Youcef pour le cas de Skikda) dans le terrible sort fait à la population d’origine européenne. Avant le début de la projection, J. P. Lledo a pris la parole pour faire un rappel du conflit qui l’oppose depuis près de trois semaines aux responsables de la manifestation culturelle Alger, capitale de la culture arabe représentant le ministère dirigé par Mme Khalida Toumi. La projection de samedi a été suivie d’un débat durant lequel le documentaire a été soumis à des critiques parfois assez sévères qui ont porté aussi bien sur le contenu que sur la manière avec laquelle a été mené le film. Ce que l’on peut retenir notamment des réactions de ceux qui ont vu le film, c’est que les autorités n’avaient pas à se substituer au public en recourant à la détestable pratique de la censure.

https://www.djazairess.com/fr/elwatan/71817

Reponse de JPL a Ministre Culture 3 Fev 2008

JP Lledo répond à la Ministre de la Culture.

Dans l’édition du 3 Février 2008 du quotidien Liberté, la Ministre de la Culture s’est à nouveau exprimée sur les problèmes me concernant. Et je constate qu’elle continue d’induire le public en erreur.

Contrairement à ce qu’elle dit, un moyen métrage intitulé « Ne restent dans l’Oued que ses galets », a bien été remis au début Juillet O7 avec accusé de réception d’ « Alger 2007, capitale arabe de la culture ». Il a été visionné par la Commission de lecture dirigée par Lamine Merbah, lequel m’a certifié que le film avait été jugé par ladite commission « d’excellente qualité et conforme au contrat ». Et je suppose que les journalistes peuvent facilement vérifier cela. Depuis, je n’ai toujours pas reçu le 2ème tranche de la subvention, comme le contrat le prévoit.

Le visa d’exploitation pour la version longue de mon film n’a pas été demandé « il y a 10 jours », mais en Juin 2007 pour la version de 3h, et en novembre et en janvier pour la version de 2h40, intitulée « Algérie, histoires à ne pas dire », qui a été déjà sélectionnée dans différents festivals, dont celui de Toronto en Septembre dernier. Trois accusés de réception du Bureau d’ordre du Ministère en font foi.

La seule nouveauté de cette interview, est que pour la première fois depuis l’interdiction des 3 avant-premières de Juin 07, la Ministre parle enfin de censure. En parlant « d’apologie du colonialisme » à l’encontre d’un film qu’elle dit ne pas avoir vu – bien qu’en possession de toutes les versions de ce film depuis bien longtemps –  elle est sans doute en train de commencer à préparer l’opinion publique à sa censure officielle.

Face à une campagne de désinformation savamment orchestrée, en cours ces dernières semaines, tandis que l’on empêche l’opinion publique de se faire soi-même son idée sur le film, je suis dans l’obligation de faire appel à  la société civile, aux artistes et aux intellectuels. Accepter l’arbitraire d’une Ministre qui s’octroie le droit de décider du sort d’un film en en faisant partager la responsabilité à un petit comité qui serait détenteur de la vérité historique, n’est-ce pas accepter que l’Histoire de notre pays soit gérée par l’Etat ? N’est-ce pas accepter que les autorités nous assignent à  résidence surveillée, et nous privent de notre droit constitutionnel aux libertés d’expression et de création ?

Je voudrais en tous cas leur dire que contrairement aux propos de la Ministre, mon film ne remet pas en cause la légitimité de la lutte contre le colonialisme, mais les exactions commises contre les civils non-musulmans, exactions déjà condamnées par la Plateforme de la Soummam, dont l’un des principaux rédacteurs Abane Ramdane devait,  il vrai, payer cher ses audaces  quelques mois plus tard.

Avec Mohamed Harbi, trainé dans la boue dans les années 80, quand il osa le premier désacraliser le FLN de la guerre, je pense comme il l’a dit à Oran récemment durant l’hommage qui lui a été justement rendu, que « les mythes s’ils étaient mobilisateurs, en devenant des instruments de légitimation, risquent d’hypothéquer le devenir de tout un peuple. » (propos rapportés dans Soir d’Algérie). Jean-Pierre Lledo, le 3 Février 2008.

PS : la Ministre qui cite Kateb Yacine, connait-elle ces propos tenus par l’écrivain et adressés au R.A.I.S (Rassemblement des Artistes, Intellectuels et Scientifiques)  pour s’opposer à l’arrêté  du Ministère de la culture et du tourisme instituant un « visa d’édition »  pris le 1 mars 1987 qui exigeait des éditeurs le dépôt préalable des manuscrits des écrivains au ministère de la culture ? Arrêté qui fut retiré après une vigoureuse campagne de protestation des artistes et intellectuels.

« La censure crée le conformisme, elle fabrique des courtisans, elle domestique, elle avilit aussi bien ceux qui la pratiquent que ceux qui la subissent. Elle aboutit fatalement à l’autocensure, mutile, travestit, falsifie, traite la réalité comme une erreur, qu’elle corrige à sa façon. C’est le langage de la peur. On a peur de déplaire. On fait tout pour plaire. Il ne reste plus qu’à mentir, ou à parler pour ne rien dire. Ou alors c’est le silence, dernier refuge de ceux qui refusent d’être censurés, puisque leur fonction est de dire tout haut ce que l’on n’ose jamais dire. Ce silence, à la longue, est une sorte de suicide toujours recommencé. On n’y échappe que par l’exil. C’est pourquoi tant d’artistes, d’écrivains, de chercheurs, de réalisateurs, doivent d’abord se faire entendre à l’étranger, et notamment en France, ce qui donne une piètre image de l’Algérie indépendante.

Qu’est-ce que l’indépendance, si ce n’est pas la liberté ? Pour que l’Algérie soit réellement libre, il nous faut exiger l’abolition de la censure. Kateb Yacine, Alger Mai 1987. »

Yacine Idjer : Jean-Pierre Lledo, Un cinéaste engagé / Info Soir (23 – 06 – 2007)

Enfin, dans Ne restent dans l’oued que ses galets, Jean-Pierre Lledo revient, cette fois-ci, en Algérie, son pays, pour raconter quatre personnages, des Algériens, qui évoquent leur passé colonial. Ils reviennent sur leur enfance, sur les traces de leurs voisins juifs et chrétiens. L’on peut constater, d’une part, que cette trilogie cinématographique consacrée à l’Algérie évoque l’Autre, l’absent, et, d’autre part, que Jean-Pierre Lledo raconte une Algérie «imaginaire», son Algérie – et celle dont rêvent d’autres comme lui –, c’est-à-dire cette Algérie qui aurait pu être : multiethnique et multiculturelle. 

https://www.djazairess.com/fr/infosoir/66382

censure du film de Jean Pierre liedo:Algerie,histoires a ne pas dire

Il est plus que bizarre qu’en 2008 les Algeriens sont privés de voir des films, de lire des livres concernant certaines périodes de leur histoire…on nous juge mineurs et meme un peu attardés, incapables de juger de nous-mêmes, et de faire la part des choses…

http://constantine-cirta.over-blog.com/article-16155477.html

Belkacem Mostefaoui : Mémoire sous stérilet. WATAN – Edition du 28 juin 2007

Un stérilet à grande échelle pour ne permettre éclosion qu’aux « produits », comme les managers de la culture aiment à dire, apportant l’huile des rouages symboliques à l’effrénée libéralisation sauvage qui chamboule de bout en bout l’Algérie. Jusqu’à faire oublier aux siens, tous les siens, leur passé commun.

https://www.djazairess.com/fr/elwatan/71453

Mon film n’a pas été fait dans la clandestinité

Le film, qui devait passer en avant-première mercredi dernier à la salle Ibn Zeydoun (Riad-el-Feth), et ce, dans le cadre de «Alger, capitale de la culture arabe», a été, rappelons-le, annulé, à la dernière minute, par les responsables de la manifestation, notamment le département chargé de soutenir les projets audiovisuels et cinématographiques.
Interrogé par InfoSoir sur les raisons de cette mesure, Jean-Pierre Lledo s’est dit étonné que son film soit annulé par ceux qui, au préalable, avaient accepté le scénario et donné leur accord en le soutenant financièrement.

https://www.djazairess.com/fr/infosoir/66034

http://ffs1963.unblog.fr/2007/06/17/jean-pierre-lledo-mon-film-na-pas-ete-fait-dans-la-clandestinite/ 

Algérie, histoires à ne pas dire, projection annulée

La projection en avant-première du film Ne restent dans l’oued que ses galets, du cinéaste d’origine algérienne Jean-Pierre Lledo, a été interdite mercredi à Alger. «La projection a été annulée sur ordre du directeur du Centre national du cinéma», a indiqué Jean-Pierre Lledo à l’AFP. Aucune raison précise n’a été donnée pour justifier cette décision qui lui a été communiquée par Mouloud Ouardane, responsable de la commission «Alger, capitale de la culture arabe 2007», une manifestation qui se déroule depuis le début de l’année. Le film devait être présenté dans le cadre de cette manifestation. Selon l’invitation adressée par Jean-Pierre Lledo, le scénario de ce film, qui a reçu une subvention du ministère algérien de la Culture, tourne autour de quatre personnages évoquant leurs voisins juifs et chrétiens absents, depuis leur départ d’Algérie après l’indépendance en 1962. «Le scénario a été accepté par la commission de lecture», a indiqué Jean-Pierre Lledo, qui affirme qu’il avait pour seule obligation de présenter son film en avant-première à Alger et d’en remettre ensuite une copie aux autorités.

INFO SOIR
Arts et Culture Edition du 14/6/2007

 

ADRESSE de JP LLEDO à la PRESSE, 23 juin 2007

e tiens à informer la Presse qui s’est largement fait l’écho du conflit qui m’a opposé à la Manifestation « Alger, Capitale de la Culture arabe, 2007 » – ce dont je la remercie – que j’ai décidé de remettre ce Samedi 23 Juin 2006, une copie du film, sur 2 supports (Bétacam et VHS) conformément à la Convention que j’ai signé le 22 Novembre 06.

Considérant que ni les créateurs de mon film, ni le public, ni ceux qui sont en charge de promouvoir la culture, ne gagneraient à ce que se prolonge une situation conflictuelle, j’espère pouvoir ainsi m’acquitter au plus tôt de mon obligation morale à présenter mon film dans le cadre de cette Manifestation qui a contribué, avec d’autres, à son montage financier.

Cette décision ne signifie pas pour autant que je partage la manière dont les représentants de cette Manifestation ont présenté notre conflit devant la Presse le Lundi 19 Juin 2007.
Je tiens donc à communiquer aux journalistes les informations dont ils ont été privés ce jour-là.

1 – Je n’ai jamais dit ou écrit que je refusais de remettre une copie du film à votre Manifestation.
Au contraire, j’ai dit et écrit (cf lettre à Mme la Ministre, du 13 Juin) que je ne souhaitais pas remettre cette copie avant la première projection publique du 13 Juin (avant-première mondiale dans mon cas).
L’Office National des Droits d’Auteurs m’a confirmé que ni la Convention que j’ai signé (diffusée aux journalistes), ni la décision du Chef du Gouvernement (Décision N° 8 du 5 Décembre 2005) qui définit les Missions de cette Manifestation, ne l’exigent.
L’ONDA, je le précise, est signataire avec moi de cette Convention, au titre de représentant du Ministère de la Culture.
D’autre part, j’ai appris par mes collègues, que nombreux sont les producteurs qui n’ont remis la copie du film qu’après la première projection publique. Pourquoi donc « 2 poids, 2 mesures » ?

2 – Mon film a été conçu et tourné bien avant la création du Commissariat « Alger, Capitale de la Culture arabe, 2007 » :
– le 10 Septembre 2005, j’ai obtenu du Ministère de la Culture, une autorisation de tournage pour une durée de 9 mois,
– le 22 Octobre 2005 j’ai signé avec la TV un accord de co-production,
– le 27 0ctobre 2005, le tournage a commencé à Constantine.
Et donc, lorsque je signe la Convention, le 22 Novembre 2006, je suis à l’étape du montage !

3 – Mon film a été conçu dès l’origine comme un long-métrage documentaire et non comme un 52′.
Le scénario déposé à l’époque de Mr Béchichi, le 1er Commissaire de votre Manifestation, et de Mr Réda Chikhi responsable de l’Audio visuel, était bien un projet de long-métrage documentaire.
Les journalistes peuvent s’en assurer auprès des membres de la Commission de lecture, ou en demandant à lire le scénario que j’ai déposé.
De plus, je signale que :
– le 21 Mai 2005, l’ENTV m’a donné son accord pour co-produire mon projet de long métrage documentaire,
– le 27 Juillet 2005 j’ai reçu une lettre du Ministre de la Culture, Mme Toumi, me promettant un accès au Fonds destiné à la production cinématographique (FDATIC) pour ce même projet de long métrage documentaire ! (cela est resté à ce jour, une promesse).
Quand j’ai signé la Convention, j’avais compris que la Manifestation ne désirait pas m’accorder la subvention de 10 Millions prévue pour les longs-métrage fiction, mais seulement 3 Millions de Da, qui correspond à la catégorie des moyens-métrages de 52′.
Et ce malgré tous mes efforts pour expliquer que les opérations post-tournage d’un long-métrage fiction ou documentaire conçu dès l’origine pour le grand écran (montage image et son, mixage, kinescopage, report optique du son, sous-titrage, tirage des copies) sont identiques et donc ont les mêmes coûts.

5 – Mr Lamine Merbah qui fut président de la Commission de lecture de cette Manifestation, a affirmé que j’avais été prié « de changer de titre, de préciser mes intentions philosophiques, et le contenu exact de ma pensée ». De tels propos m’ont surpris. Je n’ai jamais reçu de lettre en ce sens.
La Convention proposée et signée, n’a jamais été accompagnée d’aucune condition, d’aucune réserve, ni sur la forme, ni sur le contenu, ni sur le titre du film.

4 – Je n’ai jamais dit que « je ne reconnaissais pas la légitimité de la commission de lecture », comme votre subordonné, Mr Benkamla, l’a affirmé. Pure invention de sa part.

5 – La projection du 13 Juin 2007, n’a pas été la seule à être interdite (décision annoncée oralement le 13 au matin). Il en fut de même, le 14 Juin à Constantine et le 15 à Oran.
Ces deux dernières n’entraient pourtant pas dans le cadre de la Manifestation « Alger, Capitale de la culture arabe, 2007 », puisqu’elles étaient organisées à l’échelle locale, en partenariat avec l’APC de Constantine et la Cinémathèque algérienne d’Oran, lesquels acceptèrent d’annuler les projections sur simple intervention téléphonique du Responsable audio-visuel de cette Manifestation. Environ 2000 spectateurs ont ainsi été sanctionnés.

6 – NAOUEL FILMS entend distribuer le film sur l’ensemble du territoire national et sur tous supports, dès réception du visa d’exploitation. 

CENSURE – JPL aux journal alg- Mars 08

Cher(e)s ami(e)s journalistes,

Comme vous le savez, depuis Juin 2007, j’ai tout fait pour que mon film « Ne restent dans l’Oued » devenu “Algérie, histories à ne pas dire” soit montré d’abord en Algérie.

Les autorités ont en malheureusement décidé autrement. A ce jour je n’ai toujours pas reçu le visa d’exploitation  pour mon film. Et après avoir été montré au Canada en Décembre 2007, il est actuellement dans les salles en France.

Bien au contraire, il semblerait que la Ministre de la Culture soit passé à l’acte, après avoir annoncé au début Fév, qu’elle ferait visionner mon film à des anciens moudjahidine et  à des responsables culturels.

Je considère cette procédure comme une lourde menace pour tous les créateurs et les chercheurs en sciences humaines et particulièrement en histoire.

Plus généralement je récuse l’accusation de Big Sister que mon film soit une « apologie du colonialisme ». Bien que ce film ait provoqué beaucoup d’interrogations, ce que je ne considère pas comme une tare, les premières réactions des spectateurs et historiens algériens et français dans leur quasi-totalité ont écarté cette accusation.

Ce dont tout un chacun pourra se convaincre en visitant le site du film, où seront livrés au fur et à mesure les nombreux débats qui font suite au film  :

http://algeriehistoiresanepasdire.com/

Mémoire sous stérilet

La mésaventure survenue dès sa naissance à la dernière œuvre filmique de Jean Pierre Lledo, Ne restent dans l’oued que ses galets, est aussi une parabole qui nous éclaire sur ce que la bureaucratie algérienne est capable de faire pour étrangler toute création porteuse de notre mémoire : à force d’anesthésie c’est toute la vitalité qui s’en va, à veau l’eau. Pour être récupérée, formatée aux canons et goûts conjoncturels des modes étrangères par les industries culturelles d’Europe ou d’Orient. Les arguties juridiques avancées par la ministre de la Culture Khalida Toumi pour jeter le bébé avec l’eau du bain ne sont pas seulement spécieuses. Elles sont, venant d’un haut commis de l’Etat gestionnaire contre-productif du département depuis si longtemps maintenant, comme une feuille de vigne voulant cacher le sinistre infligé à la création culturelle dans notre pays. Un sinistre, camouflé par la poudre aux yeux de dispendieuses et ubuesques Année de l’Algérie en France et autre Année Alger capitale arabe. Par-delà cette mascarade d’interdire de fait l’avant-première projection – dans une confidentielle salle de la cinémathèque – d’une rarissime production audiovisuelle algérienne face au torrent d’images des autres inondant du ciel et du système Entv le pays il y a, structurelle, toute une politique tendant à laminer les traces de la richesse de la diversité culturelle algérienne. Un stérilet à grande échelle pour ne permettre éclosion qu’aux « produits », comme les managers de la culture aiment à dire, apportant l’huile des rouages symboliques à l’effrénée libéralisation sauvage qui chamboule de bout en bout l’Algérie. Jusqu’à faire oublier aux siens, tous les siens, leur passé commun. Une folklorisation gonflée à grande échelle par les coûts réduits des CD et la pléthore d’improvisés « producteurs », dopant l’ouverture d’un lucratif marché. Face aux censures de toute bêtise ou ingéniosité, il nous restera à chaque fois que nous voulons voir des signes qui doivent continuer de nous frapper de sens.

L’un de ceux-là, cette semaine marquant le neuvième anniversaire de l’assassinat de Lounès Matoub – sans résultat d’enquête encore – vient de cette « stèle », toute de plastique faite et dédiée au poète. Elle trône face à la Cour de justice et à la Direction de sûreté de Tizi-Ouzou. Qui a dit que les galets, même en plastique, ne sont pas porteurs de bribes de mémoire aussi ?

Belkacem Mostefaoui

https://www.djazairess.com/fr/elwatan/71453

PETITION – NON à la censure du film Algérie, histoires à ne pas dire

NON à la censure du film
Algérie, histoires à ne pas dire
Pour une histoire à dire !


Encore une fois, Big Brother a frappé !

Nous avons appris avec consternation, mais sans grande surprise, que le film du cinéaste algérien Jean-Pierre Lledo, ALGÉRIE, histoires À NE PAS DIRE, vient à nouveau d’être interdit de projection à Alger, le 11 Janvier 2008, confirmant l’interdiction des 3 avant-premières en Juin 2007. Les autorités algériennes refusent toujours de délivrer un visa d’exploitation au film. Le film de Jean-Pierre Lledo est l’oeuvre d’un artiste et d’un intellectuel qui traite d’un sujet important mais refoulé : les conditions dans lesquelles les natifs d’Algérie d’origine juive et chrétienne, ont quitté le pays au moment de l’indépendance, en 1962.

C’est aussi une oeuvre humaniste qui pose le problème de la légitimité et des limites de la violence. Et ce n’est pas aux autorités de dire comment traiter de ces sujets. L’indépendance n’a libéré ni notre mémoire ni notre histoire. Toutes deux, pourtant si riches, diversifiées, complexes, ont été prises en otage. Il est temps de libérer toutes les mémoires pour pouvoir enfin écrire notre Histoire.

Après le Parti Unique, il faut en finir avec l’Histoire Unique ! Il est temps de lever le voile sur le passé, de se regarder, de nous regarder, sans complaisance. Comme tous les peuples du monde, nous avons été et sommes capables du meilleur comme du pire. Et la censure de l’histoire mène au pire, à la violence et au meurtre, ici comme ailleurs. Informer, dire, écrire, faire entendre et voir, déconstruire les mythes, subvertir toutes les langues de bois est précisément le rôle des artistes et des intellectuels, comme il est du devoir de chaque citoyen de défendre cette liberté.

Jean-Pierre Lledo est de ceux-là.

Se taire aujourd’hui devant la censure de son film, ALGÉRIES, histoires À NE PAS DIRE, serait signer la mort de toute recherche et de toute critique. Pour les intellectuels signer leur propre faillite. Et pour tous les citoyens, pas seulement ceux qui résident en Algérie, ce serait accepter de n’être plus que des « discuteurs » de salons, des ombres.

Nous refusons d’être des ombres.
Nous refusons la manipulation.
Nous refusons la censure et plus encore l’anathème !

Les Algériens ont le droit de juger l’oeuvre, de la discuter, de l’accepter ou de la refuser, pacifiquement et dans le respect.

Aussi demandons-nous que ALGÉRIE, histoires À NE PAS DIRE leur soit rendu ! 

COMME AU BON VIEUX TEMPS DES CISEAUX DE PLOMB- Hakim Laalam

Qui a dit que «Alger, capitale de la culture arabe» était une manifestation fantôme, sans existence réelle, sans trace palpable dans notre quotidien ? Ceux qui ont osé proférer une telle insanité sont des langues de vipères trempées dans du venin antinational. Il est faux de médire sur “Alger, capitale de la culture arabe”.

Cette manifestation existe de sa plus «belle» existence. Elle vient de nous le rappeler comme seule une telle organisation «culturelle» peut et sait le rappeler. En censurant le dernier film de Jean Paul Lledo, Ne restent dans l’oued que ses galets. Pas de la censure du XXIe siècle, light, fine, doucereuse, digeste et accommodable avec notre patience et notre fatalisme arabe. Non ! De la censure brutale, totale, barbare et bête à chialer. Une projection programmée dans une salle d’Alger est annulée sans autre forme de procès. Le public nombreux peut bien attendre deux heures devant le cinoche, rien ! Les ambassadeurs de plusieurs nations civilisées peuvent bien poireauter devant la salle, rien ! Comme au bon vieux temps des ciseaux de plomb, comme au bon vieux temps du «service de l’orientation de l’information », comme au bon vieux temps des 504 noires conduites par des malabars en lunettes encore plus noires et qui arrivaient juste à temps pour remettre la lettre d’interdiction de spectacle au gérant, comme au bon vieux temps des comités de visionnage droit dans leurs rangers, comme au bon vieux temps du cinéma responsable et patriote, un interdit lourd vient de frapper en 2007 un film algérien fait par un Algérien et proposé à la projection en avant-première en Algérie. Voilà dans toute sa splendeur, “Alger, capitale de la culture arabe”.

Maintenant, vous ne pourrez plus dire à quoi sert cette manifestation, ce machin.

Ça sert à ça aussi. En fait, ça sert à ça, bess ! Je fume du thé et je reste éveillé, le cauchemar continue.

H. L.


Par Hakim Laâlam

Annulation 3 projections Alger – Oran – Constantine

L’avant-première mondiale en Algérie du film documentaire intitulé « Ne restent dans l’oued que ses galets », du réalisateur Jean Pierre Lledo, qui devait avoir lieu mercredi dernier à la salle Ibn Zeydoun de l’OREF

jeudi à Constantine et hier à la cinémathèque d’Oran, a finalement été annulée par la commission audiovisuelle de la manifestation « Alger, capitale de la culture arabe ».

Après « Un rêve algé-rien » sorti en 2003 et « Algérie, mes fantômes » en 2004, Jean-Pierre Lledo était censé revenir cette fois avec un long-métrage d’une durée de 2h35 minutes, sous le titre de « Ne restent dans l’oued que ses galets », propos duquel le réalisateur dit : « Ce nouveau film -sans aucune préméditation- clôt pour moi une sorte de trilogie d’exil, qui a pour unité temporelle l’histoire coloniale algéro-française, avec pour approche la fraternité et pour sujet principal la mémoire et l’identité. »
Concernant le montage financier, cette production est le fait de trois sociétés en l’occurrence Naouel Film, l’ENTV (Algérie), Mille et une productions (France) et MLK (Espagne). En accordant, par ailleurs, l’exclusivité de l’avant-première mondiale à la manifestation « Alger, capitale de la culture arabe », le réalisateur aurait dû percevoir à ce titre une subvention de 6 millions de dinars.

N’ayant pas remis une copie du documentaire comme exigée par la commission audiovisuelle de la manifestation « pour un visionnage préalable » conformément, parait-il, à une nouvelle note, la salle Ibn Zeydoun d’Alger, celle de Constantine et la cinémathèque d’Oran ont été tout bonnement fermées au public et cela au grand dam de nombreux invités qui en ont eu pour leurs frais de déplacement.

Beaucoup se sont interrogés, ainsi, sur les raisons véritables de cette « censure qui ne veut pas dire son nom », sur ce « commissariat politique qui veille sur la morale officielle », etc. Bref, chacun allait alors de sa version sur cette « volte-face de Khalida Toumi ».

Le scénario du film ayant été déposé, voire même approuvé, il y a longtemps, par ladite commission, l’annulation des projections a suscité encore davantage d’intérêt pour le contenu de ce documentaire. De quoi traite-t-il réellement ? On apprendra, ainsi, que c’est l’histoire de quatre anciens voisins qui se remémorent leur passé. Les quatre personnages, en retournant, vers leurs origines d’est en ouest, de Skikda à Oran du début à la fin de la guerre d’Indépendance, reconstituent « un portrait inédit de l’absent » suggère le synopsis.

D’une certaine manière, Jean pierre Lledo a voulu aborder une nouvelle fois des relations intercommunautaires où la fraternité l’emporte à chaque fois sur la haine et sur la discrimination raciale. En attendant le dénouement de cette affaire, il ne reste à Jean pierre Lledo -qui nous livre une interview pour l’édition de demain- qu’à opposer le titre de son film à ses maîtres censeurs : « Ne restent dans l’oued que ses galets » dit l’adage populaire bien de chez nous.

Auteur : Mohamed-Chérif Lachichi — La Voix de L’Oranie

3 Avant-Premières censurées en Algérie – Algérie, histoires à ne pas dire

Le 13, 14, 15 Juin 2007, les trois avant-premières du film présentées en avant-première mondiale, programmées et annoncées par voie de presse, dans 3 des villes du tournage, Alger, Constantine et Oran, ont été interdites au dernier moment par le Ministère de la Culture.

Près de 2000 spectateurs avaient répondu aux invitations. Des centaines se sont malgré tout rendus devant les salles et par solidarité avec l’auteur y sont demeurées plusieurs heures.

Suite à cette triple annulation, des projections privées ont pu avoir lieu le 29 et le 30 Juin, auxquelles ont participé des journalistes de la presse arabophone et francophone, des universitaires, de représentants de l’Eglise algérienne, des historiens, des hommes politiques, des militaires, des responsables du FLN historique et des acteurs de la guerre d’indépendance.

L’auteur a donné une conférence de presse à la Maison de la Presse à Alger, le Mardi 3 Juillet 2007. Suivent quelques extraits du Communiqué.

… Mon essai cinématographique est fondé sur une manière de pratiquer le documentaire qui est la mienne depuis plus d’une décennie, et qui consiste à refuser les paroles stéréotypées du discours officiel des « chefs », et à ne faire confiance qu’aux récits d’individus.

… Les 4 histoires de ce film montrent que contrairement à ce qui s’est souvent dit tant en France qu’en Algérie, la violence intercommunautaire n’a pas été la règle, mais l’exception, des exceptions qui certes se sont multipliées durant la guerre 54-62.

Le film, au travers de ces 4 histoires, pose aussi certes pour la première fois dans le cinéma algérien les questions suivantes :

Pourquoi le 20 Aôut 1955, l’ALN a-t-elle désigné le « gaouri » comme l’ennemi à abattre ?

Pourquoi durant la Bataille d’Alger, le « gaouri » a été visé en tant que tel, au facies,  par des bombes, au lieu par exemple des institutions militaires ?

Pourquoi à Constantine, le Maître juif de musique andalouse Raymond assassiné le 22 Juin 1961, n’est pas représenté sur un Mur du Centre-ville, aux côtés des 5 autres Maîtres musulmans du malouf, dont certains furent ses amis ?

Pourquoi le 5 Juillet 1962 à Oran, à Oran uniquement dans toute l’Algérie, dans presque tous les quartiers d’Oran, et au même moment, du matin au soir, a-t-on massacré les « gaouri » au facies ?

Beaucoup d’Algériens se sont déjà posées ces questions (le Congrès de la Soummam en 1956 avait critiqué les exactions contre les civils) et continuent de se les poser.

En les posant à mon tour, par le biais du cinéma, je ne considère pas porter du tort à mon pays. Au contraire. Vider les poches de pus que portent en elles toutes les sociétés du monde a toujours été une œuvre de salubrité publique.

L’Algérie, comme d’autres pays a eu ses histoires sombres. Pas plus que les cinéastes français ne ternissent l’image de la France, lorsqu’ils évoquent la torture durant la guerre en Algérie, ou d’autres côtés sombres de l’Histoire de leur pays, je ne considère avoir terni l’image du mien.

Laisser aux autres le soin d’évoquer nos ombres, c’est cela qui affaiblit notre pays.

Je ne considère pas que le devoir des intellectuels de tous les pays soit de sacraliser ou de glorifier ses chefs, ou de renforcer les Mythes. Ceux qui le font ne rendent service qu’aux chefs, non à leur peuple.

Nulle part la liberté d’expression n’a été accordée facilement par les Etats.

Il revient donc à tous les artistes, intellectuels, et à l’ensemble de la société civile de réagir, pour défendre les droits constitutionnels au libre accès à l’information et aux œuvres d’art, le droit à la libre expression et la liberté de création.

Ils doivent donc savoir que le visa d’exploitation commerciale, habituellement simple formalité, et dont j’ai fait la demande pour distribuer le film en salles ne m’a toujours pas été  accordé.

Histoire de la censure en Algérie du film Algérie, histoires à ne pas dire

L’avant –première mondiale du film est programmée à Alger en Juin 2007 dans le cadre de la Manifestation ‘’Alger, capitale de la culture arabe’’ (chaque année un pays arabe organise une tellle manifestation) qui avait accordé une subvention d’environ 30 000 euros (15 000 au début, et 15 000 à la fin qui ne me seront pas versés).

Mais prévoyant que le film serait censuré après la projection, je voulais qu’il soit vu par le maximum de personnes.  Arrivé de Paris depuis le mois d’avril, j’avais, avec le soutien d’amis, minutieusement préparé 3 projections, en reprenant contact avec environ 2000 personnes. Le week-end algérien à cette époque étant le jeudi-vendredi et les journalistes ne travaillant pas le jeudi, j’avais imaginé prendre de vitesse les autorités, avec Alger le mercredi 13 au soir, puis à Constantine, Oran les jours suivants. Et ce d’autant que personne ne demanda un pré-visionnage.

Mais ce plan échoua et par ma faute. Les invitations proposées par la Manifestation étant affreuses (une feuille 21/24 avec un gros cachet), j’en fis faire chez un imprimeur, mais au lieu de me contenter des informations de base – titre du film, quand et où – j’ajoutai une phrase sur le contenu du film : 4 Personnages reviennent sur leur enfance et sur les traces des voisins juifs et chrétiens. Cette invitation est largement dispatchée et quelques jours après je suis convoqué par le responsable de la Manifestation qui me reproche les deux mots : Chrétiens et Juifs

Moi : Mais, le sujet du film tel que formulé dans le scénario, que vous avez accepté c’est  la mémoire de l’Absent, et l’Absent ce sont les Chrétiens et les Juifs ! Le responsable, sans doute agent de la Sécurité militaire, exige alors le DVD du film… Je lui dis d’abord que le film se trouve encore à Paris pour les sous-titres.

Mais comme on se rapproche du 13 juin, et qu’il m’avertit qu’il n’y aura pas de projection si je ne remets pas un DVD du film, je change de parade : « les attributions de votre Manifestation selon le  Journal officiel ne vous autorise pas qu’à attribuer des subventions pour les films choisis par la Commission de lecture, et non à pré-visionner les films terminés. En tant que créateur, je suis contre toute censure et je ne vous donnerai pas le DVD. »

Le matin du 13 Juin, je suis informé de l’annulation de la projection. Je me rends au Ministère de la Culture pour protester et prévenir qu’il y aura 500 personnes dont des nombreux ambassadeurs et agences de presse étrangères. A l’heure dite, il y a effectivement plus de 500 personnes devant la salle de cinéma au Centre culturalo-commercial de Riad El Fath, plusieurs ambassadeurs, et agences de presse étrangères…

Le 14 je suis à Constantine et la projection n’est annulée que deux heures avant la projection et plus de 200 personnes sont là. Le 15 je suis à Oran, la Cinémathèque est fermée, et comme son directeur a fait annoncer par la radio que la projection est reportée, il n’y a personne ! J’alerte mes amis et une heure après le monde arrive. Des agents de renseignements aussi, car dans la ville déserte (moment de la grande prière du vendredi), ils croient à une manifestation…

Les journalistes parlent de censure. Mais comme la Ministre s’en défend : «  On n’a même pas vu le film , le réalisateur a refusé de nous le donner ! »,  et pour lui ôter tout prétexte, je décide de le leur remettre. Le responsable de la Manifestation, que je presse chaque jour, m’assure que la projection aura lieu… bientôt.

Après une semaine, je prends soudain conscience que mon film visionné en haut lieu doit faire enrager et que ma vie est en danger.  La seule manière de me protéger est que le film soit vu par le maximum de gens. Et durant un week-end, j’organise chez un nouvel ami éditeur, 3 projections, où sont invités tous les journalistes et beaucoup d’intellectuels.

Plus loin (Critique cinématographique en Algérie) 4 articles de presse en témoignent.

Algérie, histoires à ne pas dire, mots de l’auteur

Chaque pays a ses histoires sombres.
L’Algérie aussi.

Ceux qui connaissent mes derniers films, dont les deux derniers, « Un Rêve Algérien » et « Algéries, mes fantômes », comprendront que ce nouveau film clôt pour moi une sorte de trilogie d’exil, qui a pour thématique l’Histoire coloniale algéro-française, pour approche la fraternité et pour sujet principal la mémoire et l’identité.

Ces 3 films essaient tous de répondre à la même question de l’Echec d’une Algérie qui en devenant indépendante n’a pas su rester multiethnique et multiculturelle, puisqu’en 1962 la quasi-totalité de la population d’origine juive et chrétienne quitte précipitamment son pays.

Les 4 histoires de ce nouveau film touchent à quelques tabous absolus de l’Histoire algérienne, sur lesquels repose la légitimité du système politique qui s’est construit après l’indépendance.
Temple bien gardé, l’Histoire en est sans doute le dernier pilier.
Et même s’il s’agit pour chacun des 4 personnages principaux du film, d’abord d’une quête personnelle et de leur histoire qui prime toujours la grande Histoire, il faut avoir conscience de leur courage.

Cette interrogation entreprise avec mes personnages peut donc être considérée comme une tentative d’affronter la tâche qui attend les représentants de toutes les communautés du monde qui se sont fait la guerre, et notamment « les intellectuels » : revenir tôt ou tard, de façon critique, sur l’histoire de nos pères, sans animosité mais aussi sans œillère, en cessant de voir la paille seulement dans l’oeil de l’autre…
L’existence même de ce film, et les tandem que je forme avec mes personnages, est la preuve que notre génération commence à sortir de la vision raciale ou/et religieuse des rapports entre les gens…

« Algérie, histoires à ne pas dire » est une aventure jamais encore tentée : entrer par le
biais du vécu de Témoins, dans le coeur de la pensée qui a animé les luttes anti-coloniales
du 20ème siècle : le nationalisme.
Aussi terribles que puissent apparaître certains récits, ils ne relatent jamais des actes insensés, mais toujours les conséquences d’une certaine pensée mise en actes, une pensée ethnique, ethnico-religieuse pour être plus précis : arabo-musulmane avant la colonisation française, l’Algérie devait le redevenir.

La désignation de l’Autre trahit parfaitement cette pensée : il est le « Gaouri » (« Gour » au pluriel).
Il désigne le non-musulman. Ce mot est-il venu avec la conquête ottomane, de « Gavur », puisqu’ en turc il désigne aujourd’hui encore, le non-musulman, assimilé au « mécréant », lequel se dit en arabe « Kafer » ? Ou du mot hébreu « Gour » qui désigne l’étranger ?

Ce type de pensée fortement religieuse, où l’Ennemi, est le non-musulman, qu’il soit démuni ou possédant, sympathisant ou opposant au système colonial, n’a jamais été déconstruit après l’indépendance.
Ce qui explique aujourd’hui la gêne en Algérie, à désigner le terrorisme islamiste autrement que par l’euphémisme « décennie noire ».

Au moment où dans mon pays et ailleurs, la « juste cause » autorise à tuer sans état d’âme – ce qui réactualise Camus qui écrivait en 1956 : « Bientôt l’Algérie ne sera peuplée que de meurtriers et de victimes. Bientôt les morts seuls y seront innocents » – j’aimerais surtout que ce film soit un appel à la non-violence, un appel à inventer de nouvelles manières de « changer les choses », une nouvelle éthique, une nouvelle pensée, dont le principe premier serait l’inviolabilité de la personne humaine, y compris de l’adversaire.
Germaine Tillion, l’anthropologue française et amie de l’Algérie ne disait-elle pas déjà : « C’est la relation (coloniale) qu’il faut redresser et non pas le cou des gens qu’il faut tordre… ». (« A propos du vrai et du juste », Seuil).

Et même s’il n’a rien d’un film « à message » et est d’abord un film tout simplement, avec des personnages qui raconte leur propre histoire, mon souhait est qu’en revenant sur les souffrances mais aussi les rapprochements, les connivences et les brassages, il aide les jeunes générations à mieux penser leurs avenirs métissés, les colonisations n’ayant été, de mon point de vue, qu’une des formes, violentes et archaïques, de ce que l’on n’appelait pas alors la « mondialisation ».

J’espère aussi que ce film concernera tous ceux qui dans le monde sont les héritiers d’histoires officielles, tronquées ou falsifiées, et qui confrontés aux mêmes traumatismes, questions, silences, ont le même besoin vital de vérité…

Africultures, Jean Pélegri

En parlant de ses romans, l’écrivain nous entraîne par le hasard des jeux de la mémoire, des associations et des digressions, dans un univers biographique remontant au milieu du 19ème siècle, quand ses ancêtres sont arrivés en Algérie. Face aux haines, l’écrivain s’obstine à décrire les connivences intercommunautaires. Jean Pélégri, excellent conteur plein d’humour évoque l’Algérie passée et présente : la ferme El Kateb, Garigliano, le 5 juillet 1962, Mouloud Féraoun, Mohamed Dib, Emmanuel Roblès, Jean Sénac, Sétif 1945, Kateb Yacine, Boudiaf…

Listing thèmes chez J. Pelegri

2 géométries complémentaires axées sur le Livre/ 2 vies:

– paysages, vignes, des européens= rationalisme/ Arabes “de biais”, vers la Mecque= foi, …Qui est droit, qui est de biais?

– géographie visible: routes vignes droites, village, église…..

…… et invisible: oued, fossés, roseaux, tortueux, douar, marabout…

– Pélégri en France (visible), et Algérie ds le cœur (son repère invisible mais nécessaire),

– Lieux cachés= ceux de qui résistent: les enfants, les fellagas…

– 2 vies: solaire, diurne, travail champs, ordre paternel, organisation/ lunaire, nocturne, poésie du ciel, de la nature, des ouvriers agricoles (aujourd’hui encore, besoin de regarder étoiles…./ Lune-soleil, changent de sexe, avec arabe-français… Mes “leçons des ténèbres”….

– 2 mémoires en littérature: Pour recomposer un personnage coupé en 2, besoin de faire coïncider images du maghrébin et de l’Européen/ L’Alg a la mémoire de l’Européen et inversement (“Le Maboul”)…./ J’avais voulu “Yahia El Hadj pour “Le Maboul”, on me le déconseilla (donc pélégri est ds la peau de Slimane, et il n’arrivera pas à en sortir de sitôt)./ Au début les modèles me manquaient, textes maladroits (difficile donner existence littéraire à des gens qui n’ont pas d’existence politique). Après la guerre, je comprends de leur bouche, raisons de se battre.

– la greffe: mon frère va chercher en Californie plants d’arbres fruitiers pour réimplanter en Algérie…

La fraternité:

– ds les jeux d’enfants: la guerre 14-18 , et le pipi pour le casque fçais…

– ds la diversité des langues: une pour chaque chose, mais aussi plusieurs noms pour chaque chose qui change de goût selon la langue…./ Le Coran: celèbre la diversité langues. Refuser diversité= refuser dieu.

– les noms d’étoiles en arabe. Le chariot de Sidi Okba pour la pte ourse…

– Bouazza le gardien de nuit, confident de père et son fils Boukhalfa, le mien…

– le délire du père: en arabe. / Père me dit mon nom en arabe…. et “tu seras écrivain à cause ferme… prédestination par le nom du lieu…/ Il me reprochait mon ignorance de l’arabe/  A Alger, père chaque matin sortait discuter….

– le travail et l’amour de la terre (natale)

– ds la guerre: 14-18, Madagascar, 40-45

– la correspondance entre ceux qui st restés et ceux qui st partis.

– le désir des jeunes p-noirs de retourner

– le film “Les Oliviers justice”: dernière chose faite ensemble, en pleine guerre…. Le temps d’un film… Alg multi-raciale , Alg possible…

– Partisan d’une Alg. multiraciale: pas possible avec colo. mais espérais après, avec indépendance… Promesses FLN, en 61, démenties par textes du Code nationalité…. par absence démocratie…

Douloureux à dire, car Alg. est inscrite en moi à tt jamais: ne suis plus moi-même qd elle n’est plus elle-même… Ses échecs = les miens….

La Justice

– Le gd-père, le meurtre d’un Alg, et la punition par le feu……

– obsession du père: il revenait sur des décisions qd un ouvrier lui démontrait son tort…. (Emir Abdelkader en portrait)…

– Boukhalfa me racontait l’injustice au quotidien: “On n’est pas ds la vie”

– impossible de changer seul, l’odre, mais ne pas condamner tentative individuelle…

Dieu et la justice…

– Discussions métaphysiques de l’enfance: un seul dieu pour tous…./

Ado: dieu totalitaire: J’entre en religion pour échapper au questionnement sur l’injustice environnante…  Mon dieu exclue celui des autres…. J’oublie les lecons de l’enfance… ….

/le surréalisme le lave, le libère des stéréotypes coloniaux…. Et lui fait perdre la foi….

/ C ‘est la lecon de solidarité des ouvriers agricoles rendant visite à mon père ruiné, qui m’y feront revenir… Alors, mes cdes d’enfance redevinrent ces Frères des Évangiles…. Si dieu est un, il ne peut être nationaliste, ni raciste…

/ Grâce à Fatima – vieille femme de ménage alg -qui l’aide à se sortir du dilemme ds lequel d’autres se st laissés enfermer: elle lui fait sentir l’injustice sans remettre en cause la dignité des siens. Il lit le Coran, et grâce à elle, retrouve la foi…. Et c’est elle qui m’incite à écrire: “Dis qq chose, toi qui sais lire…”….

– Je pars à la guerre (artillerie) aussi pour fuir le malaise (l’injustice coloniale empêchait d’être fier, même du meilleur…Dans les colonies, la mère-patrie est une marâtre) et Boukhalfa pour “être ds le vie” (tirailleurs… analphabète)…

– Mais la fin ne change rien: boudjadi avant, boudjadi après… Et moi, je commence alors à sentir que l’Alg. ma patrie…

– sens du travail à la dure: chez père et gd-père/ Mais la terre (d’achoppement) peut diviser autant que relier… si injustice…

– la misère, bidonvilles (mère infirmière)

– L’origine: enfant ne savait pas que paysage conquis de force

– rendre à César…:

– le colonialisme dénature histoire souterraine entre gens (qui fonde nostalgie et identité…): inégalité à l’école et ailleurs….

– En Nov 54, découpe photo des Justes: ceux qui ont été arrêtés pour avoir voulu faire sauter citerne de gaz… (conservée jusqu’à aujourd’hui...)

– Révolte de la Nuit contre le Jour: le lien se faisait avec mon enfance nocturne… Je prends parti pour la Nuit. C’est par elle que l’on connait…

– Et puis le terrorisme contre les civils, où chacun justifiait ses violences par celle des autres, oubliant la cause première: l’injustice de l’état colonial.

– Jules Roy, mon ainé et voisin, m’affranchit (Guerre d’Algérie)

– Condamner structures coloniales, non personnes…

• La Littérature:

  Jean Valjean et l’idée que l’on peut se racheter d’une faute originelle par sa propre vie…/

/Intérêt pour Tolstoi (comment succéder à son père et garder contact avec ses “moujiks”)

/ et Gorki: “Il ne faut jamais s’abriter derrière la conscience d’un autre….”

– ado, tentative par les lectures, de fuir l’Alg. réelle

– le surréalisme le lave, le libère des stéréotypes (de la littérature?) coloniaux…. Et lui fait perdre la foi…. utilisée pour justifier ttes les injustices.

– C’est Fatima qui m’incite à écrire: “Dis qq chose, toi qui sait lire…”…. Qd elle meurt, je note ttes les phrases, et cela donne un poème publié partout, en 57…. (même chose plus tard avec Slimane, écriture sous dictée….)

– le véritable signal d’écriture: mort du père….”Faut être juste” dit père qqs heures avant mourir…. et avant de déclamer – délire – à la manière conteurs arabes…

/ Pour écrivain, tjs chronologie: paysage, êtres, puis écriture… Puis va et vient… Ds les 2 premiers, il y a déjà du texte et de l’hist.  préécrit..

En Alg, 2 paysages, 2 langages, barrière infranchissable, sauf là où échanges permettaient échanges de sens (paysans, travail terre, écrivains intercommunautaires, travail des mots..)… Avec “Maboul” (suite à “Paroles de la Rose), j’essaie de franchir frontières…. Je devais oublier ma propre personne et devenir écrivain public…. Mais il me manquait un personnage, un ton… Je les ai trouvés par hasard….

Avais commencé Nelle sur un européen mystérieusement disparu…. Et ds un carré de vignes, rencontre un homme parlant intarissablement, répondant à ttes mes questions: ce sera Slimane….. J’écrivais en fcais, mais je pensais en arabe…. Et je repris apprentissage arabe et lecture Coran (comme pour Fatima)…

– Je fais alors expérience, que pour se connaitre, il est bon de passer par la langue de l’autre… (avec les yeux, le dieu de l’autre/ JPL)… Pour échapper à stéréotypes langue maternelle… Le surréalisme lave, la langue de l’autre libère…. Celle-ci est comme une prière qui vs ouvre à parole qui vs agrandit…

– L’écriture me permet de reconquérir un territoire, 1 pays dt avec les miens je me sentais exclu… Après “Maboul”, invité à adhérer à Union des Écrivains.

– Cheminement inverse des écrivains alg: qui par le français, récupèrent terres volées

– Il y a des livres qui st des sortes de guerres civiles intérieures

Nécessité aller à contre-courant… même si c’est douloureux…

– Gorki m’y aida…. “La Mère”: on s’est même servi de dieu pour ns tromper” … Ne s’abriter ni derrière dieu, ni communauté, ni parti…. Et 2em critère: être du côté des humiliés….

L’écriture avait algérianisé ma façon de sentir choses…

– La France: à l’aise, mais ne m’inspirait pas….

film Jean Pélégri ou « Ma Mère l’Algérie »

Le film réalisé n’a plus rien a voir avec cette première ebauche

Pourtant je la conserve parce qu’a travers de tres nombreux extraits de ses livres et poemes, elle met en valeur toutes les grandes idées de l’écrivain

dont le film témoigne d’une autre manière…

—————-

( J’ai rédigé toutes les « suggestions d’interprétations » que m’ont inspirées le texte, en caractères Palatino, afin que vous puissiez les repérer comme telles: de simples idées qui me sont venues à la lecture et m’ont paru pouvoir avoir quelque intérêt pour rendre le propos ou l’image « plus vivants ». Les extraits de textes de J.Pélégri sont en italique.)

Prologue (p16)

De l’appartement de Pélégri vers le Seuil (…)

(Ne pourrait-on pas, puisqu’il s’agit en fait, de faire dialoguer un monde d’images, celui de l’auteur, et un monde de signes, celui de l’écrivain, faire lire sous forme d’un journal qui aurait été écrit par J.Pélégri et confié à l’auteur, ou de notes éparses, des morceaux d’entretiens et des extraits de textes par la voix de l’auteur lui-même? Cela allègerait le travail de mémoire à fournir par J.Pélégri, et lui suggèrerait les anecdotes qu’il pourrait alors raconter spontanément. Les extraits de textes que j’ai notés ici, sont bien sûr des éléments mouvants, à déplacer le long du scénario, si besoin est, puisqu’il s’agit d’une spirale où rien n’a de place ossifiée et définitive. Ce qui serait le contraire du voyage que nous entreprenons. D’où la densité des interventions par endroit, et la légèreté à d’autres, lorsque l’auteur a, semble-t-il, tout dit…)

Voix de l’auteur:

– J.Pélégri ne pourrait-il pas dire qu’il doit tout à l’Algérie et à la littérature… et qu’il est devenu écrivain grâce à l’Algérie, algérien grâce à la littérature…?

(J.Pélégri pourrait avoir préparé un petit « discours », basé sur ces notes…)

    … »Mes amis français me reprochent souvent cette obsession de l’Algérie. Cela les navre. Et des amis algériens s’en étonnent. Cela ne leur paraît guère croyable. Les uns et les autres s’imaginent que je me suis fabriqué de toutes pièces une prison.

Ah, s’ils pouvaient savoir combien j’étais flou, instable, informe et insignifiant, avant de rencontrer l’Algérie par l’écriture. »…

Pour ma part, et quoi qu’on pense, si j’écris en français, dans une langue d’herbe et de forêts, il m’arrive souvent, avant d’écrire, de penser en arabe, de sentir en berbère, de me reconnaître et de m’identifier sous le signe de l’olivier, de l’oued et du djebel. Et l’Algérie reste pour moi, qu’on le veuille ou non, mon territoire et mon grenier, ma source, mon domaine intérieur.

Je revendique, au nom de l’écrivain, cette dualité.

(Les Signes et les Lieux )

  

Première Partie (p17)

    Les Oliviers de la Justice

Voix de l’auteur:

– Quand on lit son essai autobiographique Ma Mère l’Algérie on a vraiment l’impression, que J.Pélégri est entré en littérature comme d’autres en religion, ou en politique, pour tenter de résoudre les insupportables contradictions auxquelles, lui fils de colon, était soumis dans l’Algérie coloniale, en une époque où l’empire est en train de se fissurer, avant d’être totalement emporté… »

(Voix de l’auteur, citant un extrait du texte Une Mémoire pleine de Trous)

Il y a tragédie, disait le mahatma Gandhi, quand les uns n’ont pas tout à fait tort et les autres pas tout à fait raison. D’où la difficulté, pour beaucoup d’entre nous, de prendre une position simple alors qu’on se sent, depuis l’enfance, possesseur d’une double mémoire. Comment privilégier l’une au détriment de l’autre – comment et pourquoi se mutiler? (…)

1ère scène: J.Pélégri chez lui, assis derrière son bureau de travail.

La caméra part du caillou-escargot, arrive sur J.Pélégri, assis derrière son bureau de travail et déjà en train de parler:

(Sur ces images, on peut imaginer l’auteur lisant ce passage situant aussitôt le passé de J.Pélégri)

     « Mon grand-père a connu  une grande pauvreté lors de son arrivée en Algérie, et il a dû à sa dureté et à une façon de vivre extrèmement austère, d’accumuler une certaine fortune. Il s’était fait construire une très belle maison sudiste entourée d’arbres, maison dont on changeait volontiers les meubles tous les trois ou quatre ans pour les donner aux gens du village. Néanmoins, curieusement, il a conservé dans un coin durant toute sa vie une vieille cuisine carrelée de rouge, et donnant sur un petit patio, pauvrement meublée d’une table en bois blanc, où il faisait ses calculs. Il répondait à ceux qui le questionnaient sur cette « bizarrerie »: « De cette manière, je garde la rage du pauvre, et je n’oublie pas que j’ai été malheureux.  »

– C’est la mort de mon père, en 1955, qui m’a poussé à écrire mon premier véritable livre Les Oliviers de la Justice. Une vieille femme, Fatima, dont je reparlerai, m’avait dit  » Tu sais lire, écris! »… La guerre pour l’indépendance venait de commencer, le fossé entre les deux communautés musulmanes et européennes allait s’aggraver de jour en jour…

    (Voix de l’auteur lisant)

   « Octobre en Algérie

    Les mots suspects: répression, victimes, tortures…

    Si le peuple algérien se réveille –

    Pourquoi pas moi? »

    (Voix lisant un passage des Oliviers de la Justice)

C’est tellement difficile de se sentir à l’aise dans le monde, de s’y sentir à l’aise comme dans une maison familiale où chaque meuble, chaque objet a son histoire. Il y faut des recettes, des traditions… Nous, toutes nos traditions, nos fondations, nous les avions laissées de l’autre côté de la mer. Même après plus d’un siècle, nous ne faisions encore que camper, comme nos grands-pères… C’est par vous que nous aurions pu apprendre à nous installer, à nous établir dans le paysage. Celui-ci alors nous aurait suffi. (…)

    Moi, c’est au sommet du Bou-Zegza que j’ai commencé à comprendre le chant des flûtes. Et ce sont le vieil Embarek et Bouaza qui m’ont appris à aimer mon paysage, à lui donner un sens…

    Cela non plus, je ne l’oublierai jamais.

    

    (Voix de l’auteur lisant, ce qui doit suggérer à J.Pélégri de parler longuement de l’inconscient pied-noir)

« Ce qu’il est très important de comprendre avec les Pieds-Noirs, c’est la lutte constante entre le conscient et l’inconscient. Souvent le premier rejette violemment l’autre, l’Arabe, surtout en présence de sa propre communauté, tandis que le second, en sourdine, appelle. Et cela se poursuit plus de trente ans après le départ en exil, cette douleur ne peut s’éteindre, car elle se double, en plus de la perte d’un pays, de la perte de la mémoire même qu’on en a, puisque les noms mêmes des lieux où nous sommes nés et où nos parents sont enterrés, ont changé. Cette histoire entre nous est terriblement ambigüe. »

    (Voix lisant un passage des Oliviers de la justice)

Avec elle (une vieille cousine) la solution du problème algérien était simple, ultra-simple. – Il n’y a qu’à lire le Coran. Il est dit dans le Coran: « La force, c’est la loi de Dieu ». C’est pour cela que les Arabes ne respectent que la force… Il faut comprendre leur religion, à ces gens-là! Et voilà. Voilà à quoi servait la religion des autres. (…) Et beaucoup d’autres Européens parlaient comme elle, même parmi les plus modestes.

(…) Lui aussi ( un vieil Espagnol) il exterminait tous les Arabes en paroles, sauf les voisins, « parce que ceux-là il les connaissait ».

  – Avec ceux-là j’ai confiance. Je peux leur laisser toute la maison… C’est à eux que ma femme elle donne les clefs quand elle sort.

En effet, chaque fois que je passais le soir devant sa petite maison, je le voyais assis sur une chaise devant sa porte, en conversation avec ses voisins arabes. Ils se passaient le paquet de tabac pour rouler une cigarette, ou la gargoulette au frais sur la fenêtre, riant ou s’invectivant avec excès, comme on le fait entre camarades.

  Mais un quart d’heure plus tard, parlant à un Européen, il était capable de dire, lui aussi, qu’avec les Arabes il n’y a que la force. C’était ainsi. En chaque Européen il y avait, alors, le divorce entre le cœur et les idées, cette contradiction tenace, irraisonnée, que certains, en connaissance de cause, exploitaient, au moindre péril.

Or il n’en avait pas été partout et toujours ainsi…

    (Voix de l’auteur lisant, puis dialogue…)

« A la fin de sa vie, mon père habitait Alger et il parlait avec le marchand de fleurs, en bas dans la rue. Il s’asseyait même à côté de lui. Après l’indépendance, j’ai revu ce fleuriste plusieurs fois. Je lui demandais: alors, ça va les fleurs? Et il me répondait invariablement: « ah, ne me parle pas de cette indépendance, je ne les vends plus, mes fleurs… »

   (Voix de l’auteur)

A chaque fois que Jean me raconte ce genre d’anecdote, il ajoute avec son sourire plein de tendresse et d’espièglerie: « Ça n’est pas très politique, mais que veux-tu, c’est comme ça… »

Sous la violence des rapports coloniaux, il pouvait y avoir une grande tendresse entre les êtres humains, or avec la guerre il ne resterait plus que la violence… Donc, j’ai écrit ce livre pour témoigner.

    (Voix de J.Pélégri)

« Je repense justement à cette histoire d’un ancien colon qui était retourné voir sa ferme près de Mostaganem peu après l’indépendance. Il me racontait une anecdote à propos du bruit de la noria, ce cliquetis qui est complêtement lié à l’enfance. Dans cette ferme, il y avait une noria pour l’irrigation, et, lors de son retour, en tendant l’oreille de loin, il n’a plus entendu le bruit. Un des ouvriers qui l’accompagnait lui a dit aussitôt: « Ne t’inquiète pas, M’sieur Francis, il n’y a que depuis hier qu’elle ne marche plus. » Et ensuite, après l’avoir emmené partout, il y a un des vieux qui a fait ce qu’on ne fait jamais, il lui a présenté toutes les femmes de la ferme. »

(Là, J.Pélégri pourra développer son thème favori: comment le sens de la terre et l’amour de la culture ont rapproché les colons des Algériens. Parler de Yousef Sebti, du « modèle » qu’était alors le colon… de la tristesse des terres maintenant abandonnées… de l’impossibilité qu’il y eut à « repasser le flambeau…)

    (Voix citant un passage des Oliviers de la Justice)

Peut-être aurait-il fallu, tout simplement, que les petits Européens apprennent eux aussi, sur les bancs de l’école, des chansons arabes et kabyles… Il y en a de si belles… qui chantent la plaine, la montagne, l’amour.

    (Voix de l’auteur lisant)

« Je voulais détruire cette dychotomie trop accusée entre les uns et les autres. On n’était pas tous des barbares! Je voulais raconter à ma façon cette histoire souterraine dont on ne parlait jamais en France, et dont les responsables du FLN ne parlaient jamais non plus. »

    (Transition nécessaire pour signaler que Les Oliviers  sont basés sur le récit de la mort du père…)

    (Voix de l’auteur lisant)

« Les questions sur l’avenir de l’Algérie étaient alors d’autant plus lancinantes que tout menaçait ruine. De plus il y avait mon père. Qui vieillissait dans l’amertume de la douleur. Sa vie avait-elle un sens? »

(Ici, J.Pélégri pourra raconter comment l’enfance de son père fut difficile, frustré des études qu’il aimait, puis comment il se mit à s’attacher à la culture, la langue, la présence arabe…)

La veille de sa mort, les seules paroles qu’il m’avait dites furent: « Il faut être juste »…

    (Voix de J.Pélégri)

« Pour lui, c’était très difficile d’être juste car il se mettait tout le temps en colère, et surtout lors de ses discussions avec son meilleur ami Bouaza. Alors, il me disait: ce qui m’ennuie, c’est qu’il a raison, ce bougre-là…

Toute la ruse consistait à faire comprendre à l’autre que lui, le patron, avait eu tort, mais sans l’avouer. Et Bouaza qui était bon joueur, faisait ce qu’on attendait de lui, il répétait à chaque fois: y’a pas de problème, M’sieur Michel, c’est comme tu le dis, y’a pas de problème… »

(Voix citant plusieurs passages des Oliviers de la Justice)

Et chaque fois que tu te trouves seul avec un Musulman, même si celui-là n’est pas tout à fait ton ami, tu peux avec lui parler de tout – même des évènements les plus tragiques, des évènements qui nous divisent. Et quand vous vous parlez ainsi, face à face, d’homme à homme , avec cette franchise simple que vous ne voulez pas appeler par son nom, vous vous apercevez alors que vous souffrez tous les deux du même malheur, que vous êtes l’un et l’autre des victimes du même destin sanglant. (…)

Au bas de la rue, juste derrière la mairie, se cache un groupe de baraques misérables. Des ronces, des buissons, des enfants en haillons l’isolent des blanches villas d’alentour, toutes habitées par les Européens, et dont les plus belles sont pour la plupart d’anciennes villas mauresques. Ces gourbis forment un îlot, où s’entassent comme des rescapés plusieurs familles arabes. Nul ne s’en étonne. (…)

Ce que je ne comprenais pas (avant la guerre), c’est que, d’abord, pour qu’un paysage devienne un pays, il ne suffit pas qu’il soit beau. Encore faut-il qu’il soit juste. Encore faut-il que tous les hommes s’y sentent égaux. (…)

Puis la nuit, il se mit à parler en arabe, sur le mode incantatoire: nous ne savions pas que c’étaient ses dernières paroles…

    (Voix de l’auteur lisant)

« Frères, frères, vous ne pouvez me reprocher qu’une chose. Celle d’avoir une trop haute idée du peuple algérien. (Je dis bien le peuple algérien. Je n’ai pas en effet toujours le même respect pour ceux qui prétendent parler en son nom). »

    (Voix citant deux passages des Oliviers de la Justice)

C’était un samedi, un samedi d’été comme les autres, le dernier samedi du mois d’août, et je ne me doutais pas, non, je ne me doutais pas que mon père le lendemain matin allait mourir.

Le siroco, depuis plusieurs jours, soufflait sur Alger, si chaud, si lourd, qu’on ne pouvait penser à rien d’autre. Une brume immobile, cotonneuse, cachait le ciel et sous cet oreiller de chaleur la ville étouffait. (…)

Pour l’habiller il a fallu l’asseoir. J’avais sa tête près de ma bouche, comme autrefois quand il me portait dans ses bras. Je l’ai embrassé, sur le front. Autrefois cela lui faisait tant plaisir. Ses bras étaient déjà un peu raides. Ce fut difficile de lui enfiler les manches de la chemise et celles du costume gris. Cela m’a rappelé les fois où j’habillais mon fils, quand il était petit, et qu’il ne savait pas faire le bon geste pour vous aider… Papa aussi était devenu mon petit enfant. (…)

J’ai décrit la mort de mon père et des scènes de mon enfance comme un reportage…

(Ici, il y aurait de nombreuses scènes de l’enfance à suggérer, toujours en rapport avec le père. Celles des vendanges, de la lecture des Misérables, de la présence des forçats à la ferme… au choix… mais la plus significative concernant le père et le fils est celle de la quête de l’eau.Voici en résumé ce qu’en raconte Jean.)

    (Voix de l’auteur lisant)

« Dans Dieu le fit, Nouredine Saadi a écrit cette très belle phrase: << Les seuls ancêtres de cette terre devraient être les sourciers et les puisatiers. >> Dans Le Maboul, l’Arabe et le Français se retrouvent pour toujours au fond du puits. C’est vrai que mon père qui était sourcier, trouvait des puits partout, ce qui lui a donné un grand prestige, notamment auprès du marabout Embarek. Il y avait, grâce à ce don de mon père, deux patrons à la ferme au regard de « l’œil de ∂ieu », et deux territoires.

Mon père avait un rapport charnel avec la terre.  Nous tous, les gosses de la ferme, quand il partait en expédition pour chercher l’eau, on le suivait. C’était magique. Il se baladait dans un champ, et dès que la baguette bougeait, c’était le bon endroit. Ensuite, il fallait trouver le chemin de l’eau. Il allait à droite à gauche, et nous, nous posions les pierres. Jusqu’au moment où il trouvait la source à sa butée. Il prenait alors la montre dont il se servait comme d’un pendule. La montre tournait et il comptait, chaque tour signifiait un mètre de profondeur.

La seule chose de lui dont j’ai hérité, c’est justement de sa montre de sourcier. Moi, j’ai essayé durant des heures entières, même au dessus de l’évier, pour voir si ça marchait. Mais il ne se passait rien du tout. Alors il se moquait de moi à cause de l’évier. En revanche, s’il me tenait le coude, alors ça marchait un petit peu.

Le puits a toujours eu la plus grande importance pour nous. Un pied noir qui a vécu à la campagne pouvait voir que tous les bâtiments étaient construits en rectangle autour du puits.

Et cette passion de l’eau allait beaucoup plus loin. Il était également fasciné par les chevaux, et il en avait de très beaux à la ferme. Il s’était mis dans la tête d’en acheter un dans une mechta très pauvre, située dans un endroit isolé. Mais les Arabes ne voulaient pas le vendre. Alors mon père a dit au vieux: « tu veux de l’eau? » Car l’eau était plus importante.

Il a donc trouvé l’eau, selon sa méthode habituelle, et il leur a aussi expliqué que la façon traditionnelle de labourer, de haut en bas, faisait que lorsqu’il y avait un peu d’eau, elle se perdait. Je le vois encore en train de dessiner par terre les courbes de niveau.

Mon père voulait absolument payer le cheval, mais le vieux a refusé. Ce qui est dit, est dit! »

(Un autre thème à développer visuellement et par les histoires, c’est l’importance des arbres dans la famille Pélégri. La plantation de l’araucaria à la naissance de Jean, la pépinière de son oncle…)

Et quelques années plus tard, avec James Blue, un jeune réalisateur américain résidant à Alger, nous avons tourné un film d’après ce roman, en pleine guerre, comme un documentaire, à tel point qu’à Cannes, il déclenche l’enthousiasme des jeunes de la Nouvelle Vague… C’était en 62…

(Ce que pourrait dire J.Pélégri sur la réalisation du film avec appui sur un texte d’interview déjà rédigé)

« Comme j’avais joué dans le Pickpocket de Robert Bresson je m’étais initié au cinéma et, toujours pour garder une trace de notre vie en Algérie, je souhaitais que mon livre devienne un film. On me proposa d’abord de tourner le film dans la région de Montpellier, avec des acteurs du cru ou des métropolitains, et j’avais refusé. Le film concernait l’Algérie, mon pays natal, et le sujet était suffisamment grave pour que tout soit authentique et sans aucune tricherie. Je voulais aussi, par contrat, puisque cette histoire me concernait directement, être présent dans le film du scénario initial jusqu’au montage final.

C’est alors que j’ai été contacté par M. Georges Derocles qui possédait à Bab-el-Oued une petite maison de production où travaillait un jeune réalisateur américain, James Blue, ancien élève de l’IDHEC, qui faisait du cinéma depuis trois ans dans cette maison. L’accord se fit rapidement, le producteur obtint une avance sur recette du CNC, et j’écrivis le scénario avec James Blue. Avec lui l’entente fut complète. Il aimait sincèrement les Pieds-Noirs et les Algériens, il disposait d’une parfaite maîtrise technique, d’un sens des grands espaces hérité du western, et le fait qu’il soit américain le protégeait des simplifications passionnelles ou idéologiques. »

(Voix de l’auteur lisant)

Je ne serai pas d’accord avec celui qui dirait que Bokhalfa et Fatima ne sont pas représentatifs du peuple algérien… De quel peuple parle-t-on en effet? Sans doute ne s’expriment-ils pas dans le langage du militant. Mais par eux le peuple algérien parle, simplement, mais pathétiquement – et personne, je crois, ne pourra oublier leurs visages. Je n’en connais pas de plus beaux.

Et moi, si j’étais Saïd, le combattant, je serais fier d’avoir pour mère cette Fatima, qui a le visage serein et grave, j’allais dire chrétien, de l’Algérie souffrante. En raison des circonstances, il nous était impossible de montrer Saïd, le combattant. On sait qu’il y a eu en France une longue saison où ce personnage, « on ne pouvait pas le voir » – au propre comme au figuré.

Alors nous avons trouvé un autre moyen… Celui de le montrer, sans le faire voir… Saïd, le moujahid, s’il n’est pas en effet, sauf dans l’enfance, présent dans les images, est pourtant, comme dans l’histoire de l’Algérie, le personnage le plus important. Car c’est sur lui, sur son absence, que se fonde toute la progression du film.

Tous les autres personnages, en effet, parlent de lui – et chacun se situe par rapport à lui… pourquoi Saïd est-il parti? C’est cette question, cette absence, qui hante Jean, le Pied- Noir, et c’est par là que commence en lui la prise de conscience – et donc le processus de décolonisation. »

    (On pourra ajouter, si nécessaire, la description faite par Jean du choix et du rôle de celui qui joue son propre rôle dans le film, « un personnage un peu neutre, qui « donne à voir ». Pour Bokhalfa, on y revient plus loin.)

    (Voix de J.Pélégri)

« Le film a d’abord été présenté au Festival de Cannes 1962 – ou plus exactement parallèlement au Festival, dans un cinéma privé de la rue d’Antibes, car nous étions arrivés un peu en catimini. Notre slogan publicitaire était: « Allez le voir… et vous comprendrez pourquoi on ne pouvait pas en parler ». Les critiques et les cinéastes de la Nouvelle vague sont allés le voir, le côté direct du film les a conquis d’une manière quasi unanime, et par exception le film fut ajouté au dernier instant à la Semaine de la Critique où il obtint le Prix des Ecrivains de Cinéma et de Télévision.

Ensuite, en juin 62, il est sorti en salle à Paris, dans différentes villes de France, et particulièrement à Marseille, dans un Cinéma de la Cannebière proche de la place, près duVieux Port, où les Pieds-Noirs qui venaient de débarquer avec leurs valises se réunissaient chaque soir. Certains l’ont vu et ils m’ont dit – ou écrit – leur émotion d’entrer dans une salle obscure et de voir, au fond de la salle, et sortant de la pénombre, des images d’une plaine et d’une ville qu’ils venaient de quitter pour toujours. (…)

A cela s’ajoute aujourd’hui, du fait que l’image est un document qui ne change pas, la possibilité pour le spectateur pied-noir de retrouver ou de corriger à travers ce film les souvenirs qu’il a lui-même conservés de cette époque. L’image en effet, contrairement au livre qui peut s’interpréter de toutes sortes de façons, nous ramène presque toujours à une réalité commune. »

    (Voix de l’auteur lisant, puis dialogue avec J.Pélégri sur les différentes anecdotes du film)

« James Blue parlait le français avec l’accent américain de Bab-el-Oued. C’était sa particularité et tout le monde le plaisantait pour ça. On lui demandait sans cesse: « James, répète un peu ce que tu as dit, je n’ai pas compris…

A un moment, on a eu un type qui est venu de France pour superviser, vu que c’était le premier film. Quelqu’un qui était censé avoir déjà fait du cinéma, mais en fait, il était nul. Dès qu’il a commencé à entendre les bombes exploser ici ou là, il a dit: « oh, ce n’est pas un film qui marchera, tout est fait de travers.  » Il n’est pas resté longtemps. « (…)

2ème scène: J.Pélégri vers le lycée (p18)

Off, une voix lit un long extrait des Oliviers de la Justice… (rapports de fraternité)

    (Par exemple, en ce qui concerne les colons…)

Oui, vous si fraternels, vous qui aviez, en Europe, dans votre chair ou dans celle de vos pères, tous souffert d’une tyrannie ou d’une misère – on avait fait de vous, ici, les instruments d’une injustice, les complices d’une tyrannie et d’une misère.

    (Autre exemple parlant des musulmans…)

Cette âme ( les traditions nouvelles ), c’est vous, mes frères (musulmans), qui auriez pu nous l’apporter. Mon père ne me disait-il pas, souvent, que c’est avec la lie des vieux vins qu’on donne parfum aux vins nouveaux? Et avec cette âme, un peu de paix: nous en avons tant besoin, aussi. Vous savez, vous, ce qui est important: vous qui êtes depuis si longtemps sur cette terre.

Moi je dis que ce peuple-là vaut tous les peuples du monde.

    Que jusqu’à ce jour, c’étaient eux les oliviers de la justice, pas nous.

    Je dis encore, à la face des imbéciles et des furieux, à la face de tous les maniaques du passé et de l’avenir, que ce sont ces hommes-là qu’il faut avant tout respecter, honorer et servir – non les mots, l’orgueil des mots. Il y a eu déjà, à cause de ces mots, assez d’enfants mutilés ou brûlés, des femmes éventrées, d’hommes humiliés. Il y en a eu assez pour l’orgueil enragé des uns et des autres, assez!

3ème scène: J.Pélégri au Lycée

Il entre dans un Lycée… (…)

Les élèves de première, ethniquement très mélangés, vont poser des questions à J.Pélégri qui va y répondre avec un talent de conteur qui les captive tous.

    (A ce moment, J.Pélégri peut lire un des extrait des Oliviers  qui se rapproche le plus de l’écriture du conte.)

Quand j’étais petit, maman m’avait raconté une terrible histoire qui m’avait beaucoup impressionné. C’était l’histoire d’un chien que son maître avait perdu dans les galeries profondes, ténébreuses, d’une mine de charbon désaffectée. Malgré ses recherches, ses appels, l’homme n’avait pu le retrouver. Et il avait du renoncer, après plusieurs heures de vains efforts.

Il était donc remonté à la surface, sur la terre, et avec stupeur, il avait retrouvé les arbres et la maison éclairés par le soleil couchant. Puis il était rentré chez lui, s’était mis à table, s’était couché… Mais à aucun moment, il n’était parvenu à oublier son chien – son chien qui, à des centaines de mètres sous terre, devait continuer à le chercher. Tandis qu’il mangeait, tandis qu’il était étendu sur son lit, il ne pouvait s’empêcher de penser à son chien errant désespérément – sous lui – dans l’obscurité compacte, cherchant sa trace, hurlant à la mort, se cognant aux parois, et peut-être à quelque cheval de mine, aveuglé comme lui par les ténèbres.

Cette image le hantait. Il n’avait pu ni le lendemain ni les jours suivants la chasser de son esprit. Toujours il songeait à ce chien, sous ses pieds, mais à des centaines de mètres, et qui devait continuer à le chercher, dans la nuit des tunnels et des galeries, et qui continuerait à le chercher sans fin, jusqu’à la mort.

C’était cela, l’angoisse, pour moi: un chien qui errait, qui hurlait au fond de moi…

Les réponses mettront en évidence…

– où comment le plus abondant pipi donnait l’honneur de porter le seul casque français pour jouer à la guerre 14-18, contre les « allemands », et où Saïd le plus souvent vainqueur à ce jeu, fut plus tard un des premiers maquisards tués… (Pour Saïd, voir ce qu’en dit plus haut J.Pélégri)

– Où comment chacun parlait la langue de l’autre, selon l’activité ou comment les fruits différement désignés avaient un goût différent…

    (Quelques extraits de ces anecdotes)

« J’ai vécu jusqu’à dix sept ans dans une ferme de la Mitidja, à vingt kilomètres d’Alger, et c’est un lieu qui m’a beaucoup marqué, du fait que, enfants, nous étions ensemble, Kabyles, Arabes, Espagnols, un ou deux Français, des gosses très mêlés. Je n’oublierai jamais cette enfance parce qu’elle m’a donné le sentiment d’appartenir à une double communauté. Nous parlions différentes langues selon le moment et selon les sujets. Pour tout ce qui concernait l’agriculture, la cave, les machines, les fouloirs, c’était plutôt des mots français. Avec parfois un accent qui faisait dériver le mot, ce qui m’a donné l’habitude d’un langage varié et non pas uniforme ou académique.

Au contraire, pour les fruits, nous emploiions souvent des mots arabes. Par exemple, en Arabe, la cerise c’est le fruit du sultan. Nous nous répétions le mot en mangeant la cerise dans l’arbre, et cela donnait une autre saveur. J’insultais leur mère en arabe, et ils insultaient ma mère en français. Nous savions déjà que nous pouvions retourner la langue de l’autre pour rendre un argument plus efficace.

Les vendanges, c’était le moment où les saisonniers arrivaient de la montagne. Ils couchaient autour de la cave et ne voulaient pas des maisons en dur. Nous, les gosses, nous étions ensemble. Dans la ferme, nous mettions les rafles de raisins dans une cuve, avec des planches par dessus, et quand cela commençait à fermenter, on s’asseyait au bord et on enfonçait nos pieds dedans, avec toutes les bulles tièdes qui passaient entre nos doigts de pieds.

Dans nos jeux, nous avions conscience de la singularité de la situation. Et ils tournaient forcément autour des guerres des parents, et comme nous ne possédions qu’un seul casque, il fallait absolument l’obtenir pour ne pas perdre la face. L’épreuve en ce sens consistait à faire pipi dans deux bouteilles, sous le jugement d’un garçon nommé le caddie, et celui qui avait le plus rempli la bouteille se voyait attribuer le casque et devenait le chef des Français. Ma mère n’a jamais compris pourquoi je buvais tellement à table. L’honneur était en jeu et je n’aurais pas accepté d’être battu.

C’est de la même manière que nous nous affrontions lorsque les forçats du pénitencier de Berrouaghia étaient loués à la ferme pour effectuer les gros travaux et que les cellules qu’on leur avait installées dans la cave, étaient vides. Nous, les gosses, nous rentrions dans ces cellules et nous jouiions a celui qui y resterait le plus longtemps. J’ai gagné le pari en me mettant dans la peau de Jean Valjean, et je suis resté beaucoup plus longtemps que les autres. C’est ainsi que j’ai dû parler avec mes petits copains arabes de V. Hugo, pour justifier ma victoire éclatante. Drôle de chemin pour le partage d’une culture… »

– où comment Bouazza, le gardien de nuit, apprit au jeune Pélégri à reconnaître la petite ourse, sous le nom – arabe – du « chariot de Sidi Okba »…

    (Voix de J.Pélégri, contant un passage des Oliviers de la Justice)

Sidi Okba, m’avait-il raconté, était un vénérable vieillard parti en pélérinage pour la Mecque sur un grand chariot, dans lequel il chargeait tous les pauvres et tous les malades rencontrés sur sa route. Allah pour le récompenser, lui avait permis de continuer son voyage pour l’éternité, dans cet immense champ de blé qu’était le ciel. Quand la nuit était claire, je pouvais apercevoir Sidi Okba lui-même, minuscule étoile, marchant comme un charretier au côté du deuxième cheval. Plus tard je devais apprendre qu’on avait l’habitude, même en français, de nommer cette étoile Alcor, ce qui en arabe veut dire Le Cavalier. Et je m’étais réjoui qu’on lui eut laissé ce nom musulman.

C’était étrange de regarder là-haut, dans le ciel, ce chariot renversé, ce chariot à l’image du nôtre… Cela m’unissait à Bouaza, aux étoiles, à la nuit… au chant des vendangeurs.

Le paysage était protégé. (…)

– où comment avec le fils de ce dernier, son ami d’enfance, Bokhalfa, il s’engagea de 42 à 45, pour libérer la France… Ce dernier ayant notamment fait partie de ces Tirailleurs algériens qui furent les seuls à percer l’imprenable ligne allemande Gustave, à Monte Cassino…

4ème scène: J.Pélégri vers le cimetière su Père Lachaise (p19)

Quand il sort de l’Ecole, J.Pélégri se dirige vers le cimetière qui se trouve à deux pas… Il y pénètre… le parcourt… pour s’arrêter près des tombes de la seconde guerre mondiale… Beaucoup sont nés en Algérie… et portent des noms d’origine différentes…

J.Pélégri s’asseoit sous un platane…

Pour nous parler de son copain Bokhalfa, qui s’engagea pour « être dans la vie »… (…)

    (Voix de l’auteur lisant un extrait de la revue L’Armée d’Afrique, Les Oubliés de la Libération)

Siéger à la table des vainqueurs implique de montrer que le dernier effort de la guerre repose, non plus seulement sur le concours de l’Empire, mais sur une armée métropolitaine reconstituée, capable de tenir son rang en Europe…

    (Voix de J.Pélégri, comme d’habitude sur le sujet, très en colère…)

« Il n’y avait pas d’armée métropolitaine. Sauf la 2ème DB qui n’était rien d’autre qu’une division, pas une armée… On a fait disparaître les armées d’Afrique afin que ce soit celle-ci qui passe au premier plan partout…

Au cours de la campagne d’Italie, il n’y avait pas un Français… Il y avait des Pieds-Noirs, des Marocains, des Tunisiens, des Algériens, des Sénégalais, qui ont remporté une victoire là où toutes les armées alliées avaient échoué… »

    (On peut également songer à lier le passage suivant sur Bokhalfa et « sa quête de la dignité d’homme » aux émeutes de 1945, à Sétif et dans le Constantinois.)

    (A nouveau , voix de J.Pélégri)

« Ben Bella lui-même, à son retour en Algérie a dû attendre deux jours avant de débarquer à cause des évènements de Sétif. (à raconter) La guerre d’Algérie a commencé ce jour-là en profondeur. La mine était posée. On a obligé des tribus à venir se mettre à genoux devant un petit lieutenant pour demander pardon… Et après on appelle ça la France libératrice et républicaine!… »

(Reprendre l’histoire de Bokhalfa et la raison pour laquelle il a retrouvé sa fierté grâce à sa participation au film. Là encore, le fils réhabilite son père mort: Bouazza, le conducteur des étoiles arabes assassiné revit dans son fils, comme le vieux colon dans le sien.)

    (Voix citant un passage des Oliviers de la Justice)

A tout Européen qui revenait blessé, on accordait une pension. A vous pour la même blessure, parce que vous étiez des « indigènes », on n’accordait que la moitié de cette pension. (…) Je me souviens de vous avoir vus, à cette époque, errer dans les rues d’Alger, dans des restes d’uniformes militaires, demi-soldes râpeux – déçus d’abord, mais attendant quelque chose. Puis hagards, stupéfaits. Ce n’était pas possible! (…)

Pour nous dire aussi que depuis le départ de Sidi Moussa de son père ruiné, les ouvriers agricoles venaient chaque fin de semaine à Alger, pour lui donner des nouvelles de la ferme, et ce jusqu’à sa mort. (…)

    (On peut faire le lien avec le départ de l’Algérie – en deux temps: d’abord, effectivement la mobilisation, puis la demande de mutation en France – en parlant des chantiers de jeunesse où s’achève l’enfance, et la prise de conscience que ce pays si beau va être, un jour, « perdu ». Un passage à imaginer ici, avec la fin de l’histoire. J.Pélégri fait parler de cette période transitoire au héros des Etés perdus…)

    (Voix de l’auteur lisant)

« On était dans une caserne qui avait été abandonnée, où on était dévorés par les punaises et les puces. Et les jours où il pleuvait, on était tellement rouges qu’on se mettait sous la pluie, tout nus! Ensuite, on s’est retrouvés sous la tente au bord de la mer, à Bougie, près de la corniche, avec une beauté magnifique… « 

    (Ici, J.Pélégri peut continuer en racontant les différentes anecdotes des chantiers jusqu’au départ.)

    (Voix de l’auteur)

« Le dimanche, je partais très haut dans la montagne en emportant à manger. Dès fois, je m’en allais la veille au soir et je couchais sous un arbre. Cela m’a fait connaître la montagne dont je parle dans Le Maboul. (Histoire du berger des Etés perdus) Quand on a eu fini, on n’avait pas d’argent afin de prendre le train pour rentrer à Alger. Alors, à 5 ou 6, on a décidé de rentrer à pieds. Cela faisait à peu près 300 kilomètres, en coupant par la montagne. C’est à dire toute la Kabylie, puis descente vers la Mitidja. C’était en septembre, et il faisait très chaud, on ne marchait que de 5 heures de l’après-midi à 3 heures du matin. Parfois on s’arrêtait, on pêchait des grenouilles, et on se les faisait cuire. (…)

En marchant, l’un de mes compagnons a dit d’un coup: « c’est quand même un beau pays qu’on a… »

J.Pélégri aime se promener dans les allées du Père Lachaise…

    (Voix lisant la fin du texte Père-Lachaise, ville mémoire)

A ce même instant, monsieur, entre cet enclos arabe (le cimetière arabe) et cette tombe noire (celle de Proust), si riche de mots, je me suis vu moi-même quelque part. Comme dédoublé, comme si je me transposais ailleurs sur le tapis qui vole, je me suis vu assis dans un grand creux entre deux dunes, dans l’oasis – assis sous des palmiers, dans l’ombre d’un grand soleil immobile. J’étais en train de regarder, les jambes repliées sous moi, comme le second fils de Sem, une tombe, la mienne: une simple bosse faite de sable, et bordée de quelques cailloux. Dans ce rectangle de sable, moi, avec mon doigt, et dans je ne sais quelle écriture, j’écrivais de droite à gauche quelque chose – peut-être mon nom. Oui, monsieur, mon nom, celui que je ne connaissais pas encore. 

Deuxième Partie

           Le Maboul

5ème scène: J.Pélégri chez lui, assis derrière son bureau de travail.

La caméra part du caillou-escargot millénaire, caresse les livres de la bibliothèque et s’arrête sur J.Pélégri en train de nous parler:

– Avec Les Oliviers de la Justice, j’avais voulu fixer une réalité vécue, un peu comme un documentaire… (…)

Il est difficile de donner une existence littéraire à des gens qui n’ont pas d’existence politique. (…)

Il me fallait cette fois aller à l’intérieur… Il me fallait un personnage, un ton…

    (Voix de l’auteur lisant)

« L’imprégnation de cette forme d’enfance est ressortie comme une grâce au niveau de la langue d’écriture, dans un de mes principaux livres, Le Maboul, qui est la prise de parole d’un Algérien illettré parlant un Français maladroit, mais avec une grammaire arabe derrière lui. Il s’agissait d’une expérience particulière de possession.

Le maboul m’a piqué la parole, je ne pouvais plus dire un mot. J’écrivais sur les cahiers ce qu’il me dictait. Sur la page de gauche, j’essayais de mettre en bon français son récit. Et au bout de quatre ou cinq lignes, je n’arrivais plus à le suivre, parce que la langue maternelle classique a une sorte d’ordonnance, et pratiquement, tout le paragraphe est caché dans les trois ou quatre premiers mots. Tandis que là, la langue est cassée, et j’ai découvert en moi des abîmes que j’ignorais. Cela m’a donné une liberté d’écriture formidable.

Lorsque Jacques Berque qui est un grand spécialiste de l’Algérie a lu Le Maboul, il m’a demandé: “Mais pourquoi n’avez vous pas écrit ça en français?“ Il faisait sans doute allusion au fait que le texte n’est pas rédigé dans une langue dite classique, qu’il ne se pare pas d’une allure intellectuelle, et qu’il n’utilise pas ce temps figé qu’est le passé simple. J’ai toujours vu là une absurdité. Le passé n’est jamais simple. »

    (J.Pélégri lit l’extrait de texte des Documents sur le Déluge)

Je le rencontrai par hasard (…)

I    Le Caillou de l’oued

Charié par un courant violent, heurté, frotté, raclé, roulé dans les profondeurs ou le long des berges, a peu à peu – au contact des autres – il a perdu tous ses tranchants

Le temps qui coule (et les autres) l’a usé – desculpté.

C’est le monument de l’érosion. (…)

II- L’écrivain public

1- (Un jour ce caillou de l’oued s’est mis à parler. Il m’a dicté ce livre.

J’ai seulement prêté l’oreille… Un peu comme l’écrivain

public – le kateb.

Ensuite j’ai essayé de mettre un peu d’ordre – pour que « l’Histoire » fût aussi entendue par les autres.

Mais en m’efforçant, le plus possible, de lui conserver son timbre guttural – rauque.

C’est un caillou qui parle.)

2- Le kateb: Assis à l’ombre d’un mur, devant ses plumes et son écritoire, il rédige sous la dictée de ceux qui ne savent pas écrire.

Il sèche l’encre ensuite, avec un peu de sable…

3 – Dans le caillou de l’oued, tout vient de l’usure: forme, grain, couleur, apparence et réalité… Relater chez un homme la même usure – la lente usure de l’érosion coloniale.(…)

5 –  (Dire) Qu’il veut peindre l’usure – sur un homme du peuple qui prend conscience, lui aussi, par le détour.

III    Les moyens du géologue

1- Il s’agit, en effet, d’un caillou ALGERIEN.

2- Slimane est, par certains côtés, un objet naturel.

3- ( L’ouvrier, quand il s’aliène, devient rouage. Il ne s’use pas – il s’usine. L’homme de la terre, lui, tend à redevenir arbre, rocher… )

4- Moitié plaine, moitié montagne – il est à la frontière entre ces deux Arabies: l’heureuse et la pétrée.

    Au point de cassure.

    D’où sa maboulie.

5- Un homme qui, à cause de l’usure, s’imagine caillou cassé en deux… et qui, à la recherche de son unité, s’acharne désespérément, mais sans jamais y parvenir, à réajuster les deux morceaux.

    ( Seul le meurtre – peut-être – le conglomère. ) (…)

VII    Celui dont l’esprit se promène

1- Le maboul n’est pas le fou citadin. Ce n’est pas une machine sociale détraquée… C’est plutôt une plante à la pensée sauvage.

Rural, il obéit à une espèce de logique végétale. Il se promène dans la grande Spirale.

  (Voix de l’auteur lisant)

 » Slimane, c’est quelqu’un qui voit ce que les autres ne voient pas nécessairement. G Foucauld a écrit un livre sur la folie au Moyen Age, et justement, les gens prêtaient à ce fou des vertus et des connaissances que les autres n’avaient pas. Il était en communication avec quelque chose de mystérieux. Je crois que dans toutes les civilisations méditerranéennes on retrouverait des personnages de cet ordre.

C’est normal que l’homme rationnel que la vie a dressé, habitué, quand il rencontre un personnage comme cela ait tendance à l’écouter. Dans le Coran, on retrouve cette idée que l’illettré est en contact direct avec Dieu. Il y a une sorte de naïveté apparente qui peut aller plus loin que le regard que les gens cultivés sont à même de porter. « 

J’écrivis ce roman comme sous dictée… Rééditant presque l’écriture du poème Paroles de la Rose, ce long chapelet de phrases qu’une vieille femme algérienne m’avait dites, que j’avais transcrites après sa mort, et qui obtint un grand succès d’édition à sa publication, en 57…

J.Pélégri prend ce poème et nous en lit un extrait…

    (Exergue au poème, on pourrait songer à une lecture à deux voix, l’un disant l’exergue, et J.Pélégri le texte lui-même…)

– Les Paroles de la Rose

Je ne suis pas responsable de ce poème. Je l’ai composé, en effet, avec des phrases sorties de la bouche d’une vieille femme de ménage algérienne dont je parle dans Les Oliviers

de la Justice.

C’est elle qui m’avait poussé à l’écrire.

Elle était le peuple – le vieux peuple algérien avec ses douleurs et son sourire. Elle était la poésie.

Et je ne lui ai servi, ici, que de kateb, c’est à dire d’écrivain public.

Assis à l’ombre d’un mur, devant ses plumes et son écritoire, il rédige sous la dictée de ceux qui ne savent pas écrire. Ensuite, comme le destin, il sèche l’encre – avec un peu de sable.

  Elle serait heureuse, je crois, si elle savait que sa lettre est bien arrivée.

Elle s’appelait Fatima. (…)

Puis nous dit:

– C’était écrit en français, mais pensé en arabe… (…)

J’oubliai ma propre personne et devenais écrivain public…

    (Voix de J.Pélégri lisant son texte: Le Kateb ou l’Ecrivain public )

(…)6 – ( Le Kateb doit respecter la pensée labyrinthique de celui qui dicte, ses tournures, son timbre de voix… Il s’agit – par un moyen ou un autre – de retrouver cette  » poésie rauque  » dont parle le livre. ) (…)

7 – ( Tenant des autres sa liberté, il n’est plus de ce fait, qu’un homme des autres.

    Il n’est plus que l’oreille qui amplifie, le porte-voix.)

Chargé d’écrire,

sous la dictée

les lettres de tout un peuple,

des milliers de mots

l’attendent.

Katek – pélerin

Il ira

à l’écoute.

(Sachant que c’est souvent dans les bouches

au parler difficile, que se cachent les

vérités profondes – non point celles d’un

moment, mais les autres.

Celles qui remontent aux origines.)

Ensuite, mais ensuite seulement,

il refermera sur lui les portes de sa

maison

Pour inventer

Dans SON silence

Les FORMES. (…)

Il refermera, pour cette grande œuvre,

Les portes de sa maison

Puis celle de sa chambre

Car le seul privilège qui lui reste

Qui doit lui rester

C’est le  SILENCE DE L’ECRITURE.

6ème scène: J.Pélégri vers le Sacré Cœur. (p21)

Eté à Paris (…)

Une Voix lit un extrait du Maboul( 1ère partie, Ch. 2: p 24 – 25 – 26 – 27 – 28)

Bien sûr, il pouvait commencer par le jour où sa mère l’avait eu, là-bas dans le douar, dans cette montagne avec en haut la Grande Pierre: celle qu’on peut voir des fois de la ferme quand le ciel est tout propre parce qu’il va pleuvoir. Elle l’avait eu il y a cinquante ans, soixante ans, on sait pas – parce qu’à cette époque, pour le père, pas besoin d’aller dire à la mairie qu’il vient d’avoir le fils, pas la peine: un Arabe de plus, un Arabe de moins, qu’est-ce que ça change? (…)

<< Regarde! >> lui avait dit m’sieur André en lui montrant – et là, tout d’un coup, il l’avait ouverte en deux, << comme tu fais avec la boîte quand tu enlèves le couvercle qui ferme bien >> . C’est là qu’on voyait que c’était pas une pierre comme les autres: parce que sur le morceau du bas, il y avait, bien dessiné sur la pierre et faisant la bosse, l’escargot – l’escargot un peu plat, mais plus grand que d’habitude. Dans l’autre morceau, le couvercle, on voyait le même escargot, l’autre moitié, mais celle-là dans le creux, comme la marque qu’on laisse quand on marche dans la terre mouillée. (…)

A moins que l’Histoire de Slimane, là encore, ressemble à celles du grand-père – où il y avait souvent des grandes choses qui se passaient, mais sans qu’on comprenne bien. Le Cheïr disait seulement: « Ça s’est passé comme ça, c’est tout. Peut-être que Dieu l’a voulu? » Comme si Dieu, dans toi, c’était pareil que le Grand Escargot.

J.Pélégri arrive en haut des escaliers (…)

– C’est grâce à Fatima – celle qui m’incite à écrire: « Dis quelque chose, toi qui sait lire… » – que j’ai retrouvé une foi perdue. (…)

  (Voix de l’auteur lisant les notes de J.Pélégri)

« Dans la guerre d’Algérie, il y eut une vieille femme du nom de Fatima, qui faisait quelques heures de ménage chez nous, s’occupant de mon jeune fils, mais dont le fils, parti dans les maquis du FLN, venait d’être tué. C’est par elle à travers sa douleur, ses paroles, que j’ai compris l’essentiel, beaucoup de choses, et c’est pourquoi je me permets d’insister sur les personnes. Dans une affaire aussi grave, qui met en cause votre passé et votre avenir, les discours et les déclarations idéologiques ne suffisent pas. On a besoin pour trancher de paroles vraies, de paroles simples, de paroles justes; et on ne peut les trouver que dans certaines bouches… « 

Elle m’a fait sentir l’injustice sans remettre en cause la dignité des miens. (…)

(Voix de J.Pélégri)

« En Algérie, enfant, j’avais l’impression que les choses qui se passaient étaient voulues par Dieu. Même du côté arabe, je n’ai pas entendu de révolte, sauf concernant le manque de travail des vendangeurs saisonniers. C’est la seule émeute à laquelle j’ai assisté.

Fatima est morte en 1956, un an après mon cher père. Mais si j’ai écrit Les Paroles de la Rose, c’est pour qu’elle reste vivante. Au moins pour moi et pour ma femme. Avec ma femme, nous aimions profondément Fatima – et nous continuons souvent à parler d’elle. Pour ma part, je continue régulièrement à l’interroger. Ainsi quand je me trouve dans une situation bizarre ou compliquée, je me demande: « Qu’est-ce qu’elle en dirait – elle? » Et souvent elle me répond. (Parfois même, quand la situation est par trop bizarre, elle se moque de moi.

Ainsi, un soir, alors que j’étais invité à dîner à l’Elysée pour la visite à Paris du président Chadli, elle m’a soudain interpellé ironiquement: « Mais, m’sieur Jean, m’sieur Jean, qu’est-ce que tu fais là! » Je n’ai pas très bien su quoi répondre.)

Quand il sort de l’Eglise, J.Pélégri s’accoude et contemple Paris. Il nous dit:

– Ma relation à dieu a toujours été déterminée par ma relation à l’Algérie… (…)

    (Voix de J.Pélégri lisant un extrait de son texte sur le cardinal Duval, Les Montagnes immobiles)

Une autre fois je lui ai raconté que lorsque j’avais dix-sept ou dix huit ans, j’avais fait une retraite d’une semaine au monastère de Tibahrine. En suivant les Offices et les chants qui résonnaient sous les voûtes de la chapelle depuis les Matines d’avant l’aube jusqu’aux Complies nocturnes. Je lui avais aussi parlé de ma cellule, du réfectoire avec son lecteur lisant dans le silence, et de la colline dominant le monastère qui me rappelait la colline de la tentation dont parlent les Evangiles. « Et vous aussi, vous avez été tenté? » me demanda-t-il en souriant.  » Tenté, non – mais émerveillé. Emerveillé du paysage. En contre-bas je voyais le monastère avec ses murs, ses tombes, son jardin; à des centaines de mètres plus bas, l’immense vallée du Chélif; et au delà, un peu perdues dans la brume de l’été, des montagnes hautes comme le mont Nebo.

Il avait approuvé: « C’est aussi pour cela que j’aime l’Algérie. Qu’il s’agisse des musulmans, des juifs ou des chrétiens, l’Algérie est, plus que la France, pleine de signes, de références, et chacun peut y retrouver des paysages du Coran ou de la Bible. Des oliviers, des oueds, des montagnes, des déserts. Des noms aussi, comme celui de votre village natal: Sidi Moussa – Sidi Moïse. (…)

Post-scriptum (9 août 1996)

Ce matin – entre sommeil et éveil – j’ai repensé à la façon dont est mort Mgr Duval. Et m’est revenue une phrase d’Albert Camus: cette douloureuse et terrible phrase qu’il a sans doute écrite après les cris de mort montant de la plade du Gouvernement pendant la réunion pour la trêve civile: « Frères, frères, je vous aime, mais quel goût affreux peut avoir parfois le mot de frère! »

    ( Voix de J.Pélégri)

« Dès l’enfance, dans la ferme natale, l’Islam m’a intéressé. J’aimais la façon dont les musulmans priaient en plein air – et toujours dans la même direction. Cela donnait un sens et une direction au paysage qui m’entourait. Cette trace m’est restée. Dans l’âme mais aussi dans certains de mes livres – comme par exemple Le Maboul.J’ai besoin pour écrire d’un paysage « orienté ».

J’avoue que lorsque j’ai été invité à prendre la parole à la Gande Mosquée de Paris, le jour de l’Aïd-el-Kébir, par le cheikh Abbas, récemment disparu, j’ai éprouvé ce jour-là, et pour la première fois, le sentiment que ma vie avait un sens.

(Aussi, en ce lieu, je me suis permis, pour finir, et pour y associer Fatima, de lire son poème) »

Adolescent… (…) Mon dieu exclut celui des autres… J’oublie les leçons de l’enfance…

    (J.Pélégri raconte les anecdotes se passant au lycée avec son voisin de table Jean Daniel. « J’étais carrément un peu intégriste…)

    (Voix de l’auteur, lisant le texte écrit par Jean Daniel dans le N.O. de Déc. 97)

(…) J’étais en classe de première, assis à une table pour deux, à côté de Jean Pélégri qui devait devenir le romancier que l’on sait. Nous étions fiers, pudiques, sensibles et dédaigneux. Nous avions les meilleures notes en littérature, loin devant les autres, chacun se demandant pourquoi l’autre en avait une meilleure. Nous n’étions guère bavards. Un jour, en plein cours, pour je ne sais quelle raison, il fut appelé chez le proviseur. Dans sa précipitation, il laissa tout ouvert au milieu du bureau commun, un carnet très illustré d’images pieuses. Je ne pouvais pas ne pas le voir; puis ne pas le lire.

J’appris ainsi que mon voisin était un scout catholique auquel on demandait de tenir une sorte de carnet de dévotion. Les images que lui, avait choisies étaient toutes des reproductions de tableaux célèbres. L’une d’entre elles me retint plus que les autres: c’était « Sainte Anne, la Vierge et l’Enfant » de Léonard de Vinci. (…)

Le poème qui se trouvait placé dans le carnet de Jean Pélégri en regard du portrait de sainte Anne, c’était « la Vierge à midi » Et je trouvais cela extraordinaire. Car c’est ainsi que je me représentais ma mère, toutes les mères: celles à qui on n’a rien à dire, rien à demander, et dont le seul spectacle constitue la plus protectrice des offrandes.

    (J.Pélégri a toujours eu des rapports étranges avec la religion, que ce soit la sienne ou celle des autres. Voici deux citations qui le précisent)

    (Voix de J.Pélégri)

 » Heureusement qu’à cette époque de l’adolescence, je faisais du scoutisme, car j’étais fasciné par les défilés des jeunesses hitlériennes, comme tous les gamins de mon âge. J’ai rencontré un père jésuite qui m’a formé à l’esprit critique concernant la montée de l’hitlérisme, et ces fameux défilés de Nuremberg. Cet homme faisait des conférences contre le nazisme. Il m’emmenait dans son bureau pour que je lise des passages de Mein Kampf!…

Une autre chose que je voulais dire, c’est qu’on parle souvent très mal du rapport entre les Juifs et les autres Algériens. Lorsque j’étais au lycée, un de mes professeurs chassé de l’enseignement avait ouvert une petite école pour les Juifs et pour les Arabes dans la Casbah, protégée par les Algériens en pleine époque de Pétain.

Un colon que je connais, m’a raconté également une anecdote de son enfance à ce propos. Un jour, son oncle l’avait emmené à Mostaganem où il avait vu des drapeaux partout et des gens criant: « A mort les Juifs.  » De retour à la ferme, il raconta cela à son père qui ne dit rien. Le lendemain, son père le conduisit à son tour à Mostaganem. Il se rendit chez plusieurs commercants juifs qu’il connaissait et avec lesquels il discuta un moment sans rien acheter, en compagnie de l’enfant. Puis ils rentrèrent. Une fois arrivés, en descendant de la voiture, le père dit seulement:  » Tu as compris, maintenant?  » Cet homme avait sacrifié une matinée pour lui donner une leçon sur le racisme. »

Puis la découverte du surréalisme en me libérant du langage et des stéréotypes coloniaux, me fait perdre la foi… (…)

    (Voix de l’auteur lisant)

« C’était d’ailleurs une période assez folle quand j’y repense. Nous étions une petite bande d’écrivains à Paris, et nous avions créé une association qui s’appelait les Argonautes, que les esprits pervers nommaient « les aragonautes ». Il y avait notamment Robert Soulin, et nous avions rédigé un manifeste qui se proposait entre autres buts de « violer la vierge surréaliste. C’est à ce moment-là qu’a été publié, sans que j’ai rien à faire pour ça, mon premier livre L’Embarquement du Lundi.  Ça aussi c’était surréaliste, j’étais devenu écrivain malgré moi. »

Dieu était un (…)

    (Voix de l’auteur lisant)

Et puis il y a cette phrase sur le Christ qui m’a toujours hanté: perambulat noctem orans. Il déambulait dans la nuit en priant… Il y a là, me semble-t-il, le lieu, le moment et le mode de la connaissance spirituelle. (J’ai mieux compris cela en écrivant Le Maboul et Les Monuments du Déluge. Et j’y ai également songé en rédigeant Cortèges). »

Question. Le Christianisme, en passant par le grec et le latin, n’a-t-il pas perdu son poids de sacré? A la différence de l’islam et du judaïsme, n’a-t-il pas perdu, en se romanisant, son articulation et son chant profond?

Entendre le message du Christ par le détour d’une langue étrangère, c’est un peu comme lire Racine ou Rimbaud en anglais ou en allemand… Le message est-il le même quand le chant est différent?

Ebauche de réponse. On a parfois besoin de la langue de l’autrepour mieux se connaître et pour passer au crible ce qu’on croît savoir.

Ce qui subsiste dans la langue de l’autre, ce qui résiste, prend une valeur universelle.

Seul se perd le poème – le chant originel et maternel du poème… »

Jean Pélégri se relève et s’en va, après nous avoir dit:

– Je me sens à l’aise à Paris, mais ça ne m’inspire pas…

    (Voix de l’auteur lisant)

« Recommencer, se dit-il. Retrouver l’île.

Comme le naufragé qui, jeté sur un rivage inconnu, et ouvrant les yeux au matin sur un sable vierge et sur une mer immobile, respire cette merveille que sont la vie et la jeunesse.

Recommencer et puis mourir – répéta-t-il. »

7ème scène: J.Pélégri au lycée

J.Pélégri entre dans la même classe où on l’avait vu l’été précedent… (…)

En répondant aux questions de lycéens (…) comment il va tenter par l’activité littéraire de décrypter la double organisation mentale déjà inscrite dans le monde de son enfance… et donc, à son insu, dans sa propre mémoire: …

(Il pourrait être justement intéressant, concernant de jeunes lycéens dont certains seront forcément de jeunes « beurs », d’accentuer la lecture et étude du Maboul, 1°) sur la mémoire et le principe du labyrinthe, et 2°) sur la géométrie du payage extérieur et mental. L’une, signifiant aux enfants, là d’où – plus ou moins clairement – ils sont issus, avec le côté flou et ambigu que cela peut avoir, et l’autre leur fournissant des structures solides, un squelette, (idée de la pierre et de l’os qui demeurent après le grand feu dans Les Monuments du Déluge) afin de pouvoir utiliser cette mémoire complexe, et déjà, la lire.)

    (Proposition de lecture d’un chapitre du Maboul, où on s’approche de la vision du temps de J.Pélégri)

– Première partie     Ch. 4, p 37 à 47

p 37 L’idée – celle pour expliquer aux autres – y avait longtemps qu’elle se promenait dans lui. Seulement elle ne trouvait pas le chemin pour sortir… Il la sentait des fois bouger, tout au fond, mais comme il n’arrivait pas à se la dire, c’était comme s’il ne l’avait pas, presque. (…) Peut-être même qu’il l’avait eue, cette idée, avant le voyage… pendant les vendages d’il y a deux ans, quand il faisait encore le gardien… C’est seulement après, plus tard, qu’on va pouvoir la dire…

p 38 Ceux-là commençaient à venir autour de la fontaine pour se laver… Tous avec le vieux costume déchiré moitié arabe moitié français… Toi, tu regardes, parce que tu crois que tu as fini d’être, comme eux, le voyageur… Toujours tu as vu ça… Toujours – (et donc tu peux pas dire que c’est ça qui va te donner l’idée) toujours pareil… Parce que Slimane, au commencement, pour se gagner une ou deux quinzaines, il descendait tous les ans lui aussi de la montagne avec les autres du douar… pendant que le chef de chantier, derrière, comme si la vigne elle était à lui, il surveille avec la matraque…

p 39 Alors, bessif, tu prends par force l’habitude… Y a que Saïd, le neveu à toi – celui-là, jamais il veut prendre l’habitude… Peut-être parce qu’à force d’être tout le temps dans la ferme et de jouer toute la journée, quand il était gosse, avec m’sieur Georges, à force il ne pense plus comme celui qui vient de la montagne pour gagner la quinzaine… La matraque, donc, toujours tu as vu ça, d’accord (et même tu penses que ça peut pas changer)…

p 40-41 …tandis que l’autre côté, moins loin, dans le fossé des roseaux, tu crois entendre, toute la nuit, passer des Arabes – des fois, alors, tout d’un coup, tu regardes plus les choses comme tu fais tous les jours… « Slimane  il s’était dit encore) il est comme le caillou de la montagne… Et en même temps, dans ta tête, tu vois tout le chemin fait depuis le début… »

En même temps aussi, tu vois la mechta sous le grand rocher… mais partout où y a les Arabes, y a rien qui pousse… Celui qui peut pas prendre l’habitude, le jour d’après tu l’vois plus: il a crevé…

p 42-43 Même pas tu vois (m’sieur André), et eux pas plus, que dans le tas y a un ou deux qui manquent… Tu as l’habitude… obligé!…

! Le seul là-bas qui voulait pas la prendre – comme Saïd à la ferme – c’était un vieux… le cheïr… Lui, toute la journée, il était à dire, sous l’arbre, que les temps bientôt allaient venir… Lui il pouvait les attendre: il était vieux…

… tous les Arabes, tous, ils avaient alors le grand sommeil. Peut-être pour oublier, peut-être pour attendre… Slimane, lui, il avait attendu sept ans – sept ans dans l’tas de cailloux… Quand tu reviens, avec l’argent dans l’chiffon… tu le donnes à ta mère – et peut-être pour la première fois, elle te regarde pas comme le caillou… J’te jure (m’sieur André), tu crois que c’est l’commencement… Ensuite, bien sûr, tu veux retourner en bas, chercher l’travail… Ta mère, quand tu reviens avec rien, elle dit rien. Elle te regarde pas…

p 44-45 Un an tu attends – que les vendanges elles recommencent… cette fois tu sais que c’est pas le commencement pour de bon… tu te remets à attendre… Sept ans comme ça… Les Arabes, m’sieur André, ils ont la patience. Ils ont appris… à force, à force, bientôt, ici, y aura même plus d’cailloux – rien que du sable… Du sable arabe…

Toujours à raconter qu’avant, avant que les autres arrivent… C’est là qu’il recommençait à parler des cailloux qui s’cassaient, du temps qui va venir ou du cheval blanc – pendant que les autres s’en allaient. Là il m’disait, (comme Saïd il va l’faire après): « La terre elle est à toi! »… Quand tu es vieux, faut que tu trouves l’autre moyen, l’idée…

p 46-47 Pour pas retourner dans la mechta, toute la journée, à présent, il restait sous l’arbre… Comme ça un jour, un du douar l’avait trouvé, couché par terre sous l’olivier… parti peut-être, on sait pas, pour l’vrai pays où tu retrouves le cheval blanc… Avant que les sept ans finissent… Sept ans à attendre… à tellement attendre qu’à la fin tu attends rien…Alors, un jour, un jour tu vas mettre le feu…

? Peut-être seulement parce que tu as besoin…

– Pour un écrivain, il y a toujours une chronologie: d’abord le paysage, ensuite les êtres, enfin l’écriture… (…)

    (Voix de l’auteur lisant)

« Pour l’écrivain qui essaie de dire juste, il y a, me semble-t-il, un ordre et une chronologie: le paysage, les personnes, puis l’écriture; puis un va-et-vient entre ces trois termes, des chocs en retour. Il y a en effet déjà du texte dans les signes d’un paysage; il y a déjà du langage. Inversement, le langage change le sens et la signification du paysage.

Ainsi les Français d’Algérie et les Algériens donnaient du paysage deux lectures différentes… Les Oliviers de la Justice  offrent, si vous voulez, la lecture des premiers; Le Maboul, par le détour du langage, puisqu’il est écrit à partir de l’arabe dialectal, se rapproche de la seconde; et c’est pourquoi je le considère comme plus important. En me permettant d’entrevoir « l’autre côté des choses », il m’a changé…

Chaque matin, avant d’écrire, je lisais des passages du Coran, je faisais un peu d’arabe, traçant des signes de l’autre langue, afin d’arriver à penser dans l’autre sens, de droite à gauche, et de devenir l’autre , ce frère qui est à la fois semblable et différent…

Du même coup, j’ai appris, contrairement aux idées reçues, qu’on a parfois besoin de la langue de l’autre pour s’inventorier et se comprendre. »

    ( Savoir lire les signes inscrits dans le paysage, est aussi complexe que de savoir lire sa propre mémoire lorsqu’elle est, comme celle des Algériens, mêlée – on pourrait dire qu’il y a trop de mémoire(s) – d’où, peut-être, la « nécessité » que ce soit un européen d’Algérie qui se faufile dans les labyrinthes physiques et mentaux d’un homme en train d’essayer de rassembler toutes les chambres de sa mémoire – y compris et surtout les chambres noires… Le temps et l’espace de Slimane sont d’autant plus explicites qu’ils percutent ceux de J.Pélégri en exil, et qu’ils viennent leur « redonner un sens ». C’est donc un double acte d’amour, un véritable dialogue, qui,  survenant après la déchirure du départ, prépare la « cicatrice coloniale » que chacun des deux portera à sa façon jusqu’à la mort.)

J’en fus saisi le jour où je vis la première fois un Arabe faire sa prière… (…) cet ouvrier arabe s’était mis « de travers », en biais…

    (Voix de l’auteur lisant)

« Ainsi ai-je procédé avec mon personnage. Je l’ai laissé parler en moi. Je l’ai écouté – sans chercher à intervenir. Docile à tout ce qu’il me disait, je n’ai cherché qu’à respecter. C’est le même effort qui est demandé au lecteur. D’où parfois, un certain dépaysement devant le personnage et son langage. Mais comment connaître l’autre, celui de l’autre race et de l’autre pays, si l’on n’accepte pas de le recevoir et de l’accepter tel qu’il est? Le livre n’est écrit qu’avec 200 mots. Et la plupart des termes employés par Slimane sont d’un usage courant. (…)

Perdu dans la plaine, usé par la servitude, sans journaux ni radio, il n’a qu’une idée vague de la guerre d’Algérie. Cette guerre, c’est pour lui « la guerre », c’est tout. Il n’a lu ni déclaration ni manifeste. Mais à travers ce vieil homme, c’est le vieux pays qui parle. Et s’il choisit, c’est à cause des choses – tant il est vrai que chaque peuple trouve dans son paysage sa meilleure arme et son meilleur rempart: le Djebel pour le combattant algérien, la jungle et les marécages pour celui du Vietnam, sans oublier la terre de france et la boue des tranchées pour le poilu de 14. C’est en épousant sa terre qu’un peuple trouve sa force. »

    (Voix de J.Pélégri)

« Je m’intéresse beaucoup à la spirale de l’escargot parce que c’est un pseudo-labyrinthe. Ce qui est curieux dans les labyrinthes, c’est que la case Y peut être à côté de la case A. C’est contigu et en même temps, c’est séparé par une longue distance. Il faut donc en passer par le cheminement. C’est ce que fait Slimane.

Tout au long de l’histoire, Slimane n’arrête pas de marcher, de se déplacer d’un lieu dans l’autre selon un parcours qui suit certainement cette spirale de l’escargot. Il se déplace à la fois sur sa terre, lorsqu’il va dans l’oued, lorsqu’il se rend dans la montagne, et dans sa tête où quelque chose se passe alors. C’est sans doute Slimane qui m’a soufflé cette histoire de caillou.

Mon père avait trouvé un de ces cailloux, et il a dû le donner au gardien comme Slimane, qui a toujours été son ami. Une fois que Slimane a commencé à parler, le caillou apparaît. Il a une énorme importance, tout est centré sur lui. C’est un caillou qui parle. Mais ce caillou va découvrir qu’il est plus qu’un caillou. »

Et toute mon enfance baigna dans ces deux géométries… (…)

( L’essentiel étant de comprendre que pour Slimane, la façon de se souvenir, en boucle, l’ammène à la déduction, « au présent », déduction qui n’appartient qu’à lui en tant que « caillou algérien », qu’il doit tuer m’sieur André « pour qu’il reste ». Geste inverse de celui du Meursault de Camus, et pour cause! Dès que Slimane a reconquis une part de sa mémoire arabe, après le bouleversement violent de la géométrie européenne, il peut pardonner.)

    (Voix de J.Pélégri)

« Moi, j’essaie d’oublier le plus de choses possibles, de perdre la mémoire précise parce que quand j’écris alors, je ne sais pas si j’invente ou si je me souviens. On atteint une liberté magnifique qu’on ne peut obtenir si on a déjà une mémoire de professeur d’histoire.

La mémoire de ma grand-mère, c’était le désert. Elle avait été vers 1903 à dos de chameau jusqu’au bout de l’Algérie. Elle me racontait tous ses voyages. A la fin de sa vie, elle était devenue presque aveugle. Je m’asseyais au pied de son fauteuil et elle me parlait souvent par jeux de mots.

Je lui avais demandé un jour: “ mais, tu ne t’ennuies pas, comme ça, de ne rien voir? “ Elle m’a répondu: “ Non, au contraire. Quand j’ai les yeux fermés, je revois le désert. Et à ce moment là, je suis moi-même, parce que je m’habite. »

(Là encore, avec cette vieille femme, on a la notion du parcours et de la fusion avec ce qui « entoure ». On pourrait poursuivre l’histoire de Slimane, qui, après le meurtre, dans Les Monuments du Déluge, s’identifie aux choses et les ramène, tel un berger, vers la montagne.)

C’est vrai qu’à cette époque en Algérie, il y avait une barrière entre ces deux paysages, ces deux langages… infranchissable, sauf pour ceux qui arrivaient à échanger, par le travail de la terre – comme pour mon père – ou par celui des mots, dans mon cas…

    (On peut dire que la perte s’est définitivement concrétisée, puisque maintenant, tout comme pour les gamins « beurs », il n’y a plus aucun paysage à partager, si ce n’est en surface, celui d’une « cité-ghetto.)

    (Voix de l’auteur lisant le texte de Fidélio Bonaguro sur J.Pélégri)

A ce moment-là, l’exil, bien loin d’être une simple perte du paysage, est une perte essentielle du moi, ce qui implicitement signifie perte du pluriel, perte des frères.

    (La réponse « littéraire » de J.Pélégri, à cette séparation définitive, se trouve dans Les Monuments du Déluge, texte métaphorique conté, où Slimane, en passant par plusieurs états du moi, donc plusieurs états de la nature, se ressoude avec l’Homme originel qui n’est plus d’aucune nation, mais simplement de la vie dans son essence même.)

    (Voix lisant un passage des Monuments du Déluge)

Peut-être que les choses, ai-je commencé, sont là pour aider l’homme. Pour le servir. Mais pour qu’elles le fassent – pour qu’elles le fassent bien – il faut d’abord que l’homme ait pour chacune le Respect: pour l’arbre, le puits, la rigole, la motte, le caillou… oui, même pour le caillou!… parce que l’homme en définitive qu’est-ce que c’est? Un peu de tout ça, un peu d’herbe, d’arbre, de terre, d’os et de caillou – un peu de tout ça comme au Commencement, mais mélangé…

Si donc l’homme veut changer, c’est d’abord les choses qu’il doit refaire, d’abord elles.

Comment?  En les ressoudant. Et s’il veut respecter son frère…

    ( Voix de J.Pélégri lisant son propre texte)

Je ne sais pas si nous sommes les fils de Dieu – mais nous sommes, à coup sûr, les fils de la nature, les fils des « choses »… Ce lien à la fois intime et ancestral, je l’ai lu exprimé par les Indiens d’Amérique. Mais rarement sous la plume des professionnels de l’écologie qui – en France tout au moins – sont surtout des technocrates froids (et frileux). »

    (Il ne faut surtout pas dédaigner dans les interventions de J.Pélégri, cet humour tendre et toujours adolescent qui le caractérise.)

Je pense en effet que l’écologie ne doit pas être une simple et négative mesure de prudence et d’hygiène. Là aussi tout l’être doit être concerné: la raison mais aussi la sensibilité, la mémoire…

    (Afin de relancer le dialogue sur la géométrie souterraine arabe qui resurgit dans ses livres, l’auteur pourra suggérer à J.Pélégri cette autre interprétation de F.Bonaguro sur la géométrie symbolique des Monuments du Déluge.)

LE CERCLE Le cercle du soleil  entretient le symbolisme de la perfection et du temps. (…)

LE TRIANGLE  Un triangle de la faute  s’oppose au vrai triangle de la montagne ; le « voyage » (le parcours du berger) de l’un à l’autre signifie le passage d’une harmonie trompeuse à une harmonie parfaite, suprême.

LE CARRÉ Le carré des vignes  et par similitude le rectangle de la tentation  rentrent dans un clair symbolisme de la terre.

LA LIGNE Symbolisme de l’obstacle à surmonter comme pour la barrière de roseaux

    (Si on veut éviter un « dessèchement » de l’histoire par l’abondance du texte, on pourra faire un parallèle entre cette vision littéraire de la con-fusion puis séparation, et le ressenti de J.Pélégri au moment de la rupture de la guerre d’Algérie et de son départ.)

    (Voix de l’auteur citant le journal de J.Pélégri et l’invitant à parler de sa perception de son départ d’Algérie)

« Moi, je suis parti sur un coup de colère. Quand Guy Mollet est venu pour faire la paix en 1956, il a reçu trois ou quatre tomates sur la tête, à la suite de quoi il a mobilisé le contingent. Pas question de supporter ça!

D’abord, j’avais été pris dans une manifestation quand je remontais à El-Byar en scooter, et je me suis dit que je ne pouvais plus vivre dans ce foutu pays… Alors j’ai envoyé ma démission. Trois semaine après, je me suis rendu compte que c’était un coup de tête, et j’ai demandé d’annuler. C’est là que j’ai reçu ma nomination à Paris. Inch Allah!…

Au fond, je ne regrette pas, car j’aurais été tenté de rester à Alger et c’était impossible. Pour qui? Pas pour moi. Pour mon fils. En ce sens que moi, si j’étais resté à Alger, j’aurais eu certainement des histoires, comme en a eu Jean Sénac. C’était obligatoire, avec tous ces gens qui croyaient avoir tous les pouvoirs et toutes les capacités pour diriger les autres. Que mon fils paye pour ça, non!

C’est là où je me suis dit: moi, longtemps, j’ai cru qu’on était du pays de son père, et bien non; on est du pays de son fils. J’en ai parlé ensuite avec des travailleurs émigrés. Il y en a un qui m’a répondu: « tu as raison, moi je suis resté ici parce que c’est le pays de mon fils, lui, il n’a pas voulu retourner en Algérie… » (On revient sur la guerre dans la troisième partie).

(Voix de l’auteur lisant un extrait d’entretien avec J.Pélégri au sujet de sa pièce jouée en 1974, Le Maître du Tambour.)

J’ai été frappé de voir combien une notion qui appartient à la biologie animale, celle de « territoire », pouvait régir les démarches des peuples. A Paris, il y a le territoire du pouvoir – l’Elysée, l’Etoile, l’Ecole de Guerre – et, à l’est, le territoire du peuple – Bastille, Nation, République. Toute transgression est vécue comme une agression et entraîne le désordre. (…)

8ème scène: J.Pélégri à la Mosquée de Paris/Crépuscule (p23)

J.Pélégri se dirige vers la Mosquée de Paris, où en 1986, il fut invité par le recteur, le cheikh Abbas, à lire un texte: Ceux qui m’ont appris la Justice, publié dans L’Actualité de l’Emigration, du 10 septembre 1986, et qui deviendra par la suite Ma mère l’Algérie.

On l’y voit entrer… et marcher dans l’immense patio… marcher avec une très grande concentration… Marcher très longtemps… A tel point qu’au crépuscule succède la nuit… (et il faudrait qu’elle soit étoilée… ce qui serait déjà une sorte de miracle…)

Après le seul bruit de ses pas, on l’entend – off – dire:

– J’avais voulu intituler Le Maboul, « Yahia El Hadj », c.a.d… (…)

Pour recomposer un personnage coupé en deux, j’avais besoin de faire coïncider les images du Maghrébin et de l’Européen… L’Algérien ayant la mémoire de l’Européen et inversement…

J’écrivais en français, mais je savais que la lune pouvait être de sexe masculin et le soleil féminin… (…)

    ( Voix de l’auteur lisant un extrait du texte de J.Pélégri Trois noms de poètes … ou Des mots pour les Arbres, sur Youcef Sebti, Jean Sénac, Tahar Djaout. 1994. Le texte qui suit est sur Y.Sebti)

Autre particularité, qui rejoint la précédente, s’il écrivait sa révolte en français, il écrivait aussi en langue arabe pour retrouver la forme de pensée de ces frères malheureux et parce que la sonorité rauque de cette langue le ramenait à sa mère et à son enfance – à cette mutation giratoire et à ce bascul de l’esprit qu’entraîne dans notre rapport avec les choses le fait de dire par exemple LA soleil et LE lune. Alors, me disait-il, devant ce simple changement de genre, quand je dis le lune, me reviennent l’odeur et les questions des nuits étoilées de mon enfance.

L’écriture m’a permis de reconquérir un territoire, un pays dont avec les miens je me sentais exclu… (…)

    (Voix de l’auteur lisant des extraits du texte sur T.Djaout)

Avec Tahar Djaout les lieux ont joué le même rôle. Nous nous sommes vus très souvent à Paris quand il y séjournait, et je me souviens d’avoir lu en manuscrit ce grand texte qui s’appelle L’Invention du Désert. (…) (Tout est donc parti d’un village, et chose curieuse, c’est un autre village qui nous a rapprochés: le village de Sidi-Moussa, mon village natal, où il a habité pendant plusieurs années. Il m’en parlait régulièrement dans ses lettres et il me donnait des nouvelles des transformations qui s’y faisaient. Il en parle aussi dans Les Vigiles sous le nom de Sidi-Mebrouk. (…)

Toutes les périphéries des villes connaissent ces transformations. (…) Tant que Tahar était vivant je n’y songeais pas. Mais avec sa mort, comme si les néfliers et les orangers étaient une nouvelle fois abattus, tout a changé. (…) L’idée qui m’obsédait c’était de savoir si là-haut, dans son lit, quelques mots ou quelques images lui restaient de cette enfance qui l’avait tant harcelé. Ou si à tout jamais, dans son cerveau fracassé, tous ces mots et toutes ces images s’étaient émiettés et perdus comme les autres.

Depuis lors cette question me hante. Et c’est pourquoi, depuis mon retour, je conserve toujours à portée de main un vieux recueil de poètes algériens, établi par Tahar, et qui s’intitule comme prémonitoirement Les Mots migrateurs. J’y retrouve ses poèmes, mais aussi beaucoup de ceux qui ont donné voix, espérance et colère à une Algérie vivante et aujourd’hui fracassée.

    (Il m’a semblé important que dans les jardins de la Mosquée, J.Pélégri parle de ces deux poètes algériens assassinés qui furent ces amis. Comme une passerelle au delà de la mort réelle et de celle, symbolique, de l’exil.)

Troisième Partie (p24)

    Les Etés perdus

9ème scène: J.Pélégri chez lui, assis derrière son bureau de travail.

La caméra refait le même chemin…(…) J.Pélégri a déjà essayé de nous expliquer – plutôt de s’expliquer – pourquoi il lui a fallu une telle interruption de vingt ans… (…)

    ( A propos d’interruption, et pour ne pas quitter cette notion essentielle d’un temps non linéaire, peut-être – comme il le dit – d’un long voyage à l’intérieur de soi-même vers… quoi? vers ce qui est maintenant vraiment « du passé », puisque la mort aurait pu l’empêcher d’écrire cela; j’ai songé à un extrait d’un texte qu’à écrit J.Pélégri juste après son intervention cardiaque de 1991, durant laquelle il était resté « entre deux eaux » durant dix jours. C’était exactement au moment de l’intervention alliée en Irak!… et cette errance au sein d’une irréalité cruelle, peut suggérer combien l’homme porte en lui, non seulement tous ses deuils, sa mort à venir, mais aussi celles, multiples, de l’univers. Il s’agit du texte Un étrange Voyage)

Travail de deuil? Mais de quel deuil pourrait expliquer la durée du silence…?

    (Voix de l’auteur lisant)

Nous étions en 91. Trois semaines plus tôt la Guerre du Golfe avait éclaté (…) et début février, comme si j’avais participé à cette guerre, j’étais conduit à l’hôpital. Allongé dans l’ambulance, c’était la première fois que je voyais Paris réduit aux derniers étages de ses immeubles.

Je souffrais d’une angine de poitrine. (…) pendant que j’entendais à ma radio portative que les troupes américaines se rapprochaient du Koweït, on me prépara pour l’intervention du lendemain. (…) A mon insu cette anesthésie dura dix jours et l’étrange voyage commença… (…)

Comme point de départ et plaque tournante, ma chambre, une pièce entourée à mi-hauteur de vitres, (dont je n’ai découvert la réalité que plus tard à mon réveil) – et au delà de ces vitres d’autres pièces vitrées successives. Dans l’une d’elles, un homme écrit avec un vieux porte-plume sur une petite table. Derrière lui, tenant un violon, un automate, habillé comme au XVII°, qui avec son archet répète inlassablement et de façon muette le même geste semi- circulaire par lequel il semble faucher le temps. D’où un sentiment d’angoisse – très fort. L’homme qui écrit semble par contagion être lui-même un automate; et moi, dans ce pays de l’absence, je n’en suis pas loin… Seules les douleurs me rappellent que je suis lointain, mais vivant… Sur la droite, derrière plusieurs épaisseurs de vitres, il y a de profil deux autres automates: deux lévriers au museau pointu, qui figés dans l’attitude de la course avancent et reculent d’un mouvement lent et mécanique indéfiniment répété… (…)

Sommeil, réveil, quelle heure est-il – quel jour?… Besoin narcissique de me réfugier dans mon lit, dans mes songes, avec le sentiment de la vanité de tout et même – parfois – le regret de ne pas être mort pendant l’opération… Une phrase de Bernanos m’entoure et m’emprisonne:  » A l’instant de la mort nous pénétrons dans la substance de l’être… (…)

Deuil d’une impossible fraternité?

Deuil de l’impossible tentative de renaître en Slimane? (puisque par exemple, J.Pélégri se sentira exclu par le nouveau Code de la Nationalité de 63)…

    (Pour poursuivre ce chemin du « silence romanesque », il y a un autre deuil qui a bouleversé J.Pélégri lors de son dernier voyage en Algérie en 1993, c’est la mort de Tahar Djaout.)

    (Voix de l’auteur lisant)

« Lorsque je suis allé en Algérie la dernière fois, c’était sur la demande de Tahar Djaout qui voulait que j’intervienne dans une sorte de colloque. C’est au moment où je suis arrivé qu’ils l’ont tué. Il était à l’hôpital et on n’a pas pu le voir.

Il me racontait que la question posée par les jeunes Algériens, quand il leur parlait de notre vie ensemble dans l’Algérie d’avant, était la suivante, concernant les Pieds-Noirs: « au fond, pourquoi êtes-vous partis? »

    (Voix de J.Pélégri citant un passage du texte Tous Algériens, 1962)

 » Européens d’Algérie – l’Algérie est le patrimoine de tous… L’Algérie Nouvelle ne connaîtra ni barrière raciale, ni haine religieuse. Elle respectera toutes les valeurs, tous les intérêts légitimes… »

    (Voix de l’auteur lisant)

« J’ai relu les textes fondateurs du FLN. Là aussi quel fossé, quel abîme, entre les espérances et les réalités de l’histoire qui allait suivre.

Pourquoi? Pourquoi cette dérive et cette espérance détournée? »

Ou/et longueur du cheminement psychique pour se réconcilier avec une mémoire, avec un peuple qui avait dû payer chèrement ses erreurs, du prix de la terre qu’il n’avait pas su partager?… Ou plus encore peut-être ultime tentative pour réconcilier ses deux peuples en réconciliant ses deux mémoires, comme si la violence actuelle qui déchirait l’Algérie, réveillant l’ancienne, avait finalement toujours la même racine, la séparation de l’autre.

    (Voix de J.Pélégri)

« Je crois que s’il n’y avait pas eu les exactions de l’OAS, qu’il était impossible de supporter plus longtemps, en plus des tortures, je crois qu’il aurait été utile qu’on reste cinq, six ans, en transition… Cela aurait servi les Algériens qui se sont retrouvés brutalement seuls face à de l’inconnu. J’ai entendu juste après l’indépendance, de nombreux colons prêts à retourner dans une ferme, même comme gérants. Et encore des années après.

J’avais un ami, Albert Paul Lantin, dont la mère était pied-noir et qui avait beaucoup de liens avec le FLN, et qui était allée trouver Boumédienne, pour chercher à comprendre la cause de la misère qui régnait. Il lui a répondu: « nous avons perdu un million d’hommes… » Il fallait comprendre un million de Pieds-Noirs.

Quand on voit les choses depuis l’enfance à partir du contexte pied-noir, il est très difficile d’en prendre conscience.

Lorsque je suis allé à Gardhaïa, en 1993, dans la plus belle des oasis, j’ai pu voir ce qu’avait réalisé un Mozabite à qui l’on avait donné un bout de terrain où il n’y avait que du sable. Avec ses fils, ils ont enlevé les cailloux et fait des séghia pour amener l’eau. Ils ont planté des orangers, des mandariniers, des tomates, des aubergines. On a mangé par terre dans l’orangerie, et je lui ai dit: « C’est formidable ce que vous avez fait à partir du sable, vous au moins vous êtes un vrai colon… »  Il m’a pris le bras et il m’a dit:  » Sahah-merci…  » (Voir à ce propos les discussions de J.Pélégri avec Yousef Sebti, au sujet de sa thèse La Terre et l’Homme en Algérie.)

    (C’est là, je crois, que les idées de J.Pélégri sont vraiment « révolutionnaires », il a compris qu’on ne peut dissocier la lutte de l’homme pour sa dignité, de celle pour exister sur sa terre. Frantz Fanon ne dit pas autre chose… On pourrait associer à cette idée de « réparation de la mémoire » qui doit évidemment prévaloir à une réconciliation entre Pieds-Noirs et Algériens, un autre extrait du texte Tous Algériens, situant bien ce problème qui subsiste après la fin de la colonisation.)

    (Voix de l’auteur lisant)

Bokhalfa est en effet le vrai Bokhalfa, mon ami d’enfance. Jusque là, malgré cette amitié qui nous a toujours unis, il subsistait entre nous, et malgré nous, un peu de ces rapports équivoques d’ancien maître à serviteur. Car l’état colonial pourrit tout, même l’amitié.

Par le film, tout a changé – parce que ce faisant, nous nous sommes découverts égaux, attelés à la même tâche, au même travail. Cela nous a fait du bien. Il n’y avait plus entre nous d’injustice fondamentale. Nous avions l’un et l’autre le sentiment de travailler pour quelque chose qui nous dépassait: l’Algérie.

C’est cela qui, demain, sera le ciment.

    (Il est vrai qu’en regard de cette mémoire algérienne à laquelle J.Pélégri nous a très généreusement habitués, son dernier livre Les Etés perdu, est assez déroutant. Son style, volontairement classique, employant cette fois le passé simple abominé; et la narration empruntant, comme il le dit lui-même, ses références littéraires à Dostoïevski, nous font sentir physiquement, ce que peut être le traumatisme de la double mémoire.

Comment, effectivement réunir la géologie et la portée affective puissante du Maboul  – qui me paraît, curieusement très équilibrée et correspondant à « son paysage » – et l’univers plus ou moins confus, même s’il est riche et savoureux par ailleurs, de ce milieu Européen? Ce texte, en dehors de sa force littéraire propre, pose autant de questions – et d’autant plus qu’on connaît l’univers cher à J.Pélégri – qu’en pose encore et plus que jamais Le Maboul.  Il me semble, une fois de plus, que la seule réponse que je puisse apporter – et sans y avoir jamais posé les pieds – est que ce qui unifie ces hommes dans leur essentielle différence, demeure la terre algérienne…)

    (Voix lisant un passage des Etés perdu. Le passage choisi: 1ère partie, Des Chevaux et des Arbres, Ch. 5 Les Malheurs de Fantine, mêle judicieusement les deux univers, tout en en soulignant l’étrangeté.)

Début septembre. Les vignes sont chargées de raisins noirs, le temps des vacances bascule vers sa fin, le soleil hésite, et comme chaque année Pierre accompagne ses parents à la fête de l’Arba. Dans la nuit tiède ils déambulent tous les trois entre les lampions d’une multitude de stands où des odeurs de beignets et de nougats se mêlent à des airs de musique. A un stand de tir, comme par miracle, sa mère perce le centre noir d’une cible et en récompense de cet exploit elle reçoit une photo très floue, où on la voit en train de viser les yeux fermés.

A cet instant, tandis que son père commente ironiquement cette photo, surgissent de la foule Julien- François, Anna et Christian. Julien-François, vêtu de blanc, félicite sa mère de son adresse et Christian tient Anna par le bras pour la protéger de la cohue. Avec Christian ils se défient au tir et Christian reçoit une photo qui le représente le visage dur et figé comme s’il visait un mortel ennemi. Anna dit avec un sourire qu’avec ce visage furieux il a l’air d’un cosaque et elle ajoute, en russe, un petit mot affectueux que Pierre ne comprend pas. Puis, tandis que Julien-François parle à son père d’un grand domaine du voisinage du nom de Bou Kandoura qui aurait appartenu à Napoléon III, ils se promènent au milieu des lumières qui se reflètent dans les yeux d’Anna.

Plus loin ils s’arrêtent devant un stand, entouré d’une petite barrière de bois, où de grandes balançoires en forme de barques, oscillent dans l’air autour d’un axe. Tout de suite Anna veut y monter parce que cela lui rappelle son enfance. (…) Anna enjambe le bord de la balançoire, puis debout en face de lui dans sa robe légère elle s’accroche de ses bras nus aux tiges métalliques qui soutiennent la barque et pousse sur ses jambes chaque fois que la barque commence à redescendre.

La mise en mouvement est un peu longue mais peu à peu leurs rythmes s’épousent et les oscillations se font plus amples. Si amples qu’il a bientôt l’impression, chaque fois que la barque s’immobilise au sommet de sa courbe, de survoler de très haut les petits ficus qui entourent la place, la tête des gens, les lumières des stands, et Anna qui au-dessous de lui le regarde en souriant comme dans l’abricotier d’Arménie. Puis, dans un sillon de parfum, il la voit s’élever dans les airs, l’air exalté, les yeux brillants, et après une brève suspension entre ciel et terre, comme un ange aux bras ouverts, redescendre brusquement vers la terre dans un vent qui soulève ses cheveux et un pan de sa jupe. (…)

De retour sur terre il entendit Julien-François reprocher à Anna son « imprudence », et Anna répondre, avec du rose aux joues, que sa mère lui avait souvent raconté que les fêtes se passaient toujours ainsi en Russie dans son village natal. Tout le monde s’amusait et chacun oubliait tout. Et comme si par ces mots elle avait retrouvé une douleur un instant oubliée, elle était devenue plus grave, plus lointaine. (…)

Puis arriva le temps des vendanges et le temps des pastières dispersées au milieu des vignes comme des barques sur la mer. Dans un bruit de pompes et une odeur de raisins écrasés, Pierre escalade une échelle métallique et il rejoint son père dans une partie de la cave plongée dans la pénombre et où se succèdent des cuves fermées par un couvercle de ciment. Debout devant une paillasse aux carreaux blancs, avec sa chienne Pola à ses pieds, son père avec des gestes d’alchimiste, est en train de peser le vin nouveau dans une pipette et comme si la chose était écrite d’avance, son père lui demande d’aller chercher à la maison le journal apporté par le facteur.

« Emmène la chienne, fait-il. Et si tu n’as pas envie de revenir, donne-lui le journal. Elle saura bien me rejoindre. » Et suivi de Pola Pierre se retrouve sous le soleil en train de marcher sur la petite route de terre bordée d’un côté par les vignes et de l’autre par les cyprès qui entourent l’orangeraie. Pour s’amuser, parce que c’est un beau matin, il arrache quelques boules de cyprès, qu’il fait rouler dans la poussière, et que Pola, avec ses doux yeux d’épagneule, lui rapporte dans un geste d’offrande. Deux fois, trois fois.

Soudain une boule roule sous les branches basses d’un cyprès. Pola se précipite pour s’en saisir, mais brusquement, comme si elle avait flairé l’odeur d’un lièvre ou d’une perdrix, il la voit se figer, une patte repliée, dans l’attitude d’un chien à l’arrêt,. Intrigué, Pierre s’immobilise, et il voit Pola, comme effrayée, s’accroupir sur le sol et se mettre à gémir doucement, d’un ton plaintif, en se tournant de temps à autre vers lui comme pour implorer son aide. Il s’avance, de quelques pas, en écartant les branches, et il entrevoit, de l’autre côté des cyprès, une silhouette qui s’agite sur le sol tapissé d’aiguilles de pins.

Une silhouette blanche en qui il reconnaît Assia. Qui les yeux révulsés se tord de douleur avec une main sur la bouche pour ne pas crier. (…) Alors, comme Pola, il était resté immobile, pétrifié, comme si dans son désarroi la seule chose à faire était de regarder Assia qui comme une bête en cage, les mains sur son ventre et agitée de brusques convulsions, se tourne d’un côté, de l’autre, inlassablement, avec un visage en sueur et en mêlant dans l’odeur des cyprès ses gémissements à ceux de Pola. (…)

Soudain, comme si elle allait mourir, Assia avait agité violemment sa tête, à droite, à gauche, en poussant une sorte de plainte haletante et désespérée et tout à coup, entre les branches et mêlé aux jappements inquiets de Pola, il entendit un cri – un cri d’enfant. (…)

Ensuite, avec des hoquets et des yeux mouillés de larmes, elle avait essuyé l’enfant avec un pan de sa tunique, en lui parlant doucement, humblement, comme pour lui demander pardon, et d’un air suppliant elle s’était tournée vers lui pour lui faire promettre de ne rien dire – à personne. « Jure, avait-elle répété, jure, ah’lef! »

Alors il avait juré. Et pour lui prouver qu’il ne dirait rien il avait ouvert la main qui contenait encore deux boules de cyprès. Tout de suite Assia avait compris. D’un air grave elle avait pris une des deux boules, pour l’appuyer contre son cœur, et lui, pour confirmer le serment, avait glissé avec le même geste l’autre boule dans la poche de sa chemisette. Ensuite elle lui avait demandé de partir, de la laisser seule, et en tirant de force Pola par son collier il avait reculé entre les branches tandis qu’Assia, dans le parfum des orangers, se penchait vers l’enfant.

Toujours en tenant Pola par son collier il avait rejoint le soleil, les vignes, et plus loin, en pensant à la Fantine des « Misérables », il s’était caché derrière des roseaux qui se dressaient non loin de la fontaine. Au bout d’une demi-heure, comme si rien ne s’était passé, Assia était sortie se laver ses mains, ses bras, son visage, le pan de sa tunique. (…)

Le lendemain – malgré lui – il était retourné avec Pola vers le cyprès où il avait découvert Assia. Dans l’ombre d’un oranger, comme si elle avait senti un de ses chiots, Pola s’était accroupie en gémissant devant quelques mottes fraîchement brisées et soigneusement égalisées. Posée sur une surface lisse, il y avait une petite boule de cyprès, et tout autour quelques signes tracés avec un doigt pour rappeler le souvenir d’un enfant qui n’aurait jamais de nom.

Puis les vendanges s’étaient poursuivies comme à l’accoutumée. (…)

J.Pélégri n’aurait-il pas puisé l’énergie d’écriture, dans ce rapprochement historique, entre les nouveaux et les anciens exilés d’Algérie… (…)

    (Sur ce point, il peut être intéressant de parler justement de l’isolement de J.Pélégri, aussi bien en tant qu’écrivain qu’en tant qu’homme, depuis son installation à Paris dans ce petit appartement du 14ème arrondissement, où il a tenté de recréer un fragment de l’Algérie perdue. Ses seules relations son effectivement avec ses anciens amis algériens: Mohamed Dib, Mourad Bourboune, Abdallah Benanteur… et Pieds-Noirs ou Juifs: Jean Daniel, Jules Roy… L’intérêt de ce film serait peut-être – aussi – de le faire connaître des jeunes écrivains maghrébins ou « beurs » et d’établir un lien qui ne semble pas encore exister…)

10 ème scène: J.Pélégri vers la Mairie du XXème arr. (p24)

J.Pélégri et sa femme, chaudement habillés, se dirigent vers sa station de métro. Sol jonché des feuilles jaunâtres et marrons des platanes d’automne. Off, la même voix que précédemment lit des extraits d’Etés perdus…

    ( On pourra choisir les passages concernant le départ du père de Pierre de la ferme qu’il quitte, ruiné après la mort de sa femme.)

    Troisième partie – Le Temps des Conciliabules , ch. 5 Les Malheurs de Job.

… C’est au milieu de ces évènements inattendus que Pierre allait vivre, en fin de chaque semaine, ce qui deviendrait à tout jamais dans sa mémoire la vente de la Cerisaie…Pierre confia tout cela à François. Son émotion, ces paroles des ténèbres, mais aussi l’angoisse qui l’envahissait chaque fois qu’il avait à retrouver son père… Le seul ennui, en effet, mon cher Pierre, quand on devient pauvre, c’est qu’on continue, pendant un temps à porter de belles chemises…

Quelques temps plus tard, un jour de septembre 39, ils apprirent à la radio et les journaux la déclaration de la guerre et la mobilisation générale… Un des derniers soirs… Pierre et son père prirent la petite route en terre bordée de cyprès… Arrivé à la cave, son père souleva comme un voleur le rideau de fer… « c’est à tout cela, Pierre, que je penserai… à l’heure de ma mort… »  « Ces arbres, mon fils,… sont maintenant grands… et ils n’ont plus besoin qu’on les aide… « 

Les jours suivants… son père se mit à visiter les coins et recoins de la ferme… « Voilà, Pierre, partons. Maintenant plus personne n’a besoin de nous. »

    (Puis, on pourrait lire des extraits du chapitre 7 sur les chantiers de jeunesse et la découverte d’un « beau pays »:L’Ile Cheval.)

Ce sauvage assassinat, son incertitude sur son avenir… décidèrent Pierre… il partit pour les premiers Chantiers de Jeunesse qui nouvellement créés remplaçaient le service militaire… Son voisin de chambrée… était capable de donner cinq coups de poings à la seconde, mais il ne pouvait supporter les piqûres de moustiques… Ils passèrent un bon mois à éplucher d’étranges légumes… Une vie en somme… parfaitement irresponsable et merveilleusement inutile…

Avec l’arrivée du printemps, il prit l’habitude… de partir seul dans la montagne… il s’asseyait sous un arbre solitaire… il reprenait sa marche… pour aller retrouver un berger assis sur un rocher et gardant ses chèvres… et ils se séparaient sous le soleil en se disant ân qrib, à bientôt… Bientôt le soir tombait… Il avait l’impression d’être allongé… sur le pont d’un navire…

Fin septembre… ils furent libérés… ils prirent la décision de rentrer à pieds… Ils partaient très tôt dans la fraîcheur de l’aube… dans la petite ville de Bougie… ils regardèrent les femmes… ils achetèrent aussi des espadrilles… Curieusement… ils conservaient des habitudes militaires, marchant tous les quatre de front… Une autre nuit… ils entendirent… de bruyants croassements. Des grenouilles… chacun eut droit à une portion de cuisses grillées… Un matin Pierre… aperçut… une fumée qui semblait venir d’une rue… Sur un grand brasero… une volumineuse marmite d’huile bouillante dans laquelle le marchand arabe jetait des rondelles de pâte de la taille d’une assiette à dessert… Des briques tunisiennes…

C’est quand même un beau pays qu’on a… Avec une sorte d’étonnement Pierre retrouva Alger… tout lui parut morne… étriqué… comme si loutes ces images séparées dans le temps… faisaient partie d’un seul et même moment… qu’il aurait à élucider les années suivantes dans un perpétuel va- et-vient.

    (Ensuite on pourra lire le passage du texte concernant le retour de la guerre et le sentiment d’une nouvelle injustice: Cinquième partie – Le Retour, Ch. 1 Des Soldats qui reviennent de loin.)

Dans un pièce qui servait de débarras son père avait… entassé… les articles consacrés à la guerre…: Les troupes venues d’Afrique débarquent en Italie… Ils avaient les uns et les autres fait partie d’une belle histoire… Dans la pile la plus récente… le journal portait en grand titre: Vêpres siciliennes dans la région de Sétif… Nous on est français pour tuer ou pour mourir, mais pour le reste…

    (Enfin, on s’attardera sur le dernier chapitre, dont l’écriture fait un retour au symbolisme et au conte, en utilisant les tremblement de terre d’El-Asnam, ex Orléansville et sans doute pour une bonne part, le « délire » qui fut celui de J.Pélégri lors de son anesthésie prolongée. Ce dernier chapitre s’intitule Les Présages.)

Toute blanche la villa se dressait sur un petit tertre… Pierre venait d’arriver à Orléansville. Il allait remplacer… le père d’André, docteur du lieu…une jeune femme très jolie, blonde comme une poupée, vint les rejoindre… « tout est à vous, mon cher. Et s’il y a le moindre problème, voyez Hamid. Il sait tout, il se charge de tout! C’est même lui qui savonne ma femme quand elle prend son bain… »

La semaine suivante… Pierre tomba sur un grand titre… du journal: « Un douar sauvagement assassiné dans la plaine de la Mitidja… il se dit que cette tuerie avait peut-être eu lieu dans le douar où son père avait autrefois trouvé un puits… Pourquoi, Hamid, pourquoi malgré la sécheresse le désert n’est pas triste comme Orléansville?…

Quelques jours plus tard Pierre reçut un mot… Anna, la chère Anna, avait été tuée dans sa villa… Le cher François, dans une longue lettre, confirma cette mort atroce d’Anna et raconta la visite faite à son père par Nathalia, une vieille exilée russe qui avait toujours été l’amie d’Anna… Anna, un jour, vers la fin, lui avait avoué qu’elle n’avait jamais su conduire sa vie… Lui, ce qui lui semblait extraordinaire, c’est que cette vieille femme isolée du monde… puisse encore détenir malgré l’exil, toute la mémoire de la vieille Russie…

Il prit sous le soleil encore brûlant la route de Ténès… Au restaurant de l’hôtel la plupart des tables étaient occupées par des sous-officiers… « Ah, docteur, c’est vous? Vous arrivez en plein coup de feu, dit le patron. Vous serez mieux à côté »… Un moment plus tard, de l’autre côté de la cloison, un silence anormal se fait… Pierre voit entrer… une femme d’une trentaine d’années, vêtue de sombre… La plupart des clients sont partis, ils mangent en silence… Quelques instant plus tard les persiennes d’en face s’ouvrent, il croit entrevoir une forme mauve… La princesse du désert s’est endormie…

A un moment indéterminé de la nuit une brusque et brutale secousse accompagnée d’un grondement sourd le réveille… Dans la pénombre lunaire, comme en un kaléidoscope épileptique, tout bouge et tout s’agite… Venant du fond du couloir et entre les murs en hystérie, la princesse en djellaba mauve… s’accroche à son bras… dans un ballet de lucioles… la silhouette d’une petite fille protégeant sa poupée, celle d’une vieille femme immobile… sous un parapluie noir… sous une lune à demi voilée ils se retrouvent tous les deux… elle lui offre toute proche son prénom, Leïla…

Soudain, à quelques mètres… une secousse brutale… il se retrouve seul… et non loin d’une crevasse d’où semblent encore s’échapper des milliers de chevaux fuyant la tourmente… il crie à voix basse son prénom… comme si Dieu était mort ce soir-là à Orléansville… Ensuite… un choc brutal et violent à la tête l’avait assommé… Des siècles plus tard… il s’était mis à pleurer dans l’herbe… et il s’était aperçu, de très loin, en train de rejoindre l’hôpital… Pourquoi avait-il fallu des morts, des flammes, pour qu’il lui soit permis de toucher ses lèvres et de franchir l’ancestral interdit?…

Dans la rue à côté de lui, il y a une vieille femme… « Moi, dit-elle, je peux vous conduire au bureau des objets trouvés »… Je finirai bien par trouver une réponse! « Tout dire, soit – mais est-il possible de tout dire? »… voilà l’Homme, voilà ce qu’ils cherchaient depuis l’Origine… moi le Survivant, moi l’Errant, moi le Muet, je raconte… Parce que sans son théâtre Dieu est mort…

Avec les hésitations d’un convalescent, Pierre put bientôt se lever… Entre les dunes, dans le creux d’une oasis familière, il était assis sous des palmiers… en train de regarder…  une tombe, la sienne… avec son doigt, il écrivait quelque chose – de droite à gauche – peut-être son nom, celui qu’il ne se connaissait pas encore… Et sans se douter que deux mois plus tard, en novembre, éclateraient les premiers signes d’une autre guerre et d’un autre séisme…

…Puis comme si le pays tout entier retournait à sa source, les montagnes se déplacèrent, les rivières modifièrent leurs cours, et dans un grondement souterrain les villes et les villages troquèrent leurs noms pour d’autres noms, d’autres signes, tandis qu’au bord du gouffre, sous un parapluie noir, une vieille femme regarde disparaître dans l’abîme tout ce qui avait été sa vie: sa poupée d’enfant, la treille abritant la table des repas, l’amie fidèle qui lui avait appris l’autre langue, l’église de son mariage, le premier enfant, la première vendange. Tout cela, comme des déchets inutiles, avait disparu en vrac dans la grande déchirure.

Sans bruit, sans cris, sans pesanteur, comme une larme.

11 ème scène: Mairie du XX ème arr: « Maghreb-Livres » (p 25)

J.Pélégri et sa femme pénètrent dans la mairie… (…)

12 ème scène: J.Pélégri le long de la Seine…

Après la joie des rencontres, et la tonicité d’une telle manifestation, J.Pélégri toujours poussé par son énergie de sourcier, mais cette fois accompagné de sa femme… (…)

    ( Voix de J.Pélégri disant, goguenard, en regardant couler l’eau, sûrement afin – comme il sait si bien le faire – de désamorcer le tragique par la dérision. Dérision sans laquelle les Algériens ne seraient plus tout à fait eux-mêmes…)

« Quand j’ai rencontré ma femme, j’ignorais qu’elle avait fait sauter des ponts durant la résistance en France. Elle ne m’a dit ça qu’après, comme si c’était un détail… Vous vous rendez compte! Si je l’avais su avant, j’aurais réfléchi quand même… Avec une femme qui fait sauter des ponts, on ne sait jamais… »

Il nous dit que c’est sa ballade préférée… (…) mais que cette joie ne peut plus être cette joie qu’il eut dans les années 50 lorsqu’étudiant il faisait cette ballade… Depuis des Algériens ont été balancés par dizaines dans la Seine…

    (Ici, pour poursuivre dans l’idée du lien entre passé et présent, on pourra proposer à J.Pélégri de lire un poème écrit par Ahmed Kalouaz en hommage aux assassinés du 17 Octobre 1961)

    (Voix de J.Pélégri lisant)

17 octobre 1961

17 Octobre 1961

les corps flottaient sur la Seine

j’avais neuf ans, peut-être moins,

et l’on ne disait rien de ces morts.

Ils étaient des dizaines

gorgés d’eau, lestés de silence

et d’oubli.

Alors, je parle pour celui

qu’une femme attendait

et qui revint trop tard

guidé par l’ambulance;

ou mutilé,

dans un cercueil plombé.

Je parle pour celui qui était parti

acheter du tabac, ou quelque chose de dérisoire

vers le boulevard Saint-Michel,

et que personne n’a revu.

Je parle pour les chambres vides

de ceux qui sont tombés

dans une rafle.

Pour celui dont la voix disait:

« Nous venons des montagnes

et ne savons pas nager. »

Je parle pour celui qui a coulé

dans l’eau grise du fleuce

désarmé, sans parole,

à moins qu’il ne se soit perdu

dans les caves d’un commissariat.

17 Octobre 1961

les corps flottaient sur la Seine.

J’avais peut-être neuf ans;

mais qui se souvient de ces morts-là?

J.Pélégri et sa femme s’arrêtent un moment et s’accoudent… Un bateau-mouche passe… L’eau tourbillonne… J.Pélégri, nous dit:

– En Nov 54, j’ai pris parti pour la révolte de la Nuit contre le Jour… (…)

Chacun justifiait ses violences par celles des autres… (…)

    (Voix de J.Pélégri)

« Dans une guerre civile, il vous arrive le pire et le meilleur en l’espace de quelques heures. Quelqu’un que vous ne connaissez pas vous sauve la vie en vous disant comme ça: « ne passe pas par cette rue-là… » Et quelques secondes plus tard, tout saute.

Et puis dans le même temps, vous voyez des scènes épouvantables auxquelles vous ne comprenez plus rien.  Ainsi, un jour, j’ai ramassé une petite fille musulmane après l’explosion d’une bombe posée par le FLN.  Un peu plus tard, j’ai cherché l’hôpital où elle était, pour la voir. Et je l’ai vue. Elle était assise sur son lit, mignonne comme tout, avec un très beau visage. Elle regardait fixement l’endroit où, avant, elle avait ses jambes. Quand je suis sorti de là, je ne pouvais plus écrire. Je ne savais plus où mettre les points ni les virgules.

Les fermes étaient privilégiées dans un certain sens, car là, on avait un contact avec les Algériens. En ville, c’était très difficile, à cause des quartiers différents. On le voit nettement dans le cours du film Les Oliviers de la Justice. En revanche, ce que je n’ai su qu’après, c’est que le jeune garçon qui joue mon rôle d’enfant, le petit gamin blond, avait une mère française et un père algérien. Lorsque l’OAS a commencé ses exactions, sa mère vendait des sandwiches sur la plage, dans un petit cagibi. Et puis un jour, on lui a fait sauter ce cabanon. Et à chaque fois qu’elle rencontrait quelqu’un, elle lui demandait: « Mais qu’est-ce que j’ai fait?… qu’est-ce que j’ai fait? » Cette question la poursuivait, et personne, bien sûr, ne lui répondait.

Ce gosse était malheureux, car son père avait été obligé d’aller vivre en haut de la ville, et sa mère de rester en bas. Cela faisait une histoire terrible, une Française mariée avec un Algérien. L’atmosphère au moment de l’OAS était celle d’une espèce de folie désespérée. »

C’est pourquoi je dis toujours que je crache sur le colonialisme, mais que jamais je ne cracherai sur mon père…

    (Voix de l’auteur lisant)

Invité après l’Indépendance par le Centre Culturel Français pour une tournée de conférences dans différentes villes d’Algérie, on m’avait proposé de traiter d’un sujet littéraire ou d’un auteur français. J’avais refusé. Je n’étais pas là pour présenter, à la façon d’un représentant de commerce, la culture française. même si je l’admirais. Je voulais parler de l’Algérie et aussi des Pieds-Noirs. On jugea ce projet insensé, et on me dit que je n’irais pas très loin dans ma tournée. Je m’obstinais cependant, la chose put se faire, et la tournée commença. Devant des publics divers. (…)

Et en fin de conférences, pour conclure, je disais, de manière un peu brutale, que j’avais mis des années et des années avant d’arriver à une petite phrase, toute simple, qui résumait ma position: « Je crache sur le colonialisme – mais je ne cracherai jamais sur mon père qui était un colon. » A mon grand étonnement, en fin de conférence, des auditeurs algériens, au lieu de me féliciter de ma prise de position anticolonialiste, venaient me dire, en me touchant affectueusement le bras: « C’est bien ce que vous avez dit sur votre père… C’est bien!« 

    Cela m’avait touché. Et cela m’avait convaincu, une fois de plus, que le peuple algérien – lui – était capable de faire, entre les structures et les personnes, une distinction qui n’était pas pensable de nos plus brillants idéologues parisiens.

Images prises par le père de J.Pélégri: la ferme, la famille, Bouazza, Bokhalfa… (…) (p 26)

Sur ces dernières images, l’on entend J.Pélégri dire que ce film tourné en 61, en pleine guerre, avec la collaboration d’une équipe technique et d’interprêtes de toutes origines, fut le temps d’un film la preuve qu’une Algérie multi-raciale était possible…

    (Voix de l’auteur lisant un extrait du texte Tous Algériens.)

C’est pour cela que l’accueil que les Algériens feront à ces « Oliviers » est pour moi, pour nous, décisif. Il aura valeur de test.

De cette réponse dépend tout notre avenir, notre destin – notre nationalité. C’est pour un homme le choix le plus grave. Il a besoin d’être sûr – et ensuite d’être aidé.

Or les Algériens sont les seuls à pouvoir nous comprendre, parce qu’ils ont eux aussi connu le désespoir de ne pas avoir de patrie. Et ils sont les seuls à pouvoir nous réconcilier, par l’avenir partagé, avec une partie de notre passé.

S’ils rejetaient ce témoignage où, encore une fois, nous avons essayé de parler au nom de tous, s’ils prenaient leurs distances – eux qui peuvent en comprendre tout le sens – c’est qu’il y a divorce entre les déclarations et les actes. Et que je n’ai pas les frères que je croyais avoir.

Cela légitimerait du même coup la crainte et la méfiance de beaucoup d’Européens, leur désespoir – et donc, par contamination, la violence de certains.

S’ils l’acceptent – malgré toutes ses insuffisances – cela prouvera, clairement, que l’Algérie peut devenir cette patrie exemplaire, dont nous rêvons – et où chacun, d’où qu’il vienne, à condition d’être un citoyen loyal dans un état loyal, pourra trouver enfin justice, fierté, bonheur. (…)

.… alors commencera ce dont nous avons tant besoin les uns et les autres: l’avenir.

    (On peut penser que cet appel qui a fait suite à la création du film Les Oliviers de la Justice, est toujours d’une criante actualité, à la sortie du livre Les Etés perdus, c’est à dire pas mal d’années après. Et peut-être les Algériens ressentent-ils aujourd’hui, face à l’exil de nombre des leurs, l’écho de la souffrance qu’il exprimait alors et qu’ils ne purent pas entendre.)

 » C’est douloureux à dire, car l’Algérie est inscrite en moi à tout jamais et je ne suis plus moi-même quand elle n’est plus elle-même… » pourrait-il conclure, comme dans son essai Ma Mère l’Algérie…

    (Voix de J.Pélégri)

« A force de vivre avec des Arabes, en partageant leurs conversations, leur nourriture, leur façon d’être, on a un sentiment d’inanité lorsqu’on rentre en Occident. Le rêve de la vie, c’est d’avoir au minimum deux mémoires. Plus l’on a de mémoires et plus l’on est riche. Quand j’ai un problème d’écriture à résoudre, il faut que je fasse coïncider deux personnages, le maghrébin et le pied-noir ou le français. Si cela coïncide, c’est juste. C’est une sorte de vérification de la pensée de la part de l’autre. Et quand l’autre me parle, il m’apprend beaucoup. Donc, je ne m’ennuie pas, je n’ai qu’à fermer les yeux et j’entends. »

    (Voix de l’auteur lisant)

L’Algérie appartient aux seuls Algériens. Soit. Mais peut- être leur sera-t-il utile de savoir comment, et pourquoi, l’Algérie, malgré les vicissitudes de son histoire, a été, et reste toujours, pour beaucoup, un modèle et une source d’espérance?

    (Voix de J.Pélégri lisant son texte, La Mer perdue)

Debout, et face à l’espace, il interrogea la mer. Quand – et comme autrefois – la regarderait-il innocemment, sans filtres et sans références venues d’ailleurs?

Quand pourrait-il être à nouveau, et comme autrefois, la mer elle-même: la brise, le reflux, l’écume, les vagues légères. Et l’immensité de la pulsation bleue.

Quand pourrait-il, de nouveau, et les yeux clos, se confondre avec le chuintement et redevenir cet autre lui- même qui naviguait solitairement dans l’odeur tiède de l’embrun?

Sans racines, sans mémoire. Sans ce poids de faits et d’évènements qui avait corrompu l’essence des lieux et la nouveauté des choses.

Epilogue:

Du Seuil vers l’appartement de J.Pélégri

Jean Pélégri après avoir bu son verre, s’adresse aux quelques amis venus le féliciter pour la sortie de son dernier roman… (…)

Et Jean Pélégri, parlant cette fois directement aux spectateurs, face à la caméra, nous dit que c’est lorsqu’il s’est aperçu de l’absence quasi-totale de femmes dans toute son œuvre qu’il a eu envie d’écrire ce dernier roman Les Etés perdus…

    (Voix de J.Pélégri)

« Les hommes ne sont pas du tout à la hauteur des femmes en Algérie. Sans les femmes, ce pays en serait encore beaucoup plus bas.

L’hospitalité pratiquée par les femmes en Algérie est quelque chose qu’on n’imagine pas. Ma femme allait travailler dans le bidonville du Clos Salambier avant la guerre. Elle partait en scooter, elle était assistante d’une sage-femme. Elle, sa manie était de mettre la révolution partout. Elle disait aux femmes: “ Mais pourquoi vous restez enfermées comme ça, réveillez vous! “ Et ça amusait follement les femmes de la voir s’agiter. Le résultat c’est qu’elle revenait toujours avec des tas de gâteaux. Elle me disait: “ Ces femmes sont d’une gentillesse incroyable. “

Ma mère qui allait faire des piqûres dans les gourbis me disait la même chose. Elle élevait des poussins dans la cuisine, près de la cuisinière, et elle me répétait: “ Quand je reviens de chez ces femmes, je me sens au chaud comme un poussin. »

Mais sur le plan du sexe, par exemple, en Algérie, on n’était pas favorisés. Les contacts étaient très difficiles parce que plusieurs pudibonderies s’additionnaient. Du fait qu’on était colonisateurs, on n’allait pas draguer une fille dans la rue. Il y avait un maintien obligatoire. En plus, il y avait la morale musulmane. Les Musulmans nous surveillaient. Et avec les Espagnols, si vous approchiez la sœur, vous aviez droit au couteau. Donc, on vivait dans un climat de fureur sexuelle, mais d’impossibilité sexuelle. Et ça, c’était assez terrible… »

« La dernière injustice qu’il restait encore à réparer » pourrait dire sa femme avec espièglerie…

    (Voix lisant un passage desEtés perdus, Cinquième partie – Le Retour , Ch. 3 – Journal sans Date)

Dans la chambre de son père toutes les lampes sont allumées, des robes sont posées sur le lit à côté de cartons contenant des chaussures à talon, et il y a sur le coin du bureau quatre gros cahiers cartonnés. « Quand ta mère est morte, Pierre, je n’ai pas eu le courage de trier ses affaires et je les ai laissées dans les valises du déménagement. Ensuite je les ai rangées dans ce placard en me disant que la vraie question, la seule question, c’est de savoir si on a bien su se faire aimer par les siens. » Et montrant les gros cahiers: « Tu vois, mon fils, je n’ai jamais été très sûr de l’avoir rendue heureuse. Comme la plupart de ses amies de collège elle tenait un journal et chaque fois je m’inquiétais. Je me disais: Peut- être rêve-t-elle d’autre chose, d’une autre vie? J’ai donc lu ces cahiers et j’ai revécu notre histoire avec ses mots à elle. Douloureusement. Elle faisait parfois allusion à des évènements que j’avais oubliés ou que je n’avais pas remarqués. Et tout d’un coup, dans le dernier cahier, j’ai trouvé ceci, une enveloppe blanche, où il était écrit, en guise d’adresse, avec son écriture penchée: « A mon mari. » A l’intérieur, il y avait une grande feuille pliée – « celle-là! » et son père lui tendit une feuille où étaient écrits en grosses lettres, deux mots soulignés: « Je t’aime! »

La caméra quitte le couple et léchant les murs tapissés de livres et d’objets rappelant l’Algérie, s’arrête sur la pierre cassée dévoilant son secret: l’escargot millénaire.

Le générique de fin commence alors en surimpression.

Brève biographie de Jean Pélégri

Arrière-petit-fils d’un pauvre espagnol arrivé en voilier vers 1845, petit-fils d’un colon très dur qui mourra dans la guerre coloniale de Madagascar, fils d’un colon qui ruiné s’exile vers la ville, Jean Pélégri est né le 20 juin 1920, dans une ferme de la Mitidja, non loin de la famille de l’écrivain Jules Roy.

Enfance dans cette ferme, appelée Haouch El Kateb (Ferme de l’Écrivain), dans une complicité totale avec une bande de gamins de toutes origines, ainsi qu’avec le gardien de nuit Bouazza qui lui a appris le nom des étoiles en arabe, et son fils Boukhalfa, qui restera son plus fidèle compagnon: pour combattre l’Allemagne nazie, comme pour jouer son propre rôle dans le film “Les Oliviers de la Justice”.

A Alger, sa mère infirmière exercera dans les immenses bidonvilles du quartier Clos Salembier.

Études supérieures (Philo, Lettres) en France. Prof de lettres dans le Nord puis en Corse.

Publication de son premier roman “L’embarquement du Lundi” chez Gallimard en 52 (Tentatives d’un jeune lycéen pour apprivoiser Alger). En 53, retourne à Alger.

La mort de son père, en 55, le pousse à écrire “Les Oliviers de la Justice”, deuxième roman autobiographique, quasi-documentaire : à partir d’un contexte où la guerre d’indépendance a commencé, et en faisant remonter ses propres souvenirs d’enfant de la campagne, l’auteur tente de faire le bilan des rapports humains entre “arabes” et “pieds-noirs” où haine et tendresse coexistaient autant que les différentes langues méditerranéennes. (Grand prix Catholique de Littérature).

Pour ne pas assister à la guerre fratricide, il quitte l’Algérie pour Paris, en 1956.

En 57, “Les Paroles de la Rose” poème salué comme une œuvre surréaliste, a été écrit “sous dictée”, comme le collage de toutes les phrases recueillies de la bouche d’une vieille algérienne…

61-62, en pleine guerre, avec un producteur de Bab El Oued et un jeune réalisateur américain résidant à Alger James Blue, il adapte ce dernier roman.

Tourné dans la Mitidja et à Alger, avec une équipe de techniciens et d’interprètes arabes et pieds-noirs, Jean Pélégri interprétant lui-même le rôle de son père.

Terminé malgré plusieurs plasticages dûs à l’animosité de groupes pieds-noirs ultra après son soutien public au livre de Jules Roy “La guerre d’Algérie”, le film enthousiasme les auteurs de la “Nouvelle Vague” et reçoit le Prix des Écrivains de Cinéma et de Télévision à Cannes en 62.

En 63, Gallimard publie “Le Maboul” (”Le Possédé”), livre inspiré et chant désespéré de fraternité, où l’auteur transfiguré en Slimane le gardien de nuit du domaine de Mr André, essaie de combattre la “maladie” et la haine interethnique…

Le livre est salué par les jeunes écrivains algériens qui l’invitent à créer avec eux la première Union des Écrivains.

Jean Pélégri n’obtenant pas la nationalité algérienne, quitte Alger et s’installe définitivement à Paris.

Durant plus d’une décennie, il poursuit le cycle de Slimane dans deux autres romans: “Les Monuments du déluge” (67), “Le Cheval dans la ville” (72), trois pièces: “Slimane”(70), “L’homme mangé par la ville” (70), “Le Maître du Tambour” (74), et de nombreux recueils poétiques: “Le Songe d’Abdallah” (63), “L’homme caillou” (65), “La Rose des sables” (70)…

Nombreux textes (articles, préfaces, etc…) où l’auteur revient inlassablement sur les drames de l’injustice coloniale vis à vis des Algériens, puis de l’injustice algérienne vis à vis des Européens qui tentèrent de rester après l’indépendance.

En 89, l’éditeur algérois “Laphomic” publie l’essai “Ma Mère l’Algérie”, ce qui constitue pour l’Algérie une véritable petite révolution culturelle…..

Prévu pour Mai 99, “Été perdus” (Seuil) dernier roman où l’auteur revient sur sa mémoire pied-noire que “Les Oliviers de la Justice” avait chanté pour la première fois, quarante ans plus tôt.

JEAN PÉLÉGRI, ALIAS YAHIA EL HADJ, Mots de l’auteur

Tout à mon obsession de raccommoder, de cicatriser, de rassembler avec ma caméra ce que l’histoire avait déchiré, blessé, séparé, je me mis à lire Les Oliviers de la Justice que j’avais lu il y a bien longtemps, mais sans doute avec une certaine indifférence, puisque dans ces années-là, le sort de la population européenne faisait partie de cette mémoire (avec la mémoire juive) que j’avais complètement refoulée. Et immédiatement, la voix de l’écrivain me toucha. Dans la foulée, je lus ‘’Le Maboul’’ qui m’emballa, et dont j’eus envie d’écrire le scénario, tellement, en plus, il était cinématographique.

C’est dans ce but qu’au début je pris contact avec l’écrivain qui assez rapidement m’accorda gracieusement le droit de produire et de réaliser ce film. Durant ces rencontres, je m’aperçus vite que l’écrivain perdait de plus en plus sa mémoire. Il me fallait donc vite le filmer. Je venais de finir le tournage d’Algéries, mes fantômes (tourné entre Mars 98 et Mars 99) et était en train de préparer celui de Un Rêve algérien, qui avait obtenu le soutien du CNC et de France Télévision (France 2 à l’époque). Jakaranda m’assura qu’elle pouvait prendre en charge le tournage immédiatement et c’est ainsi qu’en quelques mois tout fut bouclé. Deux années après ce film, Jean Pélégri nous quittait.

Ce qui m’attira d’emblée chez cet écrivain pied-noir, c’est que son existence, sa pensée, et son écriture réduisaient à néant le manichéisme de certains historiens ‘’spécialistes’’ de l’Algérie, sans parler bien sûr des politiciens. Les justifications politiques soit du colonialisme, soit du nationalisme ont débouché le plus souvent sur des caricatures de l’autre. Or ces caricatures pèsent sur les contemporains qu’ils soient français ou algériens, et ce quelles que soient leurs origines. Or l’écrivain ignorant ces constructions idéologiques, ne se fiera qu’à une seule source, sa propre vie, puisque son œuvre est entièrement de nature autobiographique, où ne se déclinent réellement que deux personnages, celui de son Père qui dirigeait ses vignes, et celui du Gardien arabe du domaine, l’un étant le confident de l’autre, l’un étant la mémoire de l’autre, l’un et l’autre ayant toujours vécu ensemble et ayant combattu aussi durant la même première guerre mondiale.

Une telle amitié atteindra dans ‘’Le Maboul’’ un sommet tragique, puisque à l’approche de l’indépendance, le Gardien ayant compris que les nouveaux maitres du pays n’envisageaient même pas de lui concéder ‘’un coin d’ombre’’, tue le Père, ainsi qu’il le lui avait muettement demandé, comme une euthanasie, car ces deux-là se comprenaient même sans se dire un mot… Ce que j’appelai ‘’un crime de fraternité’’. Par la fiction, Pélegri avait ainsi épargné à son personnage de Père le mal d’exil qui l’avait rongé depuis son départ d’Algérie en 1956, justement pour ne pas assister au désastre de la guerre fratricide, puis au déplacement d’un million de non-musulmans, enfin de l’exil, la pire des peines que l’on puisse infliger à un homme, car c’est le tuer tout en lui laissant la vie.

Le rêve d’une Algérie fraternelle exsudait par tous les pores de sa personne et de sa littérature. Son œuvre nourrit ma propre recherche. Les quelques extraits de son œuvre et de ses thématiques ici exposés donneront une idée des obsessions de l’écrivain.

Par la suite, je découvrais un autre très grand écrivain pied-noir dont je n’avais jamais entendu parler, et dont même mes amis algériens professeurs de littérature française ignoraient le nom, alors qu’il avait été édité aussi par Gallimard, qu’il avait été lui pro-indépendantiste et que dans le  Monde, on le disait nobélisable, tant sa prose s’élevait jusqu’au tragique faulknérien pour décrire ‘’les meilleurs ennemis du monde’’, le Pied noir et l’Arabe d’Algérie : Jean-Pierre Millecam, dont je me mis à dévorer l’ensemble de l’œuvre algérienne…

Et moi qui, en Algérie, de par l’engagement politique de mon père, puis de par ma propre vie, avais cru à la suprématie de l’Histoire, ces écrivains corroboraient ce dont j’avais été le témoin depuis mon arrivée en France en 1993 : la force de la Terre. Qu’ils l’admettent, le nient, le confessent, le dénient, l’Algérie est là au fond du cœur et de la mémoire, des “Pieds-noirs” (terme que je détestais, mais que j’adoptais finalement faute de pouvoir mieux exprimer leur spécificité nationale, qui n’était ni ‘’française’’ ni ‘’arabe’’), spécificité qui nourrit les angoisses d’Albert Camus qui se battit tant qu’il put, jusqu’à sa mort par accident, pour préserver le droit de cette population, ses sœurs et frères, à demeurer dans leur pays.

Ces écrivains grâce à l’épaisseur de leurs personnages m’aidaient à comprendre ce dont j’avais été le témoin ces dernières années dans les salles où je présentais mes films : les fils qui s’étaient crûs ennemis, peu à peu renouaient, se reparlaient, et constataient eux-mêmes étonnés qu’ils pouvaient être frères… Il avait fallu pour cela une nouvelle guerre civile en Algérie, des dizaines de milliers de morts, l’exil d’un nouveau million de personnes, cette fois tous arabo-musulmans, pour qu’en se fêlant le discours nationaliste ne puisse plus interdire de voir et de dire l’arrachement du frère, trente ans plus tôt….

L’Oasis de la Belle de Mai , UN FILM ENTRE DEUX RIVES.

Peu de témoignages, et moins encore d’œuvres produites par des Algériens racontent l’exil vécu par les centaines d’artistes, de journalistes, de médecins, d’enseignants et bien d’autres vivant en France, depuis 1993 et les premiers assassinats d’intellectuels en Algérie. En montrant cet exil, L’Oasis de la belle de Mai, film de J.P. Lledo toujours en attente d’une diffusion télévisée, raconte aussi à sa manière trente années passées à remodeler l’identité algérienne.

Marseille, printemps 1995. Des peintres algériens en exil se retrouvent l’espace d’une semaine pour réaliser une exposition en forme de happening, dans la Friche du quartier de la « Belle de Mai ». Un lieu qui semble leur convenir parfaitement : une salle immense et dépeuplée de cette ancienne usine de tabac, l’occasion pour chacun d’occuper son mur — comme la jeunesse d’Alger sait si bien le faire — ou son poteau de fresques, de sculptures ou de mises en scènes racontant toutes une part de leur exil.

Le film commence par les saisir dans leur travail, tourne autour de chacun d’eux, raconte leur frénésie à construire dans l’urgence. L’un couvre le mur d’affichettes où est simplement écrit « non ». Un autre peint brutalement une fresque à mains nues. Il faut que l’exposition soit achevée dans la semaine, mais cette urgence est aussi une rage, une détermination à raconter la violence qui les a poussés à l’exil. La plupart sont arrivés en Europe après les vagues d’assassinats qui ont touché les intellectuels et les artistes algériens depuis 1993. Mais leur co-lère ne vient pas s’ajouter à leur travail ou le perturber : elle en est plutôt la force motrice, le moyen de ne pas prendre de retard sur leur production. Il a fallu partir, alors maintenant il faut au plus vite travailler et peindre encore. Ces jeunes artistes ne se demandent pas qui ils sont, ici dans Marseille, et comme le dit J.-P. Lledo, « ils n’ont pas l’obsession identitaire de leurs aînés ». À l’image de ce jeune peintre expliquant que pour lui, algérien où qu’il soit par le monde, « s’enfermer dans une culture nationale c’est déjà de l’intégrisme ».

le là-bas de là-bas

Au milieu d’eux, on retrouve Denis Martinez, peintre d’une autre génération — il approche la soixantaine — mais qui les connaît tous si bien, lui qui les a souvent formés durant ses cours des Beaux Arts, à Alger. C’est lui le véritable fil conducteur du film, lui pour qui la question de l’identité — qu’est-ce qu’être algérien ?— est beaucoup plus présente, renforcée dans un premier temps par l’exil et l’échec d’une génération. Il est parti d’Alger sous les pressants conseils du directeur des Beaux Arts, qui fut assassiné quelques jours seulement après l’arrivée de Martinez à Marseille. Le film raconte donc en deux temps, avec un intervalle d’un an intelligemment gommé par un montage qui ne respecte pas la chronologie, la participation du peintre à l’aventure collective de la Friche, et ses interrogations face à l’exil. Comment parvenir à vivre dans ce pays qui restera toujours, pour Martinez, le « là-bas de là-bas », comment supporter de quitter pour la première fois son pays, de devoir pour la première fois également apprendre à travailler ailleurs que chez soi ? Martinez tente de l’expliquer. Mais surtout, ses actions suggèrent qu’après une année écoulée à Marseille, des solutions pratiques, des trucs commencent à fonctionner. Il est particulièrement roboratif de le voir s’approprier la vie colorée des marchés, des échoppes du centre-ville : photographier des tapis aux belles couleurs criardes et, un an plus tard, montrer au cinéaste un premier tableau, qui a pris pour thème cette photo. Le peintre retrouve même l’attitude de ces immigrés algériens qui, comme lui, viennent assister sur le vieux port au départ vers l’Algérie d’un bateau douloureusement appelé « Liberté ».

atomes en éveil

Jean-Pierre Lledo interroge donc Denis Martinez, un cinéaste algérien interroge un peintre algérien en exil. Pourquoi est-il utile de préciser qu’ils sont algériens tous deux ? Parce que leurs noms ne « sonneront » pas comme des noms algériens aux oreilles de certains ? Et pourquoi parler du réalisateur et de son « sujet » sur le même plan ?

S’ils se connaissent depuis longtemps, ils partagent d’abord un même itinéraire, suggéré par petites touches tout au long du film, dans ce portrait du peintre qui est aussi une biographie du cinéaste. Ils sont nés dans l’Ouest algérien, sont d’origine espagnole, se sont tous deux fortement engagés avec le parti communiste algérien et ils ont choisi la nationalité algérienne en 1962. Et chacun, après trente années de participation à la vie publique, a dû se contraindre à l’exil. Alors ce départ a une signification particulière, surtout lorsqu’il prend la direction d’une France qu’ils avaient toujours refusé de rejoindre.

Il n’est pas facile de s’appeler Martinez et d’être entendu algérien. Mais apporter des précisions, faire sonner leurs noms comme des noms algériens, voilà la tâche à laquelle ils se sont consacrés tous deux. Ils n’ont même pas formé en Algérie une minorité intégrable collectivement ; « Nous n’étions que des atomes » dit le peintre. Qui rajoute qu’être un atome est un état qui tient la conscience toujours en éveil, et qu’il ne regrettera jamais d’avoir été un homme public jamais totalement légitime dans son propre pays. Un choix parfois contesté, mais qui est sa force d’existence : « D’autres ont dit : « Si au moins il avait changé de nom_ »… Mais je suis né dans un pays où sont nés mes parents et mes grand-parents… Je suis Martinez et je vous emmerde ! ».

Du coup, l’arrivée à Marseille est finalement très conséquente pour le peintre, et c’est là toute la joyeuse leçon du film. Elle se fait dans la ville où se sont recomposés, reconstruits des exilés de toute la Méditerranée ; comme le rappelle la bande-annonce du film en citant l’écrivain J.-P. Izzo_ : « _Marseille, cette « utopie »… l’unique utopie du monde ». Mais surtout, elle permet à Martinez de poursuivre son itinéraire : devenu algérien par la logique de l’universalité de ses convictions en 1962, il est aujourd’hui universellement algérien, algérien où qu’il soit dans le monde par ce que sa peinture continue d’exprimer de l’Algérie.

 

Emmanuel Buisson-Fenêt . (Revue Vacarme N° 2) 1997/2
https://www.cairn.info/revue-vacarme-1997-2-page-39.html

 

 

L’Oasis de la Belle de Mai, Questionnements

“L’oasis de la Belle de Mai” est un film mettant en rapport, à Marseille, des peintres algériens en exil et celui qui fut leur prof à Alger, Denis Martinez, qui sera le centre de la constellation.

Les jeunes peintres seront montrés en action: ils résolvent le problème de l’exil et apportent des réponses à leurs interrogations dans leur action hebdomadaire de “dé-frichage”. A Martinez reviendra d’essayer d’aborder plus en profondeur le problème de l’exil.

Ce problème le concerne en tant que citoyen et en tant que peintre. Il est infiniment plus angoissant pour un artiste que pour un citoyen: pourquoi?

Pour le citoyen, il y a le déracinement, la déstabilisation, les tourments, les douleurs et les étapes psychologiques du deuil… Et pour les artistes ?

Ceux dont l’art était très en liaison avec l’environnement, comme c’est le cas pour D.M, et qui fonctionnaient peu ou mal avec le marché, sont-ils plus défavorisés que les autres ?

Leur ‘’territoire de l’exil”, ne serait-ce pas un territoire mental particulier, qui pourrait se définir comme un ensemble où s’intègreraient le territoire d’origine et celui d’accueil ?

Pour le citoyen, le dépassement de la phase du “banissement”, soit l’adaptation-adoption, peut-être perçue comme une trahison… Mais pour l’artiste, le rétablissement de son activité ne passe-t-il pas, soit par l’intégration du nouvel environnement, justement ce “territoire de l’exil”, soit par la plongée, plus profondément encore, dans son  propre imaginaire afin de capter les signes de son affolement et de ses efforts à se restructurer autour de fantasmes qui déjà figuraient dans les réalisations artistiques passées…..

L’exil, en nous coupant de la réalité objective qui nous fut familière, ne nous pousse-t-il pas :

• vers le dépassement du “nationalisme” artistique ?

• vers une intériorisation plus affirmée que par le passé ?

La clé de la résurrection n’est-elle pas là ?

Si tel est le cas, l’exil ne pousse-t-il pas à un travail (colossal) de remise en perspective historique de soi ?

Qu’est ce qui nous poussait, avant l’exil, à vouloir nous exprimer?

Quels étaient nos véritables points de repères intérieurs?

Les points de repères extérieurs ne nous ont-ils pas trop obstrués en définitive ?

Le traumatisme de l’exil, qui est quand même le seuil de la mort (ainsi évitée), à quels remaniements intérieurs invite-t-il ?

Ne nous aidera-t-il pas à arracher quelque chose de soi que l’on connaissait mal jusque-là, quelque chose qui permettrait aussi une “libération”, quelque chose de stimulant…. L’exil, comme terrain de fertilité ? Et comme défi pour atteindre des niveaux inédits de soi et des autres ? L’exil comme pourfendeur des tabous sociétaux qui mutilaient ?

Elargir son public pour se faire à nouveau reconnaitre n’exige-t-il pas une exploration interne encore plus poussée qu’avant ?

Pour toucher plus large, ne faut-il pas descendre plus profond… ? Une invitation à se débarrasser de tout ce qui est trop spécifique ?

Mais aller dans ce sens, se transformer, voire muer, n’est-ce pas compromettre le retour au pays où nous ne serions plus reconnu ?

L’Oasis de la Belle de Mai, Quelques mots de l’auteur

Mon arrivée précipitée en France fut très perturbante. A la longue liste des amis qui se faisaient assassiner, s’ajoutait la perte de tous les repères, et confrontés à une nouvelle réalité, la peur de perdre son âme, et la tentation du repliement sur soi. Pour ma part, je découvrirai plus tard, que ce désarroi provenait du fait que ce déplacement géographique me remettait face à une histoire dont j’avais cru pouvoir m’affranchir en restant en Algérie après l’indépendance. Mais en 1996, je n’en suis pas encore là, et quand Martinez m’appelle pour me dire que dans un mois, ses anciens élevés et lui-même allaient intervenir sur les murs et les piliers de la Friche de la Belle de Mai, l’ancienne usine de tabac de Marseille, transformée en friche artistique, je lui dis de suite que je suis partant, car j’y vois une manière de me confronter à mes questionnements.

Un nouvel ami accepte de filmer, forts de ces heures de rushes, j’arrive à déclencher dans les mois qui viennent un processus de production. Mais pour quel film ? Au début, mes préoccupations étaient centrées sur le phénomène de l’exil en général, et comme je venais découvrir les romans policiers de Jean Claude Izzo, j’avais pensé l’introduire dans ma quête. Mais très vite, il m’apparut plus naturel de poursuivre l’aventure avec Denis Martinez, dont je connaissais bien la peinture pour avoir réalisé en Algérie dans les années 80, deux courts-métrages sur son œuvre et sur lui, ‘’Renaissance’’ et ‘’Jonction’’. Ce qui s’était passé à la Friche durant une semaine, me servirait de tremplin, pour aller vers ce que nous n’avions osé aborder dans les films précités, l’identité…

Denis accepta le principe, mais devant la caméra, il résista, des heures durant. Le numérique permettant d’être moins regardant pour la durée de tournage, je laissai la caméra allumée face à lui… Jusqu’au moment où après avoir évoqué les hostilités et les agressions que son trabail déclencha à Alger de la part de certains collègues arabes, il craqua : on m’a même demandé de changer mon nom ! Alors je leur ai dit : ‘’Je m’appelle Martinez,  mon père s’appelle Martinez, mon grand-père s’appelle Martinez, et je vous emmerde !’’. Pour lui, ce fut une vraie, mais trop brève catharsis.

Depuis l’origine sa peinture s’était appuyée sur des références culturelles africaines et berbères, et je me disais qu’à présent l’exil l’aiderait peut-être à aller chercher ses propres racines espagnoles… Denis ne franchit jamais ce pas. A l’époque je ne connaissais pas le mot ‘’dhimmi’’ ni encore moins sa signification, mais il fallait se rendre à l’évidence, l’exil ne lui avait pas permis de transcender ses limites, dues à un environnement algérien hyper-nationaliste qui se voulait arabo-musulman, que lui n’avait pu contourner que par l’africanité de ses totems et la berbérité des motifs…

Ce nouveau film, s’il ne me permit pas de l’entrainer vers de nouvelles investigations qui plongeraient dans sa propre identité, fut par contre pour moi un premier jalon vers une nouvelle quête, celle de ma propre identité confrontée à une histoire mouvementée d’un demi-siècle… Denis me suivit dans mon travail, mais une dizaine d’années plus tard, avec mon dernier film ‘’Algérie, histoires à ne pas dire’’, interdit en Algérie, il trouva que j’étais allé trop loin, et notre amitié trentenaire se brisa sur cet écueil.

Détournement de fonds du distributeur parisien Jacques Atlan

Sa société de distribution Cinémas Publics avait reçu une subvention de 150 000 Francs de la CCAS pour réaliser le kinescopage de ce film en prévision de sa distribution en salles. Atlan ne fit jamais ces travaux. Et la CCAS ne fit rien non plus pour récupérer cette subvention. Malgré mes nombreuses protestations.

Ci-jointes 6 lettres, à l’intéressé, à la CCAS au CNC, au PCF (Atlan faisait partie de la commission Culture du PCF), à la SCAM (syndicat d’auteurs) et au SDI (Syndicat des Distributeurs Indépendants).

au Président SCAM a Laurent Klajnbaum – 20-02-09

CCAS – lettre au DG

au Président SDI

a la Directrice Gale – CNC

a ATLAN – 30 – 09 – 2007

CCAS – lettre au DG

Mahia Alonso – Lisette Vincent, institutrice en Algérie – Nananews

« J’ai rêvé longtemps d’une Algérie où nous aurions vécu avec toutes ces populations mêlées, toutes ces cultures, ces coutumes si diverses qui étaient une véritable richesse ».

Encore une figure de femme emblématique à honorer, en cette année du Cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie. Lisette Vincent appartient à cette poignée d’êtres qui a cru possible la fraternité en terre d’Algérie. Chantre de la liberté, Lisette Vincent aurait eu 104 ans ce 2 mai.

Entière, frondeuse, tenaillée par la foi en l’humanisme, Lisette Vincenta utilisé sa fougue sur les champs de bataille, en Espagne et en Algérie. Elle s’est arque-boutée contre le régime de Vichy, ce qui lui valut d’être la seule femme en Algérie condamnée à mort, en 1942.

En 1990, Lisette Vincent adresse une lettre à Jean-Luc Einaudi, son biographe¹ : « J’ai rêvé d’une Algérie où nous aurions vécu avec toutes ces populations mêlées, toutes ces cultures, ces coutumes si diverses qui étaient une véritable richesse. (…) Nous avions fait de si beaux rêves… Et ces années 1962-1965 ont été si exaltantes… (…) Je suis si triste à la pensée de toutes ces années d’espoir, de lutte, de fraternité, définitivement révolues. Je suis une des dernières de cette mémoire collective. Et je partirai sans avoir vu la réalisation de mon si beau rêve algérien ! »

http://nananews.fr/fr/actualites-nananewsfr/3353-lisette-vincent-institutrice-en-algerie

Lisette Vincent, Quelques mots de l’auteur

C’est là mon premier long-métrage documentaire sur le thème de la quête identitaire. Lisette faisait partie des personnages peu communs du parti communiste algérien. Il arrivait souvent aux vieux communistes, tels mon père d’évoquer son parcours. Et elle était une de ces héros de mon enfance.

Arrivé en France en 1993,  je n’avais aucune idée de l’endroit où elle se trouvait. Etait-elle seulement vivante ? Le livre que Jean-Luc Einaudi lui avait consacré, intitulé ‘’Un rêve algérien’’, comme un effet de magie, sortit en 1994, et après l’avoir lu en 1996, j’allais vers elle, pour lui proposer un film qui porterait sur l’exil. Elle accepta le projet mais à la condition que je ne m’intéresse qu’à sa vie militante.

Malgré ses 90 ans, elle était toujours aussi têtue que l’avaient décrite ses anciens camarades, et j’imaginais que j’aurais du fil à retordre. Et j’en eu. Apres 3 jours de tournage sur sa vie militante, elle me dit : c’est fini, alors que pour moi ça ne faisait que commencer. J’arrivais, grâce a l’appui de son neveu, à négocier une prolongation de tournage, mais

  • à condition de lui écrire exactement ce que je voulais filmer.
  • L’enfance oranaise, l’exil d’Algérie et un voyage vers ta fille, lui répondis-je, ce que je mis sur papier.

Ce qui me fascinait chez elle, c’était sa facilité à rompre ses liens, même les plus chers : son parti, son pays, et même son amour… Mais aussi son rejet du masculin, auxquels échappaient juste quelques héros (dont l’un, un dirigeant communiste d’Algérie, fut le père de son unique enfant, une fille)…

Je voulais terminer par un voyage vers sa fille qui portait dans son corps la souffrance du manque de père, souffrance dupliquée chez la fille de cette dernière, comme si tout cela ne devait plus avoir de fin, de génération en génération. Et pour moi cette séquence finale du voyage contenait l’énigme de Lisette.

De retour à Montreuil où j’habitais, et alors que nous venions de décharger le matériel, on cassa une vitre, et je m’aperçus que l’on avait volé… une enveloppe que nous n’avions pas vu, laissée sur le plancher, mais qui contenait les 5 cassettes de ce voyage. J’allais au-devant des ados qui devisaient dans mon immeuble, et je crus que j’arriverai à émouvoir ces fils de migrants africains et maghrébins, en évoquant le combat anti-fasciste et anti-nazi de Lisette…

  • On n’a rien à foutre des Juifs, m’entendis-je répliquer.

Je m’éloignais sans leur dire que Lisette n’était pas juive. Et le lendemain, le concierge chez qui j’allai raconter ma mésaventure me dit qu’il avait trouvé une enveloppe avec 5 cassettes… Je craquai. Sans ces cassettes-là, j’aurais abandonné le film.

Lisette accepta le film achevé malgré tout, avec l’impression qu’elle en eut un apaisement général.

Le film, qui eut une diffusion en salles de cinéma dans toute la France, eut pour nous deux des conséquences positives.

Aux Rencontres professionnelles du film documentaire de Lussas la salle de 300 personnes applaudit debout durant plusieurs minutes, ce qui me surprit beaucoup, et pourtant Lisette n’avait pu venir.

Je réussis à nous faire inviter en Algérie par une grosse institution culturelle d’Etat, sur les hauteurs d’Alger (Riad el Fatah), et le jeune public ignorant tout de cette histoire d’avant l’indépendance avait l’impression de recevoir une revenante… Lisette était aux anges. Elle avait adulé ce peuple et surtout ses femmes, ne disant mot de son départ d’Algérie, alors que le Ministère de l’Education aurait très bien pu profiter de ses immenses capacités de pédagogue de nombreuses années après sa retraite…

A Fontaines, près de Grenoble, la municipalité lui offrit une place dans un immeuble pour personnes âgées mais encore indépendantes, car Lisette avait horreur de l’assistanat. Mais une année après, le 13 juillet 1999, elle se donna la mort , alors qu’elle avait encore toute sa tête, uniquement parce que sa vue ne lui permettrait plus de vivre sans accompagnement.

C’est dans cette même ville, après la projection du film, lors du débat en présence de Lisette, qu’un vieil agriculteur de l’Est-algérien dit combien le film l’avait touché. Je lui proposais de le filmer chez lui le lendemain. Roger Balestrieri accepta et me raconta sa vie dans le village de Béni Malek. Episode qui figurera dans le film suivant ‘’Algéries, mes fantômes’’.

Le 22 Août dans toute la région de Philippeville, les commandos de l’ALN, avec le concours de la population musulmane, avait organisé un massacre de tous les civils non-musulmans, dans la rue, ou chez eux. Plus de 120 personnes périrent. Les représailles de l‘armée française furent très dures, 2 à 3000 tués. Et dans le village de Béni Malek, tous les hommes furent pris et disparurent à jamais. Roger Balestrieri donna alors le gîte dans une de ses fermes, et le couvert à plus de 80 femmes et enfants arabes, et ce jusqu’à la fin de la guerre.

Ce qui n’empêcha pas les nouvelles autorités algériennes de le chasser au lendemain de l’indépendance, l’empêchant même de prendre ‘’les draps brodés par sa mère’’… Et devant la caméra, il tient à me lire, en pleurant, la lettre d’un des fils reconnaissants, Aziz Mouats qui fait son éloge. Quelques années plus tard, ce dernier deviendra le personnage principal de la première des 4 parties du film ‘’Algérie, histoires à ne pas dire’’.

Je me dois enfin de noter 2 réactions de spectateurs qui m’aidèrent notablement à creuser plus profond mon sillon, en terre, je le rappelle très taboue, tant en Algérie qu’en France, où l’on stigmatise facilement la population non-musulmane du terme devenu infamant de ‘’colon’’.

Dès la fin d’une projection du film dans le cadre du Festival d’Ales, une femme d’une soixantaine d’année se leva et me dit : Je vous remercie pour ce film. Vous vous êtes présenté comme un cinéaste en exil depuis 1993. Sachez que moi, je suis exilé depuis 1962 ! Et elle se rassit. Cette courte intervention eut un effet tellurique sur moi. Je venais de prendre conscience d’une réalité que j’avais complètement refoulée jusque-là… et qui allait devenir le centre de gravité de tous mes films suivants.

A Paris, cette fois, au Centre Culturel algérien précisément, un spectateur prit la parole. Paul Bouaziz, avocat en droit du travail. Je venais de le retrouver. Membre du parti communiste algérien, c’est lui qui avait défendu les syndicalistes d’Oran. Un ami de mon père. Il me reprocha de n’avoir rien dit des raisons profondes du départ d’Algérie de Lisette. Je me défendis en disant que Lisette s’y était refusée. En vérité, je n’avais même pas osé lui poser la question, tant je l’avais sentie rétive. Alors, la réponse, lui osa la dire, provoquant des sueurs froides chez le directeur du CCA à mes côtés :

  • Lisette est partie, pour les mêmes raisons que tous les communistes non-musulmans. En vertu du Code de la nationalité adopté juste après l’indépendance, ils étaient considérés comme des étrangers, eux qui s’étaient battus pour cette indépendance. Et cela ils ne pouvaient le supporter…

Ces mots qui explosèrent le tabou et me libérèrent définitivement, devinrent le leitmotiv de mes films suivants : la guerre dite de ‘’libération’’ avait surtout été pour le FLN une guerre d’épuration. Constat qui choquait toute la gauche française… Car en Algérie, même si on ne pouvait le dire, l’on savait très bien que telle était la vérité, raison pour laquelle mon dernier film Algérie, histoires à ne pas dire, sera interdit dès sa sortie en 2007.

3 créateurs et l’exil – Déc 1999 à la Réunion

Semaine méditerranéenne

Aïcha Bouabaci, écrivain; Jean-Pierre Lledo, réalisateur, et Nicole Guiraud, plasticienne, expriment en commun, par la maîtrise d’arts différents, l’indispensable recherche identitaire, non pas seulement au travers de leur appartenance ethnique ou confessionnelle, mais surtout au travers de leur vécu sur une terre qu’ils aiment et qui a profondément marqué leur vie.

Tous trois sont nés en Algérie et, quelque part, se retrouvent en exil, exil physique pour les uns, exil moral et intellectuel pour les autres. Ils sont arrivés hier à Saint-Pierre et nous les avons rencontrés. Ils nous ont parlé de leur coeur d’attache, de cette Algérie, de leur passé qu’ils ne veulent surtout pas occulter mais intégrer à leur vie présente, de cette recherche aussi de la référence du sol, et non pas catégorielle eu égard à leur appartenance à un groupe d’hommes. Art-thérapie ou art-témoignage au-delà de la destination de l’oeuvre de chacun, il y a cette volonté de faire vivre une histoire qui, sans être autobiographique, est celle que tous trois ont vécu en commun: le chemin retrouvé pour ne pas tomber dans celui du chemin rejeté. C’est aujourd’hui que débute la Semaine méditerranéenne organisée par les services culturels de la mairie de Saint-Pierre et l’association l’Olivier, présidée par Eric Wagner, une association qui accueille tous ceux qui ressentent très fort la culture des confins de la mer Méditerranée, un des plus importants carrefours culturels de l’histoire de l’humanité. Outre la présentation d’une dizaine de films au centre Lucet Langenier de Ravine-Blanche, la présence de ces trois créateurs permettra à ce festival de s’inscrire dans une expérience de temps vécu au travers d’échanges intéressants et pourquoi pas générateurs d’une certaine émotion pouvant participer à la réconciliation intérieure, car nous sommes tous, et dans des îles au peuplement récents par excellence, sous l’emprise d’une certaine forme d’exil, qu’il soit vécu pour les uns ou hérité pour les autres. Les Européens d’Algérie, tout comme les « créoles » de la Réunion, ont vécu l’exil de leur terre d’origine. Les pieds-noirs, ont en plus vécu celui de leur terre d’adoption avec laquelle ils avaient commencé à vivre la gestation de leur devenir.* Aïcha Bouabaci parlera, ce soir, à partir de 18 heures, de l’itinéraire d’une femme algérienne, musulmane et francophone, mais surtout écrivain, c’est-à-dire créatrice, dans un pays, le sien, où l’expression des voix libres, surtout féminines, n’est pas une évidence. Elle a refusé longtemps de se faire publier à l’extérieur, ce qui aurait été pour elle une démarche vers l’exil. « Enfances dévoilées », son dernier livre (en préparation) est une double biographie, celle de Nicole Guiraud, présente à cette semaine méditerranéenne, qui a quitté l’Algérie en 1962, et la sienne, un écrivain algérien qui vit provisoirement à l’extérieur de son pays. « Enfances dévoilées », c’est aussi l’histoire de deux camps qui se battaient, celui de l’Algérien et celui de l’Européen d’Algérie. Aïcha Bouabaci rencontrera des élèves de lycées pour des moments de libre-échange. Jean-Pierre Lledo présentera, mardi et vendredi soir, trois de ses films: « Chroniques algériennes », « l’Oasis de la belle de mai », et « Lisette Vincent, une femme algérienne », trois documentaires tournés en France après son arrivée en 1993. Le premier est un moyen métrage qui montre la résistance au quotidien des habitants d’Algérie qui contrent l’intégrisme jusqu’à espérer le vaincre en ne se soumettant pas aux diktats des islamistes. Et le réalisateur de constater un processus, celui du désir de laïcité qui s’exprime de plus en plus: d’Annaba à Alger, on rencontre des gens qui disent « mais laissez-nous prier tranquillement, et que la religion ne soit plus le centre du débat politique ». « L’Oasis de la belle de Mai », tournée à Marseille en 96, est lui aussi un moyen métrage sur l’exil des intellectuels. Il parle notamment de la vie du peintre algérien Denis Martinez. Quant au troisième film, c’est un long métrage tourné l’an passé en vidéo numérique. C’est l’histoire simple d’une vieille institutrice, née en Algérie et contrainte de quitter son pays en 1972. Nicole Guiraud, par le biais d’un diaporamas, « La valise à la mer », présentera, mercredi à 18 heures 30, son oeuvre de plasticienne: dessins, sculptures, collages, assemblages, le tout par le support de bocaux qui sont disposés tous les dix ans sur des étagères et qui, en les tournant, peuvent se lire, en trois dimensions. A livre ouvert. Art-thérapie, son expression plastique est un besoin de recréer cet ordre symbolique qui lui permet de se situer sans effacer quoi que soit, mais au contraire, en archivant le tout, non pas dans le sens d’une rétrospective, mais au contraire d’un bilan, comme un archéologue le ferait en parcourant sa mémoire pour rattacher le temps présent.

https://www.clicanoo.re/Culture-Loisirs/Article/1999/07/11/Art-Trois-createurs-la-recherche-du-lien-au-dela-de-lexil_50729

Chroniques Algériennes, Notes avant tournage

Le film évoquera le quotidien d’une Algérie qui a peur, qui souffre mais qui apprend pour survivre à surmonter l’angoisse et à résister. Comme tous les terrorismes, celui en cours en Algérie a le même but: susciter la terreur, créer un état d’insécurité permanent pour réduire au silence, annihiler toute volonté et rendre désirable l’autorité même tyrannique, d’un état, d’un parti ou d’un chef qui apporterait ‘’la paix’’.
Un nouvel ordre même fondé sur un degré extrême d’exclusion, deviendrait une aspiration.

Comment réagissent les Algériens dans leur environnement quotidien?
Nous distinguerons trois moments: la peur, les traumatismes, la résistance.

LA PEUR

Espaces clos des immeubles, des maisons, des chambres.
Obscurité, pénombre, lumière filtrée par les persiennes.
Rues désertes avant le couvre-feu ou à partir d’une certaine heure.
Peur des femmes et des hommes, des adultes, des enfants et des vieillards.
Peurs hors des maisons mais aussi dans les maisons.
Tout peut arriver. Il n’y a plus d’espaces inviolables. Méfiance, chaque inconnu est un danger.
Méfiance absolue, le voisin et même un membre de la famille peut être aussi un danger. Etre sur ses gardes et ne pas le montrer, parler le moins possible, ne pas questionner, rentrer le plus vite chez soi, rencontrer le moins possible de gens, se retrancher, se replier, s’isoler.
Mais quand malgré toutes ces précautions, l’on se trouve face au danger, face à la mort…
Expériences de la peur au ventre, de la panique, du sauve-qui-peut, de la paralysie, de la stupéfaction, de la sidération. Expériences des petites et grandes lâchetés : on ne se rend même plus aux enterrements d’amis victimes du terrorisme.
Bribes de récits, de gestes, de regards.
Emotions de peurs revécues et racontées pour nous.
Effroi de la contagion et puis à nouveau prostration des corps, vide des regards.
Espaces clos des chambres, des maisons, des immeubles.
Des gens simples racontent.
Des cibles privilégiées du terrorisme, médecins, journalistes, fonctionnaires, racontent.

LES TRAUMATISMES

Quand la peur s’installe, qu’elle n’est pas surmontée; lorsque le choc de la violence a été trop fort ou lorsque les personnalités sont trop fragiles. Désespoir, catatonie, névrose, folie.
Dans le meilleur des cas, volonté d’oublier, de partir ailleurs.
Que deviendra l’enfant, témoin de la décapitation de son père?
Les vieillards sont après les enfants, parmi les grandes victimes du terrorisme. La violence a été trop brusque et trop forte et leurs anciennes valeurs n’arrivent pas à l’expliquer ni à la justifier.
Ils se referment et meurent à grande vitesse.
Coma diabétique, perte de mémoire, sénilité subite.
Les médecins, les psychiatres disent leur trouble devant une situation quasi endémique.
Les associations des familles des victimes et de l’enfance témoignent.

LA RESISTANCE

Quand on ne veut pas partir ou qu’on ne le peut pas, il faut survivre.
Il faut travailler, il faut se ravitailler, il faut sortir et affronter le danger.
Réflexes élémentaires de vigilance, nouveaux comportements, rompre avec cette vieille idée de fraternité : ce type sympa, cet « enfant du quartier », peut être un tueur.
Rompre avec l’utopie islamique de la fraternité.
Mais cette nouvelle méfiance ne mène pas pour autant au repli individualiste.
On s’inquiète des amis, on les héberge, on les soutient, on les met en garde.
On ne se laisse plus abattre, on n’accepte plus la fatalité de la mort, on est décidé à vendre très chèrement sa peau.
On change d’appartement, de quartier, de ville et quelquefois de pays avec l’espoir que cela soit momentané, mais surtout ne pas déserter, ne pas abandonner ses amis.
Les femmes sont d’un courage exemplaire.
Elles bravent les interdits que la terreur intégriste prescrit : ne pas sortir sans le hidjab (voile), ne pas fréquenter les soirées coutumières (fête, funérailles, circoncision), ne pas soutenir les familles des victimes.
Les parents encouragent les jeunes femmes à manifester leur liberté : comment des « étrangers » se permettent-ils d’imposer leur loi à leurs propres filles?
Face aux diktats, on se révolte, on se contacte, on se concerte, on dira Non ensemble et plus seulement dans son for intérieur, on manifestera dans la rue et on se laissera filmer par la télévision.

On proteste et on réfléchit. Que veulent-ils? D’où viennent-ils?
Pour la première fois on perçoit des choses auxquelles on n’avait jamais pensé jusque-là.
On voit désormais les choses différemment.
De ces nouvelles visions naissent de nouvelles résolutions. On ne se laissera pas mourir mais s’il faut mourir que ce soit pour que demain nos enfants connaissent la liberté.
Le courage des femmes est contagieux.
Des marchands de fruits et légumes sauvent in extremis la vie d’un policier.
Des élèves sauvent la vie à leur professeur, à un curé français.
Des voisins protègent le vieux pied-noir du quartier : ‘’si tu disparaissais, nous aurions honte toute notre vie’’.
Des résidents d’une cité protègent leurs paraboles, cible privilégiée des islamistes.
Désormais les terroristes doivent faire attention non seulement aux forces de sécurité mais aussi aux citoyens qui n’hésitent plus à les dénoncer, à les signaler.
On surmonte peu à peu la peur.
On retrouve les gestes de la convivialité mais on a conscience du danger toujours présent.
On retrouve le sens de l’humour. On raconte les dernières blagues. Et dans ces blagues, il y a de plus en plus de sexualité, que les islamistes voudraient contrôler sinon museler.
Les caricaturistes s’éclatent chaque matin dans les journaux.
On prend ses responsabilités de citoyens face au terrorisme ou plus prosaïquement on prend en charge la défense de sa propre vie ou de son honneur.
On défend sa famille, ses proches ou sa dignité comme ces paysans des Aurès à qui on a exigé l’impôt sexuel.
Espaces ouverts de la rue, des villages et des villes.
La résistance a toujours la mort aux trousses…
Les images anonymes se mêlent aux apparitions et aux récits assumés.
Le film se terminera peut-être sur une plage, où chaque jeune homme et chaque jeune femme en maillot de bain est un défi aux islamistes.

L’unité du film proviendra de ce que l’expérience de la peur surmontée sera partagée par les témoins et le réalisateur.

CHRONIQUES ALGERIENNES, QUELQUES MOTS de l’AUTEUR

A peine arrivé sur le sol français, fin Juin 1993, et persuadé que le terrorisme islamiste allait prendre de l’ampleur (et de fait il dura 6 bonnes années dans sa forme extrême), je n’eus qu’une seule pensée : susciter de la solidarité avec toutes les forces anti-islamistes ciblées quotidiennement, et pour cela expliquer à la France et au monde, ce qui se déroulait en Algérie.

Surtout que loin de compatir avec ceux qui se réclamait de la démocratie, et avec les victimes de l’islamisme, les médias français et européens (en France, Le Monde, Libération, et le Nouvel Obs, notamment) avaient adopté le narratif des islamistes : c’était l’interruption du processus électoral qui avait déclenché leur violence, et l’armée en était la fautive. Ce qui factuellement était faux, puisque dès que le FIS fut agréé en 1989, il passa à l’offensive pour mettre KO la société algérienne en la terrorisant au quotidien, surtout les femmes et les intellectuels, et ce dès qu’il s’empara de presque toutes les Mairies d’Algérie, suite aux élections communales de Juin 1990.

Expliquer comment l’Algérie en était arrivée là devenait une priorité absolue. Les éditions Le Seuil acceptent notre projet de livre mais reculent honteusement lorsque nous apportons les textes. Je me dis alors qu’étant cinéaste, je dois faire un film. Ayant été très actif en Algérie dans le mouvement social et intellectuel, j’avais déjà beaucoup réfléchi aux phénomènes de totalitarisme et j’écrivis un scénario où à partir des dix dernières années je déroulais le processus qui avait fait émerger l’islamisme. Un producteur spécialisé dans le doc en est emballé. Mais très vite il doit déchanter : aucune TV n’en veut. Chrétien libanais, lui-même exilé, il n’a pas de mal à en deviner les raisons.

La situation empirant chaque jour en Algérie, mes meilleurs amis étant assassinés, il me faut faire coûte que coûte ce film. Ayant compris qu’aucune TV n’adoubera un autre narratif que celui en vogue, je décide filmer la résistance au quotidien des gens. Et si personne n’en voulait, j’irai alors seul filmer.
Un ami scénariste Jacques Gary vient d’ouvrir une boite de production. Mon projet l’enthousiasme et la seule TV qui l’accepte est Planète, la chaine documentaire de Canal +, ou pour être plus précis celui qui la dirige, Badinter, un parent à l’ex-ministre.

Il me faut une très petite caméra facilement dissimulable. Sony la prévoit pour le printemps 94. Justement le terrorisme a baissé d’intensité. Mais la caméra n’arrive sur le marché qu’au début Juin, au moment où il y a recrudescence de la terreur. Préférant ne pas filmer à Alger où je suis trop connu, un ami algérien vivant à Paris accepte d’y aller, et un autre ami originaire de Touggourt dans le grand sud se propose aussi de filmer le quotidien. Nous n’arriverons pas à nous coordonner et finalement très peu de leurs images entreront dans le montage final.

Je reste 3 semaines, alternant mes tournages entre Oran et Annaba, deux villes côtières distantes de 1000 km, où j’ai beaucoup d’amis et une partie de ma belle-famille. Je ne me déplace qu’en avion. Je n’achète les billets qu’au dernier moment, à l’aéroport même. Je suis persuadé que ma mobilité est ma meilleure sécurité et je me refuse donc à tous les effets de maquillage que mon producteur m’avait encouragé à prendre.

A chacune de mes arrivées dans ces deux villes, un attentat est commis. La peur règne, mais les personnes sollicitées acceptent d’être filmées à découvert et sans être floutée, à l’exception d’une personne. Sans doute parce qu’elles comprennent que les risques sont partagés aussi par moi…
N’ayant aucun contact avec mes deux amis, je décide de me rendre à Alger le 29 Juin pour filmer la manifestation prévue en hommage à Boudiaf, le chef d’Etat qui avait redonné de l’espoir aux Algériens, et qui avait été assassiné le 29 Juin 1992, alors qu’il lisait son discours, sur la scène du Palais de la Culture de Annaba. Beaucoup de mes amis sont là. Ayant appris mon départ en France, ils sont plus qu’étonnés de me voir, de plus avec une caméra. Avec des signes du doigt contre la tempe, ils me demandent si je ne suis pas fou.

Dès que le cortège démarre, 2 explosions. Des bombes dissimulées. Tout le monde court. Ambulances, hommes en civil l’arme au poing, investissent aussitôt l’espace. Rumeurs de morts. Finalement, il n’y aura eu que des blessés. Le cortège se reforme et plus uni que jamais l’on crie : ‘’Nous sommes tous des Boudiaf !‘’.

J’ai déjà près de 40 heures de rushes, mais chaque jour je recule mon départ. Je me trouve à Annaba, et un ami m’a proposé de m’amener à un endroit où ce sont les femmes qui cueillent les tomates. Il m’a donné rendez-vous un vendredi matin à la plage. Bonne idée je prendrai ainsi mon 1er bain.
Mais n’ayant pas dormi à cause de la chaleur et des moustiques, et l’ami qui m’héberge n’ayant pas de café (en pénurie à cette époque), je suis un peu dans le brouillard. En sortant du taxi, je prends le sac volumineux de plage, et je laisse celui, minuscule, posé sur le plancher, qui contient ma caméra, et que je n’arriverai pas à retrouver, malgré d’après recherches auprès de la compagnie de taxis.

Le tournage s’achève ainsi. Mon producteur est plus que ravi de me revoir indemne et, il est heureux de m’annoncer :
la caméra est à toi !
Merci Jacques, ça me soulage, car je l’ai perdue !

Les rushes en tous cas lui plaisent beaucoup et il est persuadé que les grandes chaines de TV accepteront à présent le film, fait d’images de la résistance au quotidien de femmes et d’hommes simples, dénuées de tout commentaire autre qu’informatif, et ce d’autant plus que Planète y consent. Chaque image est un scoop puisque plus aucune équipe de TV n’est envoyée en Algérie. Mais dans un bel ensemble, ces ‘’grandes’’ chaînes refusent toutes. Le film ne sera donc diffusé que par Planète.

Très demandé par de nombreuses associations solidaires du combat des démocrates, j’anime des débats dans toute la France.
A Genève, les islamistes se mobilisent, sans doute avec à leur tête celui que l’on ne connaissait pas encore, Tarik Ramadan. Evacués de la salle, l’un d’entre eux nous crie : on vous tuera tous !

PS :

A Oran, ma première visite fut pour Raja, la femme du dramaturge et ami Abdelkader Alloula, assassiné 3 mois plus tôt. On aurait dit que la mort planait encore sur tout l’immeuble.
Leur fille, Rihab, alors âgée de 12 ans, tint à nous lire son poème, intitulé, L’amour et l’espoir.
Cette séquence figure dans le film :

Il est mort notre cher Amour
Il est mort notre unique Espoir.
Tu étais un frère, un oncle, un tendre père, Ô Abdelkader.
Tu as laissé les orphelins attendre les habits neufs de la fête
Sans être là pour la leur souhaiter.
Oh, mon Père tu nous as laissé orphelins sans sourire.
Dieu t’a rappelé nul ne t’oubliera jamais jusqu’à ce que Justice soit faite.
Oh Dieu, laisse-nous entrer au Paradis et y voir notre Père.
Qu’on soit avec lui comme on l’était auparavant.
Il est parti. Il a laissé Oran dans la tourmente.
Il y a laissé les pauvres et la terreur qui continue.
Elle a tué les hommes de culture
Djilali Liabes, Mohamed Boudiaf, Tahar Djaout,
Djilali Belkhenchir, Mahfoud Boucebsi,
et Alloula Abdelkader, le lion d’Oran…

Camus au Panthéon – 20 Novembre 2009.

La nouvelle vient de tomber, je n’ose y croire ! Plus de 50 ans après le Prix Nobel !

Par ces temps de veulerie intellectuelle, de double langage, et d’irresponsabilité, où une intelligentsia hyper-médiatisée a remis à la mode, ce qu’il y eut de plus mauvais dans la pensée de Sartre, l’idolâtrie de la violence soi-disant révolutionnaire, et le soutien aveugle accordé à ceux qui s’y adonnent, et ce malgré l’expérience qu’ainsi se préparent les dictateurs et les bourreaux de demain, cela réconforte !

Camus n’eut qu’un seul tort, celui de voir juste, avant tout le monde, sur tous les grands sujets : l’Algérie, le terrorisme, le totalitarisme, la morale.

Ainsi, à la fin, il y aurait toujours une justice, une vraie justice, celle qui honorent les Justes ?

Ainsi à la fin, triompherait toujours l’unique morale qui vaille, celle qui respecte dans l’homme ce sans quoi il n’est plus rien, sa liberté de pensée et d’expression ?

Justice, intégrité, fidélité, modestie, Camus est synonyme de tous ces mots et de bien d’autres encore…

Camus, mon voisin de Belcourt, Albert mon frère ainé !

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Craignant une « récupération », le fils d’Albert Camus refuse le transfert de son père au Panthéon, hommage que souhaitait lui rendre le Président Nicolas Sarkozy.

Je pense que son fils a eu tort.

Le Panthéon, c’est toujours aussi de la politique.

La France aurait bien besoin de se replonger dans la pensée camusienne et cela en aurait été une belle occasion. Seuls les tenants de la nouvelle bien-pensance se réjouiront de cette décision.

JP Lledo

Négationnisme : Je romps avec Riposte Laïque… (8 avril 2015)

Ayant fait partie des gens qui ont soutenu ce journal à qui revient le mérite, historique en France, d’avoir été un des premiers à montrer ce qui est devenu une évidence pour presque tous aujourd’hui : entre l’islamisme et l’islam il y a bien une relation, je tiens à faire savoir publiquement ma décision.

Ma rupture, définitive, avec Riposte Laïque, est motivée par l’article d’un certain Jean-Louis Burtscher, intitulé ‘’Chambres à gaz : je suis excédé par la nouvelle affaire Le Pen’’ [1].

Cet ‘’article’’ est une compilation de tous les ‘’arguments’’ du négationnisme concernant la SHOAH, dont, en France, le couple Faurisson-Dieudonné s’est fait le héraut.

J’ai écrit au directeur de ce journal, Mr Cassen, pour lui dire que j’en étais scandalisé, et je lui demandai de rectifier et de prendre position contre cet article. Sa réponse a été que cet article avait été publié dans la rubrique ‘’Point de vue’’, et que cela pouvait susciter ‘’un débat’’ qui ferait ‘’pédagogie’’, ma demande étant qualifiée ‘’d’inquisitoriale’’.

Par le passé, il m’était arrivé de défendre auprès de mes amis Riposte Laïque au nom de l’honorable ‘’liberté d’expression’’, quand il s’agissait d’articles ‘’litigieux’’. Mais le négationnisme n’est pas une ‘’question litigieuse’’, encore moins une question qui puisse faire ‘’débat’’.

La banalisation ou la négation de l’extermination de tout un peuple, idéologiquement justifiée, rationnellement programmée, et méthodiquement réalisée, commise au siècle dernier avec la complicité de l’Europe et l’absence de réaction des gouvernants du monde, est un crime aussi grand que le crime.

La liberté d’expression, comme toutes les libertés, a des limites. Et le négationnisme sera donc toujours la ligne rouge de mes fréquentations.

Dans l’attente d’un mea culpa de la rédaction de Riposte Laïque, qui seul pourra me faire changer d’avis, je tiens à faire savoir que je romps définitivement avec ce journal.

[1]http://ripostelaique.com/chambres-a-gaz-je-suis-excede-par-la-nouvelle-affaire-le-pen.html

Charlie Hebdo : Qui est responsable du massacre ? (7 Janvier 2015)

Ces véritables responsables de l’assassinat de mes quatre frères oseront-ils se mettre au premier rang des Français qui leur rendront hommage lors des obsèques ? J’ose espérer que non. A moins que comme tous les commanditaires mafieux ils aient jusqu’à ce culot.

Je ne peux pleurer mes frères Charb, Cabu, Tignous et Wolinsky
Je n’ai pas le droit
Pas aujourd’hui
Je ne peux pleurer aujourd’hui pour réfléchir demain
Je ne peux laisser à demain ce qui doit être dit de suite
Demain c’est trop tard
Inutile de faire la chasse aux tueurs
Il faut faire la chasse aux véritables responsables
Les tueurs vont être rattrapés
Mais si les véritables responsables ne sont pas mis hors d’état de nuire
Il y en aura d’autres
Qui sont les véritables responsables ?

Le premier responsable, c’est le Gouvernement français et le président de la république…

pour non-assistance à personne en danger : comment avoir laissé l’organe de presse le plus menacé de France sans protection policière ?

pour son refus de désigner l’islamisme comme le principal ennemi de la France, de la liberté, de la démocratie, de par le monde…

Pour sa mémoire courte depuis les assassinats de Toulouse en 2012…

pour son refus de tenir compte de l’expérience algérienne où les intellectuels furent les premières cibles de l’islamisme…

pour son refus de faire la relation entre l’islamisme assassin et sa source non moins assassine, l’Islam, tel qu’il est aujourd’hui enseigné et transmis dans le monde musulman mais aussi en Europe et en Amérique, non plus comme une métaphysique égale à d’autres, mais comme une idéologie de conquête du monde non-musulman, et de mort pour tous ceux qui résisteraient .

Le premier responsable, ce sont aussi les médias…

pour les mêmes raisons susdites.

mais aussi parce que depuis la mise en œuvre terroriste de l’islamisme en Algérie à partir du début des années 90, ces médias ont préféré soutenir les islamistes au nom de la liberté d’expression plutôt que les démocrates qui résistaient et se faisaient assassiner : en Algérie près de 100 journalistes furent liquidés une balle dans la tête, après que les plus illustres de ses artistes aient subi le même sort, du romancier Tahar Djaout au dramaturge Abdelkader Alloula. Et ces médias ont récidivé récemment avec l’Egypte lorsque l’armée a décidé de mettre hors d’état de nuire les Frères musulmans.

parce qu’ils ont fait de Tariq Ramadan, le chantre des Frères musulmans, la vedette de tous les plateaux de TV.

parce que, inversement, on préfère faire la chasse au seul journaliste français qui ose appeler un chat un chat, Eric Zemmour.

La radio Europe N°1 en parlant des tueurs qui ont pourtant crié qu’ils étaient venus venger leur prophète, ne vient-elle pas, dans l’intervalle de quelques minutes, de gommer leur référence à l’islam ? !

Oui les premiers responsables, ce sont bien le gouvernement français, le président de la république, et les gros médias français !

Pour leur stratégie politique et médiatique qui vise à banaliser le danger islamiste et islamique (en arabe il n’y a qu’un seul mot pour ces deux notions).

Pour leur refus de dire que l’islamisme tente aujourd’hui, d’une autre manière, ce que l’Islam a entrepris en son nom propre sous l’étendard du prophète puis de ses successeurs, les divers Califes : la conquête du monde.

Pour leur refus de dire que l’OCI fort de ses 54 pays musulmans a déjà réussi dans les faits à changer la nature de l’ONU en lui substituant sa ‘’Charte des droits de l’homme … en Islam’’ fondée sur la chariaa.

Pour leur refus de comprendre que ce qui menace la Paix au Moyen-Orient et par conséquent dans le monde, ce n’est pas Israël, mais bien l’islamisme et l’islam représenté aujourd’hui par le Dach, le Hamas, le Hizbollah, mais aussi par l‘Iran des Mollahs qui pend publiquement chaque semaine ses récalcitrants et prépare tranquillement sa bombe atomique, la Turquie d’Erdogan dont les prisons sont remplies d’intellectuels et de journalistes, le Qatar qui a déjà acheté quantité de gouvernants et médias européens. Cela de nombreux artistes et intellectuels du monde arabe l’ont déjà dit, mais on préfère taire leur nom même comme ils sont aussi connus que Sansal ou Adonis.

Pour leur engagement aveugle et militant aux côtés d’un mouvement national palestinien noyauté par les islamistes qui n’attendent que des élections pour en prendre la direction, lequel refuse de reconnaitre Israël comme le seul Etat du peuple juif (contre 22 pays arabes et 54 pays musulmans !) et enseigne quotidiennement dans ses médias et ses écoles la haine du juif…

Et récemment encore pour le vote de la France au conseil de sécurité de l‘ONU pour la résolution palestinienne qui consiste à imposer son option à Israël sans aucune négociation.

Aujourd’hui je ne peux pleurer mes freres Charb, Cabu, Tignous et Wolinsky
Je le ferai demain
Aujourd’hui je me dois dire que le gouvernement français, le président de la république et les gros médias français sont bien les premiers responsables
Et faute d’avoir prévu les bons voeux que la France allait recevoir
Ils devraient démissionner collectivement.

Car s’ils continuaient ainsi à tolérer en France et en Europe la présence islamiste
et banaliser la chasse aux Juifs, de Toulouse à Bruxelles, de Ilan Halimi à la jeune fille de Créteil, les véritables démocrates français et européens doivent s’attendre au pire.

Quand donc les gouvernants français européens, le président de la république, et les gros médias comprendront-ils que le fascisme nazislamiste s’il commence par les Juifs, finit toujours par les non-juifs qui lui résistent ?

Ces véritables responsables de l’assassinat de mes quatre frères oseront-ils se mettre au premier rang des Français qui leur rendront hommage lors des obsèques ?
J’ose espérer que non.
A moins que comme tous les commanditaires mafieux ils aient jusqu’à ce culot.

PS : je n’ai voulu parler ici que des principaux responsables. Mais tous ceux qui parmi les ‘’intellectuels’’ qui ont eu la même démarche de déni et de banalisation sont également responsables. Ils devraient par décence se taire et surtout ne pas s’adjoindre au cortège des obsèques.

Le mal est profond (15/11/2015)

ATTENTATS – Je m’incline devant les nouvelles victimes de l’islamisme international, mais plutôt que de laisser l’émotion ou la colère me submerger, il me semble qu’il est plus urgent de réfléchir.

A propos de la nouvelle tragédie infligée à la France le 13 novembre 2015.

Je m’incline devant les nouvelles victimes de l’islamisme international, mais plutôt que de laisser l’émotion ou la colère me submerger, il me semble qu’il est plus urgent de réfléchir.

En France, le MPCT, mouvement pour la paix contre le Terrorisme a été pionnier dans la nécessaire lutte contre le terrorisme, mais c’est peu dire qu’il a fallu bien du temps pour qu’il soit entendu. Et encore, je doute fort qu’il l’ait été vraiment, bien que le terrorisme islamique n’ait fait qu’élever la quantité et la qualité de ses nuisances.

En effet, même après les massacres de Janvier, la France, l’Europe et les USA, leurs médias et leurs journalistes ont refusé de voir la réalité: c’est l’islamisme qui tue; l’islamisme est un mouvement international qui pourrait s’imposer dans presque tous les pays musulmans si les élections y étaient libres et si l’armée ne s’y opposait (armées locales ou étrangères); il a partout la même vision totalitaire et la même stratégie violente, quels que soient la diversité de ses mouvements et des appellations; enfin la plate-forme idéologique de tous les mouvements islamistes violents depuis ces quatre dernières décennies n’est rien d’autre que l’islam, d’où précisément lui vient sa force, et sa très large influence. Un islam dont le Président égyptien Al-Sissi appelle avec force la réforme, mais assurément l’islam.

La France modifiera-t-elle sa manière de voir? Je ne le crois pas. La première réaction du président Hollande est de cibler Daech. Mais Daech dont la visée principale est la renaissance du Califat, vœu désiré par la grande majorité des musulmans du monde, n’est que la nouvelle forme de tous ces mouvements aussi meurtriers qu’Al Qaïda, que le GIA algérien, que les Frères musulmans, et que le régime des Ayatollahs inauguré par Khomeiny.

Ce que les Présidents d’Europe et des USA semblent ne pas vouloir comprendre c’est qu’une guerre a été déclarée à la démocratie, depuis longtemps, par l’islamisme mondial, en s’imposant d’abord dans les pays musulmans, ensuite en leur propre sein, en profitant des politiques d’immigration laxistes, et s’appuyant sur les populations musulmanes. S’élever contre Dach et se taire devant le fait que les périphéries de toutes les grandes villes européennes échappent presque totalement à l’autorité centrale, pour n’obéir qu’à de nouvelles autorités, islamiques, est une mascarade.

Le mal est profond. Autant les Etats du monde qui à l’époque se disaient  »libres » se mobilisèrent sans arrêt, et notamment sur le front idéologique, contre l’URSS et le  »camp socialiste », autant, dès le début de la résurgence du mouvement islamique, il a baissé les bras. Ce moment peut-être daté au carbone 14: c’est lorsque Khomeiny condamna à mort Salman Rushdie et que  »l’Occident » accepta la sentence, sans la moindre condamnation à l’ONU. Près de quatre décennies plus tard, les USA signent un Accord incroyable avec le même régime (qui n’en croit pas ses yeux), et la France, n’était-ce cet événement tragique, allait accueillir l’actuel président Rohani, malgré le fait qu’il venait de déclarer Israël illégitime, et ce à la télévision de l’Etat français, sans la moindre réaction du Quai d’Orsay…

Comme la plupart des intellectuels démocrates et persécutés du monde arabe et musulman, j’avoue ne pas arriver à comprendre la logique d’un tel aveuglement et d’une telle lâcheté à l’endroit de l’islamisme. Surtout que s’il est vrai que c’est la gauche politique et intellectuelle qui se fait le héraut d’une telle orientation, on ne peut dire non plus que leurs homologues de droite se soient montrés plus perspicaces et plus courageux.

Ce refus d’aller à la cause vient d’être symboliquement consacré par le Prix littéraire Goncourt attribué à un roman lénifiant sur la concorde Orient-Occident plutôt qu’au roman  »2084 » plus que lucide et courageux de l’écrivain algérien, résidant toujours en Algérie, Boualem Sansal, lequel décrit avec précision ce qu’est le totalitarisme islamique.

Ce déni aura comme par le passé une inévitable conséquence: s’en prendre à un bouc émissaire plus faible, le Juif et plus précisément Israël, puisqu’aujourd’hui on ne peut plus être frontalement antisémite… Passés les premiers jours de la commotion, on nous expliquera que le Bataclan était une propriété juive, où s’étaient tenus des galas en faveur d’Israël, où se produisaient des musiciens juifs et israéliens, et où ce jour-là le groupe de rock invité, était allé en Israël cet été, et ce malgré les menaces de BDS, ce mouvement de boycott toléré par l’Europe et les USA. Puis après quelques jours, on ajoutera l’autre refrain : tout cela n’est que l’exportation du conflit israélo-palestinien, qui ne dure que par la volonté d’Israël.

Je ne crois donc pas que cette nouvelle agression de l’islamisme mondial du 13 novembre 2015 dirigé contre la France soit en mesure de provoquer le nécessaire sursaut. Les bien-pensants d’Europe et des USA continueront d’innocenter l’islamisme et de charger Israël. Ils continueront à professer qu’il y a un  »mauvais terrorisme » (celui qui touche les non-juifs d’Occident) et un bon terrorisme libérateur, celui des Palestiniens, qui hier assassinaient les athlètes israéliens en plein Munich et aujourd’hui font la chasse aux Juifs dans les rues et sur les routes d’Israël, sans que leurs dirigeants, d’Abbas aux Hamas, ne soient condamnés, et ce tandis que leurs instances politiques et médiatiques encouragent  »l’intifada des couteaux » et font de leurs terroristes tués des héros et des  »chouhada » (martyrs).

Le mal est profond et peut-être peut-on en situer une des origines dans le traitement par la gauche française de la guerre d’Algérie. Plutôt que Camus, qui condamna très fermement le terrorisme, lui qui avait été un résistant contre les nazis, cette gauche préféra suivre Sartre, lui qui s’était terré face aux nazis. Dans sa préface des  »Damnés de la terre » de Frantz Fanon, on pouvait lire :  »Abattre un Européen, c´est faire d´une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé: restent un homme mort et un homme libre ». Et aujourd’hui, l’historiographie dominante de la guerre d’Algérie, guidée par l’historien officiel du parti et de l’Etat socialiste français, Benjamin Stora, continue de surfer sur cette vision sartienne. Ainsi cet  »historien » pourtant très prolixe, n’écrira rien de la journée la plus sanglante de la guerre lorsque près d’un millier de chrétiens et de juifs furent assassinés, le jour même de l’indépendance, le 5 Juillet 1962… Ainsi on jettera un voile pudique sur les méthodes d’extermination du FLN très proches de celles du Dach (décapitations et autres mutilations du nez et d’autres membres), que ce soit contre les non-musulmans ou contre les musulmans réfractaires, avec la même conséquence: chasser toute la population non-musulmane et tous les opposants musulmans.

La guerre de  »libération » en Algérie n’avait fait que masquer une guerre d’épuration ethno-religieuse et tant que la France refoulera cette réalité, elle se trouvera impuissante à traiter la résurgence, sous d’autres formes, des pratiques du FLN algérien.

Je ne crois pas que l’Europe et les USA dont les universités fonctionnent encore avec les concepts fanoniens soient en mesure d’entreprendre cette grande révolution culturelle qui les libèrerait de leur pleutrerie et qui leur permettrait d’appeler un chat, un chat, et un totalitaire, un totalitaire, uniquement à partir des moyens utilisés.

Après ce que l’on sait du communisme, on ne peut plus dire que l’on puisse contribuer à la libération d’un peuple par les méthodes utilisées hier par le FLN et aujourd’hui par le Dach ou encore par les Palestiniens. La preuve est confirmée par ce qu’est devenue l’Algérie, entrée en dictature dès sa  »libération », dictature dont elle n’est toujours pas sortie, et par ce que sont les dirigeants palestiniens, déjà dictatoriaux et déjà très corrompus.

Tant que la production des nouvelles idées sera sous la coupe de cette intelligentsia indigente, proches de Sartre et vouant aux gémonies Camus, les peuples européens auront à souffrir.

Comme par le passé, ils trouveront des boucs émissaires et comme par le passé ce seront des Juifs. Ces derniers ne devraient se faire aucune illusion à ce sujet.

Mais comme par le passé, ils s’en feront.

Qui est maladroit ? Bensoussan ? Ou Finkielkraut et Jakubowicz ? ! (24/01/2017)

J’avais dernièrement affirmé mon entière solidarité avec Georges Bensoussan attaqué par une organisation islamique de France, pour ne pas dire islamiste… Et je concluais ainsi : La Justice française est-elle déjà en train d’appliquer les nouvelles directives d’Eurislam ? Ce nouvel épisode, démontre en tous cas, s’il en fallait confirmation, que la France où l’on traîne les libres penseurs dans les tribunaux (Philippe Valls, hier, Pascal Bruckner aujourd’hui) avant de les assassiner sur les lieux mêmes de leur job, n’est plus le pays des Lumières. Et à ces Lumières, on ne peut même pas leur souhaiter de reposer en Paix, car si l’incendie du Reichstag en 1933 avait ouvert la voie au totalitarisme nazi, on peut se demander : A quand l’incendie du Panthéon ?

Mais aujourd’hui je voudrais dire ma stupéfaction après avoir entendu messieurs Finkielkraut et Jakubowicz, président de la Licra, évoquer d’une même voix ‘’une maladresse’’ de l’accusé. Appréciation d’autant plus choquante qu’elle donne avant même la délibération du tribunal, déjà raison aux accusateurs !

Dans un film documentaire sur le monde de l’école en France de Georges Benayoun, le sociologue franco-algérien Smaïn Laacher avait dit : “donc cet antisémitisme il est déjà déposé dans l’espace domestique. Il est dans l’espace domestique et il est quasi naturellement déposé sur la langue, déposé dans la langue. Une des insultes des parents à leurs enfants quand ils veulent les réprimander, il suffit de les traiter de juif.’’ 

Et Georges Bensoussan avait traduit cela en disant : ‘‘l’antisémitisme, on le tête avec le lait de la mère’’, ce qui n’est pas ‘’une maladresse’’ de traduction, mais un raccourci, remarquableCar pour téter, telle est la condition humaine, il faut être précisément sur et dans la langue, et pas dans une autre partie du corps, que je sache !

Le sociologue algérien, qui sait lui de quoi il parle, nous dit précisément que l’antisémitisme est déjà là, par la langue et dans la langue qui comme on le sait nous est antérieure, et nous irrigue donc de façon ‘’innocente’’, quasi-inconsciemment, instinctivement, tel le lait de sa génitrice tété par le bébé…

Le sociologue et l’historien, on l’a bien compris, visent un fait de culture, et pour être plus précis de la culture islamique dont les textes fondateurs sont  le Coran, et les Hadiths, pierre angulaire de toute la culture des pays musulmans.

De plus, l’exemple que nous propose le sociologue pour illustrer son propos est dénué de toute ambiguïtés : ‘’Une des insultes des parents à leurs enfants quand ils veulent les réprimander, il suffit de les traiter de juif.’’ :

Ce constat, que tout connaisseur du monde musulman ne peut démentir, n’implique nullement que tous les musulmans soient automatiquement antisémites, et cela ni le sociologue ni l’historien ne l’ont dit.

Portée par la langue et la culture, ‘’dans l’espace domestique’’, mais aussi dans la rue, par la rumeur ou l’opinion générale, par les stéréotypes langagiers auxquels on n’échappe pas toujours même lorsque l’on est un philosémite musulman[1], à l’école, à la mosquée, dans les media, etc…, la judéophobie n’est pas non plus une fatalité et il y a des musulmans qui résistent à cette culture, domestique et pas seulement domestique, puisqu’elle pénètre tout l’espace social, de l’imaginaire au politique. Ces musulmans-là résistent à titre personnel et peuvent transmettre ce refus à leurs enfants…

Mais dans ce monde musulman qui reproduit ‘’naturellement’’ cette judéophobie par l’enseignement du Coran et des Hadiths par le biais de tous ‘’les appareils idéologiques d’Etat’’, et qui de surcroît est un monde totalitaire où la liberté de pensée et d’expression se paye le plus souvent par la liberté, la mort ou l’exil, combien osent vraiment résister, autrement que dans leur for intérieur, lorsque les enfants en quête d’identification et de conformisme peuvent eux-mêmes devenir des délateurs ? !

Messieurs Finkielkraut et Jakubowicz, c’est vous qui êtes en plein délit de maladresse, pas Bensoussan ! L’univers ashkénaze vous est sans nul doute familier mais vous ignorez tout du monde sépharade et du monde musulman.

Si vous aviez seulement lu quelques pages du Coran ou des Hadiths, ou un seul des multiples livres sur l’alliance des grands chefs politiques et religieux du monde musulman avec Hitler (et notamment le grand Mufti de Jérusalem, Hadj Amin El Husseini, fondateur du panislamisme et du panarabisme), ou plus proche de vous, quelques pages même du livre de Bensoussan ‘’Juifs en pays arabes’’ vous n’auriez pas osé l’accuser, car la ‘’maladresse’’ c’est vous qui la commettez, et à quelques jours du procès, c’est en vérité bien plus qu’une ‘’maladresse’’, que je n’oserai pas ici nommer.

Un constat s’impose quand même : face à la nouvelle judéophobie islamique qui croît en proportion du nombre des musulmans en Europe, votre pensée est sur la défensive, ce qui est l’équivalent d’une démission.

Les juges seront-ils plus courageux ?

Je l’espère pour l’historien, mais pour être franc, j’en doute.

 

[1] Lorsque le mot ‘’Yaoudi’’ (juif) est prononcé dans le monde musulman arabe, on le fait suivre quasi-automatiquement du mot ‘’hachak’’ (une sorte d’excuse vis-à-vis de l’interlocuteur, pour le gros mot prononcé)

Qui est communautariste, Bensoussan ou Sifaoui ? (03/02/2017)

J’ai longtemps hésité avant de commencer à écrire tant est incongru de mettre ces deux hommes sur le même plan, même de façon rhétorique… Mais ce qui m’a décidé est le fait que beaucoup de ceux qui ont porté aux nues le journaliste algérien pour ses positions anti-islamistes, se sont étonnés voire offusqués qu’au lieu de défendre l’historien accusé d’arabophobie par un ministère de la justice française fortement sollicité par des organisations musulmanes de France, il ait abondé dans le même sens, allant même jusqu’à témoigner contre lui : mais quelle mouche l’aurait donc piqué ?

Provenant du même pays que lui dont j’ai aussi la nationalité (certes difficilement accordée, compte tenu de mes origines non-musulmanes) et connaissant son parcours depuis plus de deux décennies, je crois pouvoir éclairer ce qui à certains semblent des ‘’contradictions’’…

Avant, pendant et après le récent procès du 27 Janvier de Georges Bensoussan, Mohammed Sifaoui l’a accusé du péché de communautarisme et d’essentialisme, pour ne pas dire de racisme, lui qui reprenant les propos d’un sociologue franco-algérien [1] lors d’un débat radiophonique contradictoire à France Culture avait affirmé que les Arabes tétaient l’antisémitisme dès l’enfance…

Or cette affirmation n’est passible d’aucune des trois accusations pour la simple raison qu’il ne s’agit même pas d’une opinion mais d’une réalité incontestable !

Le monde arabo-musulman a généré depuis ses origines et continue de générer une culture et des pratiques judéophobes, incluant signes distinctifs, qualificatifs humiliants,  et massacres réguliers… Et l’écrivain et sociologue d’origine tunisienne Albert Memmi qui bien des années avant moi avait voulu s’identifier aux indépendantistes arabo-musulmans de son pays est on ne peut plus péremptoire : ‘Je dois être plus clair: la vie idyllique tant vantée des Juifs dans les pays arabes est un mythe ! La vérité, puisque je suis obligé d’y revenir, c’est que dès le début nous étions une minorité dans un milieu hostile… A son époque (du grand-père), tout Juif pouvait s’attendre à être frappé à la tête par un musulman qui passait. Ce rituel « agréable » avait un nom, la chtaka’’ [2]

Dans le monde arabo-musulman, les (faux) ‘’Protocoles de Sion’’ y font office de best-seller, juste battu au hit-parade des ventes par le Coran et  »Mein Kampf » (certes expurgé des passages où les Arabes et les musulmans sont relégués très bas dans l’échelle des valeurs racialistes nazies !)…

Lors de la foire du Livre à Casablanca en 2014, on avait même assisté à une farce, aussitôt dénoncée par le Centre Simon Wisenthal, où la représentante falestinienne auprès de l’Europe, Leila Shahid, fit la promotion d’un livre vantant le ‘’vivre ensemble’’ entre juifs et musulmans dans le monde arabo-musulman, alors qu’elle était entourée de dizaines de livres tous plus antisémites les uns que les autres ! [3]

Leila Shahid, parente d’Arafat, me donne aussi l’occasion de rappeler qu’un autre de leurs parents, le Mufti de Jérusalem Amin Hadj El Husseini (intronisé par les Anglais contre l’avis de ses pairs) fut le protégé d’Hitler à Berlin de 1941 à 45, et l’animateur le plus côté de la propagande diffusée par Radio Berlin en direction du monde arabe. L’idée maitresse de cette propagande qui évita soigneusement d’évoquer les passages litigieux de Mein Kampf à l’encontre des Arabes, et qui par contre sollicita autant qu’elle le put le corpus textuel islamique, était que les Allemands et les Arabes avaient le même ennemi : les Juifs.

L’historien américain  Jeffrey Herf, dans ‘’Hitler, la propagande et le monde arabe’’ [4], citant les discours du mufti (car il ne fut pas le seul dirigeant arabe de Radio Berlin !) donne des dizaines de preuves de ce que ‘’Les Juifs, sont les ennemis jurés de l’Islam’’ (p 171). Je ne mentionnerai ici que deux de ses très nombreux discours.

Le premier est prononcé à l’occasion de l’ouverture de l’Institut islamique de Berlin, le 23 décembre 1942 : ‘’Les Juifs comptent au nombre de ceux qui haïssent le plus les musulmans, et ont déclaré leur animosité depuis les temps les plus anciens… Tout musulman sait que l’animosité juive envers les Arabes remontent à l’aube de l’islam. « Tu verras que le peuple le plus hostile, ce sont les Juifs » dit le Coran’’… En fait, la juiverie mondiale dicte la guerre comme c’était le cas à l’époque de Mahomet (p 178).

Et le second, du 1er Mars 1944 : ‘’Arabes ! Levez-vous comme un seul homme et battez-vous pour vos droits sacrés. Tuez les Juifs où que vous trouviez. Cela plait à Dieu, à l’histoire et à la religion. Cela sert notre honneur. Dieu est avec vous.’’ (p 241)

A cette somme de 400 pages, il faudrait au moins ajouter ‘’Prêcheurs de haines’’ de Pierre André Taguieff (près de 1000 pages), ‘’Juif en pays arabes – 1850-1975’’ de Georges Bensoussan (plus de 800 pages) qui complète ‘’L’Exil au Maghreb – La condition juive dans l’Islam (1148-1912)’’, de Paul Fenton et David Littman, (800 pages), sans parler de l’examen pays par pays de ‘’La fin du Judaïsme en terres d’Islam’’  publié sous la direction de Shmuel Trigano…

Et donc, à moins que ceux qui ne sont pas nés dans le monde arabo-musulman ne veuillent délibérément  ignorer ces textes de base, qui pourrait contester ce trait dominant de la culture arabo-musulmane qui prend sa source dans le Coran, lequel stigmatise les Juifs de diverses manières [5], et dans l’histoire islamo-juive inaugurée par le massacre des Banu Qurayza par la main du prophète himself, devenu pour l’occasion égorgeur au couteau, la séquence étant décrite avec un luxe de détails dans la Sira, cette biographie de Mohamed considérée comme un des textes fondateurs de l’islam ?

Dans mon livre ‘’Le Monde arabe face à ses démons : Nationalisme, Islam, et Juifs’’ (Colin – 2013), je cite de façon non exhaustive les noms de nombreux intellectuels arabes qui ont osé affirmer que les pratiques discriminatoires contre toutes les minorités, religieuses, ethniques et sexuelles qui règnent dans tous les pays musulmans, à des degrés divers de barbarie, ont un lien avec le fondement de la culture musulmane, à savoir l’islam et ses textes fondateurs.

Et comme on peut s’en douter, le nom de Sifaoui n’y figure pas. A sa décharge, il n’a ni la notoriété de l’écrivain Boualem Sansal et encore moins la puissance de ces chefs d’Etat égyptiens, tels hier Nasser ridiculisant la volonté des Frères Musulmans d’imposer le hijab aux femmes[6] , et Sissi aujourd’hui, enjoignant le centre théologique mondial d’El Azhar au Caire [7] à ‘’révolutionner’’ l’islam…

En vérité dans le monde arabe, il y a 3 catégories d’intellectuels : les intellectuels ‘’organiques’’ simple prolongement de la parole étatique et théologique dominante ; à l’opposé, et ils se comptent sur les doigts d’une ou de deux mains selon les pays, les contestataires que je viens d’évoquer; et entre les deux, il y a les gens comme Sifaoui dont le souci essentiel est de cultiver l’art de comment ne pas franchir certaines lignes dites ‘’rouges’’ et de veiller à leur respect, devenant ainsi des vigiles de la ‘’pensée correcte’’.

Ceux qui appartiennent à cette troisième catégorie ne sont pas plus libres que ceux de la première. Eux aussi ne peuvent imaginer rompre avec la loi du troupeau, que j’appelle dans mon livre ‘’l’unanimisme’’. Et quand ils se permettent quelques libertés, de temps en temps, comme celle de critiquer les islamistes, il leur faut immédiatement rassurer leurs communautés en criant par exemple que l’islamisme n’a rien à voir avec l’islam, un peu comme hier les communistes (dont je fus) refusaient de voir la relation entre les crimes, les goulags, la dictature du parti unique et les textes fondateurs du marxisme-léninisme…

Ces intellectuels de la troisième catégorie sont mêmes les pires, les plus agressifs, les plus venimeux, haineux. En perpétuel exercice d’équilibre, ils n’hésitent pas à traiter de déséquilibrés ceux qui mettent les pieds dans le plat. Préoccupés de ne pas trahir leurs communautés d’origine, ils projettent sur ceux qui osent le faire leur propre communautarisme.

Ainsi le courageux Sifaoui ne dira rien des propos du sociologue d’origine algérienne Laacher qui explique que dans le monde arabo-musulman, l’antisémitisme  se trouve ‘’dans l’espace domestique même, sur la langue et dans la langue’’, mais pourfendra allègrement le juif Bensoussan pour la même vérité.

Dans le monde arabo-musulman, c’est un fait, l’antisémitisme est dans l’air que l’on respire au même titre que tous les virus connus à ce jour et à venir. Est-ce à dire que tous les Arabes ou tous les musulmans deviennent automatiquement judéophobes ? Bien sûr que non et Bensoussan n’a jamais dit une telle ânerie. Pareillement, tout le monde n’attrape pas la grippe : à chacun selon ses défenses immunitaires. Dans notre cas, il y a bien sûr des individus qui parmi les élites musulmanes résistent, interrogent, élaguent, refondent, réélaborent (en un mot, sont dignes d’être appelés des ‘’intellectuels’’), et à un niveau plus modeste, des individus ordinaires qui au nom d’un simple bon sens, voire d’une expérience personnelle de bon voisinage, ne se laissent pas emporter par l’unanimisme et les stéréotypes de la haine communautaire…

Oui ces résistants existent mais ils sont l’immense minorité, silencieuse de surcroit, car parler en public de ces sujets est plus que dangereux, et peut mener tout simplement à la mort… Et même en Algérie qui n’est pas le plus totalitaire des 57 pays musulmans, la résistance à l’islamisme est la seule rébellion acceptable : au-delà c’est le lynchage et Sifaoui n’attendit pas le procès Bensoussan pour participer lui-même à la curée. Ainsi il s’en prit à Riposte Laïque qui jusque-là l’avait soutenu dans son combat contre les islamistes, parce que de plus en plus ses rédacteurs franchissaient ses lignes rouges en soulignant la relation entre islamisme et islam[8].

Je pourrais aussi témoigner d’un autre fait, cette fois me concernant. C’était en Mars 2010 et j’avais répercuté à quelques-uns de mes correspondants parmi lesquels figurait Sifaoui, une interview de Mosab Hassan Yosef [9], le fils d’un dirigeant important du HAMAS qui était devenu espion d’Israël. Il disait notamment : “Le dieu du coran hait les juifs de toute manière, qu’il y ait occupation ou pas, alors les juifs ont un problème avec le dieu de l’islam, pas [seulement] avec les musulmans.”  Ce courrier m’attira une réponse de sa part que seule sa vulgarité m’empêche de reproduire. L’homme policé en public m’y apostrophait comme l’aurait fait n’importe quel apparatchik doté d’un peu de pouvoir, allant même jusqu’à nier mon algérianité ! ‘’Chassez le naturel, il revient au galop’’, lui avais-je répondu…

En effet, et afin d’étancher les dernières soifs de comprendre de ceux qui ont été surpris par le parti pris de Sifaoui, il faut avoir en vue que dans le monde arabe, une prise de position est toujours la résultante d’un certain nombre d’allégeances, publiques ou secrètes, qui obligent ces intellectuels de la troisième catégorie à ne pas franchir les ‘’lignes rouges’’. Ces liens varient selon chacun. Pour les plus rares, ils sont uniquement idéologiques. Pour lq majorité, les liens sont autrement plus puissants : familiaux, claniques, tribaux, religieux, auxquels se rajoute, pour presque tous ces pays foncièrement totalitaires, la police politique. Portant diverses appellations, en Algérie, malgré de fréquentes débaptisasions, le peuple lui a conservé son premier nom : la ‘’sécurité militaire’’.

Véritable décideur politique en Algérie, elle est surreprésentée dans toutes les institutions idéologiques et notamment les universités, les journaux et les partis. Même le parti qui se disait communiste en fut victime : la majorité de ses cadres dirigeants émargeaient !  Et dans le milieu des journalistes, il se disait d’ailleurs que Sifaoui en était aussi un aimable correspondant (ce qui pourrait aussi expliquer que quelques années plus tard, il se fit le défenseur du Chef de l’armée algérienne Khaled Nezzar lors d’un procès qui se tint en France au début des années 2000.)….

Seule l’ouverture des archives de la Stasi algérienne pourrait le prouver, et il est certain que de grosses surprises nous seront réservées ce jour-là, et quand je dis ‘’nous’’ je pense plutôt à nos arrières arrières petits-enfants, en étant très optimiste…

Par contre, pour avoir été, des années 70 aux années 90, partie prenante de presque tous les mouvements civiques et politiques d’opposition, y compris clandestins, et l’un des principaux animateurs du RAIS (Rassemblement des Artistes, intellectuels et Scientifiques), je puis témoigner que l’on n’entendit jamais parler de Sifaoui et que l’on ne trouvera jamais la moindre trace de sa signature dans aucune des nombreuses pétitions pour la liberté d’expression ou contre la torture que nous faisions circuler dans toutes les grandes villes d’Algérie… Etrange pour le héraut des grandes causes…

 

[1] Qui est maladroit ? Bensoussan ? Ou Finkielkraut et Jakubowicz. Par JP Lledo… http://jforum.fr/qui-est-maladroit-bensoussan-ou-finkielkraut-et-jakubowicz.html

[2] Albert Memmi, (QUI EST UN JUIF ARABE ? (février 1975) http://www.harissa.com/news555/fr/node/7694
                                   

[3] http://www.huffingtonpost.fr/jean-pierre-lledo/en-europe-on-peut-a-nouveau-tuer-tranquillement-des-juifs/

[4] ‘’Hitler, la propagande et le monde arabe’’ de  Jeffrey Herf (Calman Levy, 2011)

[5] « Mais ceux qui étaient injustes substituèrent une autre parole à la parole qui leur avait été dite » (II, 59). (Les Juifs comme falsificateurs de la Parole de Dieu).

[6] https://www.google.co.il/webhp?sourceid=chrome-instant&ion=1&espv=2&ie=UTF-8#q=video+de+nasser+sur+les+freres+musulmans

[7] http://memri.fr/2015/01/06/le-president-egyptien-al-sissi-a-al-azhar-nous-devons-revolutionner-notre-religion/

[8] Mon point de vue sur le fond de la controverse Sifaoui-Riposte Laïque. 2009 JP Lledo : http://ripostelaique.com/?s=Mon+point+de+vue+sur+le+fond+de+la+controverse+Sifaoui-Riposte+La%C3%AFque

[9] http://archives-lepost.huffingtonpost.fr/article/2010/03/05/1971943_video-la-terrible-verite-sur-l-islam-dite-par-mosab-hassan-yosef-le-fils-du-hamas.html