Oui, l’islam a joué un rôle dans la guerre d’Algérie

l avait fallu que l’Algérie mit fin au monopartisme, avec la nouvelle Constitution de 1989, pour que l’islamisme devienne visible. Très vite agressivement totalitaire, il préféra la plonger dans une effroyable guerre civile qui fit plus de 200 000 morts selon le président de la République lui-même. En Algérie et plus encore ailleurs, beaucoup s’étonnèrent : mais d’où sortaient donc ces centaines de milliers de barbus en gandoura blanche bien décidés à imposer leur nouvel ordre, d’abord aux femmes et aux intellectuels, et ensuite au reste, par la carotte, le bâton et enfin par la kalachnikov ?!

Pas l’islamisme, l’islam

Les premières réponses furent du registre de la paresse de la pensée. C’était la faute, bien sûr, de l’Iran qui voulait exporter sa révolution khomeyniste. C’était la faute des « Afghans » (plus de 3000 jeunes algériens ayant combattu les Soviétiques dans les années 80 venaient d’en revenir…) ; la faute enfin des Frères musulmans qu’on appelait familièrement « les frérots » : en arabisant totalement son système d’éducation, l’Algérie avait dû importer des milliers d’enseignants, pourchassés dans leurs pays par les nasséristes et les baathistes pour leur activisme islamiste (Egyptiens, Irakiens, Syriens, etc.). Comme il est fréquent dans le monde arabo-musulman, la faute c’est toujours celle des autres. Le mal vient toujours d’ailleurs.

Depuis, des chercheurs algériens ont certes rectifié cette idée en évoquant l’origine religieuse de la violence durant la guerre d’Algérie. Mais ils n’en ont jamais fait l’objet d’une étude spécifique. Ni Mohamed Harbi, pourtant le plus contestataire des historiens algériens de cette période, ni les autres grands historiens français spécialistes de cette période, Guy Pervillé et Gilbert Meynier. Personne n’avait osé mettre les pieds dans le plat, tant la question est tabou, et démontrer que déjà la guerre d’Algérie (1954-1962) avait eu une « dimension » religieuse.

Ce mérite revient à Roger Vétillard, fortement encouragé d’ailleurs par Gilbert Meynier dans cette délicate entreprise. Peut-être parce que cet ancien médecin spécialiste qui a attendu la retraite pour se lancer dans l’étude de la guerre d’Algérie a su profiter de cette liberté de n’être pas historien de profession. Ce qui en retour lui faisait obligation de redoubler de scrupules quant aux sources et à leur traitement. Fort de son savoir médical, il va, tel le sémiologue, aller du symptôme (discours, prises de positions, programmes, etc.) vers la matrice, celle dont il ne faudrait pas montrer le sein, l’islam. Pas l’islamisme, non, simplement l’islam, qui imprègne conscience et inconscient, paroles, gestes et actes. Or  la société algérienne, profondément islamisée depuis 16 siècles est naturellement sculptée par les concepts-clés de la doctrine, et notamment par celui qui règle le rapport à l’autre, le djihad. Il reviendra aux dirigeants nationalistes de l’ALN-FLN, y compris ceux connus pour être des « laïcs », de puiser sans vergogne dans ce fonds sans fond, que ce soit par volonté de manipuler facilement les collectifs ou par opportunisme politique.

L’ennemi est « l’infidèle », la guerre est un « djihad »

Ne dit-on pas « moudjahid », alors que le mot arabe pour « combattant » existe ? « Fidaï » (« fidayine » au pluriel), qui évoque le « sacrifice », pour désigner le terroriste (celui qui en tuant y compris des civils est chargé de provoquer de la terreur) et « chahid » (au pluriel « chouhada ») pour le combattant tué, mais dont la signification littérale est « martyr » (de la religion)…

Des preuves, Roger Vétillard va en convoquer 45. Pas une de moins ! « Précises et vérifiables », comme insiste l’auteur. La déclaration d’indépendance du 1er Novembre 1954 a pour but un Etat souverain, mais « dans le cadre des principes islamiques ». On se jure fidélité sur le Coran. On coupe le nez des déviants pris en flagrant délit. L’homosexuel est puni de la peine de mort, quel que soit son grade (le chef militaire Bachir Chihani en fera l’expérience). L’égorgement n’est pas un acte sauvage pour le combattant, puisque sanctifié par l’islam1. L’ennemi est « l’infidèle », la guerre est un « djihad ». On la mène au cri d’ « Allahou akbar » (Allah est le plus grand). Et ceux qui la font sont des « frères » (« khawa », c’est-à-dire des frères… musulmans). Dans les zones qu’il contrôle, le FLN remplace la juridiction française laïque par la charia.

« L’islam a été le ciment qui nous permit de sceller notre union »

Un des grands dirigeants de la lutte armée, et particulièrement du massacre du 20 août 1955 dans l’est-algérien, Lakhdar Ben Tobbal, avoue dans ses mémoires avoir fait la guerre aux non-musulmans : « Bons ou mauvais, je ne faisais pas de différence ». Un autre dirigeant, Si Abdallah, témoigne : « Nous n’arrivions pas dans une mechta en soldats révolutionnaires mais en combattants de la foi et il est certain que l’islam a été le ciment qui nous permit de sceller notre union… » Même un des dirigeants souvent présenté comme le Saint Just laïque de la révolution et qui sera assassiné par les siens, le Kabyle Abane Ramdane, ne dérogera jamais à l’idéologie dominante qui se veut « arabo-musulmane », et à ce titre signera un texte contre « les berbéristes », destiné à la Fédération de France du FLN. Quant à l’autre chef kabyle, le Colonel Amirouche, très peu savent qu’il adhéra à l’Association des Oulémas (d’où sortiront plus tard les cadres de l’islamisme), qu’il défendit la langue arabe contre le berbère, qu’il s’opposa radicalement aux « berbéristes » (nationalistes qui ne voulaient pas d’une Algérie fondée sur des critères ethniques ou religieux) et qu’il imposa les prières quotidiennes à ses subordonnés dans les maquis.

Aussi, le résultat d’une telle orientation pouvait-il être autre que celui qui s’imposa au moment de l’indépendance et que révéla clairement le président du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA), Ben Khedda, trente ans plus tard dans ses mémoires : « En refusant notamment la nationalité algérienne automatique pour un million d’Européens, nous avions prévenu le danger d’une Algérie bicéphale »2 ? Les accords d’Evian du 18 mars 1962 (qui ne furent jamais ratifiés par l’organe suprême du congrès de Tripoli) se refusaient à considérer les non-musulmans comme des Algériens. Diktat imposé par le FLN à la France, en échange de l’autorisation à exploiter le pétrole durant 10 ans. Les non-musulmans ne pouvaient devenir Algériens qu’en en faisant la demande, souvent refusée à des militants de la cause indépendantiste.

L’effacement des non-musulmans

Dans le très officiel Mémorial des Martyrs d’Alger, aucun nom de combattants non-musulmans ne figure. Bien plus, à Ténès on débaptisera la rue Ghenassia en rue de Palestine : cet infirmier juif avait pourtant préféré mourir que fuir l’encerclement de l’armée française, afin de rester près de ses blessés. En 1962, le million de chrétiens et de juifs n’eut d’autre choix que de quitter précipitamment ce qu’ils considéraient comme leur pays. Et pour ceux qui, malgré tout, continuaient à espérer pouvoir rester, on commandita l’assassinat du musicien juif Raymond Leyris, le 22 Juin 1961, puis une année plus tard le massacre de centaines de non-musulmans à Oran, le 5 Juillet 1962, méfait à ce jour non-revendiqué par ses auteurs, et à propos duquel aucun historien algérien n’a encore osé entreprendre une recherche, comme on peut s’en douter.

Des preuves de « la dimension religieuse de la guerre d’Algérie », on pourrait encore en trouver de très nombreuses. Ce qui ne manque pas d’étonner, c’est plutôt le refus des élites algériennes comme européennes d’admettre l’évidence. Et si cela pouvait se comprendre durant la guerre d’indépendance, de leur point de vue (ne pas affaiblir « la révolution »), que dire aujourd’hui, 56 ans plus tard ? Ne serait-ce pas parce que cette stratégie de l’aveuglement rend encore quelques services aux élites dhimmisées en cette époque où les violences de l’islamisme, confinées jusque-là aux pays musulmans, sont en train, depuis plus de deux décennies, de s’exporter, notamment en Europe ?

Le livre de Roger Vétillard, qu’aurait aussi bien pu écrire La Palice, est donc une nouvelle invitation à ôter ses œillères et à nommer les choses telles qu’elles sont et non telles qu’on souhaiterait les voir. La lecture d’un monde en plein remodelage y gagnerait en lucidité.

Je lui ferai néanmoins une objection : pourquoi avoir repris la thèse de Mohammed Harbi qui attribue aux « ruraux » la responsabilité de l’imprégnation de la religiosité dans le combat libérateur ? Thèse doublement contredite par le fait que l’Association des Oulémas, d’où émergèrent de nombreux dirigeants, fut toujours dirigée par des citadins, à commencer par Ben Badis, et surtout par le fait que la société algérienne profonde, paysanne, resta fidèle à l’islam confrérique3, et ce malgré la stigmatisation et les attaques des nationalistes et de l’Association des Oulémas avant l’indépendance, et des islamistes du FIS-GIA dans les années 90, pour tenter de s’imposer comme unique représentant dans le champ du religieux. Sans succès jusqu’à aujourd’hui. Et à tel point que Bouteflika, changeant le fusil d’épaule, fut contraint de s’en faire des alliés…

A propos de la déclaration de Mordekhai Kedar sur l’assassinat de Rabin

Cher Mordekhai Kedar

On ne s’est retrouvé qu’une seule fois à la même tribune, mais je connais bien vos magnifiques polémiques, en langue arabe, contre les islamistes, ainsi que vos différents textes sur l’histoire de l’islam, et sur vos propositions concrètes quant au rapport d’Israël aux Palestiniens.

A propos de l’assassinat de Rabin, vous avez été courageux de dire ce que vous avez dit. Ma seule réserve concerne le moment, compte tenu de la situation politique très délicate actuelle….

Ce serait grave qu’un homme comme vous qui n’a cessé de défendre Israël soit traduit devant le ”conseil de discipline” de votre université, alors qu’une telle mesure n’a jamais été utilisée contre tous ces universitaires qui, lorsqu’ils abordent le problème de la paix, ne trouvent à blâmer qu’Israël, et alors qu’ils ne connaissent rien ni de l’histoire du monde arabe, pourtant à leur porte, ni de sa culture, ni de l’islam, n’ayant même jamais lu le Coran !

Pour ma part, et pour revenir aux réactions que vous avez suscitées, j’ai toujours pensé qu’il était impossible d’assassiner un Président – et en Israël, le 1er ministre en est l’équivalent – sans la complicité des services censés le protéger.

Le cas de Kennedy es bien connu. Beaucoup moins est celui de Boudiaf en Algérie, assassiné par sa propre garde, alors qu’il prononçait un discours public devant 600 personnes triées sur le volet, mais dont le commanditaire reste jusqu’à présent inconnu pour la bonne raison que la décision n’a pu être prise qu’au niveau le plus haut de l’institution militaire qui dirige l’Algérie depuis 1962.

Dans le cas de Rabin, je ne sais pas comment l’enquête fut menée, n’ayant fait mon alya qu’en 2011, mais il faudrait se demander au moins de quelle force politique ils dépendaient. Et que je sache, la droite n’était pas au pouvoir à l’époque. Pour moi Ygal Amir, si c’est bien lui qui a tiré, ne peut-être qu’un lampiste. Avec des peot, ça faisait plus vrai.

Vous évoquez comme raison qu’on aurait voulu empêcher Rabin de se retirer d’Oslo, ce qui n’est pas improbable vu que dès le départ, et c’est un fait bien avéré, il avait été très réticent à s’engager dans ce ”processus de paix” qui s’est vite révélé être un processus de guerre…

On pourrait ajouter une autre raison : l’envie de prendre sa place.

Le goût du pouvoir fait perdre la tête. On le voit aujourd’hui avec Gantz.

Bien à vous, et avec mon admiration pour votre combat au sein du monde arabo-musulman.

 

Jean Pierre Lledo, cinéaste.

Aujourd’hui la Police. Après-demain l’armée ?

C’est sans doute l’attentat islamiste le plus gravissime en France.

A cause de l’endroit où il a été commis : au cœur même de la plus haute institution sécuritaire civile. Et de par la qualité de l’assassin : employé des Renseignements généraux, doté de surcroît d’une habilitation secret-défense qui lui permettait de disposer notamment des adresses de chaque fonctionnaire !!!!!

L’entrisme est une des armes favorites de tous les mouvements clandestins et particulièrement des Frères Musulmans : j’en ai été le témoin en Algérie.

Suite à l’adoption d’une nouvelle Constitution  qui mettait fin en 1989 au régime du parti unique FLN, le FIS (front islamique du salut) fut le 1er parti à obtenir l’agrément (et ce en contradiction avec cette nouvelle Constitution qui excluait les partis qui se constitueraient sur des bases religieuses ou linguistiques !).

Un mois après, tous les employés des bureaux de poste de mon quartier ou du centre-ville, glabres jusque-là, s’affichaient barbus ! Et il en fut ainsi de toutes les administrations.

La Police : le Chef  du Commissariat Central d’Alger, resté glabre mais au service du GIA (groupes islamistes armés) !

L’armée, que dis-je, son cœur même, la Sécurité Militaire !

La tâche des terroristes en fut grandement facilitée durant la première année où tant d’intellectuels et d’agents administratifs furent assassinés (pour que s’effondre l’appareil d’Etat, et que s’instaure le chaos).

Et il ne fallut pas moins que soient démissionné le Président de la République (Chadli), remplacé le Chef de la Sécurité militaire, et constitués en son sein de nouveaux réseaux de collecte d’informations, pour que la lutte anti-terroriste devienne efficace.

Ce qui vient de se passer à Paris relève donc de la plus haute gravité.

On savait pourtant qu’après l’attentat de Charlie Hebdo qui avait fait douze morts en janvier 2015, le fonctionnaire des Renseignements généraux et futur assassin s’était écrié : « C’est bien fait ! ». Et aussi que sur FaceBook il avait relayé que « la France était classée en tête des pays les plus islamophobes d’Europe ». 

Islamophobie, ce terme qui jusque-là servait à désarmer tous ceux qui voient une relation entre l’islamisme et l’islam (comme il y en eut entre les massacres du communisme et le marxisme-léninisme) a servi cette fois à armer un assassin. ‘’Non radicalisé’’, souligne-t-on. Cela voudrait-il dire qu’un musulman n’a plus besoin d’être un salafiste pour avoir des raisons de tuer ?

Dommage d’ailleurs qu’il ait été tué, il aurait pu nous en apprendre beaucoup. Au fait pourquoi avoir visé sa tête ?

Aujourd’hui la Police. Demain les autres institutions d’Etat. Après-demain l’armée ?

S’en prendra-t-on lâchement à quelques lampistes ?

Ou, courageusement, au plus haut niveau, y aura-t-il des démissions, des remplacements, des réorganisations et surtout des mea-culpa et des changements de narratifs, car en ‘’dernière analyse’’ comme disaient les marxistes,  et même en première analyse aimerais-je rectifier, c’est bien le narratif qui tue…

Attentat de la préfecture de police: drame à l’algérienne

Breve BIOGRAPHIE HENRI ALLEG

Harry Salem à Londres le 20 Juillet  1921. Ses grands parents juifs d’origine russe et polonaise ont émigré en Angleterre, ses parents en France.

Baccalauréat au lycée parisien Rollin, aujourd’hui Jacques Decour.

Arrête ses études de lettres à la Sorbonne, pour un voyage en bateau autour du monde.

Première escale, Alger, en Septembre 1939 : il y reste. Adhère au Parti communiste algérien clandestin en lutte contre le régime prohitlérien de Pétain.

En 1946, il se marie avec une Juive d’origine espagnole.
Et devient un des dirigeants du PCA et de l’Union de la Jeunesse Démocratique Algérienne : tous deux revendiquent la fin du colonialisme et sont multiethniques.

En 1950, il devient directeur du prestigieux Alger Républicain, unique quotidien anti-colonial, et signe Henri Alleg, son dernier pseudonyme de la clandestinité anti-pétainiste.

Tribune de tous les courants politiques pro-indépendantistes, A-R défend l’idée d’une Algérie libre et sociale où les communautés minoritaires judéo-européennes auraient aussi leur place.

Après l’interdiction du quotidien et du PCA, en Septembre 1955, Alleg redevient clandestin.

Arrêté en pleine « Bataille d’Alger »,  le 12 Juin 57, par les parachutistes du Général Massu, dans une souricière chez Maurice Audin, jeune mathématicien communiste arrêté la veille et déclaré « évadé et disparu ».

Premier torturé à pouvoir témoigner, « La Question » est écrite dans la  prison Barberousse d’ Alger. Editée par « Les Editions de Minuit » en Février 58, bombe médiatique, aussitôt best seller, le témoignage galvanise la résistance française à la guerre et  fait progresser la cause algérienne dans le monde. Interdit 40 jours après sa parution, il est traduit dans le monde entier.

          

Condamné à 10 ans de prison par le tribunal militaire d’Alger.Transféré à  la prison de Rennes, il s’en évade en Octobre 1961. « Prisonniers de guerre » relate ses années de prison.

De retour à Alger, dès les premiers jours de l’indépendance, et malgré l’opposition du GPRA, il fait ressortir le 17 Juillet 1962 Alger Républicain qui devient par son tirage aussitôt le premier quotidien national. Boualem Khalfa en devient le directeur et Alleg son adjoint !

Refusant de prêter allégeance aux autorités issues du coup d’Etat du 19 Juin 1965, Alger Républicain disparaît.

A la demande de ses camarades, Henri Alleg quitte l’Algérie. A Paris, il collabore à la Direction extérieure du PAGS (nouvelle appellation du parti communiste). En 1969, il annonce qu’il cesse définitivement ses activités algériennes pour redevenir journaliste à l’Humanité.

Dans les années 80, il dirige un ouvrage en 3 tomes sur la « Guerre d’Algérie » et cosigne, avec Hamid Benzine et Boualem Khalfa, « La Grande aventure d’Alger Républicain ».

En 2005, il publie ‘’Mémoire algérienne’’ (Stock).

Il décède le 18 Juillet 2013 à Paris, à l’âge de 92 ans.

DOSSIER du Festival de Pessac sur l’Histoire

« Nous pensons que l’individu et la fédération harmonieuse des peuples exigent la répudiation des préjugés raciaux comme des exclusives religieuses et politiques, et n’ont pas besoin de la terreur, mais de la paix, pour triompher. » Pierre-Valentin

Berthier, 19571.

Reve Algerien – DOSSIER PESSAC

1er Prix du Film Documentaire au FESTIVAL de MONTREAL « VUES d’AFRIQUE », Avril 2004-09-12 

(Commentaires du Jury lus lors de la remise des prix)

Pour le traitement et pour le sujet où l’on retrouve le respect des atmosphères passées et actuelles, rendues par la direction–photo dont les choix de lumière et d’axes sont porteurs de sens et d’intimité ; pour le montage qui fait passer le récit de l’essentiel, du sensible et du vrai ; pour la recherche fouillée et rendue ingénieusement sans lourdeur mais sans laisser de doute chez le public ; et aussi pour les entrevues et la relation chaleureuse établie qui transpire dans tout le film ; parce que le réalisateur se rendant très discret nous a permis de prendre sa place et de vivre pleinement avec des êtres de conviction et de courage.  Par la force du récit et du scénario documentaire ainsi que de la trame sonore qui ont su mettre en place des situations pour servir la vérité sans la réduire tout en nous la rendant accessible.

Pour l’authenticité de toutes ces personnes que l’on a réunies pour nous faire voir et vivre un idéal qui demeure vivant et garant de la solidarité malgré le temps.

Pour la maturité et l’humanité du réalisateur qui apparaît dans tous les éléments du film et à qui nous croyons que le plus beau compliment que nous pouvons lui faire est qu’il est digne de ces gens admirables qui lui ont dit oui une fois de plus pour leur nation et la liberté.

Une seule scène pour décrire à ceux qui ne l’auraient pas vu un peu de la facture de cette œuvre :  on retrouve tous ces hommes et femmes âgés qui ont été chassés, martyrisés ; assis, collés l’un à côté de l’autre s’épaulant encore, que l’on découvre par un magnifique panoramique brillamment éclairé où ils relisent les articles qui ont valu la mort de certains de leurs amis. Puis nous lisons ces articles qui nous redonnent toute la trame des événements et où l’on apprend qu’ils remplaçaient certains articles interdits pour contourner la censure, défier la torture, ils osaient signer en écrivant ces mots : « ce journal dit la vérité, rien que la vérité mais ne peut pas dire toute la vérité ».

Eh bien, comme eux, le cinéaste a osé signer et risquer encore aujourd’hui, avec la montée de l’intégrisme, d’être un exilé et pour combien d’années ?

Nous voudrions souligner, à travers vous, la qualité et le courage de tous ces cinéastes qui dénoncent et combattent aussi l’oppresseur, l’usurpateur, le dictateur qu’on retrouve encore et encore… même chez nous, de façon beaucoup moins violente mais parfois aussi vicieuse.

Pour tous ces hommes et ces femmes qui nous ont offert leurs œuvres et leur solidarité, on vous dit merci et bravo !

Entretien avec WAHIBA LABRECHE / liberte, 9/3/2003

“Une Algérie fraternelle était possible”

Un Rêve algérien est une nouvelle page d’histoire que Jean-Pierre Lledo vient de signer. Un film en hommage à toute une communauté de femmes et d’hommes, français et algériens, ayant partagé le rêve d’une Algérie libre et indépendante. Quarante ans après la guerre d’Algérie, Lledo leur donne la parole pour dire les vérités tues et raconter l’histoire, leur histoire.

Pouvez-vous nous parler du film un rêve algérien ?
C’est une sorte d’autobiographie, dans laquelle nous avons essayé de retracer le parcours d’un ancien militant de la cause algérienne. J’ai demandé à Henri Alleg de m’accompagner en Algérie, pays qui l’avait adopté depuis 1939 et pour lequel il était prêt à sacrifier sa vie en 1959, afin d’y retrouver ses anciens compagnons de l’époque coloniale.

Au début, vous avez choisi le titre le prix de rester un homme. Pourquoi l’avoir changé ?
C’est vrai qu’au lancement du film, nous avons opté pour le titre le prix de rester un homme, un extrait de la préface de la question de Jean-Paul Sartre en 1958, mais je voulais personnaliser ces hommes qui rêvaient l’Algérie indépendante. Une formation exceptionnelle alors, toutes ces femmes et ces hommes algériens et français, à échelle réduite, grâce auxquels le rêve est devenu réalité.
Si on avait gardé le titre le prix de rester un homme, il aurait fallu le mettre au pluriel, parce que même à échelle réduite elles étaient nombreuses toutes ces personnes qui ont cru en une Algérie libre et indépendante. Le film m’a également permis de revenir sur les lieux de mon enfance, à Oran.

Quel message avez-vous voulu délivrer à travers ce film ?
Un rêve algérien a une résonance contemporaine ; c’est une façon de revenir à la réalité des choses. Dire que l’identité ne peut être quelque chose de pur, qu’il y a eu des Algériens et des français qui ont constitué une vraie communauté.
Que la mondialisation qui regroupe aujourd’hui les peuples du monde dans un petit village a bel et bien existé en Algérie durant la période coloniale. Une communauté soudée et très fraternelle.
Le film met également l’accent sur la contradiction qu’il y avait à cette époque, car malgré les rapports de domination qui existaient, il y avait en parallèle un autre processus d’entre-aide et de solidarité.
Henri Alleg et ses compagnons sont la preuve que face aux clivages ethniques, une Algérie fraternelle était possible. J’ai essayé de raconter l’histoire de gens exclus et marginalisés depuis longtemps et qui reviennent en scène.

Avez-vous rencontré des difficultés ?
Sur le plan financier non, parce que le film est produit par plusieurs boîtes : Maha production (France), Tarantula (Belgique), Naouel films (Algérie) et coproduit par France 2 cinéma, avec la contribution de plusieurs organismes dont le Fonds Eurimages de l’Europe, le Centre national de la cinématographie de France et le Commissariat de l’année de l’Algérie en France.
Mais nous avons eu d’autres problèmes. Comme vous le savez les acteurs principaux de ce film-documentaire ont plus de soixante-dix ans ; alors le tournage n’a pas été très facile.

Quand est-ce que vous prévoyez la sortie du film ?
D’ici une semaine ou deux, nous aurons la copie finale du film. Nous allons le sortir dans les festivals, puis nous le lancerons au début de l’automne.

Vous avez reçu l’aide de l’Année de l’Algérie en France, est-ce que le film est programmé dans ce cadre ?
Oui, nous avons un contrat qui stipule que le film doit être programmé dans ce cadre.

Un dernier mot.
J’espère que mon film Lumière produit en 1998 par le CAIIC sortira en Algérie. C’est vraiment un problème qu’un film financé par des algériens ne sorte pas dans les salles et qu’il moisisse dans un laboratoire italien.
C’est le cas aussi pour l’Empire des rêves. Après la dissolution du CAIIC, les négatifs des films sont restés dans les laboratoires. Le liquidateur public n’étant pas habilité à demander des copies, les films sont restés coincés.

W. L.

Entretien avec PEDRO DA NOBREGA / Patriote de Nice, 05/12/2003.

Pourquoi presque 40 ans après revenir sur une aventure comme celle d' »Alger Républicain », en partant d’un destin individuel pour aborder une épopée collective ?

JPL : Précisons que si Henri Alleg a été directeur de ce journal entre 50 et 55, le film dépasse l’aventure de ce journal « Alger-Républicain » est une séquence du film, un peu sa métaphore. Les femmes et les hommes que je montre dans ce film, qui ne travaillaient pas tous à « Alger-Républicain », avaient su inventer une humanité nouvelle, à l’encontre des préjugés de leurs propres communautés d’origine, fondée sur l’idée d’une nation algérienne sans distinction de races ou de religions.

Vous évoquez « ce rêve d’une Algérie multiethnique qui m’a fait grandir ». Pensez-vous que ce rêve ne soit plus aujourd’hui d’actualité ?

Ce « rêve », n’a pu s’imposer en Algérie, mais eux l’ont vécu réellement à leur échelle. Ce rêve demeure, j’en suis persuadé, l’horizon de l’humanité. J’y reviens 40 ans après, car il était impensable de pouvoir en parler avant, tant en Algérie, qu’en France où je vis depuis 1993, suite à des menaces intégristes. Mon film n’est pas un film d’historien. Il revient en effet aux historiens de dire pourquoi ce rêve n’est pas devenu réalité. Mais ce que je suggère déjà dans le film, c’est qu’il s’est heurté dans chaque communauté à des visions étroites liées à la dimension ethno-religieuse. Une nation moderne ne peut se bâtir que sur la citoyenneté quelle que soit l’ancienneté des « souches ».

Est-ce que la difficulté des institutions algériennes à reconnaître et valoriser la pluralité de ce pays encore patente aujourd’hui dans votre film ne pèse pas sur l’expression pleine des potentialités de l’Algérie ?

La conséquence de cette vision « identitaire » de l’Algérie après l’indépendance, puisque définie comme « arabo-musulmane » a effectivement eu pour conséquence entres autres, la revendication berbère (puisque l’Algérie n’était jusque-là considérée comme un pays uniquement « arabe ») et la contestation intégriste (puisque l’Islam est considéré dans la Constitution comme « religion d’Etat). Délier l’Algérie de ses marques identitaires (elles sont nombreuses et forcément en évolution), sera sans doute une condition de son entrée dans la modernité.

PCA : Comment le film est-il reçu par le public, quelles sont les réactions les plus fréquentes et varient-elles en fonction des publics 

Je suis rassuré car le film provoque les mêmes réactions d’émotion et de rires quels que soient les pays (en France, en Belgique ou en Espagne) et les publics, y compris de ceux venant d’Algérie : pied-noirs, enfants de harkis, juifs, immigrés… Le mot « bouleversant » est noté dans toute la presse,  qui est, somme toute, excellente. Il reste que ça ne suffira pas pour faire connaître ce film et là les initiatives de tous sont les bienvenues.

Nous avons constaté à Nice que votre film suscitait un riche débat; qu’en retirez-vous par rapport à votre travail ?

Cela m’encourage ! Car j’ai voulu briser des tabous, casser des silences, mais sans être agressif, afin de favoriser le débat… Aider à faire les deuils qui depuis 62 ne se sont pas faits pour que les jeunes puissent se libérer et entreprendre une nouvelle histoire, hors culpabilité et ressentiment… Il était vital jusque-là que je montre de vraies personnes, d’où le documentaire, mais à présent je voudrais continuer mon travail, dans la même direction, mais par la fiction.

Qu’attendez-vous de la diffusion de ce film en Algérie ?

Depuis 1990, il existe un pluralisme, des journaux, très critiques vis à vis du pouvoir : ils jouent le rôle d’une opposition. Mais l’Histoire demeure encore un sujet tabou. Pourtant les jeunes sont très demandeurs d’autres visions. Avec mon film, j’espère donc que comme en France, ça favorisera dans l’immédiat un débat sain, sans agressivité, et dans l’avenir que cela favorise l’émergence d’une recherche objective de l’Histoire… Ceci dit mon film n’est pas un film d’historien. Il n’a aucune autre prétention que de faire connaître des femmes et des hommes que l’Histoire avait marginalisés…

Ne pensez-vous pas que les mémoires sur cette période, de part et d’autre de la Méditerranée, sont encore trop amputées et que cela peut peser sur la qualité des relations entre la France et l’Algérie et que votre film peut contribuer à les reconstruire ?

 J’espère ! Quand je vois des enfants de pieds noirs, de juifs, de harkis, d’immigrés, de soldats français qui sortent en pleurs des salles et qui me remercient, je me dis que la réparation est possible : il faut simplement être vrai, personne n’a la vérité, il faut la construire ensemble !

Avez-vous d’autres projets en cours dans cette perspective ?

 Oui, de fictions…

 

                                                                                                                          Pedro Nóbrega

Patriote de Nice, 05/12/2003

Entretien avec BRUNO LEFORT / Mouvement de la Paix

Sorti fin 2003, Un rêve algérien est le titre du film documentaire de Jean-Pierre Lledo. Né à Tlemcen en Algérie, exilé en France depuis 1993, Jean-Pierre Lledo a demandé à Henri Alleg de retourner en Algérie afin d’y retrouver ses compagnons de l’époque coloniale. Le réalisateur a choisi de filmer les retrouvailles du célèbre journaliste, auteur de La Question , avec les personnes qui avaient partagé son rêve d’une autre Algérie.

L’arrivée d’Henri Alleg à Alger

Quarante ans après, Henri Alleg revient sur les traces de son passé. D’Alger à Oran, il retrouve ses souvenirs, ses amis d’Alger Républicain et ne peut retenir ses sanglots, notamment lorsqu’il pénètre dans l’immeuble où il a été torturé…

• Racontez-nous ce « rêve algérien » ?

Dès les premières images, je dis aux spectateurs que nous allons commencer ce voyage pour essayer de retrouver ce « rêve algérien » disparu. C’était en fait le rêve d’une Algérie multiethnique où toutes les catégories de la population existantes (les berbero-arabes-musulmans, les juifs et les pieds noirs) co-existeraient, seraient mélangés. A cette époque, les communautés vivaient plutôt séparées, se faisant la guerre par les préjugés, le racisme mutuel. Pour les uns, les arabes étaient des gens inférieurs, des sous-hommes et pour les autres, les européens étaient tous des colonialistes.

Dans ce milieu où j’ai vécu, il y avait des femmes et des hommes qui bravaient les préjugés de leur communauté d’origine pour vivre sur d’autres lois que les lois communautaires. Ils faisaient des choses ensembles, luttaient ensemble… Ils nous montraient le chemin que nous avons à faire pour aller vers la paix. Ce qu’ont fait ces Hommes, c’était une action de paix, une alternative pour l’Algérie. Il y avait une très grande fraternité. Donc, le « rêve algérien », c’était en quelque sorte cette Algérie multiethnique qui n’a pu se réaliser. L’histoire en a décidé autrement.

• Pourquoi avez-vous demandé à Henri Alleg de mettre en image son retour en Algérie ?

Henri Alleg était le directeur d’Alger Républicain (1950-1955). Ce journal, qui rentrait chez moi chaque jour, était le seul quotidien anti-colonial de cette époque. Il se distinguait plus encore par le fait que face à l’idéologie dominante de la discrimination, il ne se contentait pas de produire une idéologie inverse, mais d’adopter une manière de vivre anti-discriminatoire. Henri Alleg représentait pour moi Alger Républicain et Alger Républicain représentait la métaphore de ce rêve.

Je l’ai aussi choisi parce qu’il a écrit La question . Il est le premier torturé en Algérie à avoir relaté la torture, à avoir témoigné de cela. Depuis plusieurs années, je m’interrogeais sur ses motivations et je me demandais pourquoi ce jeune homme, qui n’était pas né en Algérie, allait être prêt à un acte aussi extrême que de mourir pour un pays qui n’était pas le sien. Je trouvais ce questionnement totalement en phase avec ma recherche de ce rêve.

Jean-Pierre Lledo, accompagné d’Henri Alleg, revient dans le quartier de son enfance à Oran

• Vous dites dans le film : « mon rêve reçoit ici une sépulture. L’Algérie a été indépendante mais n’a pu être fraternelle». Ce film est-il pour vous une volonté d’enfouir ce rêve ?

Mon travail de cinéaste, c’est de retrouver ce rêve, lui donner un corps, le récupérer et lui donner une sépulture. Une des dernières scènes du film se situe dans un cimetière pour un hommage à un de leurs collègues tué pendant la guerre : Henri Maillot. En se retrouvant autour de cette tombe, il y a l’idée que ce rêve n’est plus perdu. On voit sa trace et là, il peut refleurir. Il y a certes le côté triste mais aussi le côté optimiste : l’espoir. Pour moi, c’était important de dire aux jeunes générations, tant algériennes que françaises, qu’il est toujours possible de refaire ce qu’ont fait ces gens.

Le film n’est pas un documentaire d’enquête, ni un essai historique où l’on s’interroge sur les pourquoi et les comment de l’histoire. C’est un film qui fonctionne sur l’émotion des retrouvailles, qui ouvre des perspectives et favorise les questionnements. Je voulais être positif, montrer cette fraternité vécue. Pourquoi cette humanité nouvelle que ces hommes et ces femmes nous proposaient, n’a pas marché ? C’est finalement à tout le monde de s’interroger.

• Votre film mêle sensibilité, émotion, tristesse, humanité… Se présente-t-il comme un message de paix ?

Les jeunes qui n’ont pas connu cette partie de l’histoire sont touchés par le message humaniste des personnages et du film. C’est extrêmement émouvant de voir, 40 ans après, un homme encore éprouvé par le regret d’avoir eu une pensée de vengeance pour ses propres tortionnaires.

Les retrouvailles d’Henri Alleg et de Kader Benzegala

Un autre personnage du film Kader Benzegala est reconnu par son tortionnaire au moment de son arrestation comme compagnon pendant la seconde guerre mondiale. Il ne le torturera finalement pas. La France n’a pas été que la guerre et le colonialisme. Elle a été aussi l’anti-colonialisme et la solidarité.

Le mouvement pour l’indépendance de l’Algérie était mené au nom des valeurs-mêmes sur lesquelles la république française s’est fondée : « Liberté, égalité, fraternité ». Ces hommes et ces femmes en surmontant les préjugés racistes ambiants, en se rebellant contre le système colonial, contre le pouvoir en place en France, voulaient simplement éviter cette guerre et faire que l’Algérie puisse vivre en paix avec la France.

• Le Mouvement de la Paix tisse des liens importants avec des mouvements algériens. Pensez-vous possible d’aller vers un rétablissement des relations entre les deux pays ?

La refondation des relations entre la France et l’Algérie ne pourra exister, à mon sens, que sur la reconnaissance de ce qui s’est passé réellement : aussi bien les aspects positifs comme il y a dans le film d’ailleurs (l’introduction en Algérie, à travers la France, des valeurs républicaines, du rationalisme) que les aspects négatifs liés au système colonial.

Les femmes et les hommes dans ce film donnent idée de la tournure que peuvent prendre les relations entre l’Algérie et la France : cela ne peut se faire que sur la base de l’égalité. Un personnage dans le film se dit offusqué des leçons que la France veut donner à l’Algérie. Ce côté donneur de leçon a souvent créé des crispations. Mais toutes les relations faites de manière égalitaire ont toujours été les bienvenues en Algérie. Donc, je crois que les relations liées au développement, ce qu’a entrepris le Mouvement de la Paix avec les Algériens, participent à la logique de ces femmes et de ces hommes.

• Et vos projets avec le Mouvement de la Paix …

Les comités bretons du Mouvement de la Paix avaient lancé en 1998 le mouvement de solidarité vis-à-vis des démocrates et de l’Algérie. J’y ai participé avec mes films « Chroniques algériennes » et « L’Oasis de la Belle de Mai ». Nous avions fait une tournée en Bretagne, à Brest, Morlaix, Saint-Brieuc … montré des films, parlé, expliqué ce qui se passait en Algérie. Ce soutien du Mouvement de la Paix à la démocratie, contre l’islamisme en Algérie, avait été pour nous très important parce que, même en 1998, certains en France minimisaient encore le danger de l’islamisme. A l’époque, on considérait que l’islamisme était en quelque sorte une étape obligée de l’Algérie, et qu’on devait passer par là dans tous les pays musulmans. On voulait confondre religion musulmane et système fascisant basé sur une certaine interprétation de l’Islam. Et là, le Mouvement de la Paix a été d’un grand apport. A partir de la démonstration que le Mouvement de la Paix était vraiment solidaire des démocrates algériens, des relations ont pu se nouer directement avec la société civile, avec des universités, par l’intermédiaire de jumelages…

Propos recueillis par Bruno Lefort

Entretien avec JEAN ROY / HUMANITE

VIA LE SOUVENIR, RETROUVER UNE ALGÉRIE DE FRATERNITÉ. HENRI ALLEG

Mercredi, 26 Novembre, 2003

En compagnie du réalisateur Jean-Pierre Lledo, Henri Alleg retourne en Algérie pour un pèlerinage aux sources des combats qui ont trempé les idéaux de ce militant communiste indépendantiste.

Un rêve algérien, de Jean-Pierre Lledo. France-Algérie. 1 h 50. Au début, c’est d’abord une image, celle d’un homme assis à l’arrière d’une voiture qui retourne dans un pays qu’il a si intimement connu. Certains de nos lecteurs l’identifieront tout de suite. D’autres devront attendre qu’on nomme d’Henri Alleg. Quelques-uns d’entre les plus jeunes auront besoin qu’on leur rappelle ce qu’on a tous au demeurant appris un jour, qu’Henri Alleg, militant communiste tombé en amour pour l’Algérie, fut torturé, qu’il tira de son épreuve un livre essentiel, la Question (publié aux Éditions de Minuit), qui contribua pour beaucoup à répandre la lumière en un temps où le discours officiel ne parlait que d' » opérations de maintien de l’ordre  » dans un département français, voire d' » événements « , qu’Henri Alleg devint directeur d’Alger républicain, unique quotidien anticolonial. Pour Jean-Pierre Lledo, qui réalise le film, les choses sont claires, énoncées en voix off :  » Quand cet homme accepte de mourir pour un pays qui n’est pas le sien, il n’a que trente-six ans. Pour les Algériens, Henri Alleg, c’est surtout un journal mythique, Alger républicain. Mais pour l’enfant que j’ai été, Henri et ses compagnons sont surtout la preuve qu’une autre Algérie était possible où tous les siens, arabo-berbères, pieds-noirs et juifs, auraient pu vivre ensemble. Je suis né de leur rêve de fraternité. Il m’a fait grandir.  » Il sera dit plus tard :  » L’Algérie a pu être indépendante, pourquoi n’a-t-elle pas pu être fraternelle ?  » Faute de l’avoir été, Alleg et Lledo ont dû, chacun à leur heure, revenir en France. D’où la nécessité de ce voyage dans l’autre sens, pour retrouver, via le souvenir, la fraternité. Pour, enfin, pouvoir dire la vérité, loin des censures qui obligeaient à remplacer dans le journal les passages caviardés par le fier message :  » Alger républicain dit la vérité. Il ne dit que la vérité. mais il ne peut dire toute la vérité.  » Rencontre avec le cinéaste.

D’où vous est venu le désir de réaliser ce film ?

Jean-Pierre Lledo. C’est un film qui ne vient pas comme ça, comme un cheveu sur la soupe, mais qui est l’aboutissement d’un chemin qui a commencé depuis que je suis rentré. C’est en quittant l’Algérie que je me suis interrogé sur la pluralité de l’Algérie et sur l’identité qui était la mienne. Cela a commencé avec l’Oasis de la Belle de Mai, qui est consacré au peintre algérien d’origine espagnol Denis Martinez, victime du terrorisme. Puis il y a eu Lisette Vincent, une femme algérienne, dans lequel je parlais aussi d’une Algérie méconnue en Algérie comme en France. Ici et là, on a tendance à considérer que les pieds- noirs étaient tous colonialistes. C’était une question taboue, au moins du temps du parti unique. Si j’avais pu travailler en Algérie après, j’aurais abordé cette question mais est arrivé l’intégrisme qui a tout recouvert d’une chape de plomb. Maintenant, on peut parler librement de la laïcité, mais l’histoire récente reste un sujet difficile. C’est l’exil qui m’a fait rencontrer une population pied-noir que je n’avais pas retrouvée depuis quarante ans. Ces gens m’ont dit :  » Vous êtes exilé aujourd’hui mais nous le sommes depuis quarante ans.  » C’est ainsi que j’ai compris que j’avais refoulé cette douleur, que j’avais coupé avec une communauté qui était la mienne même si je n’avais pas fait le choix de l’Algérie française. Les films sont un retour sur la manière dont les uns et les autres se sont comportés durant la dernière phase du système colonial. En Algérie, l’histoire de l’Algérie contemporaine démarre avec la fondation du FLN. En faisant ce film, j’ai l’impression d’avoir récupéré une partie de moi-même à travers ces personnages qui ont été mes amis. J’ai aussi l’impression que les films que j’ai faits avant n’étaient que des étapes conduisant à celui-ci, même les fictions.

Très jeune, j’ai senti qu’on était dans un monde complètement instable avec la guerre et un million de gens qui disparaissaient. Et tous ces gens font qu’il y a un type qui s’appelle Jean-Pierre Lledo, n’est pas raciste et se définit comme Algérien. Le cinéma permet de ressusciter des choses, d’où le choix du documentaire. En Algérie, je me considérais comme un cinéaste de fiction, parce que c’était plus simple pour m’infiltrer dans les discours dominants. Après, revenu en France, j’ai eu le besoin de faire du documentaire, de montrer des gens. Là, dans le cas du dernier film, c’est in extremis. Deux des personnages du film sont déjà morts.

Connaissiez-vous Henri Alleg depuis longtemps ?

Jean-Pierre Lledo. Je l’ai connu vers 1966 ou 1968, quand il a dû quitter l’Algérie suite au coup d’État, à la demande de ses compagnons, et que moi j’étais étudiant. J’avais lu la Question après l’indépendance. Il y avait Alger républicain, que mon père achetait et lisait tous les jours et qui avait des unes sur l’actualité internationale, comme celle sur les Rosenberg que j’ai montrée dans le film. Je savais qu’Alleg était lié au journal. Depuis longtemps je voulais faire un film sur Alger Républicain, cet endroit, ce groupe d’hommes d’origines différentes assaillis par les créanciers dans ce lieu clos et sauvés par les gens qui amenaient bijoux et sacs de semoule pour le renflouer. À travers le personnage d’Alleg, je n’ai pas voulu faire un film sur lui ou sur la Question, mais avec lui à la recherche d’un paradis perdu.

Ce qui m’a le plus interpellé dans la Question n’est pas l’acte de résistance face aux tortionnaires mais la motivation pour se comporter ainsi face à cette épreuve ultime de vérité. J’ai mis cela en relation avec son propre dépaysement de petit-fils de Russe et Polonais, fils d’Anglais qui veut fuir la France et devenir marin. C’est un comportement d’enfant abandonné. J’ai fait un film sur des enfants abandonnés et ils voulaient tous devenir marins. À la première étape, l’Algérie, Alleg s’arrête et trouve une famille qui l’a adopté. Il lui fallait être à la hauteur de cette famille. Pour moi, le destin d’Alleg permettait de mettre en valeur cette famille composite, qui était la famille communiste algérienne. Seulement dans cette mouvance on trouvait des Arabes, des juifs et des pieds-noirs. Seuls les communistes pouvaient accepter Alleg tel qu’il était. L’acceptation de cet homme qui est russe-polonais-anglais témoigne de la conception communiste de ce que pût être l’Algérie.

Comment s’est déroulée la préparation ?

Jean-Pierre Lledo. Avec Alleg comme avec les autres, j’ai expliqué où était mon intérêt, dit que le sujet était la fraternité. J’ai senti quelque chose de très fort. J’ai eu l’impression que j’avais touché quelque chose de très important quand j’ai évoqué la lutte dans la fraternité avec des gens d’origines diverses. Comme on les avait presque culpabilisés, ou qu’au moins on avait tenté de le faire, cela a été une adhésion totale. Je ne connaissais pas ces personnes, à l’exception des personnages principaux d’Alger républicain, et ils m’ont totalement fait confiance. Pour des gens très loin du paraître et de la démonstration, accepter d’être filmé était déjà une marque de confiance. On a vécu en Algérie l’éradication chronique de ceux qui pouvaient transmettre. Des gens qui avaient accumulé une expérience politique formidable dans les années trente et quarante ont été mis hors de combat par la guerre elle- même. Des jeunes ont voyagé, vu le monde, se sont coltinés à la diplomatie puis ils ont disparu, ont été mis en prison. Ma génération a mis dix ou quinze ans à prendre le relais, faute de pères pour transmettre. Quand on y parvient enfin, dans les années quatre-vingt, ce sont à nouveau les intellectuels qui sont ciblés et on recommence. Ceux que l’on voit ont compris qu’un film redonnait à imaginer cette expérience, ont senti que donner de sa voix et de son corps allait permettre de transmettre un petit morceau d’image.

Comment avez-vous tourné ? Jean-Pierre Lledo. Avec une caméra bêta numérique pour utiliser moins de lumière, mais quand même avec une équipe de onze personnes, donc avec une équipe importante dans un dispositif cinéma. Il y avait de plus onze policiers chargés d’assurer notre protection. Il y a un découpage comme dans une fiction, des lieux que j’ai choisis même si, parfois aussi, on suit les personnages en filmant ce qui arrive. On a filmé les rencontres en direct mais il fallait les préparer et mettre les lumières, éviter les impairs comme ce personnage à Constantine, coupé au montage, qui avait appris notre arrivée et est allé directement dans la chambre d’Alleg. La seule chose qu’Alleg m’ait reprochée est dans le petit morceau où Henri dit qu’il a éprouvé de la haine. Je filme dans les caves de la villa Susini alors que je savais que ce n’était pas là qu’il a été torturé mais je le fais car j’avais l’intention de n’utiliser que sa voix. Jamais je n’aurais eu cette qualité de voix off si je n’avais pas filmé dans ces conditions.

Les autorités algériennes ont-elles vu le projet d’un bon oeil ? Jean-Pierre Lledo. Nous étions dans l’Année de l’Algérie et c’est ainsi que j’ai obtenu un petit soutien. Il y a eu accord sur la base d’un synopsis sur l’idée qu’Alleg retournait en Algérie retrouver ses anciens compagnons, mais sans entrer dans le détail, même si je suis sûr qu’ils savaient qu’Alleg était communiste.

Votre film jette un pont entre hier et aujourd’hui. Un personnage est optimiste, un autre pessimiste. Et vous ?

Jean-Pierre Lledo. Je suis un peu avec les deux opinions. Pessimiste car il n’y a pas en Algérie de point de vue politique, que les enjeux ne sont pas dits clairement. On a peur de faire de la politique, d’où une très grande abstention aux élections. Mais, sur le long terme, je suis plutôt optimiste car nous sommes entrés dans un processus de laïcisation. Il s’agit de changer les représentations lourdes. Déjà en 1994, dans Chroniques algériennes, les gens me disaient qu’ils avaient envie de prier tranquillement, sans intrusion du politique. Mais, en attendant, l’unique idéal est l’argent. C’est le seul moyen de se construire une liberté ou de partir ailleurs.

Propos recueillis par Jean Roy

Fatima

Cher Jean-Pierre,
Je suis heureuse de vous avoir entendu sur France Culture dans l’émission de Marc Voinchet « Tout arrive ». Vous avez apporté des explications très sereines sur votre documentaire « Un rêve algérien »; c’était important de souligner que vous êtes un Algérien. J’ai apprécié votre précision « Algérien » quand M. Voinchet a dit « Algérien d’origine française ».
Il faut absolument continuer à porter ce rêve algérien sur les écrans et le plus souvent possible. J’ai l’impression que les jeunes sont très sensibles aux questions qui y sont traitées. J’espère que les spectateurs se montreront curieux de voir le documentaire et que vous toucherez le plus grand nombre.

Ce qui est certain c’est que votre film est une expérience rare : voyage dans les confins d’une Algérie inexplorée qui nous rapproche de nous-mêmes, au plus intime de notre sensibilité. Les regards et les silences des personnages nous instruisent de ce qui ne peut être dit.  J’ai été très émue par le personnage du mineur, homme âgé portant un= burnous. Pour moi il représente une image d’homme à qui la vie n’a fait aucun cadeau mais qui garde un côté vibrant et communicatif, curieux. Je me demande toujours comment des êtres de cette « étoffe » ont fait pour s’en sortir sans s’aigrir, sans une plainte, avec le sourire.
Vous m’avez rapprochée de ma quête des origines; grâce à vous elle est plus vaste.
Je vous souhaite le meilleur. Mes amitiés.
Fatima

Alain S – Dim 11.12.05

Cher Jean-Pierre,


Nous sommes sortis bouleversés de la séance et d’abord par ces visages et ces discours  pleins d’humanité et d’intelligence rayonnante que tu as su restituer avec simplicité, modestie et efficacité, avec empathie et pudeur. Pas de plus juste ton.

Personnellement, le botaniste de Cherchel m’a singulièrement touché; rien ne semble trouver grâce à ses yeux de poète – surtout pas cette vaine avidité du commerce, et comme on le comprend! Et son leit-motiv qui renvoie bien au sujet même du film tel que tu nous l’as présenté :  » C’est bien ce qui manque!… »
Je ne sais si tu connais cette phrase de Paul Ricoeur – ton film et le propos du prochain dont tu nous as fait part, m’y ont irrésistiblement renvoyé : « A l’histoire revient le pouvoir d’élargir le regard dans l’espace et dans le temps, la force de la critique dans l’ordre du témoignage, de l’explication et de la compréhension et, plus que tout, l’exercice de l’équité à l’égard des revendications concurrentes des mémoires blessées et parfois aveugles au malheur des autres » (Sorbonne, le 13 juin 2000)
Alain

Fetah Ouzzani, le 19 Novembre 2004

Il y’a presque un an …

… Hier soir (vendredi 26/12), au Saint André Des Arts à Paris, lieu mythique de l’image, nous fumes nombreux, de toutes les couleurs et de tous les ages, à nous déshydrater … tellement le reportage sur le pèlerinage d’Henri Alleg en Algérie était chargé d’émotions ! Beaucoup d’anciens étaient là, avec leurs lunettes noires, embuées …

A la fin du film, avec nos regards fuyards, réduits au silence par la force des images, nous échangeâmes nos impressions et nos émotions, sans mots dire. Pas besoin ! Il n’y avait rien à rajouter et les intérieurs risquaient de déborder, tellement ça a coulé dans les gorges ! Tout a été dit et tellement bien cadré par le grand LLedo. …

Merci l’ami et Frère de Terre !

A celles et ceux d’entre vous qui ne l’ont pas encore vu. A tous, je le recommande pour l’histoire, pour la culture générale. A certains, je le prescris sans hésitation, comme traitement de fond pour se reconstruire … Quelques Euros pour une telle thérapie de groupe, c’est un moindre investissement. Surtout, si vous n’avez plus de raison profonde pour pleurer ou si vous pleurez trop souvent, de tout sauf de l’essentiel !

Par moments, je me suis même surpris en train de reprocher à notre ami Lledo d’avoir osé cette oeuvre, tellement dérangeante par une réalité parfois trop naïve et mes détracteurs seront légion … sans compter les légumes, les moutons et les loups dans leurs habits de bergers ! Mais, tant pis, s’il fallait ces scènes pour nous faire douter de nos convictions et peut être bien avoir une autre lecture de notre histoire, oh combien mal cuisinée. C’est un moindre prix !

Quelques images quand même. Tout d’abord, l’arrivée au port d’Alger … et l’accueil de l’enfant terrible du Bled, ce juif bolchevique épris de justice et de liberté, ensorcelé par une Algérie qui, 40 après, ne sait plus marcher, sauf sur la tête … Il passa la moitié de son existence à affronter l’ignominie avec comme seule arme, sa plume, jusqu’au jour où en 1965, pour le récompenser d’avoir sacrifié l’essentiel de son existence, il a été remercié par le nouvel ordre établi en Juin et renvoyé en métropole en vacances forcées, lui qui a échappé à une guillotine déjà bien rassasiée du sang de ses amis !

Il faut les voir ces séquences de retrouvailles avec ses camarades d’infortune, ceux qu’ils n’avait pas revus de puis 1956, 1957, 1962, 1965, … comme ce Monsieur de Annaba qui, comme le dit si bien le narrateur, « … il faisait patienter la mort en attendant de revoir son ami Alleg, … » et pour cause, il a repris sa liberté juste après ce pèlerinage … et cette superbe réunion de rédaction – moyenne d’age plus de 70 ans – improvisée dans l’ex-siège d’Alger Républicain …, cette promenade dans les cimetières d’Alger …, la petite virée dans les champs d’orangers entre Birtouta et Chebli, mon village natal, … et cette belle ballade nocturne en solitaire, sur la place portant le nom de son vieil ami, Feu Maurice Audin (Allah Yarhmou)…

RAS, j’abrège, aucun commentaire ne remplacera ce que mes boyaux ont enduré pendant le défilement de ces images, chargées de

couleurs, de poussière, d’éclaircies et de nuages légers, où parfois, j’entrevoyais mes ombres mêlées à celles des miens de l’époque …

Juste un petit conseil amical, faites le plein de mouchoirs avant d’y aller …

Merci Jean Pierre et Henri
Fetah Ouzzani, le 19 Novembre 2004

Sadek Hadjeres

Le film de Jean Pierre Lledo m’a inspiré, entre autres, deux réflexions.

La première concerne directement Henri Alleg, la portée de sa résistance aux bourreaux et la reconnaissance que lui doivent ses camarades et la cause de la liberté pour laquelle il combattait. Je le confirme et le souligne car il ne vous en aurait pas parlé de lui-même.

Si Henri avait livré à ses tortionnaires le moindre indice, cela aurait rejailli non seulement sur le secteur de l’action politique dans lequel il activait, déjà dangereux pour la période, mais aussi sur le secteur de l’action armée dans lequel il n’était pas directement impliqué, contrairement aux affirmations du tortionnaire Aussaresses pour justifier l’assassinat de Maurice Audin.  En fait, l’enjeu était encore plus important et plus global. S’il avait parlé, non seulement je ne serais peut-être  pas là aujourd’hui pour ce témoignage,  mais nous n’aurions pas pu, Bachir Hadj Ali et moi-même, qui assumions la responsabilité du secteur de la lutte armée,  prendre après les arrestations de la « bataille d’Alger  en 1957, le relai de l’ensemble du travail de direction pour le reste de la guerre, avec les conséquences sérieuses que cela aurait impliqué pour l’avenir du parti après l’indépendance.  .

L’autre point concerne la dimension humaine et sociale de l’engagement des militants communistes algériens. A travers ces témoignages vivants, on n’est plus dans l’image stéréotypée et réductrice qu’on donne des communistes, globalement « purs et durs », entendez par là dogmatiques, insensibles, des robots en quelque sorte.

Le vécu au profond de la société, la densité humaine et affective des luttes assumées sont la substance d’une  Histoire qui ne peut se réduire à la chronique des appels et prises de position, des visions d’appareils et des présupposés idéologiques (plus ou moins fidèlement rapportés et commentés)

L’un des effets de la mise en relief de cette dimension humaine est qu’on sort encouragé et tonifié de ce film.  Cela ne coule pas de source à une époque où les puissances dominantes veulent casser  le moral de nos sociétés,  laissant entendre que ça ne sert à rien de bouger et de lutter, puisque, disent-ils, tout est déjà réglé. D’aucuns avaient même imprudemment annoncé «la fin de l’Histoire ». Pourquoi donc le spectateur n’est-il pas convaincu de cette pseudo-fatalité, après avoir vu et entendu des acteurs dont le rêve généreux a reflué en dépit des souffrances et sacrifices consentis ?

Il en est ainsi parce que les témoignages dans leur spontanéité montrent implicitement mais avec force les ressorts qui ont animé le « rêve algérien ».

Le film livre, par la vertu de l’exemple vécu, un précieux enseignement pour l’avenir. Il dévoile positivement la façon de déjouer les pièges des problèmes dits « identitaires » qui entretiennent des frustrations, des complexes, les préjugés des uns envers les autres, quand ce n’est pas les peurs et la haine. Par l’affrontement prétendument inévitable des « identités », on cherche et on y parvient souvent, à diviser et empoisonner les relations de ceux qui ont vocation à se retrouver dans le même camp pour secouer le joug inhumain de l’exploitation et de la violence sous leurs différentes formes, froides ou chaudes. Démystification bénéfique que celle qui émane du témoignage des acteurs, avec une ou deux petites fausses notes dans la voix off, par exemple quand les groupes terroristes de la Mitidja sont qualifiés d’« islamiques» au lieu de islamistes. Lapsus révélateur pourraient penser des esprits malveillants.

La voix off dans le film se demande : qu’est ce qui peut pousser des gens comme Henri à accepter par avance de mourir « pour un pays qui n’est pas le sien ». Cela voulait dire probablement « pour un pays où il n’est pas né » ?  Mais pour Alleg l’internationaliste, ce pays où il a combattu était aussi le sien, il l’est encore aujourd’hui même s’il ne l’habite plus. Non par la naissance, la langue, la religion ou la carte d’identité, mais par quelque chose de plus fort encore, de plus important qui transcende tout cela. Alleg, Eliette Loup, Iveton, Henri Maillot et beaucoup d’autres l’ont ressenti ainsi, tandis que le regard et le comportement de leurs compatriotes et camarades musulmans leur renvoyaient la même image et le même sentiment.

Avez-vous  remarqué que dans le film, et c’est ainsi que ça se passait dans la vie, à aucun moment aucun des témoins n’a éprouvé le besoin de faire allusion à son appartenance ethnique ou sa  sensibilité culturelle ou de tenir pour un problème majeur celle de ses compagnons de lutte ?.

Pourquoi ?

Parce que les motivations sociales qui nous étaient communes et nous rapprochaient s’avéraient, dans la pratique, plus fortes que la naissance, la langue maternelle ou la religion, toutes choses réelles et importantes mais auxquelles on réduit à tort l’identité .nationale. Quand la solidarité sociale contre l’exploitation, la lutte contre l’injustice et l’arbitraire parviennent à se clarifier et à s’exprimer en actes, la cohésion nationale se renforce. A l’inverse, et c’est ce qui s’est passé ces dernières décennies, quand la solidarité et la lutte sociale reculent,  les vrais enjeux sont occultés et les prétextes identitaires prennent une tournure exacerbée et monstrueuse

Plusieurs images du film nous aident à comprendre cela et à déjouer les pièges tels que ceux de l’habillement, des pratiques religieuses et autres signes extérieurs qu’on n’avait cessé à l’époque de nous agiter comme des épouvantails servant à nous effrayer mutuellement et à cacher les vrais problèmes. Certains, s’ils passaient à côté de ce vieux mineur de l’Ouenza dont vous avez entendu les souvenirs dans sa propre langue ou baragouinés en français, diraient goguenards « Zyeute un peu ce bougnoule, ce pilier de mosquée enturbanné et engoncé dans sa kachabia ». Ce bougnoule avait durant les grandes grèves de 1947 et 1948, comme il nous l’apprend lui-même, fait plier le directeur français de la mine bien nourri et bien instruit. Il avait gardé amitié et solidarité envers les prolétaires français auprès de qui il avait découvert ce qu’était une loi défendant ses droits sociaux et non pas le port d’une casquette et complet veston.

Avez-vous remarqué aussi ces deux tombes côte à côte dans le cimetière musulman, celle de la mère Loup, adepte de la libre pensée et celle de son amie musulmane assidue à ses cinq prières  quotidiennes, qui avait demandé avec insistance à son fils qu’on l’enterre près de son amie française ? Dans les années 60, la tombe de la mère Loup portait une simple inscription en français : « Tous les hommes sont frères ». Aujourd’hui, la nouvelle pierre tombale est gravée en arabe. Dans le même temps, les familles musulmanes qui viennent à Birtouta en pèlerinage à un mausolée proche de la ferme, trouvent tout à fait normal que ce domaine agricole contrairement à tous les autres, continue à être désigné sous son ancien nom français. Tandis qu’à Cherchell, le jeu de boules et la pétanque, signe extérieur distinctif de l’identité française au temps colonial, est devenu après le football le loisir préféré des centaines de cherchellois musulmans.

Autrement dit, les sensibilités identitaires subissent en bien les fluctuations et les interactions positives des évolutions  sociales, ou à l’inverse  souffrent  et s’enveniment du fait des contradictions sociales mal gérées ou exacerbées.

Merci Jean Pierre Lledo, d’avoir recueilli et mis en valeur les témoignages qui portaient un rêve humain aussi beau que les sites admirables qu’il a filmés. Ils nous appellent à maîtriser les ressorts qui pourraient permettre à la réalité de se rapprocher des aspirations dont sont nourris ce rêve et ces espoirs, non plus dans les formes anciennes mais dans des cadres nouveaux  recomposés par une histoire douloureuse, que ce soit dans la diversité actuelle des composantes internes de l’Algérie et de la France ou à travers une meilleure qualité des relations entre les deux nations.

Sadek HADJERES

Membre de la direction du PCA (1952-1965) et premier secrétaire du PAGS (1967-1990)

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Commentaires rapides de JP Lledo

Comme la majorité des communistes, et en général de la ‘’gauche’’ dans le monde entier, le problème identitaire était refoulé, nié. Et c’est ce que les nationalistes algériens reprocheront au PCA, un manque de sensibilité nationale, qui selon eux expliqueraient la tiédeur des communistes algériens après le déclenchement de la ‘’guerre de libération nationale’’.

Et quoiqu’en dise S. Haderes, Henri Alleg lui-même eut à souffrir d’humiliations de la part de dirigeants arabes du PCA, sauf qu’il ne l’aura jamais dit publiquement, ni dans mon film ni même dans son livre-Mémoires. Ce que je révèle dans l’article écrit apres sa mort (http://www.huffingtonpost.fr/../../jean-pierre-lledo/henri-alleg-ou-lespiegle-harry-salem_b_3623929.html)

Je dois enfin ajouter que mon dernier film ‘’Algéries, histoires à ne pas dire’’ interdit en Algérie, perturba beaucoup S.H, qui malgré sa promesse, préféra finalement s’abstenir d’écrire… Et ce fut la fin de nos relations.

Reaction Alain BENHAMZA 9.11.04

Hocine Benhamza  né en Haute Kabylie en 1930. Agent de liaison auprès de Krim Belkacem durant la guerre d’Algérie. Il s’était complètement démarqué de son frère qui entré à la Sécurité Militaire se fit connaitre par ses talents de tortionnaire. On l’appelait ‘’Rouget’’ à cause de sa rousseur.

Il m‘avait lire avant son édition le manuscrit de ‘’L’Algérie assassinée’’. Contestataire du régime, il vivait depuis longtemps à Paris et collaborait au journal électronique’’ Kabyles’’. Son mail était libellé Alain Benhamza. Etait-il chrétien ? Je ne crois pas le lui avoir demandé….

Mon cher Jean Pierre

Je te remercie vivement pour l’émouvante soirée du 8 novembre. J’ai suivi pas à pas le retour d’Henri Alleg. L’émotion de ses retrouvailles avec ses anciens compagnons de lutte était bien authentique. En 1948, j’ai failli entrer à Alger Républicain par l’intermédiaire d’un de ses reporters, Seffar Amar, originaire de Béni Yenni, mais je n’avais pas suffisamment insisté.

Quoi qu’il en soit, c’était, de façon tout à fait naturelle, notre journal. C’était le défenseur  des dockers, des ouvriers agricoles, le pourfendeur du gros colonat, il dénonçait les abus de l’administration coloniale, la fraude électorale. A l’époque, j’étais nationaliste, avec une conscience politique élémentaire. La priorité était de recouvrer l’indépendance, par l’action armée parce que le régime colonial ne nous laissait pas le choix. Après, on verrait, et on a vu. La solution idéale eût été une Algérie fraternelle dans la quelle les clivages ne découleraient pas des différences de religion ou d’origine ethnique ou de couleur de peau mais de conflits de classes sociales.

Depuis 1962, l’Algérie (je ne t’apprends rien)  vit sous une dictature militaire qui s’est prétendue socialiste jusqu’en 1990 et qui, depuis, a instauré une démocratie de façade et une économie de spéculation assise sur la corruption. Les exploiteurs ont simplement changé de prénom. Les dogmes de l’arabisation et de l’islam religion de l’Etat ont conduit l’un à la médiocrité, l’autre au terrorisme, les deux à la pauvreté pour le plus grand nombre, à l’exil pour beaucoup, à la désagrégation de la société. Combien des miens ne m’ont-ils pas reproché d’avoir lutté pour « faire partir les Français » ?

Mes propos te paraîtront bien amers. Hier soir, dans cette immense salle de cinéma des artistes, le rêve algérien a pris corps avec un mélange de générations, d’appartenances religieuses ou laïques. J’ai senti (me suis-je trompé) qu’il n’y avait ni Berbères, ni Arabes, ni  Français d’ici ou de là-bas, ni musulmans, ni chrétiens, ni israélites, ni athées, mais des êtres humains dont le dénominateur commun était la condamnation de la torture, de la violence contre les civils, des spectateurs qui partageaient l’amour de l’Algérie et le regret du gâchis qui s’y est commis et s’y commet encore. 

Je voudrais terminer sur une note d’espoir. Ma génération a combattu et vaincu le régime colonial, aidée en cela par des démocrates et des humanistes de France et d’ailleurs. La génération actuelle est au bord de l’explosion sociale. Elle est en train de comprendre que la solution islamique illusoire. Si elle veut conquérir liberté, dignité et prospérité, elle doit lutter et en payer le prix.  

Je souhaite te rencontrer autour d’un pot pour parler de tout cela.

Avec mes sentiments fraternels, Hocine.

ACID / Laurence Petit-Jouvet

Un Rêve algérien raconte le voyage d’un homme qui retourne dans son pays pour la première fois depuis 1965. Il prend le bateau à Marseille, est accueilli à Alger par de nombreux amis qui l’embrassent, puis entame son périple durant lequel il nous guide. « C’était là… et ça c’était ça… » etc… Au début j’appréhende, ayant vu si souvent cette forme de film dégénérer en un exercice difficile, obligé et laborieux. Mais bientôt ce qui se passe devant la caméra déborde, l’emporte et m’emporte, dans l’histoire d’Henri Alleg d’abord, puis dans celle de l’Algérie comme jamais je n’avais pu l’apercevoir. Souvent étranglé d’émotion, l’ancien militant communiste et anticolonialiste retourne sur les lieux de ses engagements qui l’ont conduit jusque dans les chambres de torture. Il retrouve intacts ses sentiments de l’époque, comme sa colère devant ce qu’était l’Algérie française, faite des souffrances du peuple colonisé, de racisme, de famine et d’exploitation. Henri Alleg retourne voir ses compagnons de lutte, des indépendantistes, parmi eux des « Européens » comme on disait à l’époque, qui n’avaient pas de problème pour nourrir leurs enfants et qui pourtant ont risqué leur vie pour une autre Algérie. « Par répugnance pour le colonialisme. Par honte ! » s’écrie une femme, magnifique. Car il faut dire qu’à l’occasion de ce film-voyage, on croise de sacrés personnages, de grande beauté. Tous se sont battus ensemble par-delà leur différence de religion et d’origine. Leurs récits nous font revivre de l’intérieur la censure, les massacres punitifs, la torture, la guillotine… pratiqués par la France, mon pays, il y a si peu de temps. Le film se boucle à Oran, dans la ville natale du cinéaste. Là on découvre les racines de son film : son père était militant anticolonialiste, et lui le fils, porte cette même certitude cuisante « qu’une autre Algérie, indépendante, fraternelle et solidaire aurait été possible. » Malgré un tournage sous escorte et des milliers d’assassinats récents dans l’atmosphère, l’Algérie de Lledo est belle, très belle et tellement réelle. A chaque plan je me trouvais en train de dévorer des yeux ce pays que je ne vois jamais, jamais comme ça. Alors la voici l’Algérie que Jean-Pierre Lledoa du quitter sous la menace du FIS. En la filmant avec les yeux de quelqu’un qui aime, il a réussi à transformer cette blessure intime, sa nostalgie pour ce pays, en une nostalgie plus grande, celle d’un monde meilleur.

CAHIERS D’HISTOIRE. Revue d’histoire critique, p 96-97, 2005/ Didier Monciaud

Ce film de Jean Jacques Lledo retrace les retrouvailles d’Henri Alleg avec l’Algérie. Ce journaliste français, communiste et militant de l’indépendance algérienne, avait dû quitter ce pays après le coup d’État de Boumediene au milieu des années 1960.

Henri Alleg, né Harry Salem à Londres et juif d’Europe de l’Est, se retrouve avec sa famille en Algérie à la fin des années 1930. Membre du Parti communiste algérien, il est aussi un des animateurs du journal francophone Alger Républicain. Son engagement résolu en faveur de la cause algérienne entraîne son arrestation et sa détention par l’armée française. Il subit comme de nombreux prisonniers des sévices. Il raconte son sort dans un ouvrage La Question qui devient vite célèbre. Ecrit en 1957, il est publié en février 1958 et aussitôt interdit en mars de la même année.

Dans ce film qui mélange aspect documentaire et film dramatique, il s’agit du retour d’Henri Alleg avec les personnes qui ont partagé sa vie et son combat. Beaucoup d’émotion, de tendresse… C’est aussi le retour sur les lieux de cette existence et de ce combat algériens. La villa Susini, la prison de Barberousse, les rues d’Oran.

Avec ce film, c’est un rêve algérien particulier qui est présenté. Celui d’une Algérie libre, indépendante, laïque et multiethnique. Celui d’une utopie émancipatrice pour la liberté et la justice sociale. Ce rêve va rapidement disparaître après l’accès à l’indépendance pour se muer en la construction d’un régime autoritaire qui étouffe la société algérienne. C’est aussi le rêve de ces Européens, peu nombreux certes, qui ont choisi de lutter pour la liberté de l’Algérie. On citera les noms de Maillot, Audin, Yveton ou Jean Senac pour les plus connus. Beau film émouvant. A faire voir, notamment aux nouvelles générations.

CERCLE LIBERTAIRE / Mato-Topé Grands petits hommes

Grands petits hommes

Un rêve algérien, film de Jean-Pierre Lledo,

 

Henri Alleg est surtout connu pour La question, ce récit implacable qui fut pour beaucoup dans la mobilisation contre la guerre d’Algérie et les méthodes indignes utilisées par l’armée française pour combattre l’insurrection. Le lecteur et le spectateur, puisque le livre fut adapté au cinéma, se souviennent qu’Henri Alleg fut arrêté en tant que rédacteur en chef d’Alger Républicain, le quotidien du Parti communiste algérien. Mais c’est à peu près tout, car Henri Alleg a resserré son propos sur son objet et n’a pas laissé de place à l’autobiographie.

En nous invitant à suivre son retour dans l’Algérie d’aujourd’hui, Un rêve algérien permet de mieux comprendre la nature du combat singulier mené par Henri Alleg et ses anciens camarades qu’il retrouve à cette occasion. Le cinéaste l’accompagne en son voyage à la fois géographique et temporel et, à plus de 80 ans,  cet homme tout menu n’a rien perdu de sa force de conviction. Alger, Annaba, Constantine, Cherchell, Oran, les grandes villes d’Algérie marquent les principales étapes de son parcours. Le temps ayant produit son inexorable effet, ses anciens compagnons de lutte encore en vie sont aujourd’hui très âgés, et ce film a pour premier mérite de conserver leur trace. Il était plus que temps : son compagnon d’Annaba, Aldelkader Benzegala est décédé peu après son passage devant la caméra comme s’il avait attendu de revoir une dernière fois son vieil ami. La galerie de portraits est passionnante ; le retour sur l’histoire tout autant avec la description de la misère coloniale (les famines qui frappèrent particulièrement les fellahs, le racisme, les inégalités propres au système colonial, etc.) et le rappel de grands épisodes des luttes ouvrières (la grève des mineurs de l’Ouenza en 1948, celle des dockers d’Oran en 1950 en solidarité avec l’Indochine) et des heurs et malheurs de la guerre contre le colonialisme. Là aussi, il était temps ; la mémoire des acteurs devient défaillante et les lieux de l’histoire s’estompent : Henri éprouve bien du mal à retrouver la sinistre villa d’El Biar où la torture lui a été infligée et sur laquelle n’a même pas été fixée une plaque commémorative.

Ce retour sur l’histoire précise par petites touches le contenu du rêve algérien en le liant à l’exigence de justice. Tous les anciens insistent sur le fonctionnement égalitaire d’Alger Républicain, et Alleg peut conclure : « Dans cette Algérie raciste, colonialiste, ici, il y avait vraiment une oasis de fraternité. » Le traitement des choix politiques du PCA s’avère évidemment plus complexe car beaucoup moins consensuel. Sur la fin de sa vie, après avoir accepté « l’idée de mourir pour un pays qui n’est pas le sien », et avoir été torturé, il est très difficile de demander à un homme de tout remettre en question. Par ailleurs, Jean-Pierre Lledo ne tient pas, d’évidence, à menacer la portée de son propos. Henri raconte donc qu’il a découvert le marxisme par des brochures en anglais que des soldats américains lui avaient données en 42-43. L’importance de la présence des Américains en Afrique du Nord dans la maturation des idées d’indépendance est à nouveau soulignée. Jean-Pierre Lledo note en voix off :

« La contestation nationaliste se veut arabo-islamiste. Où ailleurs que dans cette famille communiste anti-coloniale et multiethnique, le jeune Alleg aurait-il pu assumer sa révolte en restant lui-même ? »

Petit anachronisme. En 42-43, la contestation nationaliste est loin d’être entièrement gagnée par l’arabo-islamiste, et le PCA ne s’est pas encore rangé résolument dans la lutte anti-coloniale… C’est un euphémisme. Cependant, à l’époque, les réticences du PC à l’égard de ces formes émergentes de contestation du système à la fois colonial et capitaliste sont compréhensibles tant elles étaient difficiles à décrypter et, ce qui est encore plus important pour le PC, à contrôler.

La question sensible et douloureuse du maquis rouge est évoquée plus loin lors du passage à Cherchell qui fut l’épicentre de cette éphémère et sanglante tentative du PCA d’organiser un maquis anti-colonial concurrent du FLN. Dernier survivant de cette aventure (à tous les sens du terme…), Mustapha Saadoun s’appuie sur une canne mais n’a rien perdu de sa verdeur et son discours est revigorant. Il peste contre le développement de l’esprit de lucre qui gagne toute la société algérienne (« J’ai horreur du commerce », « C’est devenu infect. N’importe qui cherche le profit »), se préoccupe des OGM (« Je suis sûr et certain, les ignares et les trabendistes que nous avons » ne manqueront pas de les introduire en Algérie où il n’existe pas de José « Bové »…) et regrette que l’anisette n’accompagne plus les parties de boules sur la place de Cherchell : « C’est ce qui manque justement la bouteille d’anisette. Il n’y en a pas. Tu sais, c’est un plaisir. C’est ce qui manque. C’est ce qui manque. » En Algérie, ça manque, prononcée sur un ton désabusé, était l’expression consacrée pour désigner un bien indisponible sur le marché pour cause d’incurie bureaucratique. Son utilisation répétée dit bien la tristesse du vieux militant devant la victoire de ses ennemis, les contempteurs de l’alcool et autres puritains ennemis fanatiques de tout plaisir. Le sens du combat de Mustapha, de sa vie tient dans la conviction qu’il « était possible à l’époque de faire quelque chose dans le bon sens ; c’était l’association sans race, ni religion, l’Algérie algérienne, l’Algérie de la justice ». Mustapha évoque également l’âpreté de la relation avec le FLN alors qu’Henri, habituellement plus disert, reste pratiquement muet. Pourtant, comme Mustapha le rappelle, les camarades communistes ralliés au FLN ont été liquidés dans les Aurès. De même, la question de l’opportunité politique de constituer un maquis rouge n’est pas posée. En tant que membre de la direction du Parti, Henri porte une part de responsabilité que le film préfère ne pas aborder.

Lorsque Mustapha Saadoun conduit Henri sur les tombes anonymes d’otages fusillés le 28 novembre 1958 en représailles à une opération de l’ALN, nous quittons l’événementiel pour aller à l’essentiel. Parmi les victimes, figurent trois de ses frères raflés en raison du départ de Mustapha au maquis. Le plus jeune avait 16 ans, et les policiers sont venus l’arrêter dans l’enceinte de son lycée. Mustapha évoque alors Oradour : les mots portent et traduisent bien la réalité atroce de la répression. Son absurdité également, puisque Mustapha note que ces représailles ont entraîné de nouveaux départs pour le maquis. Bien qu’ayant perdu en outre deux autres frères durant la guerre d’indépendance, Mustapha ne s’est pas laissé submerger par la haine et parvient à tenir un discours d’une grande tenue morale fait de réconciliation et de fraternité. Ce faisant, avec son bonnet de laine sur la tête et sa mise modeste d’homme du peuple, Mustapha incarne tout simplement la plus haute idée de l’humanité. Dans le même esprit, à la fin de son récit sur la torture, Henri tient à confesser que lorsqu’il a cru que sa femme avait été également torturée, il a senti monter en lui de la haine à tel point « que je me suis surpris à penser que si j’en réchappais, il faudrait que je tue ces gens ». On pense bien sûr à Robert Antelme quand, dans une demi-pénombre, Henri Alleg avoue ses « pensées indignes de lui ». Contrairement à l’argumentaire fallacieux de ses défenseurs, la torture ne cherche pas à obtenir des renseignements coûte que coûte, mais à déshumaniser l’ennemi. Et si Henri Alleg juge cette haine dégradante, c’est qu’elle l’a fait régresser à l’état de ceux qui le torturaient. Sa victoire ultime se situe précisément dans la peine et dans la honte qu’il continue d’éprouver et qui le distinguent radicalement de ses tortionnaires qui, encore aujourd’hui, revendiquent leurs pratiques immondes. D’une grande force émotionnelle comme seul le cinéma peut nous en réserver, ces moments montrent en quoi consiste la véritable noblesse de l’appartenance à l’espèce humaine. (1)

Le film s’achève sur les anciens d’Alger Républicain et le rappel de la répression violente qu’ils subirent après le coup d’État de Boumédienne en 1965. Rien sur la suite. Henri Alleg ayant quitté l’Algérie et certains de ses camarades ayant subi torture et emprisonnement pendant de longues années, le PCA semble dégagé de toute responsabilité. Mais la politique du Parti de l’avant-garde socialiste (le PAGS) qui a pris la suite et principalement son soutien au gouvernement au nom de la défense du camp socialiste et des non-alignés ont ruiné pour longtemps en Algérie toute référence au socialisme et ont conféré une forte crédibilité au discours des islamistes, dès lors seule alternative à la corruption de la dictature militaire déguisée sous les oripeaux d’un improbable socialisme arabo-islamique.

D’une grande honnêteté, Jean-Pierre Lledo filme à la première personne, impliqué dans le récit par la voix-off et également par sa présence à l’écran, surtout à la fin du film lorsqu’il s’agit de conclure. En fait, Lledo ne fait pas qu’accompagner Alleg, il vit avec lui le retour d’exil en terre algérienne qu’il a dû quitter sous la menace des islamistes. Le film s’ouvre, du reste, sur une prise de position qui situe parfaitement le propos général du film : « Pour l’enfant que j’ai été, Henri Alleg et ses compagnons sont surtout la preuve qu’une autre Algérie était possible où tous les siens, arabo-berbères, pieds-noirs et juifs auraient pu vivre ensemble […] Je suis né de leur rêve de fraternité. » Plus tard, les camarades se recueillent sur la tombe d’Henri Maillot, aspirant pied-noir, membre du Parti, ayant rejoint le maquis communiste. Sur sa tombe, une inscription : « Mort au champ d’honneur le 15 juin 1956, pour une Algérie indépendante et fraternelle. » Lledo peut noter à nouveau, toujours en voix off, que si l’Algérie a conquis son indépendance quelques années après l’exécution sommaire de Maillot, il y a plus de quarante ans, ce qui était inéluctable, la fraternité reste à réaliser. C’est peu de le dire. Il s’agit donc d’inventer un autre futur à partir d’un combat mené et perdu (la voix off conclue la séquence : « À cet instant, mon rêve reçoit enfin  une sépulture. Il pourra refleurir »), démarche bien connue des passionnés de la révolution espagnole…

Les modalités pour parvenir à l’indépendance ont conduit à la négation du rêve algérien. L’histoire a suffisamment montré que la fraternité n’est jamais engendrée par le nationalisme et sa violence aveugle qui mutile et meurtri des innocents afin de construire des frontières étanches pour vivre entre soi. Avec une sorte de terrible prémonition, Mouloud Feraoun écrivait : « J’ai peur du Français, du Kabyle, du soldat, du fellagha. Il y a en moi le Français, il y a en moi le Kabyle. Mais j’ai horreur de ceux qui tuent, non parce qu’ils peuvent me tuer, mais parce qu’ils ont le courage de tuer. » Et c’est précisément dans la mesure où il incarnait l’antinomie de leur inhumanité que les tueurs de l’OAS l’ont assassiné, sans réussir à détruire avec lui l’espoir de fraternité qu’il partageait avec tous les grands Algériens de Kateb Yacine à Albert Camus et qui demeure une exigence intemporelle.

Lorsque ce rêve se garde des appareils pour lesquels leur pérennité et surtout celle de leurs dirigeants passent avant tout, les hommes qui le portent, échappent à la mutilation partisane pour devenir des frères en humanité. Espérons simplement que ces derniers militants communistes disparus, l’Algérie saura enfanter d’autres rêveurs impénitents (2). Car en Algérie, les invasions barbares ne sont malheureusement pas une élégante métaphore québécoise mais une réalité immonde (dans l’arrière-plan, l’omniprésence des forces de l’ordre − barrages de gendarmerie, escortes armées pour l’équipe, véhicules de la police à l’arrêt ou en mouvement, etc. – dit bien que la guerre civile n’est pas encore terminée), et que peut-on lui opposer d’autre que la fraternité entre égaux dans la liberté, en un mot l’anarchie ? La disparition inéluctable des derniers porteurs du rêve algérien peut signifier la victoire pour longtemps de la barbarie et, dès lors, engendrer une nostalgie bien compréhensible pour le spectateur ayant comme Henri Alleg ou Jean-Pierre Lledo une histoire forte et ancienne avec ce pays. Mais l’histoire continue et le monde ne disparaît pas avec les acteurs qui ont tenté, maladroitement toujours, de le transformer même si avec eux périt à jamais une mémoire forcément unique, mémoire qu’un film comme Un rêve algérien contribue heureusement à sauvegarder. Toujours au second plan et de manière fugitive, quelques signes furtifs émaillent le film et invitent à un peu d’espoir. À Annaba, derrière Kader une affiche sur un colloque organisé en avril 2001 et consacré à saint Augustin sur le thème « Africanité et Universalité », une autre sur « Là-bas mon pays » d’Alexandre Arcady disent un travail de mémoire inimaginable il y a encore quelques années. Archéologue, la fille de Mustapha dont il doit être fier, effectue des fouilles dans la région de Cherchell, bel exemple d’émancipation. Lors du tournage, des passants interviennent pour manifester leur amitié à Henri Alleg : sur la place de Cherchell, avec une pointe d’emphase, un homme exprime son respect au rédacteur en chef d’Alger Républicain dont il a retenu le slogan adopté sous la censure (« Alger Républicain dit la vérité, il ne dit que la vérité mais ne peut pas dire toute la vérité »), plus émouvant encore, la vieille femme d’Oran tient par l’épaule avec douceur Henri Alleg en écoutant avec une grande attention la présentation que font de lui en arabe Jean-Pierre Lledo et son copain d’enfance. La barbarie est loin d’avoir gagné tous les esprits… Alors soyons sûr que demain, il y aura en Algérie comme ailleurs des êtres humains pour rappeler à la manière de Montaigne le fondement de toute posture morale : « J’estime tous les hommes mes compatriotes, et embrasse un Polonais comme un François, postposant cette liaison nationale à l’universelle et commune. »

1 h 46, distributeur : Vision Distribution, sortie le 26 novembre 2003.

Mato-Topé

le Monde Libertaire, n° 1337, du 20 au 26 novembre 2003.

1. Cf. Robert Antelme, L’espèce humaine, Paris, Gallimard, 1957 et Gallimard (Tel, n°26), 1996.

2. Sur un thème très proche en définitive, il faut voir, comme en écho, Forget Baghdad, un film sur des communistes juifs et irakiens et leur difficile intégration en Israël.

LIMAG / Antoine Hatzenberger

Âgé alors d’une vingtaine d’années, Alleg, pour se rendre à une réunion politique, avait fait de l’auto-stop, et avait été pris par un colon qui le mit en garde contre ce qu’il considérait comme les trois ennemis du moment : « les bolchistes (sic), les Anglais et les Juifs ». Alleg, communiste, né en Angleterre, de parents juifs, ne peut que s’amuser (et s’honorer au plus haut point) d’avoir ainsi incarné ces trois ennemis de la France de Vichy.

MONDE DIPLOMATIQUE / Carlos Pardo

En 1982, lorsque nous avons organisé à Amiens une rétrospective du cinéma algérien, nous pressentions déjà que la messe était dite. Ses meilleures années étaient derrière lui… » Jean-Pierre Garcia, directeur du Festival du film d’Amiens (1), grand spécialiste des cinématographies du continent africain, n’est guère optimiste pour l’avenir. Certes, quelques films algériens ont vu le jour ces derniers temps grâce à l’Année de l’Algérie en France. Mais, comme on le sait, les « œuvres incontournables » du cinéma algérien ont existé essentiellement dans le cadre d’un cinéma d’Etat, à la gloire le plus souvent de la révolution. Or, la tragique situation que traverse le pays depuis une dizaine d’années a semble-t-il définitivement enterré toute ambition du pouvoir à l’égard du septième art, alors que disparaissaient progressivement les différents organismes publics.

La plupart des cinéastes ont été contraints à l’exil, dépendent désormais du bon vouloir des commissions d’aides occidentales et peinent à monter des projets personnels. Il est loin le temps où Merzaq Allouache tournait Omar Gatlato (1975), œuvre subversive sur une jeunesse sans véritable perspective ou encore Bab-el-Oued City (1994). Aujourd’hui, Allouache est devenu un simple technicien assurant la mise en image sans génie d’une suite de sketches du comique marocain Gad Elmaleh (Chouchou, 2003).

Un réalisateur comme Mohammed Chouikh, auteur notamment du magnifique film La Citadelle (1988), fait figure d’exception en parvenant encore à tourner sur place, à raison d’un film tous les quatre ou cinq ans. Et si, l’an passé, de nombreux prix internationaux ont couronné un premier film algérien, nous noterons que sa réalisatrice n’était autre que l’épouse de Mohammed Chouikh et son habituelle monteuse. Rachida, de Yamina Bachir-Chouikh (2002), contait le douloureux exil intérieur d’une jeune institutrice obligée de fuir la capitale où un groupe de terroristes l’avait laissée pour morte après son refus de poser une bombe dans l’école où elle enseignait.

Fort heureusement, une génération de cinéastes formés et installés en Europe apporte un nouveau regard, bien que désormais extérieur, sur la réalité du pays. Initié par une structure française indépendante, ayant bénéficié d’une aide dans le cadre de l’Année de l’Algérie, le deuxième long métrage de Nadir Mocknèche, Viva Laldjérie, est certainement le film de fiction le plus intéressant. « Nous avons très vite pris le parti d’être le plus visibles possible, de ne pas voler d’images dans la rue, par exemple », nous confie Bertrand Gore, l’heureux producteur du film, tourné en grande partie à Alger sans encombres.

Viva Laldjérie dresse un sombre portrait d’une jeunesse désabusée. Comme dans Rachida, Mocknèche suit l’itinéraire d’une jeune Algéroise, Goucem, contrainte de s’exiler en compagnie de sa mère. A la différence près qu’ici la relégation s’opère du village à la capitale, la quête effrénée d’une libération sexuelle de la part des personnages principaux constituant le véritable sujet du film. Une sorte d’antidote au chaos ambiant.

Jean-Pierre Lledo a lui aussi été contraint à l’exil en 1993, époque où, chaque semaine, était revendiqué l’assassinat d’un intellectuel. Depuis, il n’a de cesse, par le biais du cinéma documentaire, d’interroger l’histoire et ses rêves d’une Algérie acceptant les multiples peuples et cultures qui la définissaient : Arabes, musulmans, juifs, chrétiens, Berbères, pieds-noirs, Français, etc. Lledo nous livre coup sur coup deux films poignants.

Au cours de l’année 1998, le cinéaste a sillonné la France, une caméra à ses côtés, présentant l’un ou l’autre de ses films. Grâce à Iskra, la structure de production autrefois créée par Chris Marker, cela donne Algérie, mes fantômes, un film composé des témoignages de personnalités et d’anonymes installés en France, mais liés à jamais à l’Algérie. La fille de harkis, le journaliste ayant échappé à un assassinat, les membres de la famille du cinéaste, un ancien militaire français ayant « pacifié » le pays, etc., tous restent profondément marqués par leur histoire. Des sortes de fantômes créés par l’amnésie entourant ce que l’on a longtemps nommé « les événements »…

L’un des personnages-clés de cette époque, Henri Alleg, auteur du premier livre de témoignage sur la torture, La Question, est revenu en 2002 sur le sol qui l’avait accueilli dans les années 1930 et qu’il a dû définitivement quitter en 1965. Jean-Pierre Lledo a accompagné Alleg, et Un rêve algérien (2) devient un saisissant récit à deux voix — le cinéaste ne pouvant éviter de mêler régulièrement sa propre histoire à celle de l’ancien directeur d’Alger républicain. C’est en sortant d’Alger, en voyageant dans l’Algérie profonde, que l’engagement d’Henri Alleg au sein du Parti communiste algérien allait prendre forme. Les idéaux perdaient de leur abstraction devant le quotidien d’un pays colonisé : la misère, la faim, l’exploitation terrible des travailleurs…

Tout en évoquant son parcours exceptionnel, Henri Alleg retrouve ses anciens camarades de lutte. En premier lieu, les collègues du journal mythique, dont la doctrine fameuse demeure dans la mémoire de tous les lecteurs de l’époque — « Alger républicain dit la vérité, rien que la vérité mais ne peut pas dire TOUTE la vérité » -, faisant ainsi joliment référence aux premières coupes de la censure. Une fois le journal interdit, la plupart des membres prirent naturellement le maquis. Alleg savait dès lors qu’il serait arrêté et était prêt à perdre sa vie pour la liberté d’un pays qui n’était pas le sien.

Cette attitude entière ne peut que forcer l’admiration du réalisateur. Et lorsque nos deux hommes se recueillent devant la tombe d’Henri Maillot, maquisard torturé et assassiné en 1956, l’épitaphe vient conclure malheureusement cette démarche : « Tombé pour une Algérie indépendante et fraternelle ». « Nous avons réussi à être indépendants. Pourquoi ne sommes-nous pas parvenus à être fraternels ? », demande le réalisateur, faisant fi du cynisme, « renonçant au renoncement contemporain (3) » qui frappe désormais les hommes ici et ailleurs…

Carlos Pardo

Journaliste et cinéaste.
(1) L’édition du Festival d’Amiens s’est tenue cette année du 7 au 16 novembre 2003 et consacrait un cycle à « Algérie 1962-2002 : la femme au cinéma, le cinéma des femmes ».

(2) Le film est sorti sur les écrans français le 26 novembre dernier.

(3) Selon la belle formule de Jean-Claude Guillebaud dans Le Goût de l’avenir, Seuil, Paris, 2003.

Chronic’ Art / Olivier Hadouchi

Pourtant, face à l’apparente immobilité d’un pays qui s’est progressivement replié sur lui-même, et au carcan d’une identité arabo-musulmane exclusive (au détriment des Kabyles et des autres), le cinéaste oppose un mouvement (celui d’Alleg), ponctué de longs travellings nocturnes aux allures de requiem funèbre.

Au départ, l’argument d’Un Rêve algérien est simple : il s’agit de filmer le retour d’Henri Alleg en Algérie. De revenir sur sa trajectoire algérienne, qui débute avec son arrivée dans ce pays en 1939, et se poursuit avec la découverte des victimes du colonialisme et de leur misère insupportable (« ce n’était pas des mots, mais la réalité », se souvient-il). Ancien directeur d’Alger Républicain, Henri Alleg est l’auteur de La Question, livre mythique paru en 1958, aux éditions de Minuit, où il racontait son arrestation en Algérie et les séances de tortures, coutumières de l’époque, qui suivirent. Dans Un Rêve algérien, il va à la rencontre de ses anciens compagnons de lutte, c’est le fil conducteur permettant d’esquisser l’ébauche d’un « rêve possible ». D’emblée, la route promet d’être passablement tortueuse : comment substituer l’idée d’un rêve algérien aux cauchemars qui viennent à l’esprit, de la nuit coloniale, en passant par les tueries de Bentalha jusqu’aux récents tremblements de terre ?

Après une nouvelle parution de 1962 à 1965, Alger Républicain fut à nouveau interdit, après le coup d’Etat de Boumediene ; et Henri Alleg contraint de s’exiler. Pourtant, face à l’apparente immobilité d’un pays qui s’est progressivement replié sur lui-même, et au carcan d’une identité arabo-musulmane exclusive (au détriment des kabyles et des autres), le cinéaste oppose un mouvement (celui d’Alleg), ponctué de longs travellings nocturnes aux allures de requiem funèbre. Chaque ville parcourue (Alger, Annaba, Constantine, Oran, Cherchell) donne lieu à d’émouvantes rencontres, avec d’anciens compagnons de lutte ou les endroits où il fut emprisonné et torturé. Les expressions du visage (ému, indigné, jamais résigné) d’Alleg, et son regard vif, parfois mélancolique, profondément humain, n’échappent pas au cinéaste qui sait en capter l’intensité. Le point de vue de Lledo est pertinent, il s’apparente à une tentative de ré-appropriation d’une mémoire collective, en déclinant le leitmotiv d’une Algérie indépendante et fraternelle. Lors d’une scène clé, on voit ce leitmotiv sur la tombe d’un combattant pour l’indépendance algérienne, d’origine européenne, tué par l’armée française. A ce titre, l’aspirant Maillot et Maurice Laban, morts pour l’indépendance, pour que le rêve, la fraternité devienne réalité, sont cités et évoqués.

Un Rêve algérien n’est pas un film de ressentiment ; on y trouve évidemment aucune nostalgie pour l’Algérie française, au contraire. Disons plutôt qu’il enregistre la complainte sincère et pudique d’une mémoire endeuillée, qui demeure finalement peu connue des deux côtés de la Méditerranée. Une mémoire qui ne demande qu’à revivre, et qui trouve peut-être encore des échos insoupçonnés au sein du peuple algérien, comme ce passant croisé, qui se souvient d’Alger Républicain. Ou cette femme qui insiste auprès d’Henri Alleg et du cinéaste pour qu’ils prennent un café tous ensemble. Ce « rêve » en forme de dialogue impromptu entre un homme et l’Histoire, un destin et un pays, est une oeuvre nécessaire, en ces périodes de replis identitaires, ici et ailleurs.

Les Inrockuptibles / Alexandre Chabert

Et ce rêve existait dans le microcosme du journal, au regard de la diversité ethnique de ses rédacteurs…

Hommage à Henri Alleg, intellectuel juif auteur de La Question, qui s’est battu pour l’indépendance de l’Algérie.En 1958 est publié La Question d’Henri Alleg, court récit sur les séances de torture que les paras lui ont fait subir pendant la bataille d’Alger. Henri Alleg est condamné à dix ans de prison. Qui est cet homme […]

Hommage à Henri Alleg, intellectuel juif auteur de La Question, qui s’est battu pour l’indépendance de l’Algérie.
En 1958 est publié La Question d’Henri Alleg, court récit sur les séances de torture que les paras lui ont fait subir pendant la bataille d’Alger. Henri Alleg est condamné à dix ans de prison. Qui est cet homme ? Un Juif anglais émigré à Paris qui, en 1939, s’installe à Alger. Adhérant au parti communiste algérien, il lutte contre le régime de Vichy. En 1950, il devient rédacteur en chef d’Alger républicain, le seul quotidien anticolonialiste, qui défendait une Algérie libre où les communautés minoritaires judéo-européennes auraient leur place. Tel était le rêve algérien d’Henri Alleg. Et celui-ci existait dans le microcosme du journal, au regard de la diversité ethnique de ses rédacteurs. Jean-Pierre Lledo a voulu faire revivre ce vieux rêve qui ne bouge plus en réunissant en Algérie les membres de ce journal, qui reviennent avec nostalgie sur leurs bons moments de camaraderie. Davantage un hommage, avant qu’il ne soit trop tard, à un vieux monsieur de 81 ans, qu’un documentaire historique ou ethnographique.

STUDIO / TC

La pudeur de celui qui filme et de celui qui se souvient se rejoignent… Poignant et passionnant document.

En 1958 sort La question, le livre d’Henri Alleg, premier à dénoncer les pratiques de l’armée française en Algérie. Vivant à Alger depuis 1939, cet anticolonialiste fut torturé en 1957 et condamné, un an plus tard, à dix ans de prison. Il s’évade, puis s’exile définitivement, en 1965. Jean-Pierre Lledo (Lisette Vincent, une femme algérienne) filme le retour d’Alleg sur la terre de son martyre, de sa lutte et de ses fraternités. Son regard sur ces lieux synonymes de souffrance, l’évocation de son rêve d’une Algérie multi-ethnique et les retrouvailles avec ses compagnons de combat sont autant de moments saisissants. La pudeur de celui qui filme et de celui qui se souvient se rejoignent, pour nous aider à comprendre cette phase honteuse de notre histoire. Poignant et passionnant.

STUDIO

LA CROIX / Benjamin PEYREL

Une démarche plus sentimentale qu’historique, plus psychanalytique que pédagogique, comme si Lledo voulait solder ses comptes avec l’Algérie et ses souvenirs.

La Question. Sous ce titre, sort, début mars 1958, le récit bref, sec et implacable des séances de torture infligées par les parachutistes français à Henri Alleg. Quatre semaines plus tard, le 27 mars, le livre du rédacteur en chef d’Alger Républicain, journal favorable à l’indépendance de l’Algérie et animé par des communistes, est saisi « pour participation à une entreprise de démoralisation de l’armée, ayant pour objet de nuire à la défense nationale ». Trop tard. Plusieurs milliers d’exemplaires ont été vendus, de nombreux autres circulent sous le manteau et l’ouvrage trouble déjà bien des consciences. Trente-six ans plus tard, à l’occasion de ce documentaire, Henri Alleg retourne en Algérie. Un pays qui n’est pas le sien mais pour lequel il avait accepté de mourir.

Pas à pas, la caméra de Jean-Pierre Lledo accompagne l’ancien journaliste communiste sur la trace de ses souvenirs. Poignants, quand Alleg retrouve la maison où il souffrit sous les coups des paras. Touchants, quand, avec ses anciens camarades d’Alger Républicain, il retrouve les vieilles rotatives qui imprimaient leurs appels à l’indépendance. Déchirants, enfin, quand Eliette Loup, son ancien agent de liaison, torturée en 1957, retourne pour la première fois dans la ferme de sa mère, « colon rouge » adulée par les paysans et dont des mains inconnues fleurissent encore la tombe aujourd’hui.

À l’origine de ce retour aux sources de la mémoire : Jean-Pierre Lledo, réalisateur né à Tlemcen et forcé de quitter son pays en 1993 pour des raisons de sécurité. En ramenant Alleg vers les lieux et les fantômes du passé, il cherche à faire revivre ce « rêve algérien », fait de fraternité et de cohabitation entre musulmans et pieds-noirs, mais qui s’est évanoui dans les flammes de la guerre. Une démarche plus sentimentale qu’historique, plus psychanalytique que pédagogique, comme si Lledo voulait solder ses comptes avec l’Algérie et ses souvenirs.

Souvent, la caméra tremble, suivant les cahots de la route ou de la mémoire. Parfois, elle oscille, hoquette, comme pour mimer les sanglots de ces anciens combattants retrouvant les débris de leurs espérances brisées.

Mais, toujours, transparaît ce sentiment d’urgence. Urgence de parler, de se confier et de dire enfin ses souffrances enfouies. Urgence aussi de retrouver ces femmes et ces hommes avant qu’ils ne disparaissent, de graver un peu de leurs souvenirs sur la pellicule. Pour faire revivre un rêve, qui, comme leurs larmes le disent, tourna pour tous au cauchemar.

BENJAMIN PEYREL

LIBERATION / Annick Peigné-Giuly

Entre Alger et Oran, Jean-Pierre Lledo réunit les héros de son enfance algérienne sous l’oeil d’une caméra visiblement émue.

Jean-Louis Comolli, Jean-Pierre Lledo ou Yves Billon creusent leur sillon cinématographique depuis pas mal de temps, explorant un terrain qui leur est propre. Marseille et ses enjeux politiques pour Comolli, l’Algérie et ses années d’indépendance pour Lledo, l’Amérique latine et ses musiques pour Billon. Trois itinéraires qui se rapprochent par leur engagement. Un cinéma citoyen pour l’un, un cinéma de mémoire pour le second, un cinéma de militantisme culturel pour le troisième. Par leur écriture aussi, qui, de journalistique, laissant la place au sujet, est devenue plus personnelle, plus cinématographique aussi. Des films qui, jusque-là, ont trouvé place sur les chaînes de télévision. Pourquoi alors ce soudain passage par le grand écran de la sortie en salles ?

Municipales sur le port. «Pour moi, c’est par défaut», explique Jean-Louis Comolli. Rêves de France à Marseille, septième et dernier film d’une série marseillaise, est le seul refusé par toutes les télévisions. Le producteur, Paul Sadoun (13 Production), a décidé de tourner sur ses fonds propres. «Un geste de producteur rarissime aujourd’hui», souligne Comolli. Résultat : 61 000 euros pour budget. Comolli tourne à Marseille, de 1999 à 2001, ce docu sur les heurs et malheurs de candidats «issus de l’immigration» inscrits sur les listes PS et RPR aux municipales. Un dispositif qu’on connaît désormais, avec Michel Samson (ex-journaliste à Libération, aujourd’hui au Monde), en enquêteur placide plongé dans les bas-fonds des partis marseillais. Dans ce film, il est palpable que leur duo a pris corps, que ces gens qu’ils filment depuis si longtemps sont devenus des personnages de cinéma. Samson, comme un poisson dans les eaux du Vieux-Port, attire à lui les situations fortes d’une formidable comédie marseillaise.

Le tournage et le montage achevés, le producteur prend l’initiative de demander au CNC l’avance «sur film terminé». Et l’obtient : 76 000 euros. «C’est alors qu’on a pu envisager de sortir en salles puisque les télés ne voulaient pas.» Ils se payent un transfert sur pellicule, contactent Maurice Tinchant pour la distribution. Le film sort cette semaine dans une salle parisienne, mais aussi dans le cadre d’une campagne d’associations. Deux dispositifs qui lui garantissent de ne pas disparaître en une semaine. «On va vers une nouvelle économie des films, remarque Comolli, mais aussi vers la création d’un réseau pour la diffusion des documentaires.»

Retour au bled. Pour Un rêve algérien de Jean-Pierre Lledo, l’histoire a aussi commencé par un refus des télévisions. «Alors le producteur (Maha Productions) a envoyé le scénario à l’avance sur recettes, qui aujourd’hui accepte les documentaires.» Le projet reçoit 152 000 euros. Arrivent alors un coproducteur belge et le fonds Eurimage.Total : 763 000 euros. Vingt fois le budget habituel des films de Lledo. Le voilà entré dans le circuit «cinéma». Pour lui, ce n’est que justice : «Je me vois comme un cinéaste de grand écran.»

C’est donc sur la toile que l’on suivra le retour d’Henri Alleg en Algérie. L’ancien patron d’Alger républicain retrouve ses camarades de lutte contre l’armée française, les traces de ses années de torture et de prison (où il écrira son livre la Question), de ses amitiés avec ceux qui sont aujourd’hui les oubliés de l’indépendance algérienne. Entre Alger et Oran, Jean-Pierre Lledo réunit les héros de son enfance algérienne sous l’oeil d’une caméra visiblement émue. «J’ai sans doute fait du cinéma pour faire ce film-là, dit-il. Maintenant, je peux aller vers la fiction.» Le film sort dans une salle à Paris.

Celui d’Yves Billon sera dans deux salles. «Au moins quatre semaines, savoure-t-il. Et ça suivra en province si tout va bien.» Billon a fait Cuba son comme tous ses autres films : «Avec mon argent de poche et mes copains.» Une balade ludique aux basques d’un groupe de retraités cubains qui jouent le son avec le Panaméen Azuquita. On pense bien sûr au Buena Vista Social Club de Wenders, mais Billon se targue de filmer la musique cubaine depuis plus de dix ans. «Mon ambition ne dépassait pas le petit film télé mais le film faisant une heure trente, la sortie en salles s’est imposée.» 45 000 euros de plus piochés dans l’argent de poche et le film gonflé en 35 mm est présenté aux exploitants de salles et autres diffuseurs.

«Bataille». Cette expérience en salles pour des documentaires, qui semble une sorte de promotion, reste un accident de parcours pour Jean-Louis Comolli. «J’aurais préféré que mon film soit diffusé à la télé. C’est moins gratifiant, mais là le film est réel. En salles, on est dans l’emballage, mais le film est un peu virtuel. A la télé, on touche les spectateurs qui ne nous sont pas prédestinés. Je guette toujours le spectateur inconnu…», dit-il. Pour lui, les salles ne sont pas le destin des documentaires. «Que nous nous retrouvions dans des salles de cinéma est surtout un signe de la détérioration de la télévision de service public en France. Moi, je vais continuer à prendre d’assaut la télévision… La bataille est d’autant plus importante qu’elle est désespérée.»

Annick PEIGNE-GIULY

L’HUMANITE / Théophile Hazebroucq

Pourquoi donc ce rêve n’a-t-il pu irriguer l’ensemble de la société algérienne et s’y réaliser ? Un spectateur insiste sur le rôle désastreux de l’OAS, mais J.-P. Lledo tient à nuancer la perspective historique en rappelant à quel point le FLN érigea un dogme discriminant le mythe du panarabisme algérien.

 

Vendredi dernier, une projection exceptionnelle d’Un rêve algérien, proposée par les Amis de l’Humanité, a donné lieu à un échange intense et chaleureux entre les spectateurs, le réalisateur et son personnage principal.

Une salve d’applaudissements s’élève du cinéma Saint-André-des-Arts, alors que s’achève le dernier film de Jean-Pierre Lledo (voir notre édition de mercredi dernier) retraçant le retour de Henri Alleg en Algérie, près de quarante ans après avoir été contraint de quitter le pays par le coup d’état du FLN (Front de libération nationale). La salle est comble ; une soixantaine de personnes ont même dû s’en retourner bredouilles. Le film porte une résonance particulière pour nombre de spectateurs, notamment les pieds-noirs. Dans cette Algérie meurtrie et tant aimée, histoire universelle et histoires personnelles s’entremêlent indéfectiblement.

Cette problématique si brûlante est d’ailleurs à l’origine du film :  » L’identité de l’Algérie et la mienne propre ne cessent de m’interroger depuis que j’en suis parti en 1993. Celle de l’Algérie est devenue taboue lorsque l’islam a été institué religion d’État « , regrette le réalisateur. Car le Rêve algérien d’Henri Alleg est aussi celui de J.-P. Lledo, pour qui le tournage fut également l’occasion d’un retour chez lui. Un rêve qui rassemble indistinctement pieds-noirs, Juifs et Arabes :  » Seules deux fraternités pouvaient ainsi unir toutes les origines : celles nées de la pauvreté et de l’idéal communiste « , mais un rêve brisé. Alger républicain, le quotidien dirigé pendant huit ans par H. Alleg incarnait ce type d’organisation sociale indifférente aux confessions et aux nationalités de ses membres,  » une véritable oasis de fraternité au milieu du racisme général « , se flatte son ancien directeur.  » C’était le journal populaire par excellence, reprend-il. Les ventes étaient certes modestes, mais un seul numéro était cependant  » entendu  » par une dizaine de personnes, car les neuf-dixièmes de la population algérienne étaient alors analphabètes.  » Porte-parole de la révolution, Alger républicain était aussi l’étendard de cet espoir de société solidaire.

Pourquoi donc ce rêve n’a-t-il pu irriguer l’ensemble de la société algérienne et s’y réaliser ? Un spectateur insiste sur le rôle désastreux de l’OAS, mais J.-P. Lledo tient à nuancer la perspective historique en rappelant à quel point le FLN érigea un dogme discriminant le mythe du panarabisme algérien. Lorsque Charles Silvestre se tourne vers H. Alleg pour lui demander ce qui reste de ce rêve, celui-ci trouve encore le moyen d’étonner. Lui qui a déjà forcé le respect et l’admiration par son courage et sa constance mis en lumière par le film, lui, l’antifasciste viscéral, l’indépendantiste farouche, mais d’une philanthropie telle qu’il n’éprouve pas de haine envers ses tortionnaires, ne se résout pas au pessimisme :  » Ce rêve est interrompu, mais pas terminé, car il faisait partie d’un plan plus général : celui d’un monde entier fraternel. Les échecs du siècle dernier dans les tentatives de construction de sociétés meilleures ont posé des strates qui préparent autre chose. Il y a en Algérie des forces profondes qui ne se tairont pas.  »

Théophile Hazebroucq

Le film Un Rêve algérien projeté à Sétif / Boutebna N.

Profitant de sa présence depuis quelque temps à Sétif, dans le cadre du tournage d’un nouveau film documentaire dont le titre Ne restent dans l’oued que ses galets est ancré dans l’adage populaire algérien, le réalisateur Jean-Pierre Lledo a projeté, mercredi dernier à la maison de la Culture, son film Un Rêve algérien.

Ce documentaire réalisé en 2003 est consacré à Henri Alleg, journaliste, écrivain et militant anticolonialiste qui fut directeur d’Alger républicain de 1950 à 1955. Encore une fois, il est désolant de constater que cette production de haute facture, qui retrace à travers une démarche captivante une partie de l’histoire de l’Algérie, s’est faite devant une très faible assistance (34 spectateurs exactement), en raison d’une déficience en matière d’information.

Pour revenir à la production de Lledo, Un Rêve algérien, elle se veut le flash-back d’un personnage qui a marqué par son militantisme, à l’instar de ses camarades, une époque de l’Algérie sous le joug colonial. En effet, tout comme il était venu par bateau en 1939, alors qu’il n’avait que 18 ans, Henri Alleg (né Harry Salem) a accepté d’accompagner le réalisateur en retournant dans le pays, 40 ans plus tard, pour sillonner ses vastes régions et retrouver ses anciens compagnons de l’époque coloniale.

Dans un style à la Dziga Vertov, la caméra de Lledo immortalise merveilleusement les nombreuses retrouvailles jonchées d’émotions, de nostalgie et de fraternité. C’est ainsi qu’on découvre les rencontres poignantes avec Abdelkader Benzegala ou Eliette Loup (agent de liaison d’Henri Alleg en 1957), avec le jardinier et « le rebelle » de Cherchell, Saâdoun, et avec les anciens confrères d’Alger républicain – le seul quotidien anticolonial de l’époque -, comme feu Abdelhamid Benzine, Boualem Khalfa, Lucette Hadj Ali, Denise Duvalet et autres Aïssa Baïod.

En retournant sur certains lieux après cette longue période, Alleg se remémore la terrible année 1957 où il a vu pour la dernière fois son camarade Maurice Audin. La même année marque aussi son arrestation par les parachutistes du général Massu dans cet immeuble d’El-Biar, qui demeure aujourd’hui anodin et ne porte aucune plaque témoignant de ces faits marquants.

C’est du 6e étage de ce même immeuble qu’a été poussé le regretté Ali Boumendjel. L’auteur de la Question revient aussi sur les sinistrement célèbres villa Susini et prison Barberousse, où la torture et les humiliations subies par de nombreux nationalistes algériens se conjuguaient au pluriel.

Avec la démarche, délibérément choisie par le réalisateur, de faire un film non pas sur Henri Alleg mais avec Henri Alleg, qui a d’ailleurs lui-même exigé de ne pas apparaître comme un héros, le spectateur peut se donner l’opportunité de fouiner dans une partie oubliée de l’histoire de l’Algérie.

Celle où plusieurs communautés d’Algériens rêvaient, comme l’a souligné le réalisateur à la fin de la projection, d’une Algérie débarrassée de toute haine religieuse, raciale ou ethnique. Il convient de rappeler, enfin, que le film Un rêve algérien a reçu le prix de la communication interculturelle documentaire au 20e festival « Vues d’Afrique » de Montréal.

M. H. G.

Source : Jeune Indépendant

A la Cinémathèque d’Oran

Un hymne à la fraternité C’est devant de nombreux cinéphiles qu’a été projeté, jeudi après-midi, à la cinémathèque d’Oran, le film «Un rêve algérien» de Jean-Pierre Lledo, programmé auparavant dans le cycle «Le Printemps du cinéma». La projection s’est déroulée en présence du directeur de production, Serge Lledo, et du premier assistant réalisateur, Yacine Lalaoui. «Un rêve algérien» est un film plein d’émotions fortes qui constitue un hymne à la fraternité. Les images déchirantes d’amitié retrouvée n’ont pu laisser le public insensible qui n’a pu se retenir d’applaudir par endroits au cours de la projection.

«Un rêve algérien» est un long métrage documentaire et un témoignage vivant du retour en Algérie, après quarante années d’absence, de Henri Alleg, l’ancien directeur du journal Alger Républicain et l’auteur du best-seller «La Question», qui a dévoilé la pratique de la torture par les autorités coloniales durant la guerre de libération. Le film est un voyage rétrospectif vers la mémoire pour aller à la rencontre d’anciens compagnons de lutte pour la liberté et l’indépendance. Henri Alleg, le personnage central du documentaire, conduira la caméra qui sillonnera le pays d’est en ouest pour redécouvrir des lieux qui évoqueront pour lui des souvenirs douloureux et lui feront arracher bien des soupirs et des larmes difficilement contenues. Les escales à l’est du pays, dans les mines de l’Ouenza, pour retrouver un ancien camarade syndicaliste qui fondra en larmes au souvenir des souffrances endurées par ses anciens collègues de la mine, la halte à Cherchell, chez l’ami Saadoune, vieil horticulteur impénitent à l’ironie acerbe, pour un rapide recueillement dans le cimetière de la ville devant des tombes de martyrs anonymes, le pèlerinage de camarades devant la tombe d’Henri Maillot ou à Haouch Lou, dans la Mitidja, ou encore une brève visite au pénitencier Barberousse où Henri Alleg a été détenu et où le souvenir des 69 prisonniers guillotinés reste vivace, seront autant de moments déchirants du film.

A Oran, ce sera le pèlerinage de Jean-Pierre Lledo sur les lieux de son enfance et la rencontre avec le syndicaliste Djidel qui rappellera avec émotion l’épisode des dockers d’Oran qui avaient refusé d’embarquer des armes sur un navire en direction du Vietnam et qui ont été soutenus dans leur résistance par une nuée de femmes. Dans tous ces lieux visités, ce sera toujours la même ambiance de fraternité, de générosité et de partage créée par la rencontre d’amis de toujours, qui ont su surmonter les différences ethniques ou confessionnelles, qui émaillera ces retrouvailles. Le débat qui a suivi la projection s’est avéré très houleux et a failli dégénérer en joutes verbales du fait de l’incompréhension de certains spectateurs de la portée du message qu’a voulu transmettre le film et de l’imprudence des animateurs à lâcher les rênes du débat. La conférence de presse animée dans la matinée a permis à Serge Lledo de se prononcer sur les conditions dans lesquelles a été réalisé le film, et au responsable de la cinémathèque de rappeler les efforts entrepris, depuis la réouverture de la cinémathèque, pour abriter des rencontres avec quelque sept réalisateurs algériens, une dizaine de comédiens et autant d’expositions diverses. Dans le hall de la salle répertoire, le public était accueilli par une exposition photos dédiée à Kateb Yacine, à l’actif de l’association «Femmes algériennes revendiquant leurs droits» qui prépare également un hommage au cinéaste Jean-Pierre Lledo.

Afrik.Com / Saïd Aït-Hatrit

Dans Le rêve algérien, Jean-Paul Lledo suit les retrouvailles de l’ancien journaliste français militant de l’Algérie indépendante, Henri Alleg, dans ses retrouvailles avec ses anciens compagnons de lutte. D’Alger à Annaba, en passant par Constantine et Oran, le voyage avec l’ancien directeur d’Alger Républicain est un vrai bonheur.

Pour son dernier documentaire, Le rêve algérien, le réalisateur Jean-Paul Lledo a demandé « à Henri Alleg de retourner en Algérie pour retrouver, 40 ans après, ses anciens compagnons ». Henri Alleg est l’ex-directeur du mythique quotidien « pro-Algérie libre » Alger Républicain, interrompu avant et après l’indépendance algérienne pour avoir ouvert ses colonnes aux tendances démocratiques du pays. Henri Alleg, également membre du Parti communiste algérien (PCA), a été parmi les premiers a dénoncer, pour l’avoir subie, la torture pratiquée par l’armée française dans La Question (1958). Ce voyage retour, Jean-Pierre Lledo déclare le lui avoir demandé « pour tenter de retrouver ce rêve d’une Algérie multiethnique qui [l]’a fait grandir ». Un rêve que le réalisateur, né d’une mère judéo-berbère et d’un père d’origine catalane, fait toujours, malgré son exil « forcé » en France depuis 1992.

L’objet du film reste les retrouvailles d’Henri Alleg avec ses illustres compagnons, tous plus formidables les uns que les autres. Le projectionniste du cinéma d’Annaba, qu’il ne lâche plus, ou encore le jardinier de Cherchell, quarante ans qu’il ne les avait pas vu. D’Alger à Annaba et de Constantine à Oran, en finissant par Cherchell, c’est un véritable bonheur que d’assister à ces rencontres. Les témoignages, émouvants de tristesse ou de drôlerie, s’enchaînent parfaitement sans jamais laisser place à l’ennui.

Rêves brisés

Henri Alleg, de son vrai nom Harry Salem, peut difficilement contenir ses sanglots lorsqu’il visite, à Alger, les lieux où ses amis et lui-même ont été emprisonnés et torturés. La villa Susini, la prison Barberousse … certains de ses amis y ont laissé leur vie. Tel le mathématicien Maurice Audin, membre du PCA, ou l’aspirant Henri Maillot, qui déserte l’armée française en volant un camion de munitions. L’ancien journaliste donne une idée de sa force de caractère, lorsqu’il avoue s’en être voulu d’avoir souhaité la mort de ses tortionnaires, alors même qu’il était torturé ! L’agent de liaison Eliette Loup est tout aussi formidable lorsqu’elle se dispute avec ses amis, qui veulent lui faire admettre qu’elle s’est sacrifiée, ou, tout du moins, qu’elle en a fait « plus » que d’autres pour l’Algérie. Il n’y a pas de « plus », s’énerve-t-elle. « Je n’ai fait que ce que j’avais à faire. »

Henri Alleg termine son voyage à Cherchell, auprès d’un ancien combattant qui a perdu ses trois frères durant la guerre. Bougon, il cultive son coin de jardin dans cette ville magnifique située à l’ouest d’Alger, et fustige les autorités pour avoir voulu être « plus royalistes que le roi » (comprendre plus intégristes que les intégristes). Ils ont rasé les vignes qui faisaient la richesse de la région, explique-t-il, et maintenant, ils dépensent de l’argent pour les replanter. Le Cherchellois se désole de voir les Algériens, pour échapper au chômage, vendre tout et n’importe quoi à tous les coins de rue. Il y aurait tant d’autres choses à faire. « Mes voisins m’ont même demandé pourquoi je n’ouvrais pas un commerce dans mon garage », s’amuse-t-il.

Le rêve algérien est comme un recueil de témoignages de personnes qui ont aimé et aiment l’Algérie. Il laisse entrevoir ce que ce beau pays aurait pu être si ceux qui se sont battus pour sa libération, de l’intérieur, avaient pu y occuper quelques fonctions.

Le rêve algérien, de Jean-Pierre Lledo (documentaire, 110 minutes)
Sortie française le 26 novembre 2003. Sortie algérienne en janvier 2004.

BABELMED /Daikha Dridi

Leurs mains rendues fragiles par l’âge tremblent en feuilletant les pages d’un journal qui date d’il y a un demi siècle. Ils sont vieux et si beaux en même temps, ces militants venus se souvenir ensemble dans les locaux, aujourd’hui vides et froids, d’Alger Républicain. On n’entend pas beaucoup leurs voix et la camera a la pudeur de ne pas trop insister sur le trouble dans leurs regards, émus et fiers. Les Unes du temps de la guerre sont tournées et retournées, tandis que Henri Alleg se souvient à voix haute des articles censurés par l’administration coloniale, articles que la rédaction de l’époque remplaçait systématiquement par des encarts blancs portant la devise du journal: «Alger Républicain dit la vérité, rien que la vérité mais pas toute la vérité».
Henri Alleg, militant de la cause algérienne dans les sombres années de la guerre de libération, a été directeur d’Alger Républicain, quotidien proche du parti communiste algérien, de 1950 à 1955; en 1957, il est arrêté par l’armée française, torturé et gardé en détention pendant trois ans. A l’indépendance de l’Algérie en 1962, il reprend la tête du journal jusqu’en 1965, lorsque a lieu le coup d’État contre Ahmed Ben Bella; le journal est de nouveau fermé et Henri Alleg quitte l’Algérie pour ne la retrouver que près de quarante années plus tard.
Ce retour suscité par le cinéaste Jean-Pierre Lledo est le sujet d’un documentaire émouvant mais contenu, intitulé «Un rêve algérien».
Après être passé en avant-première au mois de novembre dernier en France, le film est projeté actuellement dans les salles à Alger, parfois d’ailleurs accompagné de son réalisateur, lui-même algérien d’origine européenne, exilé d’une guerre plus récente, parti en 1993, lorsque l’Algérie devint un champ de bataille sanglant entre ses islamistes et ses militaires.
Dans la salle Mouggar au centre d’Alger, les visages des spectateurs qui se lèvent à la fin de la projection, sont en émoi. Quelques-uns sont de la génération d’Alleg et des vétérans de la guerre, mais plus nombreux ceux nés bien après l’indépendance et qui n’ont pas souvent eu l’occasion de voir, sous ce jour-là, les «anciens combattants». Il faut dire aussi que les images de l’Algérie d’aujourd’hui juxtaposées, soumises à la mémoire de cette génération qui nous quitte, ont quelque chose de troublant. La voix d’Alleg est celle du souvenir, strictement; elle égrène les méthodes de torture de l’armée coloniale, les noms mythiques de héros comme Ali Boumendjel, Maurice Audin, tandis que sous nos yeux défilent rues, paysages et visages de l’Algérie des années 2000, celle qui découvre le choc du libéralisme économique alors qu’elle relève à peine la tête d’une décennie de violences politiques effarante.
Alleg revient en Algérie et y visite à la fois des amis et des lieux. L’immeuble à Alger où il a été torturé, les cellules de la prison Barberousse, aujourd’hui Serkadji, où il a été détenu et où étaient guillotinés ceux qui se battaient pour l’indépendance de l’Algérie… Chevillé par la caméra de Jean-Pierre Lledo, il va jusqu’aux mines d’el Ouenza à la frontière algéro-tunisienne, à Annaba, Oran, Cherchell, Constantine et se balade dans sa mémoire. Ce qui ne se fait pas toujours sans douleur, mais jamais dans l’effusion. Ce «Rêve algérien» est ainsi l’occasion d’un retour sur une partie de l’histoire de l’Algérie d’un point de vue qui n’est pas celui de la majorité FLN, mais d’une minorité: les militants communistes qui ont rejoint le FLN dans la guerre de libération nationale.
A Cherchell, dans un jardin béni du soleil, non loin de la mer, à l’ombre de splendides mimosas, Alleg retrouve un vieil ami maquisard pour évoquer ensemble les «maquis rouges», rares poches de résistance contre l’armée coloniale qui n’aient pas été directement affiliées à l’Armée de libération nationale. Par ailleurs, la voix off de Lledo dans le documentaire s’interroge sur les raisons de l’échec du «rêve d’une Algérie fraternelle», une Algérie, explique-t-il à la fin de la projection, «sans races ni religion». La question revient aussi à interroger les raisons du départ collectif des Européens à l’indépendance de l’Algérie et le public ne manque pas de la poser à Jean Pierre Lledo. Les réponses s’entrechoquent. Lledo évoque la responsabilité de l’Etat colonial, celle des organisations extrémistes comme l’OAS, mais aussi la responsabilité du mouvement national algérien, dont le père Messali Hadj, dit-il, a fondé le concept d’indépendance sur des bases ethnico religieuses. Des spectateurs répondent au réalisateur que, de son côté, le parti communiste algérien a tergiversé bien longtemps avant de finalement se lancer dans la bataille pour l’indépendance de l’Algérie…
Même si parfois les questions qui semblent tourmenter le réalisateur ne hantent pas forcément de la même manière aujourd’hui la mémoire collective de l’Algérie indépendante, le choix d’un retour sur l’histoire à travers une subjectivité assumée est peut-être ce qui rend ce film si touchant.
«Un rêve algérien» est aussi un film sur la fragilité de ces personnages, autrefois militants combatifs, aujourd’hui vieillards un peu usés, certains tristes et silencieux, d’autres volubiles et caustiques, comme ce survivant des «maquis rouges» qui préfère s’enfermer dans son jardin avec ses mimosas plutôt que d’aller voir dehors «où il n’y a que les commerces qui poussent»…
A Constantine, Henri Alleg réprime difficilement un sanglot, non pas au souvenir des supplices physiques qu’il a subis mais à celui des enclos où des milliers d’Algériens affamés étaient enfermés. La souffrance y était telle, se rappelle-t-il, que certains ne souhaitaient qu’une chose : échanger leur enclos avec celui, moins inconfortable, où se trouvait le bétail.
Il y a seulement quarante ans, nous étions moins que des animaux.
C’est ce que beaucoup d’entre nous, présents dans la salle Mouggar, traumatisés par des blessures plus récentes, ont oublié.
Leurs mains qui tremblent, leurs pas mal assurés, leurs silhouettes fatiguées, ils sont vieux et si beaux en même temps ceux qui se sont battus pour que nous ne soyons plus traités comme des animaux.
C’est peut-être ce qui nous émeut le plus, ce secret souhait que la beauté de ces hommes et femmes nous habite aussi un peu. Daikha Dridi

LA TORTURE, dans l’Algérie indépendante

En vérité, les chefs nationalistes de l’ALN / FLN n’ont pas attendu l’indépendance pour ordonner et pratiquer la torture. Dans les maquis, comme dans les bases aux frontières marocaine et tunisienne. A l’encontre des combattants victimes de purge et notamment des jeunes lycéens et étudiants venus s’enrôler, lors de la bleuite (Amirouche est intoxiqué par les services spéciaux de l’armée française.), des combattants du MNA considérés comme des traîtres, des simples combattants qui se rebellent contre diverses types d’humiliation, des combattantes soupçonnées de s’être livrées à rapports sexuels, des harkis une fois désarmés par l’armée française, et au lendemain du ‘’cessez-le feu du 19 Mars 1962’’ des non-musulmans, enlevés, torturés et ‘’disparus’’ à jamais, ces derniers tout comme les harkis, par milliers.

Au lendemain, de l’indépendance, le MALG devient SM (sécurité militaire) et cette police politique va faire de la torture son principal instrument de répression, secondé par une milice dépendant directement du président de la république, Ben Bella. Contre tous les opposants, notamment kabyles du FFS, qui ont formé un maquis, puis contre tous les opposants au coup d’Etat du ministre de la défense Houari Boumediene le 19 Juin 1965 et notamment de l’ORP composé de militants communistes et de la gauche du FLN. Ces derniers en témoigneront dans deux livres :

  • “L’Arbitraire” de Bachir Hadj Ali  (Editions de Minuit)

Hadj Ali, ancien secrétaire du PCA, tente une réflexion sur la torture, et comme il est aussi poète, on peut lire :
Je jure sur le verbe sale des bourreaux bien élevés
Je jure sur le dégoût des lâchetés petites-bourgeoises
Je jure sur l’angoisse démultipliée des épouses
Que nous bannirons la torture
Et que les tortionnaires ne seront pas torturés

  • “Torturés d’El Harrach” (Editions de Minuit) :

Dans la préface de Henri Alleg, on peut lire : « C’était hier et c’est encore aujourd’hui. Ils ne s’appellent plus Faulques, Erulin, Charbonnier ou Devis. Ils s’appellent Ben Hamza, Khellef, Saïdi ou El Hadi. Entre les uns et les autres la parenté est si évidente que les nouveaux se réfèrent aux anciens mais avec la prétention de faire mieux que leurs modèles. »

Effectivement, l’un d’entre eux, Benhamza dit le ‘’rouquin’’ se vante ainsi devant ses victimes, à Bachir Hadj Ali : “Alleg est à Paris ? On va lui faire le coup de B. Barka !” . Et devant d’autres : ‘’Si on avait Alleg dans les mains, nous on saurait le faire parler !’’

JP Lledo

Propos de l’Auteur : Je ne renie pas ce film, mais…

Je ne renierais pas ce film, mais je me dois quelques réserves pour les spectateurs à venir.

Ce film avait pour but de dire pour la première fois l’utopie d’une Algérie multiethnique, qui pour les communistes fut une réalité, mais qui avait été torpillée et enterrée par le FLN nationaliste qui dirigea le mouvement indépendantiste. Et c’est ce que le spectateur passé ressentit même lorsque les choses n’étaient pas dites directement.

Mais je me dois de dire aussi mon insatisfaction de ne pas avoir réussi à percer les défenses d’Alleg : s’abstenir d’incriminer le projet nationaliste d’épuration et de parler des violences commises par le FLN contre les populations non-musulmanes, refuser d’évoquer devant la caméra l’antisémitisme des nationalistes, et les impairs de ses propres camarades musulmans, relatifs à son identité. Toutes choses qu’Alleg avait maintes fois confiées à ses proches et à moi-même, tant elles l’avaient profondément blessé, sans parler du refus des autorités algériennes, après l’indépendance, de lui accorder ainsi qu’à sa famille une nationalité pour laquelle il avait failli perdre la vie. Aussi vrai qu’il pouvait être dans l’intimité, devant la caméra Alleg préféra faire montre de son art à arrondir les angles.

Ceci m’exaspéra, mais diminué par une dépression nerveuse (que je ne su même pas identifier, car c’était la première fois) qui se déclencha dès les premiers jours de tournage et qui m’empêchant de dormir me plongea dans une angoisse sans borne, je n’arrivai pas à le pousser hors de ses retranchements. Et lorsque quatre mois après, guéri de cette effroyable maladie au début de laquelle je voulus détruire le matériel tourné, je me mis au montage, seule la présence du quatrième personnage, Mustapha Saadoun, me donna l’envie de finir ce film. Iconoclaste dans l’âme et d’une spontanéité déroutante, il laissa Alleg sans voix et sans réplique.

Les choses auraient encore été plus claires si j’avais pu inclure dans le film une séquence à laquelle je tenais pourtant plus que tout. Après le repas d’accueil, j’avais posé une question aux douze amis qui étaient venus l’accueillir à son arrivée en bateau : « L’Algérie est devenue indépendante mais elle n’a pu être fraternelle, pourquoi d’après vous ? » Durant plusieurs heures, j’eus droit à toutes les variantes de la langue de bois, dont celle d’Alleg. Mais têtu, je laissai ma caméra tourner, jusqu’au moment où l’ex-secrétaire général des Syndicats CGT, Lakhdar Kaïdi finit jeter le pavé dans la mare : « les nationalistes ne partageaient pas notre projet d’une Algérie multiethnique, ils voulaient une Algérie arabo-musulmane ! ». Et avec son accent et son roulement des ‘’r’’ très prononcé, il répéta en martelant les syllabes : « une Al-gé-rie-a-ra-bo-mu-sul-ma-ne ! », laissant pantoise toute l’assemblée.

Mais comme il arrive souvent au montage, il me fallut faire le deuil de cette séquence, car cela disait tout du film pour être mis au début, et à la fin ce n’était plus possible. J’ai quand même tenu à mettre ce passage dans les bonus du DVD.

Par honnêteté quant à la vérité de nos relations, il me faut encore révéler qu’Alleg fit tout ce qu’il put pour me décourager d’entreprendre mon film suivant :  »Algérie, histoires à ne pas dire ». Et que lorsque je fis à Paris une projection pour des amis en Juillet 2007, quelques semaines après son interdiction par les autorités algériennes, il sortit de la salle dès que les lumières s’allumèrent, en guise de rupture définitive avec moi. Et nous ne nous vîmes, ni ne nous parlâmes plus. Effectivement ce film évoquait, dans ses 4 parties, des massacres commis contre les populations civiles non-musulmanes, au nom du Djihad, par le FLN – ALN, et ce par la bouche de témoins algériens actifs ou passifs, impossibles donc à récuser.

Pour Alleg seul valait  »le combat anti-impérialiste » qui justifiait ses silences, hier des massacres de Staline, et à présent ceux du FLN, mais pour moi ce qui m’importait désormais c’était la vérité historique. Ces précisions faites, je ne regrette pas d’avoir fait ce film, car il a été un jalon vers ma propre maturité et mon émancipation des solidarités automatiques contractées depuis l’enfance de par la transmission paternelle.

Ultime mise au point : le film est sorti en 2003, alors qu’un mouvement sociétal de réprobation de la torture dont Alleg fut partie prenante fut déclenché par un article du Monde sur une combattante algérienne, Louiza Ighilariz (qui disait vouloir retrouver le médecin militaire francais qui l’avait sauvée), en Juin 2000. Pure coïncidence pourtant, car pour ma part j’avais déjà écrit mon scénario en 1999 où l’on peut lire que l’objet du film ne sera pas la torture, mais l’utopie de fraternité, ainsi que je l’ai précisé ci-dessus.

Ceci dit, l’expérience du monde arabe au Moyen Orient , où l’on constate que Juifs et Chrétiens ont dû fuir par millions, des décennies après les indépendances, montre que cette logique de fraternité entre simples citoyens n’est pas de taille à résister à celle des Etats ou des mouvements politiques capables de manipuler les irrédentismes, ‘’et les masses populaires’’ de diverses manières et principalement par la religion islamique, laquelle a codifié depuis l’origine, le statut de la dhimma, faisant des Chrétiens et des Juifs  des sujets inférieurs à la merci de n’importe quel musulman, fanatiques ou plèbe revancharde, soldatesque cuvant ses défaites ou politiciens véreux et incompétents en quête de boucs émissaires…

Aujourd’hui, je suis donc beaucoup plus pessimiste que lorsque je faisais Un Rêve algérien. Même si l’idée d’une Algérie multiethnique avait pu se réaliser, le million de non musulmans, qui avec les années se serait multiplié, aurait été soit chassé, soit aurait été forcé à fuir. Et c’est faute de ne pas pouvoir cibler des non musulmans que les islamistes des années 90 durent se contenter de sacrifices locaux, intellectuels, femmes et démocrates résistantes… Tant que le monde arabo-musulman n’accèdera pas à la démocratie, il n’y aura pas de place pour les minorités.

 Je tiens à rappeler que malgré mes naïvetés de l’époque (film tourné en 2002 et sorti en salles en 2003-4), la dernière image de ce film, juste avant l’épilogue, est celle d’une tombe dans un cimetière chrétien, où je pose la question : l’Algérie avait été indépendante, pourquoi n’avait-elle pas été fraternelle ?

Jean-Pierre Lledo. Octobre 2018

LIBERTE / N.B : Lledo chasse ses fantômes… et nous aussi.

Le documentaire de Jean-Pierre Lledo projeté dans la journée de mercredi dernier nous réconcilie avec notre mémoire, notre identité à travers des témoignages forts mais aussi avec le cinéma.
Les yeux en larmes, trop émotive pour parler, la vieille femme réussit à dire tout de même cette phrase pleine de sens : “Lledo chasse ses fantômes et nous aussi”. Ex-pied-noir en Algérie, la femme se souvient durant ces 106 minutes de ce que c’était sa vie “là-bas” en Algérie, tout comme les personnages choisis par le cinéaste algérien Jean-Pierre Lledo, qui défilent sur l’écran pleins d’amertume, de souvenirs heureux, de soupirs, de rêves brisés et de nostalgie.
Aussitôt, les larmes montent vite au yeux, les voix s’étranglent et la propre famille du cinéaste, d’abord ses tantes juives, qui s’étaient installées à Marseille après leur départ précipité d’Oran, en 1962. après l’indépendance, la famille de Jean-Pierre Lledo choisit de rester en Algérie, un pays qui est “le nôtre”, dira le cinéaste ainsi que tous ceux qu’il a fait parler. Dans le documentaire Algérie, mes fantômes, Jean Pierre Lledo explore la mémoire en soulevant un coin du voile sur sa vie aussi.
Ce documentaire est dans le sillage de ce qu’il a fait comme film jusqu’à présent, une thématique qui fait mal, qui fait souffrir ; celle de l’identité et de la mémoire.
Ce n’est qu’en quittant l’Algérie en 1993, chassé comme tous les intellectuels, artistes et autres de l’Algérie, par les terroristes islamistes qui employaient un moyen de taille pour y arriver (la mort et la décapitation), que Lledo, une fois établi en France, comprend finalement le sens de ce mot terrible qu’il entend souvent, galvaudé par ses tantes, ses amis, sa famille… l’exil.
Depuis, caméra au point, Lledo va développer cette thématique dans tous ses films à venir : Chroniques algériennes (1994) ;  Lisette Vincent, une femme algérienne (1998) ; Un rêve algérien (2003) et maintenant Algérie, mes fantômes.
C’est vrai qu’on ne peut pas rester indifférent devant toutes ces blessures encore ouvertes quarante ans plus tard. C’est pareil à cette voix de vieille femme née en Algérie et qui dit que ses parents et grands-parents sont nés en Algérie…
toute une mémoire abandonnée derrière soi. Nous partons à la rencontre d’autres exilés, non pas que des pieds-noirs, des maltais ou des espagnols mais d’un journaliste algérien blessé au cours d’une tentative d’assassinat et qui porte les stigmates de cette attaque terroriste ; criblé de six balles, il a survécu grâce à une prothèse.
une fille de harki rejoint cette histoire aussi, cette mémoire, un ex-para pied-noir, un témoin du 16 octobre 1962 à Paris ; difficile de se contenir devant le défi de chaque personnage qui veut remonter dans sa mémoire.
dire ses blessures, ce n’est pas non plus facile d’essayer de rassembler le puzzle d’une histoire franco-algérienne délicate, vieille de plus de cinquante ans, cinquante ans d’exil douloureux.

N. B.

“My friend, my ennemy”
L’impossible histoire entre Palestiniennes et Israéliennes
Le documentaire du jordanien, qui vit à Ramallah, Mazen Saadeh, My freind, my ennemy nous plonge dans la Palestine occupée à travers le regard de six adolescentes, trois Palestiniennes : Raja, Ameera, Farah et trois Israéliennes : Gal, Shelly et Ady.  La particularité de cette histoire, c’est que ces six filles s’étaient retrouvées dans un camp pour la paix, l’été 2000 à Denvers city où elles y ont passé 21 jours ensemble dans les montagnes du Colorado.
Des liens d’amitié se sont alors tissés, des préjugés dépassés et des idées préconçues s’estompent. Mais, de retour chez elle en Palestine, la réalité de la vie, de la guerre et de l’occupation les heurtent.  Et, jeunes impuissantes, elles tentent de lutter pour s’en sortir au moment où Améera, jeune douce, pleine d’humour, est condamnée à deux ans de prison ferme pour avoir jeté des pierres dans une manifestation.
Les filles vont tenter de l’aider. Mais cette histoire d’amour et de paix est impossible, car Gal et Shelly s’engagent dans l’armée et le frère de Raja est condamné à 30 ans de prison. Un beau documentaire, très bien ficelé qui permet un regard sans trop de clichés ni de larmoiement inutile.

N. B.

“De l’autre côté”de Nassim Amouache
Réalisé comme film de fin d’études par Nassim Amouache à l’Institut international de l’image et du son, section réalisation, De l’autre côté, un court métrage de fiction, revient sur la problématique de l’immigration racontant l’histoire d’un père immigré de la première génération qui se courbe toujours l’échine devant l’humiliation et d’une mère ancrée encore dans les traditions ancestrales, ce qui révolte le fils aîné devenu avocat. Il  passe alors de l’autre côté (de la société).
Le film manque de maturité due sans doute à l’expérience et à l’âge du cinéaste. L’on remarque aussi trop de clichés et une réalité un peu dépassée.

N. B.

REACTIONS de SPECTATEURS

  • Juliette Failevic, comédienne 04/07/04

J’ai assisté samedi soir à la projection de votre film « Algéries, mes fantômes » .
Je tiens en tout cas à vous remercier pour ce beau documentaire que j’ai eu un grand plaisir à regarder.
Vous avez une façon de raconter votre histoire, l’Histoire, et finalement des pans de nos histoires, avec beaucoup de richesse et d’émotion. Il y a beaucoup d’intensité et de densité dans ce parcours. De très beaux personnages. Une complexité jamais éludée.
On se questionne sur sa propre identité, ses racines, et sa mémoire.

Et on plonge avec vous…

Amicalement

JF


  • Marie-Claude San Juan, universitaire, décembre 2005

                                 

Hier soir, ai revu le film de Jean-Pierre Lledo,  ALGERIES MES FANTOMES, au Forum des Images, Paris.
Je l’avais déjà vu, avec des amis chez moi, sur TV5.
Avais aimé, mais j’avais quelques bricoles de réserves.

Là elles sont  tombées complètement. C’est sûr que pour comprendre un film il vaut mieux être devant un grand écran, dans un silence très attentif, que devant le potage qu’on sert à ses amis… et un petit écran (quand même l’essentiel était passé…).

J’étais avec les mêmes amis. Nous avons été émus aux larmes. Et, en même temps on riait souvent, et la salle aussi (rire de tendresse pour les ‘personnages’, vraies personnes avec leurs vraies vies, souffrances, exils, vérités).

C’est la première fois que je vois des Français (il y avait des Algériens, Pieds-Noirs et Français français) avoir un rire de tendresse devant les petites contradictions ou bizarreries de Pieds-Noirs, aussi, et que personne, alors que notre exil est un des centres du film, ne vient le mettre en question, ou tenter de nous faire le Xième procès (dans le débat qui a suivi). 

J’ai vu la démarche avec un œil différent, sans réserve aucune, parce que je pense que ce qui me gênait est justement ce qui permet le reste…

C’est très beau, émouvant, donc (même nos machos nationaux ou transnationaux ont osé montrer leurs larmes…). Et je crois que c’est un des films qui peuvent faire avancer les consciences, à notre sujet.

J’espère que beaucoup d’entre nous pourront le voir et le faire voir.

Et puis il faut soutenir aussi le producteur qui prend le risque de déplaire à la bonne conscience dominante…

D’ ‘’Un Rêve algérien’’ à ‘’Algéries, mes Fantômes’’

Je suis allé revoir Algérie mes fantômes au Forum des images un samedi soir. Et le film m’a de nouveau secoué, plus encore que la première fois. J’avais déjà ressenti cela avec Un rêve algérien : ces films ont en effet ce pouvoir qu’une deuxième vision permet d’en mieux voir la richesse. 

 

Lors du débat, j’ai entendu le réalisateur comparer les deux films en disant que pour lui ils traitaient du même sujet – leurs titres auraient pu s’échanger, a-t-il dit. Ils sont à mes yeux d’une nature différente. Au début d’Algérie mes fantômes, le mot nostalgie est prononcé alors qu’elle est totalement absente du film. Je l’ai en revanche ressentie dans Un rêve algérien. Il y est en effet question d’un retour en Algérie, sur une expérience unique qui s’est terminée par un échec. Près d’un demi-siècle plus tard, on exhume quelque chose qui était enterré. Le film est émouvant et fort, mais on y ressent une tristesse, le regret de ce qui aurait pu être.

Algérie mes fantômes au contraire se déroule en France. Le film est porteur d’avenir puisqu’il montre une histoire en marche : il ouvre des portes, révèle des personnes, sans asséner de vérité, en questionnant seulement. En allant à la rencontre des « fantômes » du réalisateur, nos voisins sont convoqués, on nous les fait voir tels que nous les ignorons. Les témoignages, familiaux ou pas, sont passionnants. Ils sont étonnants et brouillent les pistes sur lesquelles chacun campe et se replie. Ils bousculent les images que chacun adopte pour penser ou préserver son « algérianité ». Ils ont de quoi dérouter aussi les « Français de France » que l’Algérie sollicite également par l’histoire récente et ses prolongements humains.

Les tantes maternelles témoignent ainsi de façon différente d’une réalité qu’elles ont pourtant vécue ensemble. On y débusque un ancien para et on recueille de lui l’aveu que la lutte pour l’indépendance était légitime. On dévoile pudiquement la honte douloureuse chez la fille d’un harki.

Au-delà des actes ou des positionnements liés au passé (la guerre), on s’intéresse aux personnes (en France). La parole est donnée aux fils et aux filles des anciens acteurs ; leur témoignage est d’autant plus fort qu’ils sont innocents, par définition.

La recherche d’Arezki sur les traces de son père est émouvante. La fille de harki est bouleversante. La « beurette » de Tours, outre le fait qu’elle est incroyablement drôle, est d’autant plus pertinente qu’elle interroge le réalisateur, renversant ainsi les rôles.

Le sens de la démarche est personnel : le regard sur les interlocuteurs est proche, il dépasse la compassion – car tous souffrent de l’Algérie. Les interlocuteurs sont interpelés tes de façon touchante, révélés dans leur humanité. On découvre ainsi toute une complexité. Celle de l’Algérie et de son histoire tourmentée. Et puis sont posées les questions de l’exil et de l’identité dans sa multiplicité. Telle que l’Algérie l’a déniée. Telle que la France doit l’accepter.

Les témoignages sont riches, à l’instar de cet homme qui épouse une Algérienne pour se mettre en règle avec lui-même ; cet ancien militaire qui s’engage dans une cause humanitaire pour « réparer » ; ce journaliste handicapé qui exprime avec sa femme l’essentiel de ce qu’il faut retenir du film.

Les plus convaincus sont déstabilisés (Di Pizzo). En cela le film est subversif dans un pays qui préfère exclure et voter une loi simpliste (qui risque de conforter le communautarisme) plutôt que d’affronter les problèmes réels, autrement plus complexes. Dans une société où l’identité devient persécutrice et menace l’individu de repli – d’exclusion –plutôt que d’ouverture, Naouel, la fille du réalisateur introduit bien le problème.

La richesse du propos a de quoi faire vaciller par son invitation à la complexité. Il déstabilise et va à l’encontre des idées reçues. Réjouissant et communicatif, il peut être un formidable outil pour comprendre et accepter l’altérité.

La construction du film est remarquable. Pétri d’humanité, il fait penser et réfléchir. Plein d’humour et jamais triste, il éclaire et réconcilie.

Voilà, je souhaite une belle carrière à Algérie mes fantômes.

 Bernard d’Attona, journaliste.

PATRIOTE DE NICE / Pedro Da Nóbrega : La douleur de l’exil (03/02/2004)

« Algérie, mes fantômes » : la douleur de l’exil

Après la projection en avant-première à Nice du film « Un Rêve Algérien » de Jean-Pierre Lledo, dont la programmation est prévue au Mercury à partir du 04 février, les Niçois auront eu le privilège d’assister à l’avant-première d’un autre film de Jean-Pierre Lledo « Algérie, mes fantômes » dont le scénario peut être résumé ainsi :

« Un cinéaste algérien en exil, d’origine judéo-espagnole, entame un long voyage filmé pour affronter les fantômes qui le guettent depuis son arrivée en France. »

En effet, le réalisateur Jean-Pierre Lledo a du, en 1993, face aux menaces de mort des islamistes, s’exiler en France. C’est d’ailleurs la femme d’un journaliste algérien, rescapé miraculé des balles des tueurs intégristes et lui aussi réfugié en France, qui parle avec force de la douleur de l’exil. Ce qui n’empêche pas ce journaliste d’exprimer un des plus beaux messages d’espoir de ce film. On pourra aussi évoquer les paroles d’une infinie tendresse de la fille de Jean-Pierre Lledo, parlant de ce père dont le corps est en France mais dont elle sent bien que le cœur et la tête sont toujours de l’autre côté de la Méditerranée.

C’est aussi pourquoi, on pourrait décliner cet axiome de diverses façons, des douleurs de l’exil à la douleur des exils.

Mais la grande qualité de ce film est de laisser voir et de laisser parler pour exhaler toutes ces douleurs, en les respectant et en ne les opposant pas, quelles qu’aient été les positions des protagonistes pendant la Guerre d’Algérie et après. Et on se doute qu’il n’a pas été toujours simple pour quelqu’un qui a fait le choix de l’anticolonialisme d’approcher des témoins qui sont aux antipodes de ces convictions. Mais c’est une des grandes forces de ce film que de montrer, qu’au-delà de la diversité des engagements et des parcours, le déchirement de l’exil, de l’éloignement de cette terre reste une constante qui transcende les histoires individuelles et illustre combien tous gardent l’Algérie au cœur. D’ailleurs les réactions pendant le débat parfois émouvant qui a suivi, avec une salle encore comble, prouvent combien ce film a su parler à tous ceux qui restent, d’une façon ou d’une autre attachés à ce pays.

Comme il montre l’importance de la parole et de lever les tabous qui continuent à peser sur les relations passionnelles qui peuvent unir la France et l’Algérie en constituant autant de sel sur des plaies qui ne pourront se refermer qu’une fois la lumière faite d’un côté et de l’autre de la Méditerranée sur les tragédies de l’histoire.

Ce film a aussi le mérite de ne pas tomber dans le manichéisme et de montrer toutes les contradictions qu’ont pu receler tous ces évènements et les interrogations qu’elles suscitent encore aujourd’hui chez tous ceux qui s’expriment.

On mesure aussi le tort qu’aura causé à tous les protagonistes une situation coloniale construite sur des rapports de domination,  alors que les ferments d’une diversité riche d’échanges et de partages pouvaient parfois germer, comme le rappelle avec une grande émotion une ancienne amie du père du réalisateur, ancienne combattante anticoloniale vivant aujourd’hui à Marseille avec son époux mais qui parle toujours de l’Algérie et de la fraternité qu’elle a pu y vivre avec une émotion incomparable et bouleversante.

Comme peuvent l’être bien d’autres paroles dans ce film, comme celle de la fille d’un harki qui rappelle les souffrances de ceux que les histoires « officielles », des deux rives de la Méditerranée, ont bannis.

En même temps, et en cela il rejoint quelque part « Un Rêve Algérien », reste par moments l’inébranlable conviction que cette Algérie plurielle que l’on a voulu taire, comme cette France d’aujourd’hui que d’aucuns s’obstinent à ne pas voir plurielle ont, par l’intensité et la violence des liens que l’histoire a tissés entre elles, vocation à développer des relations plus fortes et plus équitables et constituer un formidable creuset d’espoirs et de réalisations.

Quelle plus belle image de ce rêve ou de cet espoir que cette image d’un jeune supporter, après la victoire de la France à la Coupe du Monde 1998, brandissant avec fierté les deux drapeaux mêlés. Encore faut-il que l’on donne à toute cette jeunesse des raisons d’être fière de l’une et de l’autre, sans les sommer d’avoir à choisir.

Pedro Da Nóbrega

03/02/2004

MONDE DIPLOMATIQUE / Carlos Pardo

En 1982, lorsque nous avons organisé à Amiens une rétrospective du cinéma algérien, nous pressentions déjà que la messe était dite. Ses meilleures années étaient derrière lui… » Jean-Pierre Garcia, directeur du Festival du film d’Amiens (1), grand spécialiste des cinématographies du continent africain, n’est guère optimiste pour l’avenir. Certes, quelques films algériens ont vu le jour ces derniers temps grâce à l’Année de l’Algérie en France. Mais, comme on le sait, les « œuvres incontournables » du cinéma algérien ont existé essentiellement dans le cadre d’un cinéma d’Etat, à la gloire le plus souvent de la révolution. Or, la tragique situation que traverse le pays depuis une dizaine d’années a semble-t-il définitivement enterré toute ambition du pouvoir à l’égard du septième art, alors que disparaissaient progressivement les différents organismes publics.

La plupart des cinéastes ont été contraints à l’exil, dépendent désormais du bon vouloir des commissions d’aides occidentales et peinent à monter des projets personnels. Il est loin le temps où Merzaq Allouache tournait Omar Gatlato (1975), œuvre subversive sur une jeunesse sans véritable perspective ou encore Bab-el-Oued City (1994). Aujourd’hui, Allouache est devenu un simple technicien assurant la mise en image sans génie d’une suite de sketches du comique marocain Gad Elmaleh (Chouchou, 2003).

Un réalisateur comme Mohammed Chouikh, auteur notamment du magnifique film La Citadelle (1988), fait figure d’exception en parvenant encore à tourner sur place, à raison d’un film tous les quatre ou cinq ans. Et si, l’an passé, de nombreux prix internationaux ont couronné un premier film algérien, nous noterons que sa réalisatrice n’était autre que l’épouse de Mohammed Chouikh et son habituelle monteuse. Rachida, de Yamina Bachir-Chouikh (2002), contait le douloureux exil intérieur d’une jeune institutrice obligée de fuir la capitale où un groupe de terroristes l’avait laissée pour morte après son refus de poser une bombe dans l’école où elle enseignait.

Fort heureusement, une génération de cinéastes formés et installés en Europe apporte un nouveau regard, bien que désormais extérieur, sur la réalité du pays. Initié par une structure française indépendante, ayant bénéficié d’une aide dans le cadre de l’Année de l’Algérie, le deuxième long métrage de Nadir Mocknèche, Viva Laldjérie, est certainement le film de fiction le plus intéressant. « Nous avons très vite pris le parti d’être le plus visibles possible, de ne pas voler d’images dans la rue, par exemple », nous confie Bertrand Gore, l’heureux producteur du film, tourné en grande partie à Alger sans encombres.

Viva Laldjérie dresse un sombre portrait d’une jeunesse désabusée. Comme dans Rachida, Mocknèche suit l’itinéraire d’une jeune Algéroise, Goucem, contrainte de s’exiler en compagnie de sa mère. A la différence près qu’ici la relégation s’opère du village à la capitale, la quête effrénée d’une libération sexuelle de la part des personnages principaux constituant le véritable sujet du film. Une sorte d’antidote au chaos ambiant.

Jean-Pierre Lledo a lui aussi été contraint à l’exil en 1993, époque où, chaque semaine, était revendiqué l’assassinat d’un intellectuel. Depuis, il n’a de cesse, par le biais du cinéma documentaire, d’interroger l’histoire et ses rêves d’une Algérie acceptant les multiples peuples et cultures qui la définissaient : Arabes, musulmans, juifs, chrétiens, Berbères, pieds-noirs, Français, etc. Lledo nous livre coup sur coup deux films poignants.

Au cours de l’année 1998, le cinéaste a sillonné la France, une caméra à ses côtés, présentant l’un ou l’autre de ses films. Grâce à Iskra, la structure de production autrefois créée par Chris Marker, cela donne Algérie, mes fantômes, un film composé des témoignages de personnalités et d’anonymes installés en France, mais liés à jamais à l’Algérie. La fille de harkis, le journaliste ayant échappé à un assassinat, les membres de la famille du cinéaste, un ancien militaire français ayant « pacifié » le pays, etc., tous restent profondément marqués par leur histoire. Des sortes de fantômes créés par l’amnésie entourant ce que l’on a longtemps nommé « les événements »…

L’un des personnages-clés de cette époque, Henri Alleg, auteur du premier livre de témoignage sur la torture, La Question, est revenu en 2002 sur le sol qui l’avait accueilli dans les années 1930 et qu’il a dû définitivement quitter en 1965. Jean-Pierre Lledo a accompagné Alleg, et Un rêve algérien (2) devient un saisissant récit à deux voix — le cinéaste ne pouvant éviter de mêler régulièrement sa propre histoire à celle de l’ancien directeur d’Alger républicain. C’est en sortant d’Alger, en voyageant dans l’Algérie profonde, que l’engagement d’Henri Alleg au sein du Parti communiste algérien allait prendre forme. Les idéaux perdaient de leur abstraction devant le quotidien d’un pays colonisé : la misère, la faim, l’exploitation terrible des travailleurs…

Tout en évoquant son parcours exceptionnel, Henri Alleg retrouve ses anciens camarades de lutte. En premier lieu, les collègues du journal mythique, dont la doctrine fameuse demeure dans la mémoire de tous les lecteurs de l’époque — « Alger républicain dit la vérité, rien que la vérité mais ne peut pas dire TOUTE la vérité » -, faisant ainsi joliment référence aux premières coupes de la censure. Une fois le journal interdit, la plupart des membres prirent naturellement le maquis. Alleg savait dès lors qu’il serait arrêté et était prêt à perdre sa vie pour la liberté d’un pays qui n’était pas le sien.

Cette attitude entière ne peut que forcer l’admiration du réalisateur. Et lorsque nos deux hommes se recueillent devant la tombe d’Henri Maillot, maquisard torturé et assassiné en 1956, l’épitaphe vient conclure malheureusement cette démarche : « Tombé pour une Algérie indépendante et fraternelle ». « Nous avons réussi à être indépendants. Pourquoi ne sommes-nous pas parvenus à être fraternels ? », demande le réalisateur, faisant fi du cynisme, « renonçant au renoncement contemporain (3) » qui frappe désormais les hommes ici et ailleurs…

Carlos Pardo

Journaliste et cinéaste.
(1) L’édition du Festival d’Amiens s’est tenue cette année du 7 au 16 novembre 2003 et consacrait un cycle à « Algérie 1962-2002 : la femme au cinéma, le cinéma des femmes ».

(2) Le film est sorti sur les écrans français le 26 novembre dernier.

(3) Selon la belle formule de Jean-Claude Guillebaud dans Le Goût de l’avenir, Seuil, Paris, 2003.

Les Inrockuptibles / Vincent Ostria

Chronique autobiographique d’un rapatrié d’Algérie très tardif n’ayant quitté son pays natal qu’en juin 1993, suite à la multiplication des massacres par les islamistes. Jean-Pierre Lledo raconte sa nostalgie, filme la vie caméra vidéo au poing. Journal de bord d’un exilé qui sillonne la France en montrant ses films précédents. Filmage brut, presque brouillon ; aux images de la France d’aujourd’hui se superposent les souvenirs d’hier (un ancien appelé avoue avoir torturé et le regrette). Sans effets de manche, Jean-Pierre Lledo fait un vaste tour de “l’algérité” en France. Un point de vue assez nuancé, de par la diversité des personnages rencontrés. Privilégiant les témoignages de pieds-noirs, qui ne sont pas tous des nostalgiques de l’Algérie française, le cinéaste fait pourtant des détours par la communauté arabe (enfants de harkis, filles de la deuxième génération, etc.). Riche exploration entre passé, présent, histoire et quotidien.

RIPOSTE LAÏQUE / Pascal Hilout

Déjà en 1992, soit trente ans après l’indépendance de l’Algérie, l’historien algérien Benjamin Stora parlait d’une « guerre qui ne finissait pas, dans les têtes et dans les cœurs. Parce qu’elle n’a pas été suffisamment nommée, montrée, assumée dans et par la mémoire collective » (1).

Quinze ans plus tard, en ce mois de novembre 2007, le 17 très exactement, il m’a été donné de constater qu’il y a tout de même un cinéaste algérien de plus qui a su trouver et la force et le ton juste pour nous convier à nommer avec lui et nous donner à voir une mémoire assumée avec beaucoup de talent et avec humanité.

La projection du film « Algéries, mes fantômes » de l’Algérien Jean-Pierre Lledo, à La Friche la Belle de Mai (Marseille), m’a permis de découvrir un aspect de la production cinématographique que le terrorisme intégriste, au lieu de la faire taire, n’a pu que mieux la stimuler.

Jean-Pierre Lledo et bien d’autres artistes créateurs algériens se sont vus contraints de choisir l’exil plutôt que le cercueil. C’est donc quarante ans après l’exode de sa propre famille, suite à l’indépendance de son pays, que notre cinéaste se retrouve en France. Et c’est là qu’il est amené à regarder, les yeux dans les yeux, non seulement les tabous que l’Algérie lui avait légués, mais aussi les fantômes d’une Histoire taboue, « les événements » comme on disait en France.

Le film documentaire est absolument magnifique et on ne peut que s’étonner qu’il n’ait jamais été montré à la télévision française. C’est une œuvre salutaire comme seul l’art a la manière de nous en offrir pour nous délivrer de nos cauchemars. Les acteurs, des gens ordinaires tout à fait hors du commun, ont tous en partage une parcelle d’Algérie dans les veines et dans le cœur alors qu’ils doivent vivre en France.

Qu’ils soient des proches de la famille Lledo, partis d’Algérie dès 1962 et que notre cinéaste retrouve pour la première fois, certains avec leur douce musique arabo-andalouse en arrière plan, que ce soit un couple de résistants où la femme porte visiblement la culotte tout en se plaignant du machisme de là-bas et qui dit : « avec les Arabes, les Gitans, et les Espagnols, on partageait tout, même les poux ! », que ce soit un parachutiste qui n’arrive pas à nommer la torture tout en exprimant une souffrance intérieure drôlement bien filmée de biais, que ce soient des enfants de harkis qui prennent en charge les souffrances de leurs parents pour expectorer le dégoût de cette guerre fratricide qu’ils ont toujours tu au fond des tripes, de quoi vous ulcérer la vie, qu’il soit journaliste ayant miraculeusement survécu aux multiples coups de feu des islamistes… tous ces acteurs de la vie, ou plutôt ses survivants, ont un talent fou pour dire les multiples déchirures de l’Algérie. Dans ce film, on en découvre bien d’autres personnages qui, dans le malheur et la douleur et grâce à leur capacité de dire non et d’y résister, vous réconcilient avec l’humanité.

Les histoires personnelles qu’ils nous racontent sont poignantes sans jamais tomber dans l’apitoiement, dans le ressentiment ou la facilité. Une certaine pudeur y est même perceptible et il y a aussi une drôlerie, sans forcer, qui nous fait toucher du doigt la tragi-comédie sanglante de l’Algérie.

On ne peut oublier cette réflexion exprimant le dépit amoureux d’un fils de partisans de l’indépendance qu’il adresse à lui-même. Après avoir enterré ses parents qui s’accrochaient bec et ongles à l’Algérie, il a dû quitter ce pays avec un certain retard en se disant : « tu voulais l’indépendance, tu te la farcis ! »

En tout cas, ce film mérite une large distribution aussi bien en France qu’en Algérie. Nous devons tout entreprendre pour le faire programmer par des chaînes comme Arte. Mais il peut tout autant servir de support à un débat sur d’autres chaînes nationales. Il nous permettra tous de sortir plus intelligents après sa leçon d’Histoire faites d’histoires d’êtres humains plus touchants les uns que les autres.

Ce film n’étant qu’un épisode d’une série de films de M. Jean-Pierre Lledo, ne manquez surtout pas l’occasion de voir son prochain long-métrage : « Algérie, histoires à ne pas dire », qui sortira en salles en France en Février 2008.

(1) Benjamin Stora, La gangrène et l’oubli, la mémoire de la guerre d’Algérie, La Découverte/Poche.

*Pascal Hilout, journaliste de « Riposte Laïque ».

La projo à Marseille eu lieu le 17 Nov 07.

Fantômes algériens – Olivia Marsaud – Afrik.com

Le dernier documentaire de Jean-Pierre Lledo, Algérie, mes fantômes, est présenté cette semaine à la Biennale des cinémas arabes à Paris. Une belle occasion de découvrir ce film émouvant qui explore l’histoire commune et souvent douloureuse de la France et de l’Algérie. Et s’interroge sur l’exil.

Qu’est-ce-que la nostalgie ? C’est sur cette question que s’ouvre le très beau et très profond documentaire de Jean-Pierre Lledo, Algérie, mes fantômes. C’est donc de nostalgie dont il est question dans le film mais pas seulement. Le documentariste algérien, vivant en France depuis 1993, est parti à la recherche de ce qu’il appelle ses « fantômes ». En 1998, il vient d’avoir 50 ans et vit « l’effroi de l’exil ». « Mais derrière cet effroi, qui avait-il ? » se demande Lldeo. La réponse, il va la chercher sur les routes de France, pays qu’il sillonne pour présenter ses œuvres. Au fil des villes et des rencontres, il se replonge dans une histoire « taboue en Algérie et muette en France » : la guerre d’Indépendance et le départ des Européens d’Algérie.

Jean-Pierre Lledo commence (inconsciemment ?) à filmer un 19 mars. Ce jour-là, il croise un cortège d’anciens combattants de la guerre d’Algérie. Premier signe… Poursuivant son introspection cinématographique, il se rend compte qu’il n’est pas le seul à cauchemarder sur ses « fantômes ». Il découvre qu’un « spectre hante toujours la France : la guerre d’Algérie. (…) Dans chaque ville, il y a un homme de 60 ans qui veut me parler… ». A Bayonne, ce sera un ancien appelé qui affirme : « J’ai torturé. La torture, c’était la réalité. On appelait ça le deuxième bureau ». A Grenoble, un fils d’agriculteur pied-noir qui « crie son droit à la terre algérienne ».

100% algérien

Jean-Pierre Lledo retrouve des membres de sa famille. Comme Vincent, le cousin de son père, ancien cheminot à Oran, qui ne peut contenir ses larmes en repensant à sa vie là-bas. Qui dit être « 100% algérien » et ne pas se sentir chez lui en France. Le réalisateur va aussi à la rencontre des nostalgiques de l’OAS (Organisation Armée Secrète) et interview Jacques Ohl, fils de légionnaire et ancien parachutiste. L’armée française n’a pas torturé pour le plaisir. La « pression », c’était de la prévention. Le discours est rôdé. Pas de honte, pas d’excuse. « J’assume. »

La violence, physique et psychologique, affleure lorsqu’un fantôme harki apparaît à Poitiers. Lorsque Lledo retrouve un journaliste algérien exilé, dont les islamistes ont criblé le corps de balles (six, dont quatre à bout portant). Ou lorsqu’il écoute Yvette Teurlait, qui n’a pas hésité à plonger dans la Seine pour porter secours aux victimes de la répression de la manifestation d’octobre 1961 pendant laquelle des centaines d’Algériens ont été jetés dans le fleuve. Et qui frissonne aujourd’hui quand une sirène de police retentit.

Les deux drapeaux côte à côte

Mais il y a aussi des moments d’humour qui brillent comme des pépites. Instants volés de malice irrésistible lorsqu’il va voir les anciens amis de son père à Marseille. Un couple vieillissant de militants FLN (Front de Libération Nationale). Lui est peu bavard, elle a la langue bien pendue. « Les Européens d’Algérie et les Musulmans, ce sont les mêmes machos ! » Ce qui ressort de ce documentaire émouvant, c’est bien que « dans la patrie des fantômes, chacun a le sien »…

Le film se termine sur la fête black-blanc-beur couronnant la victoire de la France à la Coupe du Monde de foot en 1998. Deux jeunes sont côte à côte et agitent les drapeaux français et algérien. « Seul un jeune de cette génération peut faire ce geste-là. Un geste qui allait rester dans la gorge de tous les nationalistes et fondamentalistes. Qu’ils étouffent ! Mes fantômes pouvaient repartir vers leur patrie. Et moi, quand pourrais-je rentrer dans la mienne ? »

AFRICULTURES / Olivier Barlet

Cela commence par Nawal, la fille de Lledo à qui il demande comment elle comprend le mot nostalgie. Lorsqu’il lui indique qu’il signifie « retour » en grec, elle lui répond qu’il cherche en fait à mettre fin à cette période d’exil pour enfin être là. Venu en France en juin 1993 pour fuir la chasse aux artistes et intellectuels engagés, Lledo, homme de cinéma, fait un film pour conjurer ces fantômes qui le forcent à vivre son séjour comme un transit avant un hypothétique retour. Il le construit comme un road-movie : de ville en ville, chaque nouvelle rencontre est une pièce d’une quête dont il ne connaît pas l’aboutissement. Son approche est honnête : il se laisse bousculer par ces rencontres, à la recherche d’une nouvelle compréhension. Ceux qui sont en France sont ceux qui sont partis, comme lui, mais pas pour les mêmes raisons. Après les accords d’Evian du 19 mars 1962, un million de personnes quittent l’Algérie. Les pieds noirs étaient-ils des exilés ? Sa famille juive dut partir aussi. Elle témoigne combien les Français et les Arabes étaient deux mondes séparés dans l’Algérie française.

Et pourtant, la guerre d’Algérie continue de hanter la France comme un spectre, comme en témoignent encore les réticences à montrer La Bataille d’Alger. Comme dans Un rêve algérien, il retrouve les vieux militants communistes mais eux aussi, bien que favorables à l’indépendance, ont dû quitter l’Algérie. Une fille de harki témoigne de la honte de ses parents, de son désir de ne plus devoir la porter, de leur refus du passé.

Ainsi donc, c’est l’amnésie qui domine. Histoire tabou en France, Histoire muette en Algérie. N’est-ce pas le nœud du problème : la France ne serait-elle pas moins raciste si elle regardait en face son Histoire ? L’Algérie moins violente si elle revenait sur son refus de la diversité ?

Les témoignages sur les morts de septembre 1961 jetés dans la Seine juste en face de la préfecture occupée par Papon font écho à la promesse du FLN faite aux Juifs et aux Européens de pouvoir rester dans leur patrie et à l’assassinat de Lunes Matoub qui rappelait que l’Algérie n’était pas qu’arabe et musulmane.

Les voilà les fantômes : ils puisent dans le refus d’Histoire.

Parce qu’il adopte une démarche ouverte au dialogue et rejette résolument l’enfermement dans la bêtise identitaire, Algéries, mes fantômes est un film important, profondément contemporain, universel et actuel. Parce qu’il est construit à la première personne et se laisse bâtir par ceux qu’il rencontre, il s’inscrit dans un nouveau type d’écriture documentaire où le spectateur est aussi acteur, réfléchissant en même temps que le réalisateur ce qui se passe à l’écran, le vivant en quelque sorte simultanément, invité lui aussi à chasser les fantômes pour pouvoir se définir dans l’entre-deux culturel, en citoyen du monde.

Débat (difficile), le lundi 26 mai 2008 à 19h, présidé par Georges Morin

Lors d’un débat (difficile), le lundi 26 mai 2008  à 19h, présidé par Georges Morin, président de l’Association Coup de soleil, à la Mairie de Paris par la Ligue des droits de l’Homme, après la sortie en France, en Février 2008, du film « Algérie, histoires à ne pas dire » de Jean-Pierre Lledo, et à l’occasion de la parution du reportage de Pierre Daum et de Aurel : « Sans valise ni cercueil, les Pieds-noirs restés en Algérie » dans Le Monde diplomatique de mai 2008 ?

JP Lledo parle de son film : https://www.dailymotion.com/video/x5z6d8

les 3 vidéos de tout le ‘’débat’’ :     http://www.manifeste.org/article.php3?id_article=415  

JP Lledo : un faux débat : JPL – Faux-Débat du 26 Mai 08

Polémique Avec Brahim Senouci

Lettre ouverte de Brahim Senouci à Jean-Pierre Lledo (Paris le 13 mars 2008)

Des le début de la sortie du film a Paris, Brahim Senouci, universitaire ‘’en exil’’ devenu un militant actif de la cause palestinienne, m’écrit une ‘’Lettre ouverte’’. Le site LDH Toulon la publie aussitôt, mais censure ma réponse !

Sa lettre commence ainsi :

Bref, je me sentais troublé d’aller voir un film sur lequel j’avais lu bien trop de choses. En fait, je comptais sur le débat qui devait suivre la projection pour m’éclairer.

J’ai jeté un coup d’œil dans la salle avant de m’installer. Très peu de visages basanés dans le public, probablement constitué en majorité de Français désireux d’en savoir plus sur l’Algérie. Mon inquiétude s’est ravivée. La présentation qui va être faite va-t-elle les éclairer ?

https://algeria-watch.org/?p=19656

Réponse ouverte de l’auteur du film à lettre fermée de Brahim Senouci.
Jean-Pierre Lledo, Paris, le 10 Avril 08

Réponse JP à Senouci B.

(….) Ton refus de prendre en compte le film tel qu’il est et pour ce qu’il est, te permet donc de m’intenter une série de Procès – atteintes aux « constantes nationales » comme on dit chez nous – qui en des temps pas si reculés auraient mené à une mort certaine.

« Non seulement tu ne manifestes pas de compassion pour les souffrances de ton peuple, mais encore tu le mets en accusation pour son refus de l’Autre, du juif et du chrétien », me fais-tu dire.

Si je sais bien lire, Brahim, « ton peuple » ce ne seraient que les Musulmans ? Le Juif et le Chrétien, c’est « l’Autre », n’est-ce pas ? Je croyais savoir que telle n’est pas ta pensée. C’est pourtant ce que tu dis. Sans doute, un lapsus, mais qui en dit long sur cette idéologie dominante du mouvement national, devenue celle officielle de l’Etat indépendant, le nationalisme, et dont à ton corps défendant tu en es encore la victime.

Tu ne peux t’empêcher d’identifier le courant nationaliste à l’ensemble des Musulmans, et ceux-ci à l’Algérie, comme d’identifier les Juifs et les Chrétiens au système colonial. Normal, puisque selon toi, ils bénéficiaient « de privilèges exorbitants » !

As-tu conscience qu’ainsi tu ne fais que répéter un des stéréotypes les plus éculés du nationalisme ? Un stéréotype qui a cependant fondé le combat nationaliste, et qui a fait de l’Autre un ennemi, ce qui explique l’ordre de tuer le « gaouri » ou le « Ihoudi » au facies, à toutes les étapes de la guerre, avec le couteau, la hache, le révolver ou la bombe.

Tu attribues à l’OAS la responsabilité de l’épuration ethnique, et pour le prouver tu lui prêtes la paternité du fameux slogan « La valise ou le cercueil ». (Tu ignores sans doute qu’il fut celui du premier parti nationaliste, le PPA, dès les années 40 !).

Là encore, j’ai l’impression que tu te trouvais en dehors de la salle au moment de la séquence d’El Alia. Contrairement à ce que tu affirmes, le fidaï nous y explique qu’il n’a pas tué de façon « aveugle » ou « barbare », comme tu m’accuses de l’avoir suggéré, mais au nom d’une pensée explicitée par ses chefs : « Chez les Français, ce sont les femmes qui commandent et quand elles verront qu’ici on a tué des femmes et des enfants, elles diront à leurs maris, partout en Algérie, allez on s’en va en France ».

Après une telle révélation, et les repérages puis le tournage m’en firent découvrir bien d’autres, que peut-on conclure sinon que les FLN-ALN-GPRA n’ont pas mené la guerre avec le seul objectif, proclamé, de mettre fin au système colonial, mais aussi avec celui, inavoué en public, de pousser les populations non-musulmanes à quitter l’Algérie ?

Tu peux te référer à notre dossier de presse pour y lire les nombreuses déclarations, après 1962, de dirigeants nationalistes qui vont toutes dans ce sens, de Ben Tobbal à Réda Malek, en passant par Ben Khedda. Et dans le site du film (http://algeriehistoiresanepasdire.com) tu pourras voir le débat avec notre historien Mohamed Harbi qui dit clairement, et me semble-t-il pour la 1ère fois, qu’il y avait « des dirigeants nationalistes partisans du nettoyage ethnique ».

Cette pensée ethnique, que l’on pourrait ainsi résumer : « l’Algérie a été arabo-musulmane, avant la colonisation, elle doit le redevenir après », a, comme tu ne devrais pas l’ignorer, a trouvé sa pleine expression juridique avec le Code de la Nationalité, adopté dès que le nouvel Etat s’est constitué, c’est-à-dire à une époque où il n’y a plus d’OAS, et quasiment plus de non-musulmans en Algérie. Et que dit ce Code ? Pour être Algérien (automatiquement), faut être musulman !

Jusqu’à ce jour d’ailleurs, porter un patronyme non arabe ne fait si peu « algérien », que toi-même ressens le besoin de sur-souligner (des fois que…) : « Tous les Algériens, et l’Algérien que tu es… » ! (….)

Polémique avec DJAMEL LABIDI

Dirigeant de l’UNEA (étudiants) après l’indépendance. Animateur du courant ‘’arabiste’’ dans le PAGS (parti communiste), il est appelé dans les années 80 à de hautes fonctions dans l’appareil d’Etat…

On refait le match !
«Histoires à ne pas dire», ou la façon de ne pas dire l’Histoire

Mercredi 19 avril 2008
Djamel Labidi

Sous le couvert de la vérité historique, le film documentaire de J.P. Lledo, «Histoires à ne pas dire», projeté récemment au Festival de Tétouan, évoque surtout les massacres d’Européens commis par le FLN ou la population algérienne: les événements du 20 août 1955 dans le Nord-Constantinois, la Bataille d’Alger et les attentats meurtriers de 1957, ceux de juillet 1962 à Oran.

La thèse qui sous-tend le film est évidente: c’est le FLN qui est responsable du départ massif des Européens et des juifs d’Algérie et non l’OAS. Bref, on veut, encore une fois, «refaire le match» et substituer à l’Histoire réelle telle qu’elle s’est dénouée, une histoire fantasmatique, faite de regrets, de «Si ça s’était passé autrement» et de nostalgie.
C’est le cas de vérifier une nouvelle fois que réalité et vérité ne sont pas une même chose. Le parti pris du film est évident : une réalité partielle est mise en avant qui cache la vérité. Lledo masque en effet l’essentiel, le long martyrologe du peuple algérien durant la période coloniale et le million d’Algériens, presque tous des civils, tués par l’armée française et la population coloniale pendant la guerre. […]

… Le film de Lledo est un film idéologique. Son fil conducteur est celui d’une Algérie «qui n’a pas su, comme il le dit, rester multiculturelle et multiethnique» (1), grâce au maintien de la présence des Européens et des juifs d’Algérie. Il tente ainsi de redonner vie, plus de 60 ans après, à l’invention de Maurice Thorez et des communistes français d’une «nation algérienne en formation, multiethnique, faite d’Européens, de juifs et d’Arabes». Le Parti communiste algérien d’avant 1954 avait été profondément influencé par cette vision, relayée en son sein par les Européens d’Algérie qui étaient une composante importante et influente de ce parti à sa naissance…

 

Ma réponse à Labidi datée du 3 Mai 2008 est censurée par Le Quotidien d’Algérie

« On refait le match !»  S’il dénote une ignorance crasse de l’histoire sportive, puisque des matchs refaits pour cause de diverses irrégularités, il y en a bel et bien eu, le titre de son article, surtout avec l’ironie du point d’exclamation, veut signifier que l’Histoire s’est écrite une fois pour toutes, que sa Vérité serait écrite sur des Tables de la Loi, et que prétendre y revenir serait soit une imposture, soit une hérésie.

Ainsi devant « l’Histoire réelle telle qu’elle s’est dénouée », il n’y aurait plus qu’à s’agenouiller, et hormis cette « Histoire réelle », il n’y aurait qu’une « histoire fantasmatique ». Quand on pense que l’auteur de tels propos a été le conseiller du Ministre de l’Enseignement supérieur, oui supérieur, on comprend pourquoi l’histoire, comme discipline scientifique, à ce point délégitimée, soit de plus en plus désertée par les chercheurs, à moins qu’ils n’aillent sous d’autres cieux. Celui qui fut, si ma mémoire est bonne, le rédacteur principal d’un Projet de Réforme de l’Enseignement supérieur, ne devrait-il pas savoir qu’en Histoire pas plus que dans les autres Sciences Humaines, il n’y a pas de Vérité ? Et que les historiens, dignes de ce nom, ont précisément pour fonction de revenir inlassablement sur cette « Vérité », de la revisiter, de la mettre en doute, et de nous en révéler notamment les aspects dissimulés ?

… Un homme soucieux de « vérité » d’ensemble, et de chiffres sur « le long martyrologue du peuple algérien », ne devrait-il pas commencer par interroger ceux qu’il avance ? Quand il écrit qu’il y a eu « un million » de tués, on est tenté de lui demander pourquoi il révise autant à la baisse la vérité officielle qui fixe le bilan à « un million et demi de chouhada » ? Ou au contraire pourquoi il le révise autant à la hausse, si on le compare à ce bilan livré par l’organe officiel du GPRA, El Moujahid (N° 90 du 9 Mars 1962), qui parlait d’un million et demi de victimes…… dont un million de blessés et de malades rescapés des camps d’internement et de regroupement ?…

L’invention de Maurice Thorez : La Nation en formation,. Je laisse aux dirigeants survivants de l’ex-parti communiste, PCA puis après 66, PAGS,  le soin de répondre à leur ex-membre, qui situe dans cette thèse l’origine de leur « immense naufrage ». Mais en attendant que l’on me permette de rappeler que cette thèse donc de Thorez, qui en 1939, postulait l’idée d’une nation, visait à s’opposer au moins à 3 autres thèses :

  • Celle des gouvernants français qui ne voulaient voir en l’Algérie, que la réalité de trois départements.
  • Celle de Ferhat Abbas qui 3 ans plus tôt, en 1936, parcourant les cimetières, n’avait pas réussi à trouver même l’ébauche d’une nation.
  • Celle, enfin, des nationalistes et des oulamas pour lesquels, il existait une nation algérienne de toute éternité, fondée exclusivement sur l’islamité et l’arabité.

Cette formule « nation en formation », en quoi serait-elle si farfelue ?

N’est-ce pas cet historien que l’Algérie officielle aime bien, Benjamin Stora pour ne pas le citer, qui a repris cette formule en l’inversant, pour l’un de ses livres « Algérie, formation d’une nation », où il entend démontrer que la nation algérienne, est encore aujourd’hui un processus non achevé ?

N’est-ce pas cette idée que défendirent 10 ans plus tard, en 1949, quelques dirigeants nationalistes, en se réclamant d’une conception moderne de la nation, fondée sur le sol et non sur le sang, donc incluant les non-musulmans ? Lesquels, il est vrai furent immédiatement exclus…

… Et quand il parle des « immenses souffrances du peuple algérien », de qui parle-t-il, sinon « des Arabes »,  exclusivement,  tout comme le 1er Président de la République, en 1962 ? (« Nous sommes des Arabes, trois fois des Arabes !»). Si donc en 2008, plusieurs années après le changement de la Constitution, D.L, ne tient même pas compte du fait que la berbérité a été intégrée à la nouvelle définition de l’algérianité, comment pourrait-on lui demander d’y inclure les non-musulmans ?!!! Surtout pas au moment, où un procureur vient de requérir la peine de trois ans de prison ferme contre une femme de Tiaret, Habiba K. pour avoir pratiqué « sans autorisation … un culte non musulman » ! Pourtant n’en déplaise à D.L, l’idée de Thorez était à l’époque une idée neuve et surtout moderne, qui permet aujourd’hui à des Algériens musulmans de devenir, non pas au bout de plusieurs générations, mais eux-mêmes, après quelques années d’exil, des Français, des Anglais, des Canadiens, des Américains, etc…  Alors Thorez disait quoi en définitive ? Eh bien, que ces centaines de milliers de méditerranéens qui avaient fui la misère de leurs patries, et qui vivaient là depuis plus d’un siècle, et depuis plusieurs générations, pouvaient être inclus dans une algérianité fondée « sur le sol », et non « sur le sang ». Comme on le sait, ce n’est pas cette conception qui a triomphé, mais celle des dirigeants nationalistes les plus étroits, à laquelle D.L. est toujours raccroché et que l’on pourrait ainsi résumer : « l’Algérie a été arabo-musulmane avant la colonisation, elle doit le redevenir après ». Quant à la population d’avant l’indépendance, d’origine juive ou chrétienne, sa case était toute prête : « population coloniale » !

… Et pour clore ce chapitre, D.L devra nous expliquer pourquoi la thèse qui a eu pour conséquence une épuration ethnique était plus juste, plus moderne, que celle qui visait à résoudre de façon humaine et réaliste, les 2 problèmes qui se posaient à l’ensemble du mouvement national algérien : mettre fin à un système injuste et tenir compte de la nouvelle donne humaine. Et qu’il nous dise aussi, s’il voit ou non, que cette pensée ethnique est toujours prête à se remettre en marche, prête aujourd’hui à exterminer les Mozabites ou à écraser de son mépris, en attendant mieux, les Noirs algériens ou plus généralement africains ? Quand on a la peau foncée, et un nom qui la trahit, on ne devrait pas négliger l’affaire (Ajout ici de JPL : Pour les grandes familles musulmanes les Noirs ne pouvaient qu’être esclaves et Labidi vient du mot Abid, esclave.)…

Qui donc était du côté de la réalité et qui du fantasme et de l’obsession ? Le courant dominant du nationalisme ou Thorez, hier ? Labidi ou moi, aujourd’hui ? Et, lorsque sous sa plume, on le voit exprimer son amertume que le parti communiste algérien (PCA) « n’a jamais pu se débarrasser totalement des conditions qui ont présidé à sa naissance. » …. c’est-à-dire, comme il l’écrit juste 2 lignes avant, se débarrasser « des Européens d’Algérie qui étaient une composante importante et influente de ce parti à sa naissance », comment ne pas frémir, rétrospectivement, de cette pulsion génocidaire encore si frémissante ?! Et dire que j’ai frayé dans le même parti avec de tels individus !…

Polémique avec BENAMAR MEDIENE

Sociologue marxiste, reconverti en France, à Aix-en- Provence, dans l’esthétique. Son texte est publié toujours dans le même journal Soir d’Algérie, qui cette fois censure ma réponse… !

…Ma voix n’a rien à voir avec la liturgie nationaliste. Je suis algérien et sais qu’il est parfois dur de l’être, en certaines circonstances, très dur. Je le suis et le reste. Et c’est inguérissable…

…Aucune allusion n’est faite à la destruction de la culture de ceux que Lledo appelle les musulmans… Qu’en a-t-elle fait sinon de les araser et de les pétrifier ?…

…Que savait la population coloniale de l’histoire, de la langue, des rites et des arts de ceux qui n’étaient même pas nommés Algériens ? Qu’en a-t-elle fait sinon de les araser et de les pétrifier ? A-t-elle répondu ne serait-ce que timidement et qu’au conditionnel à l’appel du 1er Novembre 1954 ?…

…La description faite par un autre témoin mimant son acte d’égorgement d’une femme européenne faisant frire ses sardines, est une scène terrifiante et absurde. Qui est cet homme, l’égorgeur, qui après son acte macabre se met à manger les sardines ?…

…Le réalisateur oublie que l’élucidation de tous ces phénomènes et des extrêmes violences qui les ont portés, n’est pas nichée dans la mémoire intime, mais dans la durée de l’histoire…

…la caméra de Lledo fait un travelling sur le mur situé derrière l’autel de la cathédrale d’Alger où un concert de musique sacré est donné. L’image roule et insiste sur les épitaphes de 17 religieux, écrites et peintes dans des niches. Ces sœurs et ces prêtres ont été assassinés par le GIA dans la décennie 1990. Que cache cette allusion d’évidence anachronique ? Aucune explication n’est donnée par le réalisateur pour prémunir le spectateur contre une confusion des genres et des temps. A moins de suggérer l’idée d’une filiation entre le 20 août 1955, les bombes d’Alger et les années 1990…

 

Censurée par Soir d’Algérie
ma réponse à Médiène datée du 11 Mai 08 est introduite par le proverbe kabyle « Un dépotoir ne produit pas de figues »

Que la rédaction me permette aussi de regretter que mon contradicteur n’ait pas été présenté. Il est vrai qu’il nous dit d’emblée qu’il est Algérien. Il insiste même : « Je le suis et le reste. Et c’est inguérissable. ». Ignorant qu’être Algérien fût une maladie, on est cependant immédiatement rassuré : publiquement annoncée, du moins n’est-elle pas honteuse…

 « Ma voix n’a rien à voir avec la liturgie nationaliste ». On peut donc imaginer ce que dans le cas contraire, il en aurait été !…

Population non-musulmane…. Mais qu’en sait-il lui, B.M, de cette majorité dite « coloniale » ? De quelle recherche peut-il se prévaloir pour en parler avec un tel aplomb ? Ces centaines de spectateurs pied-noirs et juifs que l’on peut entendre en allant sur le site de mon film, ces milliers de Juifs et de Pieds-noirs qui sont magnifiquement accueillis par leurs anciens voisins quand ils retournent dans leurs villes ou leurs villages, ces dizaines de milliers qui grâce à Internet retissent avidement les liens détruits, tous ces femmes et hommes, pourtant eux aussi atteint de la même maladie incurable quoique non honteuse, seraient donc la « majorité coloniale » ?

B.M en est donc toujours à identifier un système à un peuple ? Et le système colonial à l’ensemble, à la seule population non-musulmane ? Et à rendre ce million de Juifs et de Pieds-noirs, ces fils d’immigrés méditerranéens fuyant la misère de leurs pays, collectivement responsable des massacres commis par l’armée française durant la conquête, en 1945, ou durant la guerre ? ! Et à faire passer la ligne de démarcation des soutiens/oppositions à la colonisation, entre musulmans et non-musulmans, au total mépris de la réalité historique ? !

Et lorsque je parle de « Musulmans », pourquoi MB fait-il semblant de croire que je leur dénierais la qualité d’Algériens, alors que ce n’est qu’une manière de souligner que pour moi cette qualité s’étend aussi aux Juifs et Chrétiens nés en Algérie depuis au moins plusieurs générations ?

Le marxisme de B.M se serait-il rétréci à ce point qu’il ne lui permette plus de distinguer entre un système (colonial ou autre) et les gens qui vivent dans ce cadre, avec leurs diverses stratégies de résistance passives ou actives à l’ordre inégalitaire ? Avec son marxisme, la dialectique se serait-elle aussi évaporée ? Et si B.M a du mal avec le passé, ne peut-il du moins par analogie, se demander si le système autoritaire dans lequel nous vivons depuis 62, et qui fonctionne avec la dictature d’un groupe, d’une caste, nous aurait tous transformés en ses complices ?

Il est d’ailleurs symptomatique que B.M ne nous dise rien des Juifs dont la plupart ont habité notre pays bien avant les Musulmans : font-ils eux aussi partie de la « population coloniale » ? Comme je suppose que non (mais c’est peut-être ma dernière illusion à l’endroit de B.M), il aurait fallu qu’il nous explique pourquoi, comme les « Européens », ils ont été aussi visés par le même terrorisme, en tant que Juifs

…D’ailleurs, lorsqu’en évoquant « la population coloniale », B.M se pose la question suivante : « A-t-elle répondu ne serait-ce que timidement et qu’au conditionnel à l’appel du 1er Novembre 1954 ? », n’est-il pas en train de sanctifier lui-même ce terrorisme ? Que le FLN ait fait passer le droit à la vie, par une allégeance inconditionnelle à sa politique, est  effectivement la réalité, mais que 54 ans après sa création, B.M ose encore se réclamer d’un mode de pensée aussi totalitaire, puis m’incriminer, moi, d’une « absence de distance »… ? ? !…

Arasée…Pétrifiée ? « La majorité de la population est drastiquement assignée à une minorité de nature quasi biologique », écrit-il. Si tel avait été le cas, comment expliquer alors la résistance séculaire culturelle et politique, dont Lacheraf a fait presque l’exhaustif inventaire ? Comment expliquer le poète Si Mohand U M’hand, le romancier arabophone Réda Houhou, le romancier francophone Mohamed Dib, et ils ne furent pas les seuls écrivains ? Racim, Baya, Issiakhem et Khadda, qui ne furent pas les seuls artistes-peintres ? Comment expliquer la naissance d’un mouvement politique et d’élites modernes, à partir du 20ème siècle, dont l’essor continu se fait dans le cadre d’un pluralisme politique qui autorise partis, syndicats, journaux, rassemblements, meetings, et défilés, (auquel le FLN met fin, non seulement dès sa création en Novembre 1954, par une sorte de putsch, exigeant des autres partis qu’ils disparaissent, mais aussi après l’indépendance, par un nouveau putsch) ?…

…El Alia. Dans cette séquence, on voit notamment un ancien moujahid décrire à notre personnage principal l’acte que ses chefs lui ont dit de commettre : égorger une femme chez elle. Et, il ne peut s’empêcher de préciser qu’il a ensuite avalé le plat de sardines qu’elle préparait pour le repas de midi, tout en reconnaissant il est vrai que « dans ces moments, on ne sait plus très bien ce que l’on fait ».

Parlant donc de ce personnage, image effectivement peu glorieuse pour une « Armée de Libération Nationale », notre professeur écrit : « La caméra fait gros plan sur le barbare ». Et il aurait raison, si notre montage n’avait retenu que la relation de cet acte : l’acte d’un « barbare », privé de toute pensée, livré à ses seuls instincts.

Sauf qu’il n’en est rien ! Car dans la séquence qui précède, ce moudjahid vient juste, de nous révéler précisément la pensée au nom de laquelle il « n’a rien laissé » (en parlant des femmes et des enfants d’ouvriers d’El Alia, ce village minier des environs de Skikda) : « Nos chefs nous ont dit que chez les Français, ce sont les femmes qui commandent. Et lorsqu’elles verront ce que nous avons fait ici, elles diront à leurs maris, partout en Algérie : allez, on repart en France ! »

FLN-GIA.« Ces sœurs et ces prêtres ont été assassinés par le GIA dans la décennie 1990… A moins de suggérer l’idée d’une filiation entre les bombes d’Alger et les années 1990… Que cache cette allusion d’évidence anachronique ? ».

Enfin une vraie question ! Mais, dommage, immédiatement bottée dans la touche de « l’anachronisme ». Notre sociologue-historien ne devrait-il pas savoir que le temps humain est un temps télescopé, et qu’il ne vit le passé qu’au travers de son présent, lequel ne fait jamais que raviver les traumas refoulés ?

Qu’y aurait-il de si choquant à penser que la bombe qui prive de son bras la petite Nicole Guiraud, fille d’ouvrier, devant le Milk Bar en 1956, n’est pas tellement différente de la bombe de 1995 qui prive à nouveau de leurs bras et jambes d’autres petites filles d’origines toutes aussi modestes ? Sans parler, dans un cas comme de l’autre, de celles et ceux qui y laisseront leur vie….

Combien de morts faudra-t-il encore, si, ni les 200 000 personnes de la décennie dite noire, ni le dramaturge Abdelkader Alloula assassiné en 94 par les islamistes, dont notre sociologue s’est toujours dit l’ami, n’ont pas réussi encore à l’inciter à réfléchir à cette question ?

…Combien de morts encore pour commencer à dire que l’islamisme n’est pas un produit d’importation comme certains veulent le faire croire, mais un produit bien local qui ne s’est pas généré spontanément, ayant une filiation évidente avec le nationalisme, une autre des multiples variantes de la pensée d’exclusion, qui transforme tout conflit en « fitna », et tout contradicteur en condamné à mort ?

Au fait, B.M me dira, peut-être, s’il considère aussi comme un « anachronisme » le fait que son papier sorte au moment où les prêtres continuent d’être victimes de harcèlements de tous ordres, 46 ans après l’indépendance, et alors qu’il n’y a plus de « population coloniale »… 

Camus…B.M n’écrit-il pas : « Appuyé sur la philosophie camusienne de la justice et de la morale, il (moi) juge injustes et immoraux leurs actes (celui des résistants) qui ont tué des civils » ? Que l’on puisse comme Camus, lui-même résistant durant la 2ème guerre mondiale, (contrairement à Sartre qui fit de la résistance, plus tard, par mouvements indépendantistes interposés !) accepter une violence qui libère, mais aussi refuser celle qui ne se donne aucune limite, semble une incongruité pour B.M, un impensable. Lui qui a fui en France la violence islamiste, préfère railler : « Lledo joue au pacifiste à rebours du temps ». Et sans aller jusqu’à affirmer clairement que lui accepte cette violence contre les civils, et notamment les femmes et les enfants (Hasfeld, auteur de livres essentiels sur le Rwanda, voyait dans le meurtre ciblé des femmes et des enfants, une possible définition du génocide), B.M la justifie… en se retranchant courageusement, lui aussi, derrière la fameuse formule de Ben M’Hidi prononcée en 1957, alors que prisonnier, ce dernier savait quelle serait sa fin. S’abriter derrière le bouclier d’un des Pères du mouvement indépendantiste, et, 50 ans après, faire preuve de dévotion envers une pensée élaborée plus que dans l’urgence, est plutôt consternant de la part d’un chantre de l’iconoclastie (cf son dernier livre sur Kateb Yacine).

Cette formule de Ben M’hidi : « Donnez-moi vos tanks, je vous donne mes bombes » serait acceptable dans le seul cas où les bombes du FLN auraient visé des institutions représentant ou symbolisant le système colonial. Mais lorsqu’on sait que ces bombes visaient expressément des civils, et qui plus est des civils non-musulmans, ne peut-on s’inquiéter légitimement du résultat qui aurait résulté de cet échange (bombes contre tanks) ?

Mais plus encore, B.M, comme le reste de mes détracteurs, fait tout pour ne pas voir ce qui, pourtant, crève l’écran, du début à la fin de mon film : non seulement la violence nationaliste ne s’est donné aucune limite, mais surtout, elle a eu un contenu manifestement ethnique. D’Août 55, au 5 Juillet 62, la date officielle de l’indépendance, ordre est donné de tuer du « gaouri » ou du « yaoudi », sans distinction d’opinions, d’âge ou de sexe.

« Le réalisateur oublie que l’élucidation de tous ces phénomènes et des extrêmes violences qui les ont portés, n’est pas nichée dans la mémoire intime, mais dans la durée de l’histoire. »

Se réfugier, non pas cette fois derrière la Figure d’un autre Père de la Révolution, mais derrière celle … de l’Histoire, est effectivement encore une fois faire montre d’un grand courage intellectuel ! Cette érection de l’Histoire en Dieu justifiant tous les massacres, Camus depuis longtemps en a démonté le mécanisme et l’irréversible conséquence : le totalitarisme…

Qu’est- ce qu’un intellectuel ? C’est la question récurrente, lancinante, que pose à chaque instant le texte de B.M. Si un intellectuel vaut par sa pensée, et que la pensée est régie par des impératifs universels, pourquoi insister sur son algérianité, répertoriée dans la liste des maladies incurables quoique non-honteuses ?

Si un intellectuel a pour devoir hygiénique de balayer d’abord devant la porte de sa nation, n’est-ce pas curieux d’abdiquer devant la pensée nationaliste qui situe le mal toujours chez l’Autre ?

…En refusant d’appeler « déplacement de population », l’exode massif de la quasi-totalité de la population non-musulmane, mais plutôt, je cite : « une fracture entre les populations européennes et algériennes (sic) creusée et élargie aux dimensions de la Méditerranée » n’est-il pas en train de pratiquer l’exercice bien connu qui consiste à ne jamais nommer un  « chat » que par un de ses multiples euphémismes ? Et si ce n’est ni un déplacement de population, ni un exode, faut-il en conclure qu’un million de personnes, de toutes convictions politiques, n’ont été victimes que d’un simple délire collectif de persécution ?

Au fait, j’aurais été curieux de savoir par quelle autre délicieuse circonvolution, il désignerait le Code de la Nationalité adopté en 1963, décrétant que seuls les natifs d’Algérie musulmans pouvaient être automatiquement algériens !…

L’esthétique… Le plaisir (esthétique), ne semble décidément pas le souci de notre spécialiste de l’art. Lui, n’est pas dans le ludique, mais dans le normatif : « Aucune explication n’est donnée par le réalisateur pour prémunir le spectateur contre une confusion des genres et des temps ». Mais un réalisateur n’est pas un garde-chiourme ! Ce boulot est habituellement dévolu aux censeurs. Il est quand même étrange que celui qui s’est fait l’admirateur de deux artistes, qui ont passé leur vie à créer de la « confusion entre les genres et les temps », Issiakhem et Kateb, ignorât que le travail artistique consiste souvent à augmenter la confusion pour éclipser les fausses clartés académiques de l’évidence.….

Polémique avec Mohamed BENCHICOU

Suite à la censure du film par l’Etat algérien, et pour contrecarrer l’effet de mon offensive auprès de la presse algérienne qui en majorité s’en est ému, et aussi de l’effet des projections privées que j’avais réussi à organiser à Alger,  la Ministre de la culture Khalida Messaoudi tente de mobiliser anciens moujahidine et intellectuels. 5 d’entre eux répondront à ses vœux. Ils ont tous appartenu au même parti marxiste que moi, le PAGS que j’ai quitté au début 1991, et sans doute aussi à la Sécurité militaire, puisque j’avais déjà découvert qu’une grande partie de sa direction en faisait partie…

Benchicou 2 contre JPL – 24 Janv 08

Benchicou contre JPL- 15-01-08-1

JPL 2 repond a Benchicou + Mouats contre JPL

JPL a Benchicou – 21 janv 08

Ex-directeur du Matin, il est mis en prison pour avoir pris parti, dans la guerre des clans, notamment en faveur de ceux qui s’opposent au nouveau président Bouteflika. Libéré, il s’installe à Paris pour y gérer ses affaires.

…Algérie, histoires à ne pas dire prend des libertés révoltantes avec une page sanglante de notre passé. Le film repose sur une chimère, un sournois raccourci et un dangereux amalgame. La chimère est racontée de façon récurrente : indigènes et pieds-noirs vivaient en excellent voisinage. Le raccourci est soufflé à l’oreille : cette convivialité fraternelle a été brisée par la guerre de Libération qui a emprunté des méthodes terroristes (pose de bombes, attentats) qu’on a retrouvées trente ans plus tard chez le GIA. L’amalgame devient ainsi suggéré : l’ALN, à bien y regarder, est la génitrice du GIA. La conclusion vient d’elle-même : l’indépendance arrachée au moyen de «procédés génocidaires », en brisant l’harmonie fraternelle entre indigènes et pieds-noirs, a installé une haine tenace qui fait s’entretuer, trente ans après, «les indigènes entre eux». Pas une image sur les humiliations subies par les populations indigènes, sur la nature barbare du colonialisme ni sur l’injustice qui les a fait se soulever. Le film de Lledo privilégie une vue de l’esprit (j’ignore dans quelle Algérie l’auteur a vu cohabiter pieds-noirs et arabes dans la félicité), des omissions et des anathèmes pour regretter qu’en 1962 nous n’ayons pas épousé le modèle sud-africain sur la cohabitation.

Jean-Pierre Lledo répond à Benchicou (SOIR D’ALGERIE)

…Je ne dis jamais qu’ « indigènes et pieds noirs vivaient en excellent voisinage », comme me le prête notre désinformateur, car le film n’a aucune prétention généralisante. Il montre des individus singuliers qui témoignent de leur vie sans se demander au préalable si leur mémoire est  conforme à l’histoire officielle ! Contrairement à Benchicou, pour moi, « les Pieds-Noirs » sont aussi différenciés que « les Arabes », que « les Allemands », que « les Américains », etc… Il ne viendrait aujourd’hui  à personne l’idée de dire par exemple que « les Algériens » sont des tueurs,  parce que des dizaines de milliers d’entre eux le sont devenus !

Que Benchicou me permette de lui retourner la question : dans quelle Algérie  a-t-il vécu, lui qui est de ma génération, pour n’avoir jamais été témoin de relations de bon voisinage entre Juifs, musulmans, chrétiens et athées ?!!!  Ou alors doit-il son aveuglement à quelques préjugés racistes, dont l’ex-directeur du Matin  laissa éclabousser son quotidien lorsqu’un responsable de l’Etat algérien y fut stigmatisé pour ses origines juives ? Il est vrai qu’il dut s’en repentir …  devant les seuls à lui avoir demandé des comptes – non, ni  ses lecteurs, ni  le gouvernement algérien,  ni l’opinion publique algérienne – je veux parler des rédacteurs du quotidien français « Le Monde »…

Réponse de Benchicou

….Dans sa réponse passionnée, le cinéaste me traite de «désinformateur» et nie avoir soutenu cette thèse. Or, voilà comment il s’explique lui-même dans le synopsis du film, disponible sur internet : «43 ans après l’exode massif des Juifs et des Pieds-noirs, que reste-t-il de cette cohabitation dans la mémoire des Algériens d’origine berbéroarabo- musulmane ? (…) Les relations intercommunautaires n’ont-elles pas été aussi attraction, respect, reconnaissance et souvenirs heureux ?»…

…Obéissant aux critères de la nostalgérie, le film dévalorise la résistance nationale en la reléguant au rang d’une abominable «sauvagerie», du même ordre que celle du GIA ou de l’OAS. Tout le long du film l’ALN est présentée comme une armée de cyniques égorgeurs et d’aveugles poseurs de bombes…

…Tortionnaires et torturés renvoyés dos à dos par M. Lledo qui, pour l’occasion, se prend d’amour pour l’Algérie comme Tartuffe aima Elmire….


…Et c’est ainsi que l’indépendance nationale devient, dans le film, non plus une libération mais une tragédie voulue par les «tueurs de l’ALN et du FLN», le début d’un immense «échec» qui a conduit au terrorisme…

2ème Réponse de JP Lledo à Benchicou

…La phrase citée de mon synopsis, a été tronquée. On me fait dire : «(…) les relations intercommunautaires n’ont-elles pas été aussi attraction, respect, reconnaissance et souvenirs heureux ?» Or, à la place des trois points de suspension, il y avait 3 mots : «Méfiance, peur et malheur, les relations, etc.» …

… Je ne renvoie personne dos à dos. Je dis au contraire dans mon film que «si il est normal qu’une armée coloniale tue au faciès, puisqu’elle fonctionne au racisme — ce sont tous des Arabes — cela n’est pas concevable d’une armée de libération». J’ai en effet encore l’idéalisme de penser qu’on peut se dresser contre l’injustice, sans reprendre la pensée haineuse de l’adversaire, ni ses méthodes. Et effectivement, je n’arriverai jamais à considérer qu’il soit particulièrement glorieux ou «révolutionnaire» d’égorger en quelques heures, des centaines de femmes, d’enfants, et de vieillards. Et ce, qu’ils aient été coupables de ne pas être musulmans, comme ces familles de mineurs d’El Alia, ou ces simples citoyens d’Alger, ou d’Oran. Ou comme à Melouza, de rester fidèle à Messali Hadj, père du nationalisme depuis les années 1930 : action qui, comme on le sait, fut dirigée par cet officier responsable de l’ALN, Mohammedi Saïd, qui commença sa carrière militaire dans l’armée allemande hitlérienne, et qui la finit dans les rangs du FIS dont il fut un député, en ayant été au passage un des principaux responsables de l’Etat indépendant. Ou comme au moment de l’indépendance, d’avoir eu un père ou un frère enrôlés dans les forces harkies. Ceci dit, même si les grandes causes, chez nous comme ailleurs, ont eu leurs salauds — car il faudrait que l’on s’habitue à l’idée que notre pays est un pays comme les autres ! — on ne trouvera jamais chez moi la formule globalisante «les tueurs de l’ALN et du FLN» , comme les tendancieux guillemets le suggèrent….

 

Un film qui derange

En définitive, le film de J.-P. Lledo souffle une bouffée d’oxygène mental. Il a le mérite et le courage de dire des vérités, même celles qui dérangent, même si certains détails appellent la contestation. Du côté algérien, il est le seul à l’avoir osé pour le grand public, par le son et l’image.

Hocine Benhamza a été un acteur du mouvement indépendantiste, aux côtés de Krim Belkacem. Disparu aujourd’hui, Il était devenu un ardent contestataire du système, n’ayant rien à voir avec son frère qui, lui, officia comme tortionnaire à l’époque de Boumediene.

Hocine Benhamza 

« Algérie : Histoires à ne pas dire » de J.P. Lledo projeté à Eymoutiers

Ce journaliste et talentueux écrivain algérien réagit après avoir vu le film en France :

C’est une erreur monumentale et une bêtise effroyable de la part des autorités algériennes que d’avoir interdit la projection de ce film en Algérie. Pour rappel, trois avant-premières de ce film ont été empêchées par le Ministère algérien de la culture au motif de veiller sur l’Histoire officielle, comme si les Algériens n’avaient pas assez de discernement et de lucidité pour se faire une opinion par eux-mêmes et défendre leur point de vue en toute liberté.

Mustapha Benfodil – El Watan

« Algérie : Histoires à ne pas dire » de J.P. Lledo projeté à Eymoutiers

Tranquillement, l’Histoire se réécrit…

Solidaire de sa cause suite à l´annulation, c´est Zineb Sahli, cofondatrice et présidente de l´Union des artistes algéro-canadiens, qui a invité M.Lledo à présenter son film à Montréal. Le réalisateur des documentaires Algérie, mes fantômes et Le rêve algérien considère d´ailleurs cette première nord-américaine comme une avant-première algérienne. «Cette soirée est comme une avant-première algérienne puisqu´on m´en a privé au mois de juin passé» a-t-il déclaré.

Andréane WILLIAMS, correspondante de l’Expression à Montréal.

http://www.lexpressiondz.com/culture/50200-Tranquillement%2C-l%E2%80%99Histoire-se-r%C3%A9%C3%A9crit.html

Mustapha Benfodil : Après l’annulation de l’avant-première mondiale à Alger, le film de J.-P. Lledo au festival de Toronto

Le film de J.-P. Lledo au festival de Toronto Le dernier film de Jean-Pierre Lledo, Algérie : histoires à ne pas dire, et dont le titre de la copie algérienne était Ne restent dans l’oued que ses galets, a été sélectionné pour la 32e édition du festival international du film de Toronto.

Il s’agit d’un rendez-vous cinématographique de haute tenue qui se tient du 6 au 15 septembre, accueillant quelque 350 films. Le long-métrage documentaire sera présenté trois fois devant le public en plus de deux projections à l’attention de la presse et des professionnels du marché. C’est donc une belle « revanche » pour le réalisateur d’Un rêve algérien (2003) et d’Algérie mes fantômes (2004) après toutes les vicissitudes qu’il a connues en juin dernier lorsque Jean-Pierre Lledo avait voulu projeter en avant-première mondiale son film en Algérie. « Grâce donc au ministère de la Culture qui a interdit à Alger, Constantine et Oran, les avant-premières du 13, 14 et 15 juin, Toronto aura la primeur de l’avant-première mondiale », relève le cinéaste dans un courrier électronique adressé à la presse algérienne, et dont El Watan a reçu une copie.

Petit flash-back : Jean-Pierre Lledo a réalisé un film documentaire qui, au long de trois heures pour la version originale, suit le parcours de quatre personnages principaux, respectivement à Skikda, Alger, Constantine et Oran, chacun d’eux repartant sur les traces de son histoire, en somme celle de l’Algérie de l’avant-1962. Chacun revisitait ainsi les lieux de sa prime jeunesse, des lieux où Arabes, juifs et chrétiens vivaient en bonne intelligence s’accordent à dire les protagonistes. Le cinéaste propose dès lors un autre point de vue sur l’histoire avec ces mots en guise d’exergue : « Chaque pays a ses histoires sombres. L’Algérie aussi. » Caméra à l’épaule, il emboîte le pas à ses témoins en glanant les clameurs, les odeurs et les saveurs qui sont, en définitive, celles des Absents, restaurant et par là même mémoire de toutes ces petites gens qui s’étaient fondues dans l’Algérie plurielle d’avant-guerre et qui avaient su abolir la haine ravivée par le système colonial par le baume d’une fraternité « supra-communautaire ».

Lledo entend ainsi se placer du côté des civils de toutes les communautés en évoquant les déchirements douloureux provoqués par la guerre et suggérant que la violence de cette période trouble a été horrible pour tous, s’appuyant notamment sur les massacres d’Européens suite au soulèvement du Nord-Constantinois, le 20 août 1955. D’un propos forcément dérangeant, surtout lorsqu’il vient à questionner le « ciment nationaliste » qui a servi de terreau à l’insurrection de Novembre, le mot « censure » commence à circuler. Le département de Khalida Toumi a invoqué le non-respect de certaines clauses du contrat comme la durée du « docu » (fixée à 52 minutes) ou encore l’obligation faite au réalisateur de fournir une copie au ministère de tutelle, pour justifier l’annulation des projections. Devant le recul des salles, le réalisateur a dû recourir aux projections privées. D’un autre côté, Lledo nous apprend que le personnage de la séquence constantinoise du film et qui traite au passage de l’assassinat mystérieux du maître du malouf Raymond Leiris a demandé par voie de huissier à être retiré du film. Last but not least : Jean-Pierre Lledo tient à souligner que jusqu’à présent, il n’a toujours pas reçu de visa d’exploitation de la part du ministère de la Culture alors que sa demande est en souffrance depuis juin dernier. « Si cette situation venait à se prolonger, empêchant ainsi le public national d’avoir accès au film, elle pourrait autoriser à parler d’une censure qui n’ose pas dire son nom », conclut le réalisateur.

Jean-Pierre Lledo : «Une personne âgée est une archive vivante !»

«Il faut admettre que l’histoire universelle s’est faite ainsi par les mélanges, qui, le plus souvent dans le passé, s’opéraient dans la violence des conquêtes, lesquelles n’ont pas été l’exclusivité de la France ou de l’Europe.»

Yacine Idjer – Info Soir  (18 – 03 – 2008)

https://www.djazairess.com/fr/infosoir/79052

Marilyne CHAUMONT : correspondante à Paris de L’Expression (15 – 03 – 2008)

Des mots et des maux 

«Algérie, Histoires à ne pas dire» est sorti en France

«Je salue ce film et le courage qu’ont eu les Algériens devant la caméra, a réagi un spectateur. C’est la première fois que l’on donne le micro à des ressortissants algériens pour débattre ainsi de ce qu’ils ont vécu.» 

https://www.djazairess.com/fr/lexpression/50815

Jean-Pierre Lledo blanchit l’image du colonialisme et accuse les dirigeants de la révolution d’exterminer les civils européens.

Ceci est une traduction littérale d’un article d’un quotidien arabophone à grand tirage, Ech Chourouk, connu pour cultiver le sensationnel, et amalgamer antisionisme et antisémitisme.
Cet article est un tissu de mensonges, du début à la fin.
Je l’ai dit à cette journaliste, Zahia Mancer, lors de la conférence de presse que j’ai tenue devant plus d’une dizaine de journalistes, à Alger le 3 Juillet 07.

Le film de Jean-Pierre Lledo « Ne restent dans l’oued que ses galets » a été projeté avant-hier dans une villa à Hydra, d’une façon presque secrète  en la présence d’un nombre de médias et un groupe très choisi de Pieds-noirs en Algérie et quelques personnes comptées sur  le parti MDS en plus de Monseigneur Teissier.

Le film documentaire a duré 3H. Lledo repose a travers ce film le problème de la relation entre les civils européens, juifs, chrétiens, d’un  côté  et les musulmans d’un autre côté et cela à travers des souvenirs de quatre Algériens musulmans à  Alger, Oran, Constantine et Skikda.

Le côté technique du film est plus qu’une merveille, concernant l’effort sur la qualité du son et de l’image et de la musique qui correspondait aux critères du film documentaire, bien que quelques présents ont critiqué la longueur du film : 3H entières pour un film documentaire.

Du côté du contenu, Jean-Pierre Lledo n’était non seulement imprudent, mais il  est  allé jusqu’au responsabiliser la  révolution et ses dirigeants qu’il a accusé de donner des ordres  pour exterminer les civils européens et de poser des bombes dans les lieux publics où il y avait une majorité européenne, le film décrit la relation entre les Juifs et les Chrétiens et les musulmans de normale et belle, et la fraternité et le respect régnait au point où quelque colons abritaient des familles algériennes, mais la révolution à changé ces choses et a installé la haine entre les deux côtés à un point où on ne comprenait pas pourquoi la révolution s’est déclenchée et le peuple l’a adoptée si les Européens et les Algériens étaient sur ce haut niveau de fraternité.

Ce qui est dans le film peut être décrit comme dangereux car il dit que les Européens qui ont quitté l’Algérie n’allaient pas l’a quitter s’ils n’avaient pas été exposés à la tuerie des mains des Algériens et avec l’approbation des dirigeants. L’un de ceux qui parlaient dans le film a évoqué que Amirouche a donné son accord pour exterminer les civils européens : le 20 Aout 1955 à Skikda.

Le dangereux dans le travail est que Lledo prétend que les exterminations qui ont été pratiquées en Algérie contre les Chrétiens et les Juifs et n’ont pas fait exception pour les enfants et les femmes, étaient égorgés sur les paroles de « Allahou Akbar pour le djihad pour Dieu ».

Le réalisateur a voulu mettre un sens à l’appel à la prière ou la citation du Coran chaque fois qu’il s’agit de parler de tueries pratiquées contre les Européens ce qui peut donner l’idée que les pratiques contre les Européens avaient une légitimité de croyance et religieuse.

De plus la majorité des personnes qui parlaient dans le film racontaient les histoires comme ils les avaient entendues des autres.

Ces témoignages font croire que les témoins de ces histoires sont des personnes minutieusement choisis peut-être parce que le travail a voulu innocenter la présence des Français en Algérie surtout lorsqu’on parlait des côtés positives de la colonisation et les événements des régions à Paris.

Jean-Pierre Lledo a essayé de défendre son travail en disant que c’est un travail audacieux qui repose quelques affaires concernant la présence des Français en Algérie et il faut avoir le courage de poser toutes les affaires aux débats même si elles blessent.

Lledo s’interroge au cours de sa discussion sur les raisons qui ont poussé le Ministère de la culture à annuler la projection à la salle d’Ibn Zeïdoun.

Lledo a dit qu’il a présenté une copie du film à la commission, et sa volonté de sortir officiellement le film dans les salles de cinéma après les vacances et qu’il va participer dans plusieurs festivals comme le Festival de Toronto en Italie.

Zahia Mancer.                 

O. HIND : Interdit de diffusion, Lledo le projette quand même / L’expression – 2-07-2007

Et la polémique est lancée…

Et comme toute vérité n´est pas bonne à dire, selon le vieil adage, et d´autant plus vrai pour les «officiels», il ne serait pas étonnant que Ne restent dans l´oued que ses galets soit, effectivement, cette fois, censuré. 

http://www.lexpressiondz.com/culture/43520-et-la-polemique-est-lancee.html

Yacine Idjer : Sur les traces de l’absent / Info Soir le 02 – 07 – 2007

«Ne restent dans l’oued que ses galets» 

Une projection privée du long-métrage de Jean-Pierre Lledo a eu lieu, vendredi, à la maison d’édition Lambda, à Hydra. Le film, un documentaire long de trois heures, s’ouvre d’emblée sur l’indépendance de l’Algérie. C’est aussi le départ précipité, l’exode massif des pied-noirs. Plus de quarante ans après, le réalisateur, Jean-Pierre Lledo, cherche à comprendre les raisons de cette rupture – une tragédie historique.

https://www.djazairess.com/fr/infosoir/66842

Ahmed Ancer / El Watan le 03 – 07 – 2007

J. P. Lledo est le premier réalisateur algérien à oser aborder des sujets qui fâchent parce qu’ils évoquent des aspects de la révolution qui sont occultés depuis l’indépendance. 

Le réalisateur Jean Pierre Lledo a fini par recourir à des projections privées pour montrer son film documentaire intitulé Ne reste dans l’oued que ses galets.
Trois séances organisées vendredi et samedi, réunissant lors de chaque projection une quarantaine de personnes, ont permis à un public d’invités de découvrir le documentaire qui a déjà fait couler beaucoup d’encre avant que son contenu ne soit connu. Le film d’une durée de trois heures revient avec des témoignages d’Algériens vivant actuellement en Algérie sur des périodes douloureuses de la lutte de Libération nationale en s’attaquant à un tabou jusque-là inviolé : la guerre d’Algérie n’a pas fait des victimes uniquement du côté des colonisés. De nombreux civils d’origine européenne dont des femmes, des enfants et des vieillards sont tombés soit lors d’attentats à la bombe perpétrés dans des lieux publics, soit lors de massacres à grande échelle, comme ce fut le cas lors des événements du 20 août 1955 dans la région de Skikda ou en juillet 1962 dans certains quartiers de la ville d’Oran. Et, fait encore plus regrettable, certains parmi ces derniers vivaient en bonne intelligence avec les musulmans, voire ont soit protégé des musulmans, soit aidé d’une manière ou d’une autre la révolution. Une autre partie du film aborde, mais sans le percer, le mystère de l’assassinat du chanteur constantinois d’origine juive Raymond Leyris qui a été tué d’une balle dans la tête à Constantine en 1961. J. P. Lledo est le premier réalisateur algérien à oser aborder des sujets qui fâchent parce qu’ils évoquent des aspects de la révolution qui sont occultés depuis l’indépendance. Le film, notamment concernant les événements de Skikda d’août 55 et d’Oran le 5 juillet 1962, n’hésite pas à parler, à travers les témoignages, de l’implication des responsables locaux (Zighoud Youcef pour le cas de Skikda) dans le terrible sort fait à la population d’origine européenne. Avant le début de la projection, J. P. Lledo a pris la parole pour faire un rappel du conflit qui l’oppose depuis près de trois semaines aux responsables de la manifestation culturelle Alger, capitale de la culture arabe représentant le ministère dirigé par Mme Khalida Toumi. La projection de samedi a été suivie d’un débat durant lequel le documentaire a été soumis à des critiques parfois assez sévères qui ont porté aussi bien sur le contenu que sur la manière avec laquelle a été mené le film. Ce que l’on peut retenir notamment des réactions de ceux qui ont vu le film, c’est que les autorités n’avaient pas à se substituer au public en recourant à la détestable pratique de la censure.

https://www.djazairess.com/fr/elwatan/71817

Reponse de JPL a Ministre Culture 3 Fev 2008

JP Lledo répond à la Ministre de la Culture.

Dans l’édition du 3 Février 2008 du quotidien Liberté, la Ministre de la Culture s’est à nouveau exprimée sur les problèmes me concernant. Et je constate qu’elle continue d’induire le public en erreur.

Contrairement à ce qu’elle dit, un moyen métrage intitulé « Ne restent dans l’Oued que ses galets », a bien été remis au début Juillet O7 avec accusé de réception d’ « Alger 2007, capitale arabe de la culture ». Il a été visionné par la Commission de lecture dirigée par Lamine Merbah, lequel m’a certifié que le film avait été jugé par ladite commission « d’excellente qualité et conforme au contrat ». Et je suppose que les journalistes peuvent facilement vérifier cela. Depuis, je n’ai toujours pas reçu le 2ème tranche de la subvention, comme le contrat le prévoit.

Le visa d’exploitation pour la version longue de mon film n’a pas été demandé « il y a 10 jours », mais en Juin 2007 pour la version de 3h, et en novembre et en janvier pour la version de 2h40, intitulée « Algérie, histoires à ne pas dire », qui a été déjà sélectionnée dans différents festivals, dont celui de Toronto en Septembre dernier. Trois accusés de réception du Bureau d’ordre du Ministère en font foi.

La seule nouveauté de cette interview, est que pour la première fois depuis l’interdiction des 3 avant-premières de Juin 07, la Ministre parle enfin de censure. En parlant « d’apologie du colonialisme » à l’encontre d’un film qu’elle dit ne pas avoir vu – bien qu’en possession de toutes les versions de ce film depuis bien longtemps –  elle est sans doute en train de commencer à préparer l’opinion publique à sa censure officielle.

Face à une campagne de désinformation savamment orchestrée, en cours ces dernières semaines, tandis que l’on empêche l’opinion publique de se faire soi-même son idée sur le film, je suis dans l’obligation de faire appel à  la société civile, aux artistes et aux intellectuels. Accepter l’arbitraire d’une Ministre qui s’octroie le droit de décider du sort d’un film en en faisant partager la responsabilité à un petit comité qui serait détenteur de la vérité historique, n’est-ce pas accepter que l’Histoire de notre pays soit gérée par l’Etat ? N’est-ce pas accepter que les autorités nous assignent à  résidence surveillée, et nous privent de notre droit constitutionnel aux libertés d’expression et de création ?

Je voudrais en tous cas leur dire que contrairement aux propos de la Ministre, mon film ne remet pas en cause la légitimité de la lutte contre le colonialisme, mais les exactions commises contre les civils non-musulmans, exactions déjà condamnées par la Plateforme de la Soummam, dont l’un des principaux rédacteurs Abane Ramdane devait,  il vrai, payer cher ses audaces  quelques mois plus tard.

Avec Mohamed Harbi, trainé dans la boue dans les années 80, quand il osa le premier désacraliser le FLN de la guerre, je pense comme il l’a dit à Oran récemment durant l’hommage qui lui a été justement rendu, que « les mythes s’ils étaient mobilisateurs, en devenant des instruments de légitimation, risquent d’hypothéquer le devenir de tout un peuple. » (propos rapportés dans Soir d’Algérie). Jean-Pierre Lledo, le 3 Février 2008.

PS : la Ministre qui cite Kateb Yacine, connait-elle ces propos tenus par l’écrivain et adressés au R.A.I.S (Rassemblement des Artistes, Intellectuels et Scientifiques)  pour s’opposer à l’arrêté  du Ministère de la culture et du tourisme instituant un « visa d’édition »  pris le 1 mars 1987 qui exigeait des éditeurs le dépôt préalable des manuscrits des écrivains au ministère de la culture ? Arrêté qui fut retiré après une vigoureuse campagne de protestation des artistes et intellectuels.

« La censure crée le conformisme, elle fabrique des courtisans, elle domestique, elle avilit aussi bien ceux qui la pratiquent que ceux qui la subissent. Elle aboutit fatalement à l’autocensure, mutile, travestit, falsifie, traite la réalité comme une erreur, qu’elle corrige à sa façon. C’est le langage de la peur. On a peur de déplaire. On fait tout pour plaire. Il ne reste plus qu’à mentir, ou à parler pour ne rien dire. Ou alors c’est le silence, dernier refuge de ceux qui refusent d’être censurés, puisque leur fonction est de dire tout haut ce que l’on n’ose jamais dire. Ce silence, à la longue, est une sorte de suicide toujours recommencé. On n’y échappe que par l’exil. C’est pourquoi tant d’artistes, d’écrivains, de chercheurs, de réalisateurs, doivent d’abord se faire entendre à l’étranger, et notamment en France, ce qui donne une piètre image de l’Algérie indépendante.

Qu’est-ce que l’indépendance, si ce n’est pas la liberté ? Pour que l’Algérie soit réellement libre, il nous faut exiger l’abolition de la censure. Kateb Yacine, Alger Mai 1987. »

La Ministre de la Culture avoue la Censure

LIBERTE

Dimanche 3 février 2008 2

Entretien par ABDEL TAOS

La ministre de la culture dans un entretien vérité à “Liberté”

Khalida Toumi brise le silence

Réponses concernant le film de Jean-Pierre Lledo.

La culture peut-elle aller de pair avec la censure ? Les films de Jean-Pierre Lledo et celui de Nadir Mokhnèche n’ont pas pu être projetés à Alger…
Le visa d’exploitation, nommé visa de censure aux États-Unis, n’est pas une création algérienne. Il existe dans tous les pays, dans toutes les démocraties. Nous n’avons fait que reproduire les bonnes expériences.
Il faut distinguer trois cas :
Delice Paloma de Nadir Mokhnèche n’a pas été projeté parce que sa production en touchant l’aide de 2007, “Alger, capitale de la culture arabe”, s’est engagée à fournir une version 35 mn en langue nationale (arabe ou tamazight). Au lieu de cela, nous avons eu droit à un DVD en langue française. Sans commentaire.
Pour Jean-Pierre Lledo, nous avons le cas d’un documentaire de 52 minutes pour lequel la société de production a signé un contrat en bonne et due forme. Elle a déjà perçu un million et demi de dinars comme première tranche. Nous attendons toujours le 52 minutes qu’il s’est engagé à livrer. Si le contrat n’est pas respecté, et c’est valable pour toutes les sociétés de production, nous exigerons le remboursement de ce qui a été perçu. Cela ce passe ainsi partout où de l’argent public aide le cinéma.
Il y a dix jours, j’ai reçu une demande de visa d’exploitation pour le même film dans une version de plus de 2 heures et demie portant un titre différent. De qui se moque-t-on ? Nous visionnerons ce film de trois heures en présence de personnes interviewées et d’acteurs de la Révolution. M. Lledo recevra la réponse en toute clarté. Je n’ai pas vu le film, mais j’ai lu les débats dans la presse. Laissez-moi alors vous dire que tant que Khalida Toumi sera ministre de la Culture, jamais un film révisionniste faisant l’apologie de la colonisation et faisant passer nos résistants et nos libérateurs pour de vulgaires criminels, et la glorieuse ALN pour le GIA, n’aura de visa d’exploitation. J’aurai trop honte du regard de Djamila Bouhired et de Zohra Drif. Je vous l’ai dit, la honte est pour moi le pire des sentiments, pire que la peur.

C’est quand même de la censure alors ?
Appelez cela comme vous voulez. Chaque peuple défend le socle sur lequel il a construit sa nation. Vous pouvez aller dans n’importe quelle librairie ou bibliothèque, vous y trouverez des ouvrages parlant de la guerre de Libération nationale défendant des points de vue complètement différents.
Le débat est ouvert. Il est permis et même encouragé puisque les historiens et les chercheurs travaillent pour des centres et des laboratoires de recherche financés par l’État. Le président de la République a honoré la mémoire de Abane, de Messali, de Krim ou de Khider en baptisant de leur nom des édifices publics. Il n’y a pas de tabou. Mais, je ne permettrai jamais, chez nous, de révisionnisme ou d’apologie du colonialisme.

A Tahar, Aux Purs (Tahar Djaout, poète assassiné par les islamistes) – Alger Républcain – 30 Mai 1993

Tahar Djaout, l’un des plus talentueux poètes et romanciers, (édité par le Seuil), est assassiné à bout portant, alors qu’il venait de s’asseoir au volant de sa modeste voiture afin de rejoindre son journal culturel ‘’Ruptures’’, et ce sous les yeux de sa fille Kenza qui du balcon venait de le saluer. C’était aussi un ami, depuis l’époque où il avait loué dans un article mon premier long-métrage de fiction ‘’L’Empire des Rêves’’ (1982)…

Les islamistes ont commencé leur lutte armée en ciblant prioritairement les intellectuels. Tahar sera le premier. Plus une centaine connaitront ce sort. La journée du mardi leur est désignée (pour les policiers, ce sera le lundi). Tahar reste dans le coma durant une semaine et nous allons chaque jour à l’hôpital en espérant le miracle.

 

UN TRIBUNAL INTERNATIONAL POUR JUGER LES CRIMES CONTRE L’HUMANITE DE L’INTEGRISME (24 Octobre 1994)

Après avoir habilement, depuis deux ans ciblé les unes après les autres des catégories particulières de citoyens accusés de « soutenir la junte »,

Après avoir essayé de salir les intellectuels pour justifier leur forfait,

Après avoir réussi à tromper une grande partie de l’opinion public, des médias et des gouvernants, en légitimant leur violence par l’interruption du processus electoral enJjanvier 1992,

Après avoir même réussi à se faire passer pour des victimes et à forcer l’hospitalité de nombreux pays,

Les forces de la mort en Algérie – l’intégrisme est ce qui l’orientent, le dirigent et le manipulent – dévoilent aujourd’hui aux yeux de tous leurs faces hideuses et leur projet originel.

Chaque jour plus, elles tuent et détruisent.

Chaque jour plus, elles élèvent la barre de l’horreur : avant d’égorger ou de décapiter, on viole, on arrache les yeux, les membres, le sexe.

Ni les femmes, ni les enfants, ni les hommes de foi, ni les étrangers n’y échappent.

CHAQUE JOUR PLUS L’INTEGRISME APPARAIT COMME UN MOUVEMENT DICTATORIAL, SANGUINAIRE, INFRA-HUMAIN.

CE N’EST PLUS SEULEMENT DU TERRORISME, C’EST UNE GUERRE TOTALE.

Destruction du patrimoine économique et des fondements de l’Etat.

Intellectocide. « Purification »politique, culturelle, ethnique et religieuse.

Mise au pas d’un peuple entier. Isolement de l’Algérie du reste du monde.

LES CRIMES DE L’INTEGRISME SONT DES CRIMES CONTRE L’HUMANITE. NOUS APPELONS A LA CONSTITUTION D’UN TRIBUNAL INTERNATIONAL POUR LES JUGER.

II

Aucune circonstance, aucun pretexte, ne saurait les atténuer.

Aucune raison, aucun principe, aucune fin, aucune éthique -autres que totalitaires-

ne sauraient les justifier.

L’ arbre de l’intégrisme ne nous cache pas la forêt des commanditaires, algériens et étrangers. Anonymes, ils ne sont pas pour autant occultes.

En Algérie, il est facile de les identifier par la preuve du meutre : ce ne sont pas les caciques, les barons, les dignitaires ni les potentas de l’Ancien Régime du Parti Unique qui sont visés, ciblés, tués, exterminés mais ceux qui bien avant 1989, étaient leurs opposants. A commençer par le Président Boudiaf, assassiné après 30 ans d’exil, pour les avoir dénoncé comme « MAFIA ».

A l’Etranger, cela est encore plus facile : l’Internationale intégriste, encouragée, soutenue, armée par les USA dans la lutte contre le communisme, se recycle aujourd’hui pour empêcher l’avènement d’Etats démocratiques dans les pays de civilisation islamique.

Ces commanditaires qui agissent dans l’ombre, ne déresponsabilisent pas pour autant l’intégrisme algérien, son représentant principal, le FIS, et ses organisations miltaires, l’AIS et le GIA.

Car ce sont eux qui leur founissent des soldats, des mercenaires, et surtout une « cause » – l’alibi idéologique inespéré – capable de mettre une partie de la jeunesse au service de cette MAFIA de l’Ombre qui n’a qu’un souci : instaurer un nouvel Etat intégriste pour préserver et faire fructifier des privilèges colossaux acquis depuis 30 ans.

Populaire par le recrutement – comme tous les mouvements fascistes – le FIS est aussi un regroupement de féodaux, de gros commerçants, de gangsters du marché noir et d’aventuriers politiques liés à une MAFIA encore incrustée dans les appareils d’Etat, y compris sécuritaires, qui refuse de se démettre pacifiquement.

LA VIOLENCE EST CONSUBTANTIELLE DE L’INTEGRISME.

La preuve nous en est donnée chaque jour, en Afganistan, au Soudan, au Pakistan, en Iran, en Palestine, en Israël ou en Algérie.

Les écrivains Salman Rushdie et Taslima Nasreen comdamnés à mort, le Prix Nobel de litterature Naguib Mahfoud gravement bléssé à l’arme blanche, le philosophe Farag Foda assassiné,

combien de crimes et de sang faudra t-il encore pour que le Monde qui se réclame de toutes les libertés individuelles, reconnaissent enfin que l’INTEGRISME EST LA PESTE DE NOTRE TEMPS ?

Citoyennes, citoyens, artistes, intellectuels, militants, gouvernants du monde démocratique, vous vous demandez comment soutenir les valeurs de la démocratie et la République en Algérie :

CONDAMNEZ L’INTEGRISME, SES CRIMES, SES CHEFS, SON IDEOLOGIE !

ERIGEZ UN TRIBUNAL INTERNATIONAL POUR LES JUGER !

ET LE PEUPLE ALGERIEN S’OCCUPERA DU RESTE !

Isolez le FIS sur le plan international,

Refusez l’hospitalité à ses leaders,

Et les femmes, les travailleurs , les intellectuels et les forces militaires républicaines sauront imposer aux barbares un Nouveau Système Démocratique fondé sur les libertés individuelles et collectives, sur le pluralisme, le respect des minorités, l’alternance et le refus de tolérer le recours aux armes pour les conflits politiques.

Car le pôle démocratique en Algérie , ce ne sont pas seulement quelques partis ou associations encore désunis, mais le peuple algérien qui en refusant les diktats du FIS, s’est déjà prononçé pour la Démocratie et la Liberté.

Si une partie du pouvoir et des services de sécurité a fait alliance avec l’intégrisme, il est du devoir de l’autre partie, de s’allier avec le peuple algérien.

EN ALGERIE, IL N’Y A PAS TROIS VOIES, MAIS DEUX : CELLE DE LA MORT OU CELLE DE LA VIE.

 »La population n’est pas l’otage du FIS » – Interview de JP LLEDO – La Croix 27-01-1995

Des le moment où le FIS remporte les élections communales en Juin 1990, les medias occidentaux s’en entichent…  Et lorsque le 2eme tour des élections législatives qui allait donner au FIS la possibilité de changer la constitution sans passer par un réferundum ; est  annulé par l’armée, ces mêmes médias n’ont plus qu’une seule rengaine : le FIS é été privé d’une victoire, sa violence est légitime. Le point de vue des démocrates est méprisé, et il devient quasiment impossible de faire entendre un autre son de cloche, hormis l’Humanité, le Figaro, et La Croix…

 

A l’intention des auteurs de la pétition « France – Algérie : dépasser le contentieux historique ». Décembre 2007.

Téléchargez l’article paru dans MLC Marseille

Je ne signerai pas cette pétition du 1er Décembre 2007 car son contenu ne répond pas à son but : « faire advenir une ère d’échanges et de dialogue entre les deux rives ».

  • Si les rédacteurs étaient bien conscients des « pièges d’une histoire officielle qui utilise les mémoires meurtries à des fins de pouvoir », ce qui vise en priorité l’Algérie ou la recherche particulièrement n’est pas libre et où les Archives ne sont quasiment pas accessibles, pourquoi s’adressent-ils seulement aux « aux plus hautes autorités de la République française » ?
  • S’il y avait une réelle volonté que « la souffrance de toutes les victimes soit reconnue, et qu’on se tourne enfin vers l’avenir. », pourquoi alors ce silence sur les massacres de civils commis à l’initiative du mouvement armé nationaliste et pour certains d’entre eux non-revendiqués à ce jour, durant la guerre, après le cessez le feu, et le jour même de l’indépendance contre des civils non-musulmans, juifs, chrétiens ou athées, au facies donc, mais aussi contre des musulmans, les messalistes, les harkis et leurs familles, sans parler de toutes ces femmes et hommes indépendantistes qui furent liquidés dans les maquis parce que femmes, intellectuels ou communistes ?
  • Je ne comprends donc pas qu’une pétition signée par des intellectuels français et algériens n’ait qu’une seule adresse. 45 ans après l’indépendance, n’est-il pas encore temps de demander des comptes aussi à l’Etat algérien, qui jusqu’à aujourd’hui se revendique de la « légitimité historique », se veut et est à n’en pas douter l’héritier du nationalisme ?

Si une victime civile est une victime, un disparu un disparu, quelles que soient leurs origines ethniques ou religieuses, comment peut-on évoquer les traumatismes des uns sans se préoccuper de celui des « autres », sauf à nier notre seul dénominateur commun possible, les valeurs de l’humanisme ?

Comment apaiser les âmes et les esprits si la vérité s’arrêtait à la critique de la colonisation en faisant silence sur la mise en acte de la pensée nationaliste qui en Algérie, comme ailleurs,  à été une pensée ethnique qui ne pouvait, dans les conditions de la guerre, que devenir ethnocide ?

Les auteurs de la pétition ne voient-ils pas que les récents propos antisémites du ministre algérien des anciens combattants dont certains d’entre eux se désolidarisent, sont aussi la conséquence de l’impossibilité pour beaucoup d’intellectuels anti-colonialistes, 45 ans après l’indépendance, de faire la lumière sur les réalités contrastées du nationalisme, et par exemple de l’assassinat du grand musicien et chanteur juif Raymond Leyris le 22 Juin 1961, trainé aujourd’hui dans la boue par l’organe du Mouvement des Indigènes ?

Je crois pour ma part que la mise en place d’une Commission d’historiens algériens et français qui auraient accès à toutes les archives, à l’instar de ce qui a pu exister entre la France et l’Allemagne, et dont une des conséquences immédiates serait la révision des manuels scolaires d’histoire, est une priorité sans laquelle rien de durable entre ces deux pays n’adviendra.

Et si les deux chefs d’Etats algérien et français actuellement en discussion, ne prenaient pas cette décision, elle pourrait être la revendication des sociétés civiles des deux pays, à laquelle je m’associerai sans hésitation.

Jean-Pierre LLEDO,  cinéaste algérien

PS : je vous signale que mon dernier film « Algérie, histoires à ne pas dire »  – un long métrage documentaire tourné entièrement en Algérie, qui revient sur cette histoire de la guerre, à travers des mémoires algériennes – dont les avant-premières avaient été annulées en Algérie, en Juin 2007, n’y a toujours pas reçu son visa d’exploitation commerciale.

Un énigmatique et faux « reportage ». Réponse (non-publiée) à Pierre Daum « Sans valise ni cercueil, les Pieds Noirs restés en Algérie »

Point de vue de Jean-Pierre Lledo

sur le « reportage » de Pierre Daum

paru dans le Monde diplomatique de Mai 2008

« Sans valise ni cercueil, les Pieds Noirs restés en Algérie »

Chercher les raisons du départ des PN, chez les PN qui sont…… restés, apparait d’emblée comme une curieuse démarche ! Comme il nous dit qu’il n’en resterait que 300, et qu’on suppose qu’il n’a pu tous les consulter, c’est à partir d’une dizaine ou d’une vingtaine de témoignages que P.D s’autorise à un diagnostic définitif, sans nuance. Il est vrai qu’il se met sous l’autorité de 2 historiens, qualifiés l’un  comme « un des meilleurs historiens de l’Algérie », B. Stora, et l’autre comme  « un des historiens algériens les plus reconnus de cette période »… mais qui a demandé à ne pas se faire….. connaitre.

P.D s’est-il aperçu qu’exclure des historiens qui même s’ils ne sont pas des « professeurs d’université », même s’ils ne sont pas aussi « reconnus » ou « meilleurs », n’en ont pas moins étudié le sujet, rendait suspect son « reportage » ?

S’est-il seulement aperçu qu’il se portait lui-même le coup de grâce, en ne désignant que par ses initiales un historien « reconnu » ? Si « un des historiens les plus reconnus », ne peut se faire connaître afin d’assumer publiquement une appréciation qui pourtant ne bouscule en rien l’histoire officielle, bien qu’appartenant à la majorité d’origine arabo-musulmane, quoi en déduire pour les simples citoyens d’origine non-musulmane, dits « européens », 300 nous dit-il, qui vivent au sein d’une population de plus de 30 millions de musulmans, dans un pays où la Constitution, le Président de la République, et la Nationalité ont une assise religieuse ?

1 – Thèse et Argumentation  de P.D

Il s’appuie sur les propos de B. Stora : « Depuis qu’ils sont rentrés en France (sic !), les rapatriés (resic) ont toujours cherché à faire croire que la seule raison de leur départ était le risque qu’ils couraient pour leur vie et celle de leurs enfants. Et qu’ils avaient tous été obligés de partir. Or cela ne correspond que très partiellement à la réalité. »

L’historien n’en est pas moins catégorique : l’OAS a « commis des exactions » contre les Algériens musulmans et poursuit-il « les Européens, dont un grand nombre de PN ont plébiscité l’OAS, ont eu très peur des représailles…  Une peur d’autant plus ravageuse qu’ « une grande majorité d’Algériens n’a pas manifesté d’esprit de vengeance mais un grand étonnement au moment du départ des Européens »…

Mais la peur, même si elle est irrationnelle, peut du moins avoir eu quelques fondements objectifs. Aussi, P.D s’empresse-t-il de parer à l’objection : le départ des PN, n’est pas imputable à une fin de guerre, ni même à un après-guerre difficiles. Cette fois, c’est l’historien algérien, celui qui a demandé l’anonymat, qui nous l’assure : « il ne s’est plus tiré un seul coup de feu après le mois d’Août 62 ! »

Alors diantre, s’il est difficile d’imaginer 800 000 personnes cédant à un délire collectif de persécution, abandonnant tout en quelques mois, semaines, jours, heures des fois, de quoi s’est-il agi ? Le diagnostic pouvant paraître délicat, voir même quelque peu délictueux, P.D s’est une nouvelle fois courageusement placé sous le contrôle d’une autre autorité scientifique, la « chercheuse » Hélène Branco cette fois.

« Ces gens, dit-elle, avaient l’habitude de commander et de mépriser ». Tel une sorte d’Organisme Génétiquement Modifié par le racisme, l’homoPied-Noirus était donc, insiste-t-elle, « incapable de toute réversion mentale » !!!

Que Branco et Daum fraient avec des visions que je n’ose même pas qualifier, n’est en fait que l’affaire du Monde Diplo. Mais que la Ligue des Droits de l’Homme fournisse aujourd’hui une tribune à une telle idéologie, voilà qui en devient inquiétant.

Assuré d’une caution scientifique, on l’a vu exemplaire, P.D va pouvoir à présent appeler à la barre les témoins, mais jamais pour s’enquérir auprès d’eux si l’insécurité aurait eu quelque fondement objectif. Cette question, somme toute mineure, il préfère la botter tout simplement dans la touche de 2 encadrés.

2 – Deux encadrés « informatifs ».

Là sont relégués les chiffres, comme s’ils n’avaient rien à voir avec les raisons du départ.

« Trois événements traumatisants » est le 1er encadré.

Sont appelés ainsi :

  • la manifestation à Alger du 26 Mars 62 où périssent plus d’une soixantaine de civils Européens désarmés, de sexes et âges divers (et non « 46 »). Mais après avoir dit qu’un coup de feu est tiré les soldats, insinuant que ce qui suit n’est que légitime défense, P.D s’empresse de préciser que c’est l’armée française qui tire. « Soulignons, dit-il, que les Algériens n’y furent pour rien, et que les manifestants étaient tous sympathisants OAS ».

Pourquoi ce « soulignons » ? ! Sinon pour justifier ou amoindrir le fait qu’on ait tiré sur des civils et des enfants ? Selon cette logique, faudrait-il donc aussi accepter que l’armée française ait tiré sur d’autres manifestants de Déc 60, des femmes et des enfants également, dans différentes villes d’Algérie, sous prétexte qu’ils seraient des sympathisants FLN ? Drôle de logique pour un invité de la LDH !

  • Les massacres de non-musulmans à Oran le 5 juillet 62, qui ont fait au moins 300 morts en quelques heures, est, pour P.D, le second événement traumatisant. D’ailleurs comme précédemment, négligeant la seule enquête réalisée sur cet événement par un historien, Jean Monneret, P.D fait tout pour minimiser un événement sous le choc duquel sont toujours les Oranais. « Un coup de feu, récidive-t-il, est tiré sur la foule qui fête l’indépendance. Pendant 5h, une chasse à l’Européen est organisée par des éléments incontrôlés de l’ALN. ». Comment P.D sait-il que ce sont des « éléments incontrôlés de l’ALN » ?! Et si c’était le cas, comment auraient-ils pu « s’organiser » comme il l’écrit ? Une organisation n’induit-elle pas une tête, des ordonnateurs, des relais, et des exécutants ? Un événement qui se produit simultanément dans plusieurs endroits, peut-il être anarchique, « incontrôlé » ?

Voir récit du lieutenant de l’armée française Khelif qui négocie la libération d’Européens devant la Préfecture et avec le nouveau Préfet.(page 274, livre Monneret « La phase finale de la guerre d’Algérie »).

Enfin la moindre des malhonnêtetés du journaliste n’est-elle pas, lorsque pour minimiser la portée de cet événement, il rapporte le nombre de victimes à celui de la population totale d’Oran (400 000 ha)! Alors que s’agissant d’une chasse au faciès, elle ne concernait que la population qui restait encore à Oran, soit tout au plus 50 000 Européens, et quelques musulmans qui avaient le « look espagnol », comme dirait Tchi Tchi, mon personnage…

  • Enfin 3ème et dernier « événement traumatisant » : les Européens sont victimes d’enlèvements. 3700, durant le printemps 62, et sur l’ensemble du territoire, nous dit P.D. Quand, selon un témoignage au débat avec Harbi autour de mon film, un spectateur tint a témoigner que, Relizane, sa ville, se vida de ses habitants européens, après l’enlèvement de 6 personnes durant le mois de Mai, on peut imaginer l’effet que put avoir l’enlèvement de 3700 personnes sur l’ensemble du territoire algérien ! Car l’exode concerna bien toute l’Algérie, et non pas les seules villes où se manifesta l’OAS ! D’ailleurs  quand il affirme que ces enlèvements «plus ou moins ciblés » n’étaient qu’une « réponse aux assassinats aveugles perpétrés par l’OAS », P.D ne remarque même pas qu’il se contredit, puisqu’une ligne après, il signale que « de 1954 à 1961, (il y en eut) quelques centaines », c.a.d à une époque où l’OAS n’existe pas.

Les violences dont la population non-musulmane fut la cible se résumeraient-ils à ces seuls « 3 événements traumatisants »  de fin de guerre ? P.D ne va pas jusque-là. On ne le prendra pas si facilement en défaut de déontologie. Le terrorisme contre les civils non-musulmans commis depuis le 1er Nov 54, et les massacres d’Août 55 ? Il en parle…… dans une note de 3 petites lignes, écrite en caractères minuscules, au bas d’un « reportage » qui occupe 2 pages centrales de l’Hebdo !

Et alors que compte tenu du parti pris annoncé d’emblée – démentir l’explication de l’exode par l’insécurité – on se serait attendu à ce que la question du terrorisme contre les civils soit examinée avec soin, P.D se débarrasse de l’objection essentielle en 3 petites lignes d’une note de fin de page !!!

Et pourquoi pas l’inverse ? Des chiffres dans le corps du texte et tout le reste en encadré ou en petites notes ?

Car les chiffres sont plus qu’éloquents.

S’il existait un Prix de la CUISTRERIE, douterait-on du lauréat ? Et ce n’est encore là qu’un aperçu.

« Combien sont-ils ? » est le 2ème   encadré.

Après avoir lu en exergue, et en très grosses lettres, que : « 200 000 PN avaient décidé de demeurer dans le nouvel Etat », le lecteur doit là aussi sortir du corps du reportage, pour apprendre dans cet encadré, qu’aujourd’hui, il n’en resterait plus que………… 300 !

Pour quelles raisons sont quand même partis « 200 000 personnes qui avaient décidé de rester », qui n’avaient pas « plébiscité l’OAS», et qui de surcroît faisant montre d’une étonnante psycho-flexibilité, avaient même réussi leur « réversion mentale » ? La spécialité du journaliste primé,  étant apparemment d’esquiver les objections majeures, on ne le saura jamais. Ou presque. Car l’objection de l’insécurité est à nouveau pulvérisée. Même les intégristes islamistes, durant « la décennie noire », n’ont pas touché un seul cheveu des P.N. « Aucun Européen n’a été tué », a-t-il le front d’affirmer !

Pourquoi ce nouveau mensonge, alors que tout Alger a pleuré celui qui fut un de ses meilleurs libraires, Vincent, chrétien d’origine espagnole, parlant parfaitement arabe, assassiné en plein centre ville, Rue Didouche Mourad, ex-Michelet ? Puis quelques jours après, dans la même rue, quasiment en face, l’oculiste juif tunisien d’en face, Ray Louzoum, qui a joué dans presque tous les films algériens, et à qui on ne voulut jamais accorder la nationalité algérienne, alors qu’il avait opté pour l’Algérie juste après l’indépendance ! Puis quelques mois après, le Juif algérien de la grande famille des BelaIch d’El Biar, assassiné au Square Port Saïd, ex Bresson… Puis la Pied-Noire qui travaillait au Consulat français d’Alger pour payer des soins à son enfant. Tous assassinés à Alger.

Comment, Père Denis Gonzales, lui aurait caché l’assassinat à Oran de l’Evêque pied-noir Pierre Claverie, victime d’une bombe qui explose chez lui dès son retour de voyage ?

Ceci seulement, pour les gens connus… Car, il y eut aussi des anonymes assassinés sans publicité, comme je viens de l’apprendre récemment par quelqu’un qui fut son élève et que l’article de P.D a révolté : Lucien Marelle professeur de mathématiques à l’Ecole Normale d’Oran, assassiné en 1995 à plus de 80 ans, dans sa maison, à Aïn El Turk près d’Oran.

Avec un tel mensonge, P.D qu’a-t-il cherché ? Sinon à invalider une nouvelle fois l’argument d’insécurité pour les P-N, aujourd’hui comme hier durant cette nouvelle et terrible guerre qui a déjà fait plus de 200 000 morts (selon le Président Bouteflika).

Quoi qu’il en soit, si sur des événements encore proches, ce « journaliste » s’autorise de tels écarts avec la vérité, on peut imaginer ce qu’il croit pouvoir se permettre pour des périodes plus éloignées… ?

3 – Les Témoins.

Familiarisés avec les pratiques déontologiques du journaliste, peut-on imaginer que les témoins soient autre chose qu’un tremplin vers la fameuse thèse de P.D – Stora – Branco : Tout allait très bien. Juste un homopiednoirus psycho-rigide, raciste, atavique comme il respire… ?

Invités à se confier sans le filet des initiales, quelle autre alternative avaient-ils d’ailleurs : abonder dans le sens souhaité ou se taire ?

Familier du contexte historique, des lieux évoqués, et même d’une partie des témoins, je n’ai il est vrai pas eu à faire beaucoup d’efforts pour exercer mon sens critique.

Premiers témoins à la barre : le couple Serra.

Il confirme la 1ère partie de la thèse. La pagaille, c’est l’OAS : « La valise ou le cercueil, c’est pas vrai !». Que ce slogan fût celui non de l’OAS, mais du 1er parti nationaliste algérien, le PPA, dès les années 40, ni Serra, ni P.D ne doivent le savoir. Et les conseillers en histoire n’ont pas informé ce dernier.

Le second témoin, Vialin plante le décor : « On s’imagine mal à quel point le racisme régnait en Algérie… Les Européens habitaient en dur, et les Musulmans pataugeaient danss les gourbis. » Bref, « ce n’était pas l’Afrique du Sud mais presque». P.D aurait-il déjà oublié que dans les mêmes années, à deux pas de l’Arc de Triomphe, c’était pareil… pour les Musulmans du bidonville de Nanterre ?

Et comment surtout explique-t-il que dans le pays de l’apartheïd absolu, les racistes aient été capables de « réversion mentale », alors que là où c’était « presque », ils ne le furent pas ? Pour être logique avec lui-même, P.D n’aurait-il pas dû écrire que l’Algérie c’était encore « pire » que l’apartheïd  et non pas « presque »!

Pire apartheïd donc oblige, n’importe quel PN peut se trimballer son p’tit colt et quand ça lui chante, abattre son sale Arabe. « L’image (du meurtre) s’est gravée dans les yeux du jeune garçon » nous dit P.D. « Dans les yeux » ou « dans la mémoire…collective » ? Car Vialin ne donnant de la scène aucun détail qui puisse nous convaincre qu’il en a bien été un témoin oculaire, comment ne pas penser au fameux verre d’eau qu’un colon aurait refusé à un soldat, fait divers sans doute vrai une fois, mais que beaucoup de soldats ont par la suite repris à leur compte…

Qu’importe, l’essentiel, c’est que ceux qui, comme ses parents, « désiraient la vraie égalité » sont restés en Algérie. Et que « finalement il se sente algérien, avant tout ». P.D ne nous dira naturellement pas pourquoi les 199 700 PN qui depuis sont aussi partis, n’ont pu « finalement » se sentir algérien… A moins qu’eux aussi n’aient été rattrapés « finalement » par le racisme congénital de l’homopiednoirus…     

Le 3ème, André Bouahana, lui, « a grandi en Ville Nouvelle » un quartier musulman d’Oran, et parlait l’arabe. Ce témoin aurait-il pris P.D en défaut ? Non, rappelez-vous, « ce n’était pas l’apartheïd, mais presque »… Cet enfant du peuple – oui ça existe et P.D a dû quand même être drôlement secoué d’en rencontrer – marque sa différence de classe et il a raison : « Ce n’est pas comme ces Européens qui habitaient le centre-ville…. Donc a l’indépendance, pourquoi j’aurais eu peur ? ». P.D, ne nous dit pas si tous ceux qui sont partis habitaient « le centre ville »… Il ne nous dit pas non plus si ce témoin est resté en Ville Nouvelle jusqu’à la fin. Ce qui serait étonnant. Car les Européens même favorables à l’indépendance durent quitter les quartiers à dominante musulmane, sur l’incitation même de leurs amis. Il faut savoir par ex, que les voitures piégées qui explosent dans ce quartier, en Février 62 je crois, si elles ont bien été revendiquées par l’OAS, n’ont pu y être acheminées que par des Arabes, ce quartier étant interdit à tout Européen. Pour échapper à un « tueur isolé » ou au lynchage assuré, comment Bouhana aurait-il pu se déplacer autrement qu’encadré dans le moindre des déplacements par une escouade de musulmans armés ? Ignorant sans doute que Ville Nouvelle fut le QG de l’Etat major FLN-ALN, après les Accords d’Evian, ce genre de question ne vient même pas à l’esprit de P.D. Par contre, n’ignorant pas la réalité des massacres d’Européens, le 5 Juillet 62, pourquoi, se trouvant en face d’un témoin privilégié, le journaliste a-t-il refoulé sa curiosité ? A moins que, l’ayant au contraire satisfaite, il n’ait estimé qu’elle illustrait mal sa thèse de départ…

Car, pour vous donner un exemple entre dix de ce qui se passa dans ce quartier, voici les propos qu’un ami m’a fait il y a quelques mois. Compte tenu de ses fonctions, je ne peux en donner le nom, même pas les initiales, ce que P.D, comprendra aisément. Son récit autobiographique, celui d’un jeune qui grandit en Ville Nouvelle, venant d’être publié en Algérie, et s’achevant précisément le Jour de l’Indépendance, fait silence sur les massacres du 5 Juillet 62. Comme je lui en demande la raison, il m’avoue n’avoir pu parler des 2 terribles scènes de lynchage dont il fut le témoin ce jour-là. Puis après un silence, il me raconte un autre fait, plus facile à dire, mais me prévient-il, révoltant… 

Ce jour-là donc, le 5 Juillet 62, en Ville Nouvelle, il se trouve sur une terrasse où des jeunes démontent, nettoient, huilent et remontent des armes. Un jeune arrive et prend une arme de poing. On lui dit qu’elle est rouillée. Il la démonte, l’huile, le remonte et sort. Notre témoin, de la terrasse, le voit alors se diriger vers un Européen et le tuer à bout portant. Quelques minutes après, il revient et peut fièrement déclarer : « Voilà, vous avez vu, elle n’était pas rouillée. ».

Félix Collosi.

Il se trouve que je le connais. Et si Daum a fait avec les autres ce qu’il fait avec lui, on aura idée de sa pratique du journalisme ! Dans un petit paragraphe de 5 lignes, il y n’y a pas moins qu’ 1 mensonge et 2 silences.

F.C n’a jamais été dans les maquis mais dans les groupes armés communistes de la ville d’Alger, avec Iveton. Dans les maquis du FLN, de nombreux communistes furent assassinés, dont Georges Raffini, rédacteur à Alger Républicain qui se battit en Espagne contre Franco, aux côtés des Républicains.

F.C, a bien été en prison, mais même dans ce lieu propice à la fraternité, certains nationalistes prenaient plaisir, au moment des prières et notamment durant la période du ramadhan, à lui faire sentir ses handicaps d’Européen d’origine catholique et pire, non-croyant…

F.C a bien été ingénieur d’Etat dans les entreprises « nationales », mais à son retour d’études faites à l’étranger, et en représailles à son opposition au coup d’Etat de 1965, au sein de l’UNEA, on lui retira la nationalité algérienne. Et depuis, malgré ses multiples demandes, elle ne lui a jamais été restituée.

F.C. s’est-il auto-censuré ?  Ou est-ce Daum qui l’a censuré ?

Père Denis Gonzales.

Daum l’ayant crédité d’une « toujours très vive intelligence », on s’étonne qu’il ne lui ait accordé que 4 lignes, exactement 4 lignes ! Et qu’il ait manqué l’occasion de l’interroger sur une actualité qui fait la Une des journaux algériens et français la situation des Chrétiens en Algérie : du meurtre de Père Jacquier poignardé en plein jour dans une rue centrale d’Alger en 1976, aux 19 Mères et Pères chrétiens assassinés par le GIA, jusqu’au harcèlement que subissent aujourd’hui les Chrétiens, essentiellement d’origine berbéro-arabe. Le dernier en date étant cette jeune femme de Tiaret, Habiba K. contre laquelle le procureur vient de requérir la peine de trois ans de prison ferme pour avoir pratiqué « sans autorisation … un culte non musulman » !

Que le Père D.G ne puisse en parler publiquement, qui ne le comprendrait ? Par contre, et alors même que pour la 1ère fois  des centaines d’intellectuels algériens ont dénoncé par pétition cet état de fait, le silence du journaliste est plus que coupable. Scandaleux !

Il est vrai, qu’en parler aurait mis à mal la thèse de son article…  Et quand ne pouvant certes passer sous silence l’assassinat des 7 moines de Tibhérine (toujours en bas de page, dans une note en caractères minuscules comme vous l’avez déjà deviné), P.D. s’empresse aussitôt de préciser qu’il n’y eut aucun PN assassiné, que veut-il prouver ? Que les chrétiens PN, auraient eux bénéficié d’un traitement de faveur ? ! P.D est-il à ce point mal informé, ou plutôt a-t-il eu pour mission de désinformer ?

Prosper Chetrit.

Avec lui, au moins, on sait que la situation par rapport aux Juifs, s’est détériorée à Oran moins de 10 ans après l’indépendance, lorsqu’on a transformé la synagogue en mosquée.

Mais pourquoi P.D s’est-il arrêté en plein élan en se gardant de fouiller cette piste de la « détérioration » à l’endroit des Juifs ? Pourquoi ne parle-t-il pas de la disparition de toutes les synagogues d’Algérie (celle de Constantine ayant été elle complètement rasée, et transformée en … parking) ?

Pourtant, pour parler des Juifs, P.D. n’avait que l’embarras du choix : 2 mois avant la sortie de son papier, en Février 2008, dans un quotidien arabophone Ech Chourouq, la Ministre de la Culture n’annonçait-elle pas une collaboration avec l’Espagne pour … déjudaïser la musique andalouse… ?

Justement, pourquoi n’a-t-il pas cru utile de rappeler, même avec une note en bas de page, que l’assassinat en Juin 61 du chanteur constantinois Raymond Leyris précipita le départ de milliers de Juifs de toutes les autres villes d’Algérie ? Et si notre « meilleur historien », constantinois de surcroit, mais très discret sur l’exode de sa famille, ne pouvait lui dire que le FLN signa cet attentat, pourquoi n’a-t-il pas cité tout simplement cet avocat algérois connu, à qui en Oct 2005 le Quotidien d’Oran offrit 2 pages entières pour justifier cet assassinat, sans recevoir, depuis, le moindre démenti du FLN historique ou du FLN actuel ?

Si P.D s’intéresse tellement aux P-N et aux Juifs engagés dans la lutte pour l’indépendance, pourquoi n’a-t-il pas évoqué ce que l’on fit de la mémoire de Ghenassia, ce communiste juif, infirmier dans l’ALN, sous les ordres du Cdt Azzedine, qui préféra mourir plutôt qu’abandonner ses blessés ? S’il l’avait voulu, P.D. n’aurait-il pu facilement apprendre que la « Rue Ghenassia », ainsi baptisée à Ténès, fut, quelques années seulement après l’indépendance, débaptisée en… « Rue de la Palestine » ? ! !

Ou encore pourquoi, juste à ce moment, ne s’est-il pas plongé dans le dernier tome des œuvres incomplètes de son historien de référence, à la page 139 : « Juifs d’Algérie, les trois exils » : « Dans les premiers mois de l’année 56, les agressions se multiplient, le samedi de préférence : contre le rabbin de Batna, en mai 56 ; contre les cafés juifs de Constantine, et en Juin 56, contre la synagogue d’Orléansville qui est incendiée. En Novembre de la même année, une bombe placée dans la maison d’Isaac Aziza, rabbin de Nédroma, le tue ainsi que plusieurs membres de sa famille. ».

Ceci pour ne citer que les premiers mois de l’année 56 !

Mais on l’aura compris, le journaliste veille à être en phase avec sa démonstration plutôt qu’avec la réalité, avec les déclarations d’intention plutôt qu’avec leur mise en pratique.

« La plupart des PN de France semblent avoir complètement oublié que durant la guerre, la direction du FLN a pris soin, à plusieurs reprises, de s’adresser afin de les rassurer », écrit-il. Et de citer preuve à l’appui l’Appel du GPRA du 17 Fev 1960 « Aux Européens d’Algérie » :

« L’Algérie est le patrimoine de tous… Si les patriotes algériens se refusent à être des hommes de seconde catégorie, s’ils se refusent a reconnaître en vous des supercitoyens, par contre ils sont prêts à vous considérer comme d’authentiques Algériens. L’Algérie aux Algériens, à tous les Algériens, quelle que soit leur origine. Cette formule n’est pas une fiction. Elle traduit une réalité vivante, basée sur une vie commune. ».

Qui aurait résisté à une telle prose ? Et on comprend que son témoin suivant, JP Grangaud, à l’époque, ait bu ces mots comme du petit lait, « avec délectation » comme il le dit.

Mais si ce témoin l’ignore, pourquoi P.D. n’a-t-il pas cité cette archive, que l’historien algérien Mohamed Harbi, bizarrement absent de son article, a révélé depuis plus de 20 ans, et où l’un des grands chefs du FLN-GPRA, Ben Tobbal harcelé par des militants furieux contre ce texte, les rassure à 3 reprises en leur répétant : « c’est purement tactique !».  Ajoutant même la 3ème fois pour les radoucir : « Il n’est pas question qu’après l’indépendance, il y ait des Juifs et des Européens, dans le gouvernement ».  Ces propos n’ont pas été des propos isolés. Ils ont été confirmés longtemps après l’indépendance :

« Heureusement, le caractère sacré arabo-musulman de la nation algérienne était sauvegardé. », Réda Malek (négociateur des « Accords d’Evian » – Le Seuil, 1990)

« En refusant notamment la nationalité algérienne automatique pour un million d’Européens, nous avions prévenu le danger d’une Algérie bicéphale », Ben Khedda, qui fut Président du GPRA (« La fin de la guerre d’Algérie », Casbah Ed. 1998)

Et effectivement le FLN qui dirigea le pays comme parti unique jusqu’en 1989, tint parole : il n’y eut jamais aucun non-musulman au gouvernement. Les éminents Professeurs de Médecine Jean-Paul Grangaud ou Pierre Chaulet ne furent jamais ministres. Pourtant ce dernier, collaborateur du Service information du GPRA à Tunis, fut membre de la direction du FLN pendant près de 30 ans.

JP Grangaud est certes depuis quelques années « conseiller du ministre ». Mais P.D se garde bien de dire que cette nomination est advenue pour l’extraire de l’hopital d’Aïn Taya où les intégristes le menaçaient de mort. Sans doute, parce que ça contredit sa thèse que les PN auraient été épargnés par le terrorisme islamiste.

Comment d’ailleurs, P.D, après avoir cité l’Appel du GPRA : « L’Algérie aux Algériens, à tous les Algériens, quelle que soit leur origine. Cette formule n’est pas une fiction. », peut-il qualifier de simple « déception », un Code de la Nationalité adopté en 1963 qui en est la négation totale, puisque pour être « Algérien » automatiquement, il faut être musulman ? !!!

Comment, loin de s’en offusquer, cherche-t-il encore à en minimiser la conséquence (« c’était après le grand départ des P-N ») ? !!! Ce Code ne fut-il pas à l’origine du départ de la quasi-totalité des P-N qui s’étant engagés dans la lutte pour l’indépendance et avaient passé de nombreuses années en prison, en subirent violemment l’humiliation quand ce ne fut pas la double humiliation de se la voir refuser après l’avoir demandé ? ! Du départ aussi de ces milliers de petits entrepeneurs ou petits exploitants de moins de 10 ha, qui devenaient donc subitement des « étrangers », et dont on pouvait donc s’emparer des biens, dits par la loi « biens vacants », et ce faut-il le préciser en violation des Accords d’Evian signés 7 mois plus tôt ? Ne fut-il pas surtout un message clair aux centaines de milliers d’Européens partis dans la panique : « ne revenez pas ! » ?

Il va de soi, pareilles vétilles ne sauraient dévier P.D de la course vers sa découverte épistémologique décisive, rappelons-le : le racisme congénital de l’homopiednoirus. Mais avant d’en arriver là, il lui faut encore écarter la dernière objection possible : l’insécurité post-indépendance. Ce dont il s’acquitte grâce notamment à « l’un des historiens les plus reconnus », celui qui derrière le masque de ses initiales affirme : « Dès Aout 1962, plus un seul coup de feu n’a été tiré en Algérie ».

Quand l’on sait que c’est précisément durant ce mois d’Août que l’armée dite des frontières fit sa première grosse bataille… en écrasant les maquisards de la willaya 4, au prix d’un millier de morts au moins, dit-on, j’aimerais croire que P.D a tout simplement mal compris ou mal retranscrit. Car « des coups de feu », il y en eut encore, quelques mois plus tard avec le maquis kabyle d’Aït Ahmed, réduit de la même manière. Ce dernier épisode concerna au moins un Juif : Hadjadj, le boulanger d’Azzefoun. Devenu Maire après l’indépendance, après avoir ravitaillé en pain l’ALN, durant toute la guerre, il continua à faire pareil avec les résistants du FFS d’Aït Ahmed. Ce qui lui valut la prison. Libéré, il quitta l’Algérie. Comme son frère communiste, Georges, qui en 1957, dans les mains des paras, fut le compagnon d’infortune de Maurice Audin.

Les propos de Mme Grangaud, sont par contre plus réalistes « Nous n’avons jamais senti le moindre esprit de revanche alors que presque chaque famille avait été touchée… ». La propagande nationaliste a en effet tellement identifié la population non-musulmane, appelée jusqu’à aujourd’hui « population coloniale », au système colonial lui-même avec ses forces de répression, que l’on peut comprendre son étonnement. Or, le fait est là, hier comme aujourd’hui, la grande majorité de la population n’a pas suivi cette propagande et tous les PN qui reviennent en Algérie, de plus en plus nombreux, sont magnifiquement accueillis.

Vétille encore, P.D, pressé de nous épater, mijote son meilleur coup pour la fin qui approche… Sauf que comme dans les mauvais policiers, le lecteur a tout compris depuis le début.

4 – Suspense

La devinette de P.D est donc la suivante. Suivez bien.

Si les P.N et les Juifs, n’ont été sérieusement menacés ni avant l’indépendance ni après, ni pour leurs biens, ni pour leurs personnes. Si donc, les 800 000 personnes qui sont parties n’ont fait que céder à une grosse peur, de quelle nature était cette peur ?

Il n’y a plus que 2 concurrents-témoins en lice.

Mme Grangaud, qui évoque « le sentiment de supériorité » de son propre milieu familial, dont elle a eu, nous dit-elle, du mal à se défaire ?

Et la chercheuse Hélène Bracco, qui en récoltant une soixantaine de témoignages de P-N demeurés, est arrivée à diagnostiquer pour l’ensemble des 800 000 partis un symptôme de psycho-rigidité irréversible et ce tient à nous le préciser P.D, après « avoir entre 92 et 93, parcouru l’Algérie à la recherche de pieds-noirs… encore vivants ».

« Des témoignages de Pieds Noirs encore vivants », vous avez bien lu. Ce nouveau lapsus résume somme toute assez bien la philosophie du journaliste : un bon PN, est un PN mort, ou en passe de l’être. Ce qu’avec son dessin principal d’illustration – une vieille dame tout rabougrie – le dessinateur Aurel a parfaitement pigé. Les deux ont bien retenu la leçon du Maître : « Abattre un Européen, c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé » écrivait en 1960, l’existentialiste Jean-Paul Sartre (préface aux « Damnés de la terre » de Frantz Fanon. 1960.)

Revenons à nos deux concurrentes. Qui remportera le gros lot ? Derniers tic-tac de l’horloge pied-noire…

Mme Grangaud est facilement disqualifiée. Car André Bouhana, l’enfant du peuple, qui « habitait avec les Musulmans, avait des copains arabes et parlait avec eux l’espagnol et l’arabe », nous a déjà expliqué qu’il était à l’opposé de ceux des beaux quartiers « du Centre-ville ». Et comme nous savons que l’écrasante majorité des P-N et des Juifs n’habitait pas les beaux quartiers, « le sentiment de supériorité d’une Fille de la bourgeoisie algéroise», ne peut pas être un argument solide. P.D et la logique…

La Palme d’Or revient donc à la « chercheuse ». Triomphe sans gloire, car le journaliste pour arriver à ses tristes fins utilise deux procédés assez méprisables.

Il écarte soigneusement tous ceux qui, chercheurs ou pas, professeur des universités ou pas, ont honnêtement fait leur travail. Et pour ne citer que deux d’entre eux, Jeannine Verdès-Leroux, « Les Français d’Algérie de 1830 à nos jours ». (Paris, Fayard, 2001), qui nous donne 17O entretiens de PN répartis sur tout le territoire français, et Jean-Jacques Viala « Pieds-Noirs en Algérie après l’Indépendance ». (Paris, L’harmattan, 2001) qui interroge une vingtaine d’agriculteurs, médecins et membres de quelques autres professions, qui avaient choisi de vivre dans l’Algérie indépendante et durent partir progressivement, sous la pression des lois foncières de 1963 (nationalisation), ou suite à des brimades aussi violentes que diverses.

Et d’autre part, dans un pays où un Ministre peut sans la moindre sanction, se permettre publiquement des propos anti-sémites, où les Chrétiens, même ceux qui appartiennent à la majorité ethnique berbéro-arabe, sont quotidiennement harcelés, le journaliste jette dans l’arène des témoins dont certains sont quasi mutiques.

Ces témoins d’origine juive et chrétienne, n’étant « même pas une minorité, à peine quelques particules », comme le dit le peintre algérien Martinez dans un de mes films, peuvent-ils dire ce qu’ils pensent, tout ce qu’ils pensent, et non pas seulement ce qu’ils peuvent dire ?

Lorsque l’on n’est qu’un « dhimmi », la parole publique peut-elle échapper au Syndrôme de Stockolm ?

De quelle validité même peut se prévaloir une enquête qui ne se pose même pas ce genre de questions ?

A contrario, ce qui ne peut être qualifié que de faux reportage comment n’appellerait-il pas une autre série de questions ?

Pourquoi subitement, Pierre Daum et le Monde Diplomatique s’intéressent-ils tant à l’exode des Pieds-Noirs ? Qu’est ce qui dans l’actualité aurait bien pu le provoquer ? Pourquoi subitement éprouvent-ils le besoin de voler au secours de l’Etat algérien en reprenant l’argumentaire d’une histoire officielle de façon si grossière que l’exercice ressemblerait presque, comme dirait l’autre, à une commande… diplomatique ?

Entre un film interdit en Algérie depuis le mois de Juin 2007 pour avoir laissé des Algériens d’origine berbéro-musulmane répondre précisément à la question du débat organisé ce 26 Mai à Paris * : « de quoi les Pieds-noirs ont-ils eu peur ? », et ce faux reportage qui aurait pu commencer par la fameuse invitation à n’y voir aucun lien, l’étrange silence du journaliste à l’endroit d’un film qu’il réclama pourtant avec insistance en Novembre dernier, et visionna 3 mois avant la sortie française, ne répond-t-il pas en définitive à toutes ces questions, bien plus éloquemment ?

*La Ligue des droits de l’Homme,  la section de Paris des Amis du Monde diplomatique et l’association Coup de soleil  organisent  le lundi 26 mai 2008, à l’Hôtel de Ville de Paris, une conférence-débat  animée par Georges Morin, président de Coup de soleil, avec Pierre Daum, Jean-Pierre Lledo, Mohammed Harbi, Gilles Manceron et Benjamin Stora,sur le thème : « Algérie 1962 : de quoi les Pieds-noirs ont-ils eu peur ? »

Germaine Tillon

Et les chiffres

L’Algérie doit aussi demander pardon (Paris 17 juin 2009)

Demande de réponse à Respublica.

17 juin 2009

Chers amis,

J’apprécie souvent les contributions de Respublica et notam­ment celles de H. Arabdiou.

Son dernier article, paru dans votre dernière édition : « La barbarie du 8 mai 1945 en Algérie : la France doit demander pardon », appelle cependant trois remarques de ma part :

 

1 – Dès les premières heures de l’insurrection nationaliste du 8 mai 45, à Sétif, puis dans tout l’est-algérien « des hom­mes, des femmes et des enfants d’origine européenne, quel­quefois plusieurs membres d’une même famille », sont « tués, mutilés, ou massacrés… », et ce avec « des gourdins, des ha­ches et des couteaux ». Il y aurait eu « 103 morts d’origine européenne » (et juive, je précise !).

Après un tel tableau, et connaissant les positions humanistes de l’auteur, je m’étonne que seul les crimes de l’armée fran­çaise soient caractérisés comme de la « barbarie ». Et qu’en conséquence, ne soit pas exprimée la même demande de « pardon » vis-à-vis des chefs nationalistes de 1945 qui devien­dront, pour l’essentiel, les chefs du FLN durant la guerre, puis les chefs de l’Algérie jusqu’à aujourd’hui.

« Barbarie » et « pardon » ont-ils une signification universelle ou ethnique ?

2Je précise que la plupart de ces victimes furent ciblées au faciès. Nombreuses étaient des antiracistes comme le maire de Sétif Deluca, ami de Ferhat Abbas, le Président du Tribunal d’Alger qui disculpa un Imam accusé d’avoir assassiné le muphti d’Alger en 1938, pour lequel était requis la condam­nation à mort, et le postier communiste Albert Denier, connu comme un partisan de l’émancipation de la population arabo-musulmane.

 

3 – Ces massacres d’Européens et de Juifs, sont attribués à « des campagnards musulmans », laissant penser à un mouve­ment spontané, une sorte de jacquerie. Or ce mouvement « spontané » se produisit simultanément dans tout l’Est algé­rien, et même ailleurs (Ouest, Centre et Kabylie).

Pas une seule fois, l’auteur ne dit qu’une insurrection se préparait depuis plusieurs mois, dont le but était de former un gouvernement provisoire qui aurait envoyé un représentant à la Conférence de San Francisco (avril-juin 1945) qui était en train de créer l’ONU. Ce que quelques dirigeants nationalistes algériens et histo­riens ont déjà écrit, notamment Mohamed Harbi et Roger Vétillard dans Sétif , Mai 1945 Massacres en Algérie (éd. Paris), dernier ouvrage le plus complet sur la question, sorti en 2008.

Merci de me dire s’il sera possible de publier ce texte.

Bien à vous

Jean-Pierre Lledo, Cinéaste algérien

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N.B. : Bien entendu, cette réponse envoyée par email n’a jamais été publiée dans Respublica…

« Hors-la-loi » : il n’y a pas de guerre de mémoires ! (Paris le 1er juin 2010.)

Réponse au Monde (refusée)

Hors-la-loi menacé d’interdiction ?

Le 5 mai 2010, dans vos colonnes, plusieurs historiens, écrivains et cinéastes, et le président d’une société d’auteurs, français et algériens, ont signé un point de vue pour soutenir Rachid Bouchareb et son dernier film Hors la loi, lequel, que je sache, n’a été menacé d’aucun interdit émanant des institutions françaises, puisque – coproduit par plusieurs chaînes de télévision françaises, sélectionné par le Festival de Cannes, soutenu par le Ministre de la Culture – il sortira sans problème très bientôt sur le grand écran et un peu plus tard sur le petit.

On ne peut pas dire autant de la part des institutions algériennes dont ont eu à souffrir, il y a trois ans, mon propre film Algérie, histoires à ne pas dire, toujours interdit, et récemment le long métrage également documentaire de Malek Bensmaïl  La Chine est encore loin.

J’aurais aimé voir vis-à-vis de ces cinéastes, dans les mêmes  colonnes, ces mêmes signataires exprimer le même soutien, et s’indigner d’une censure, là, hélas bien réelle.

Enfoncer une porte largement ouverte

Évoquer la répression militaire française durant « la guerre d’Algérie », comme durant les « événements de mai 45 »,  n’est pas, en France, enfoncer une porte, largement ouverte depuis des décennies par des historiens de renom, des centaines de romans et de films, depuis moins longtemps par les manuels scolaires, et le film documentaire, enfin depuis ces cinq dernières années par des déclarations de chefs de l’État,  d’ambassadeurs français en Algérie, par les partis politiques, et abondamment par la presse à grand tirage et spécialisée…

L’Algérie bâillonnée : vérités officielles et sujets tabous

En Algérie, 48 ans après l’indépendance, et 21 ans après une nouvelle Constitution instituant le pluralisme et la liberté d’opinions, il n’y a par contre ni liberté de recherche pour les historiens, ni liberté de création pour les artistes, romanciers, et encore moins, cinéastes, ni liberté de parole pour les simples citoyens.

Quand il s’agit de l’histoire de la guerre d’indépendance et du nationalisme algérien, et de trois autres sujets tabous (Islam, Berbères et Juifs), l’Algérie est bâillonnée. Les artistes sont conviés à la représentation des vérités officielles, les historiens mis au pas. Et hormis les cinéastes précités, on censure les écrivains, notamment Boualem Sansal, Anouar Benmalek et Salim Bachi. Ou mieux encore, on tue : le chanteur kabyle Matoub Lounes, et le fils de l’autre chanteur kabyle Ferhat Mehenni, en lieu et place du père, par ailleurs aussi dirigeant politique opposant.

Les tabous de la guerre d’Algérie

L’histoire de la guerre 1954-62 ?

Il ne faut pas dire, notamment, qu’elle a commencé et fini par un massacre des non-musulmans, essentiellement des travailleurs (le 1er novembre 1954, le 20 août 1955 à Philippeville, et le 5 juillet 1962 à Oran).

ll ne faut pas dire non plus qu’elle a aussi été un grand massacre de tous les musulmans qui refusaient de se plier au FLN  du début à la fin (des messalistes aux harkis). Et ce sans distinction d’âge, de sexe. Et ce avec un raffinement de barbarie que seuls les islamistes ont égalé, durant ce qu’on appelle en Algérie « la décennie noire » (années 90).

La double stratégie du FLN

Il ne faut pas dire non plus que le FLN avait une double stratégie. L’une honorable, officielle destinée à l’ONU et à la gauche internationale : mettre fin à la relation coloniale. L’autre, officieuse, soigneusement dissimulée, la véritable stratégie mise en pratique sur le terrain, en appelant toujours aux sentiments religieux, le djihad, afin de cibler le non-musulman, au faciès, transformant l’idéal proclamé de Liberté en processus d’épuration ethnique qui s’est bien gardé de dire son nom. Cette stratégie a, comme on le sait, été couronnée de succès, l’islamisme finissant le travail, pour les rares qui comme moi sont restés jusqu’en 1993.

Le massacre des Juifs

Il ne faut pas dire surtout que cette stratégie était déjà, avant le FLN, celle du nationalisme, et qu’elle fut mise en pratique pour la première fois, en août 1934, à Constantine par le massacre des Juifs : plus d’une vingtaine, puis justement en mai 1945, toujours dans l’Est algérien – ce bastion du nationalisme et du mouvement religieux des Oulémas – par plus d’une centaine de morts, ciblés en tant que non-musulmans. Et ce dans les deux cas, seulement en quelques heures.

La stratégie terroriste génocidaire du FLN

Égorger, décapiter, violer en trois heures de temps, comme à El Halia (Philippeville), le 20 août 1955, presqu’une cinquantaine de personnes sur les 150 personnes de village de mineurs, n’était-ce pas à l’échelle d’un village déjà une stratégie génocidaire, dont le but évident n’était pas de vaincre l’armée française, mais d’épouvanter l’ensemble de la population non-musulmane d’Algérie afin de l’inciter à quitter son pays avant même l’indépendance ? N’est-ce pas cette journée aux faits d’armes si peu glorieux qui est devenue depuis l’indépendance la Journée officielle du Combattant ?

Si des cinéastes algériens veulent vraiment bousculer la vérité officielle, tâche effectivement qui incombe aux intellectuels, et non pas se voir combler par les satisfécits des gouvernants, gardiens d’une histoire mensongère – comme cela a été le cas récemment du film Hors-la-loi – n’est ce pas ce à quoi ils devraient s’atteler ?

La répression : la manipulation des chiffres

En 1945 comme en 1955, la répression fut terrible : l’immense majorité des victimes était des innocents qui n’avaient pas cru bon fuir dans les montagnes, comme les membres des commandos, lesquels sont restés, eux, pour la plupart bien vivants. L’un d’entre eux est même devenu général, après  l’indépendance. Voilà qui est plus que tragique. Il y eut des milliers de morts musulmans, sur une durée de quatre à cinq semaines. Mais cette vérité n’est plus un scoop depuis 1945, depuis au moins le rapport d’enquête du Général Paul Tubert.

Le scoop ce fut quand un quotidien algérien annonça ces dernières années qu’il y eut 100 000 morts. Il est vrai que quand « le grand spécialiste de l’histoire d’Algérie », l’unique apparemment à en juger par les grands médias français, signataire du texte qui me fait réagir, Benjamin Stora, est capable de donner des chiffres complètement différents selon les émissions auxquelles il participe… Mettre fin à ces spéculations aussi odieuses qu’irresponsables n’était pourtant pas si compliqué ! Pour connaître le nombre des victimes avec une grande exactitude, n’eut-il pas suffi que lors des cinq ou six recensements nationaux réalisés en Algérie depuis l’indépendance, soit ajoutée une seule question : « En mai 45, ou durant la guerre de libération, avez-vous eu dans votre famille un parent tué ou qui a disparu ? ». Chacun se souvient encore de ce qui a pu arriver à son père ou à son grand-père ! Pourquoi les historiens n’ont-ils jamais adressé une telle demande à l’Etat algérien ?

Occulter ou respecter la chronologie ?

Mais si l’on veut vraiment être iconoclaste et bousculer la doxa, ne faudrait-il pas commencer par rétablir tout simplement la chrono-logie ? L’histoire, n’est-ce pas un présent, un après, mais toujours aussi un avant ? C’est cet avant que l’historiographie officielle algérienne occulte, mais aussi les films sur mai 45, produits, réalisés et diffusés en France, documentaires, et à présent fiction.

Mai 1945 : une insurrection spontanée ou bien préparée ?

Car « les événements de mai 45 » furent une insurrection préparée durant plusieurs mois. Leur but était la formation d’un Gouvernement provisoire qui se serait fait représenter à la Conférence de San Francisco d’où allait sortir l’ONU (avril-juin). Mal coordonnée, elle n’éclata réellement que dans l’Est, mais dans sa conception elle fut bien nationale. Que la mort du porte-drapeau Saâl Bouzid ait servi de prétexte au déclenchement d’une tuerie de non-musulmans, baptisée « insurrection », c’est assez évident. Mais laisser croire que sur un territoire grand comme deux ou trois départements français, elle n’ait été que la conséquence d’un malheureux hasard, n’est-ce pas prendre tout bonnement les gens pour des imbéciles ? Où et quand a-t-on vu qu’une insurrection d’envergure nationale, ou même régionale, pouvait n’être qu’un mouvement spontané, déclenché dans la précipitation ?

Mai 45 : « Tuons les chrétiens, tuons les juifs ! »

Le meilleur démenti n’en est-il pas que ce 8 mai 1945 à Sétif, jour du grand marché hebdomadaire du mardi, l’assassinat du préposé aux taxes communales Gaston Gourlier devança de deux heures le début de la manifestation, et donc aussi le massacre des Européens, avec le cri de guerre « Nkatlou nsara… nkatlou yahoud » (« Tuons les chrétiens, tuons les juifs ! »).

Peut-elle être non-préméditée une tuerie qui vise dès les premiers instants, non pas « d’affreux colons », mais trois éminentes personnalités, connues précisément pour leur bienveillance vis-à-vis des Arabes, comme le maire Edouard Deluca, le juge Vaillant qui acquitta en 1938 le dirigeant des Oulémas Tayeb El Oqbi (défendu par Camus), accusé d’avoir assassiné le muphti d’Alger ? Ou comme le secrétaire du Parti communiste algérien de la ville, Albert Denier à qui on laissa certes la vie, puisqu’on ne lui prit que les mains, coupées – pour l’empêcher d’exercer son métier de facteur, ou de saisir la trompette de la fanfare municipale à laquelle il appartenait ?

Benjamin Stora et le mirage de la « guerre des mémoires »

Enfin et à l’intention du même historien précité dont c’est le thème-dada, je voudrais m’inscrire en faux : il n’y a de guerre de mémoire que dans son imagination. Les témoins algériens, passifs ou actifs, de tous les massacres de non-musulmans, racontent (quand ils le peuvent) exactement la même chose que les survivants non-musulmans, et ce pour toutes les dates fortes déjà évoquées, 1945, 1955, et 1962. Presqu’au détail près ! Raison pour laquelle, précisément, mon dernier film Algérie, histoires à ne pas dire a été interdit.

De plus, demander que les victimes non-musulmanes soient mentionnées au même titre que les victimes musulmanes, en quoi cela peut-il être qualifié de  « guerre » ? Guerre de mémoire ou lutte pour la Vérité, toute la Vérité ? Si enfin les archives étaient accessibles en Algérie comme elles le sont en France, si les témoins, les historiens, les intellectuels et les artistes algériens pouvaient témoigner chacun à leur manière, sans craindre pour leur vie, cet historien pourrait-il encore parler de « guerre des mémoires » ? Cette « guerre de mémoire », n’a-t-elle pas été plutôt inventée pour en masquer les causes véritables ? Une Algérie, enfin, démocratique le prouverait aussitôt. Mais en attendant, et on risque d’attendre encore très longtemps, les témoins auront disparu. L’histoire de l’Algérie indépendante ne se résume-t-elle pas d’ailleurs à celle de la disparition des témoins gênants ?

Donner la parole aux terroristes ou aux victimes ?

Devant cette situation qui peut s’éterniser en Algérie, que peut faire, que devrait faire la France ? Continuer à donner dans ses grands médias TV, comme pour se racheter des fautes passées, une représentation unilatérale, univoque, de l’histoire et de la mémoire algéro-française ? Continuer à donner la parole aux seules poseuses de bombes, dites joliment « porteuses de feu », en omettant de la donner aussi aux petites filles d’ouvriers qui perdirent leurs jambes et leurs bras, dans le meilleur des cas ?

Pour se disculper d’un passé qui ne fut certes pas toujours glorieux, la France n’a-t-elle vraiment d’autre alternative que de reprendre à son compte les mythes de l’histoire officielle algérienne ? Ou que de substituer à l’imagerie coloniale représentée par les fameuses cartes postales, une nouvelle imagerie cinématographiée, cette fois anticoloniale, mais toujours aussi simplette ? Si c’était le cas, à cette France qui par la force des choses deviendra de plus en plus algérienne et musulmane, on peut déjà lui prédire des lendemains difficiles.

Un demi-siècle après l’indépendance, n’est-il pas un peu tard pour défendre la cause anticolonialiste ? Si « l’attardé du colonialisme » n’est pas un sort enviable, l’attardé de l’anticolonialisme vaut-il mieux ? Pour ne pas être un attardé de la vérité historique, n’est-il pas temps de dire la vérité sans fard, et d’ouvrir les yeux aussi grands sur l’Algérie que sur la France ?

Et ceci non pas seulement pour la paix des mémoires, mais aussi pour comprendre le présent. Le tragique présent de l’Algérie précipitée par un islamisme qui a singé son prédécesseur nationaliste dans une guerre civile qui a fait 200 000 victimes. Mais aussi le présent français où le même islamisme, avec à peu près les mêmes méthodes (prières dans la rue, contrôle des femmes par la burqa obligatoire, agressions physiques pour intimider et neutraliser les élites qui résistent) se prépare sans doute à la même guerre civile.

Enfin, le lecteur doit savoir que mon enfance ayant baigné en Algérie dans un milieu communiste engagé pour l’indépendance, certes une indépendance non-épurée de ses enfants juifs et chrétiens, et donc n’ayant aucun des complexes qui semblent paralyser bon nombre d’historiens ou d’intellectuels français, de plus ayant été en Algérie de toutes les luttes pour la démocratie et la liberté, j’ai acquis me semble-t-il le droit de dire la réalité, telle qu’elle est, et non telle que je l’aurais voulue.

Jean-Pierre Lledo, Cinéaste algérien

Paris le 1er juin 2010.

*  A ce jour et à ma connaissance, l’ouvrage le plus complet, le dernier sur ce sujet, qui tient compte de toutes les sources, qui suit scrupuleusement la chronologie des événements, et dont l’honnêteté est unanimement saluée, a été écrit… par quelqu’un qui n’est pas historien : « Sétif, Mai 45, Massacres en Algérie » de Roger Vétillard.

Le romancier algérien Boualem Sansal bientôt au Festival International des Ecrivains de Jérusalem (13-18 Mai 2012)

(Texte publié par l’Agence de Presse MENA)

Boualem Sansal a donc été invité au Festival International de Jérusalem qui aura lieu dans ce magnifique quartier de Jérusalem, Mishkenot Sha’ananim, que l’on doit à l’infatigable Lord juif Montefiore, qui reçut l’autorisation des autorités ottomanes de le construire il y a deux siècles, dans les années 60, tant les Juifs vivaient jusque-là dans la plus grande misère, à quoi s’ajoutait l’humiliation du joug musulman. Quotidien qui alarma même Marx. Ce premier quartier juif construit en dehors de la Vieille Ville entourée de murailles, mais juste en face, peut être considéré en tous cas comme un signe architectural et urbanistique gros de tout le processus d’auto-émancipation des Juifs qui allait suivre, cette nouvelle ‘’sortie d’Egypte’’, jusqu’à la création de l’Etat d’Israël en 1948.

Quand on est un citoyen d’un pays arabe et musulman, dire qu’arriver à Jérusalem est une aventure, est un euphémisme. Car l’entreprise est périlleuse à de multiples titres. Surtout lorsqu’on est un homme public, un écrivain, renommé de surcroit. En amont, il aura fallu affronter ses propres préjugés, combler ses ignorances, et avoir le courage de se mesurer à ce qui représente le Tabou des Tabous dans le monde arabo-musulman, Israël. En aval, l’enjeu n’est plus d’ordre intellectuel et symbolique. Il faut s’attendre à un déferlement de violences, verbales au début, prônant dans le meilleur des cas, l’excommunication. Et se préparer à y parer. Surtout lorsque malgré les diagnostics sur son pays de plus en plus sévères qu’il nous livre de roman en roman, d’article en article d’opinion, l’écrivain ne s’est pas résolu à quitter l’Algérie.

Le récent appel du mouvement palestinien nazislamiste Hamas à condamner l’écrivain, destiné au monde arabe et musulman, à ceci de bon qu’en ouvrant le feu, il rendra plus délicat le positionnement des intellectuels algériens et arabes sollicités pour condamner Sansal. Il faut en effet savoir que dans le monde arabe et musulman, même lorsque l’on peut tirer à boulets rouges sur le pouvoir, décrier le système politique mafieux, et mettre à nu les travers de la société patriarcale, l’intellectuel est tenu, par compensation, de s’affirmer un bon nationaliste, et surtout un contempteur d’Israël.

Or Boualem Sansal est sans doute le premier intellectuel du monde arabe et musulman à ne pas respecter ce seuil de tolérance. Le premier, si l’on excepte Rezak Abdelkader, petit-fils de l’Emir Abdelkader, ce premier chef résistant à la pénétration française de 1830. Né en Syrie et parfait connaisseur de tous les pays arabes environnants, il avait dans deux livres sur le conflit judéo-arabe, publiés chez Maspéro dans les années 60, émis un jugement définitif sur leurs dictatures patriarcalo-religieuses, et pris parti sans équivoque pour Israël, fruit prometteur pour lui car démocratique, de ce mouvement mondial du 20ème siècle vers l’autodétermination. Au point de se marier avec une Israélienne juive et de vivre puis de mourir à ses côtés, dans un kibboutz galiléen longeant le lac de Tibériade.

La littérature algérienne a eu ses enfants prodiges, lesquels eurent beaucoup d’épigones. Kateb Yacine et sa fougue poétique éclatant l’ordre patriarcal. Rachid Boujedra et sa prose fascinée par Céline, s’attaquant à l’un des grands tabous du monde musulman, le sexe. Rachid Mimouni qui le premier commença à fustiger les mécanismes totalitaires du système politique, mais par le biais de la parabole et de la satire. Tahar Djaout qui sans doute serait devenu l’un des plus grands écrivains algériens s’il n’avait été assassiné en 1993 par les islamistes. Aucun d’entre eux cependant n’avait encore osé bousculer, ou n’avait eu le temps de le faire, la mort les ayant tous emporté prématurément, à l’exception de Boujedra, le code de respectabilité fondé sur les deux unanimismes fondateurs de l’imaginaire populaire, le nationalisme et le fait antijuif. Lesquels s’abreuvent dans l’Islam lui-même. Non pas dans l’islamisme, mais dans le Coran et les Hadiths eux-mêmes, puisque, rappelons-le, l’expulsion des tribus juives de Yathrib (future Médine), et le massacre  de 600 à 900 Juifs (selon les Hadiths) des Banu Qurayza auquel a participé le Prophète himself, est un moment fondateur de l’Islam, et la source essentielle de l’antijuivisme qui s’en est suivi, faisant du Juif un dhimmi, c’est-à-dire un discriminé et un humilié au quotidien, selon un Code élaboré par les juristes dès le 8ème siècle, et appelé pacte d’Omar.

La meilleure incarnation de cette triche intellectuelle, étant sans aucun doute Yasmina Khadra. S’il dit sa nostalgie de ses anciens copains pieds-noirs d’Oranie, c’est pour taire que le 5 juillet 62, le jour même de l’indépendance, on les avait massacrés et jetés dans un lac par centaines. Et s’il va jusqu’à mettre en scène le terrorisme palestinien, c’est pour finalement le justifier, comme quelques décennies plus tôt le FLN avait justifié le sien. Au Salon du Livre 2008 à Paris, qui fit d’Israël l’invité d’honneur, eu égard à son 60ème anniversaire, celui qui tente de se faire passer pour un déboulonneur de mythes, ne s’était-il pas joint à l’appel au boycott  du monde arabe ? Cela valut en tous cas à l’ex-officier de la Sécurité Militaire d’être nommé à la tête du Centre Culturel Algérien à Paris, alors que Boualem Sansal, lui,  venait quelques années plus tôt d’être éjecté de son poste au Ministère de l’Industrie.

Rapport aux Juifs, l’Algérie comme le reste du monde arabe a toujours été en pleine schizophrénie. Ainsi, l’actuelle Ministre de la Culture Khalida Toumi, ex-Messaoudi, maintenue à ce poste depuis trois mandats par le Président Bouteflika dont elle fut d’abord le porte-parole, n’hésita pas à déclarer en février 2008 au quotidien arabophone El Khabar qu’elle : « travaillait, avec l’Espagne, à déjudaïser la musique andalouse », dite en Algérie, ‘’arabo-andalouse’’. Pas moins ! Sauf que la même personne dix ans plus tôt, alors qu’elle n’était qu’une militante extrémiste du féminisme en butte à l’ire islamiste qui sévissait à l’époque, n’avait pas hésité à se rendre en Israël, et même à se faire interviewer et photographier par le quotidien Haaretz… sans que, soit-dit en passant, ‘’la presse indépendante’’ algérienne n’en dise mot.

Je n’ai pas encore questionné Boualem Sansal sur ce qui l’a poussé à renverser le Tabou arabo-musulman concernant Israël. Mais il suffit de lire ses romans, et de constater dans quel sens son œuvre a évolué pour en avoir idée. Dès son premier roman, Le Serment des Barbares – quel titre ! – on comprend que l’écrivain s’est engagé dans un combat pour la vérité historique, et pour nous dire que les mafias qui ont fait et surtout défait l’Algérie ont un lien ombilical avec celles qui ont dirigé le combat ‘’libérateur’’ contre la France. Les romans qui ont suivi, L’Enfant fou de l’arbre creux, Dis-moi le paradis, Harraga, ont creusé le même sillon, démontrant chaque fois différemment, au travers de nouveaux échantillons sociaux, et de magnifiques personnages, combien le présent était hypothéqué par le passé, comment les violences d’aujourd’hui éructaient d’un volcan de secrets masquant des violences antérieures, aussitôt dissimulées. Dans l’avant-dernier roman, Le Village de l’Allemand, les personnages de deux frères adultes vivant en France, ne découvrent-ils pas, après la mort de leur père en Algérie, qu’il avait été un nazi, et pas n’importe lequel, un ingénieur-chimiste qui avait mis au point un certain gaz exterminateur, et qui après la défaite hitlérienne en 1945 avait d’abord reçu l’asile en Egypte, avant de servir d’instructeur militaire aux ‘’combattants de la libération’’ du FLN-ALN, et qui à ce titre avait reçu la nationalité algérienne après l’indépendance. Après quoi, il ne restait plus à Sansal qu’à ouvrir le tiroir des secrets familiaux, que je ne vous dévoilerai pas ici : La Rue Darwin, son dernier.

Que ce soit par ses romans, ou par ses essais, Petit éloge de la Mémoire, Poste restante : Alger, Boualem Sansal n’arrête pas de nous dire finalement que l’Algérie, comme le reste du monde arabe, est malade d’abord de sa mémoire, du déni de ce qu’il a été réellement, de ses mythes, en un mot de son identité falsifiée. Faut-il s’étonner alors que dans ses deux derniers romans, surgisse l’impensable, l’indicible, l’innommable, je veux dire, le fait juif ? Le Rabbin de son enfance dans La Rue Darwin, et la Shoah dans Le Village de l’Allemand, faisant de Sansal, le premier écrivain à évoquer la tentative d’anéantissement du peuple juif dans un monde arabe où Meïn Kampf est encore de nos jours un best-seller, et les négationnistes Garaudy et Dieudonné, des personnes adulées.

Dans quelques jours, du 13 au 16 Mai, Boualem sera donc pour la première fois en Israël, dans sa capitale de toujours, celle de Judée, débaptisée par les Romains en Palestine en l’an 70, après la destruction du second Temple, que l’Islam conquérant commença de recouvrir par ses propres temples, dès le 7ème siècle. Et alors, sans doute aura-t- il l’occasion, de nous préciser le sens de la progression de son itinéraire littéraire autant que personnel.

Le lieu n’étant pas ici à l’analyse littéraire, dommage, qu’il me suffise donc d’encourager à lire le romancier. Car avec Sansal on sort des sentiers battus chers à la littérature du monde arabe, de l’obsessif, de l’onirique, du romantisme poétique, et de la poisseuse nostalgie de l’âge, soi-disant, d’or, pour aller, dans des formes de plus en plus classiques vers un réalisme, certes tout à fait spécifique à l’écrivain, qui lui permet d’inventer enfin de vrais personnages, y compris de femmes, qui ne sont plus de simples marionnettes mises en mouvement, pour nous faire voir, sans filtres, le REEL, aussi calamiteux que tragique.

Chacun doit savoir qu’il y trouvera un immense plaisir, car ce réalisme sansalien n’a rien d’une didactique édificatrice et ennuyeuse. Avec le lecteur pris pour un égal avec qui on peut parler, réfléchir, voire plaisanter, l’écrivain ne cesse jamais de faire pétiller humour et jubilation, aussi fins, que ravageurs. Certes pour dissimuler une douleur d’écorché vif, qui est  à la hauteur du retard et du gâchis, matériel, social, et spirituel, de l’ensemble du monde arabo-musulman. Immense. Et l’on ne sait jamais, s’il faut en rire ou en pleurer.

Il est sûr en tous cas, qu’au travers des réactions à l’acte courageux de l’écrivain algérien, nous aurons une nouvelle occasion de vérifier que la libération spirituelle du monde ‘’arabo-musulman’’, passe par sa réconciliation avec ses origines, juives, c’est-à-dire par la reconnaissance de l’héritage, en lieu et place de la tentative actuelle, inverse, qui consiste à faire des Juifs, de leur Tora, et de leurs prophètes, des pièces rapportées de l’Islam.  Cette manipulation de la plus élémentaire chronologie, donnant idée de la profondeur du mal.

Rêvons un peu : et si les intellectuels palestiniens, géographiquement les mieux placés pour commencer ce travail, devaient être les sauveurs du monde arabo-musulman, c’est à dire ceux qui le ferait passer du délire à la réalité, à la vérité ?

Voilà, Boualem Sansal est reparti. (Jeudi 17 Mai 2012).

Voilà, Boualem Sansal est reparti. Voyage éclair.

Mais pour toutes celles et ceux qui ont pu l’approcher durant ces 4 jours (13 au 16 Mai), à Jérusalem ou à Tel Aviv, à l’occasion de sa participation au Festival International des Ecrivains 2012 de Jérusalem, la lumière de l’éclair ne disparaitra jamais. Pour d’innombrables raisons.

Malgré sa notoriété qui grandit de roman en roman, Boualem est resté le même, modeste, à l’écoute, doux, n’élevant jamais la voix, naïf et pas faussement, tellement sans masque qu’on a envie de le lui en tendre, au moins un, on sait jamais. Comment ne pas penser à cette autre force tranquille, l’écrivain Tahar Djaout qui, lui en plus, roulait adorablement les ‘’r’’ ? (Il fut assassiné le 27 mai 1993 par les islamistes alors qu’il venait de sortir de son immeuble et d’entrer dans sa voiture, dans une lointaine banlieue d’Alger).

Même les énormités ne perturbent pas plus Boualem qu’elle ne perturbait Tahar.

Et autant le dire de suite, Boualem n’en entendit pas une seule, là.

Les énormités, faut aller les chercher sur le net : haine, antijuivisme primitif le disputant à un aussi primitif anti-israélisme, insultes nauséabondes, baignant souvent dans ce nazislamisme déjà dénoncé par l’auteur dans ‘’Le Village de l’Allemand’’.

Même aussi dénué de préjugés que lui, arriver à Jérusalem quand on vient d’Algérie n’est pas une mince affaire. Que doit surmonter le citoyen arabe, y compris l’intellectuel ? Je lui ai posé la question. Réponse : ‘’la peur’’.

Et Boualem refuse d’avoir peur, car ‘’c’est entrer dans leur logique’’. Celle du censeur, du dictateur, du sectateur, et de tous les autres bien-penseurs. Il faudrait écrire panseurs.

N’ayant pas peur, il a pu savourer ses sensations, celles du lieu magique, Yérouchalaïm (Jérusalem prononcé en hébreu), celles des rencontres avec ses habitants-lecteurs-auditeurs, et en éprouver du bonheur. C’est beau de voir un visage émerveillé. Il a beau avoir dépassé la soixantaine, c’est celui d’un enfant. Rien de mystique ni du fameux syndrome de Jérusalem, pourtant.

Et il en sera ainsi de tous les Arabes qui viennent et viendront en Israël.

Planter ses dents dans le fruit défendu, c’est quand même le plaisir des plaisirs.

Ensuite, retrouver ces Juifs qui ont été chassés de tous les pays arabes. Six cent des neuf cent mille, ce n’est pas rien. Et donc forcément qu’à chaque coin de rue, vous avez de fortes chances de vous retrouver nez à nez avec un d’eux, un pote de Tlemcen, ou de Constantine, ou du Mzab, ou du bled de la Kahena dans les Aures… Et le nez, les Juifs comme les Arabes, ils ne plaisantent pas avec.

Ensuite, quand on vient du monde arabe, et qu’on a dû prendre son visa à Paris, donc traverser plusieurs pays d’Europe, où insensibles aux tueries et aux discriminations les plus intolérables du monde musulman, vis-à-vis des Noirs, des Chrétiens, et de tout musulman qui ose déroger, Israël est devenu le seul motif d’indignation, la grosse surprise c’est, bien sûr, de marcher dans des rues où se croisent des Arabes et des Juifs le plus normalement du monde, ou bien de traverser tout Jérusalem et ses quartiers plutôt arabes ou plutôt juifs, dans ce fameux tramway à peine inauguré, sans que l’on y voit un seul policier, sans que le moindre ‘’crime talmudique’’ ne soit commis pour faire de la galette avec du sang d’enfant arabe, puisque tel est le thème favori d’une bonne partie de la production romanesque dans le monde arabe…

Boualem m’a d’ailleurs demandé comment étaient habillés les policiers. Je lui ai répondu que je me posais la même question, car je n’en avais pas encore vus depuis que j’étais arrivé pour préparer mon film, et que je me demandais même comment d’aussi grandes villes pouvaient s’autodiscipliner.

Et lorsque Boualem s’est rendu au lycée français de Jérusalem qui tient à s’afficher ‘’laïque’’ bien que situé dans le couvent St Joseph, ce qui l’a éberlué, c’était que hormis quelques profs et le proviseur, des Français, le reste, profs et élèves étaient Juifs et Arabes… Soient israéliens, soit venant des Territoires administrés par l’Autorité Palestinienne. Les keffiehs que portaient certains élèves ne lui ont pas échappé non plus. C’est vrai que c’était le jour de la ‘’Naqba’’ (catastrophe), que depuis quelques années les dirigeants palestiniens tiennent à commémorer, sous ce nom, le même Jour que l’indépendance israélienne de Mai 1948. ‘’Naqba’’, presque l’équivalent en arabe  de ‘’Shoah’’, excusez du peu.

Quand les Arabes et les Palestiniens pourront librement – c’est à dire sans que les intellectuels n’aient peur pour eux et leur famille – se réapproprier leur histoire, ils devront sans aucun doute conserver une Journée Naqba, mais en la situant bien, bien avant…

Par exemple, au tout début du 20ième  siècle lorsque les premiers mouvements politiques arabes – ils ne se disaient pas encore ‘’palestiniens’’ puisque les premiers palestiniens de cet endroit furent … Juifs – au lieu de s’employer à bâtir les institutions de leur futur Etat, comme le fit le mouvement sioniste, consacrèrent toute leur énergie à nier le droit national des Juifs à avoir leur propre Etat… D’abord par la parole… Puis par le boycott de leurs produits économiques… Puis par les assassinats de simples gens… Puis en commençant par chasser les Juifs de Galilée, de Hébron, et de Jérusalem, c’est-à-dire ceux qui n’avaient jamais quitté cette terre… Enfin par la guerre dirigée par le Hadj Amin El Husseini et financée dès les années 30 par les nazis.

Fourvoyés par leurs chefs et par des pays arabes dont les frontières ont toutes été dessinées par la puissance dominante, l’Angleterre, telle est la véritable Naqba des Palestiniens arabes, chrétiens et musulmans.

Le jour où l’on verra des intellectuels arabes et palestiniens le dire et l’écrire, alors la solution du conflit israélo-palestinien ne sera plus très loin…

Sansal, quant à lui, est persuadé qu’un jour la paix arrivera.

Et il a même une petite idée toute simple qu’il ne nous a pas dissimulée…

‘’Il faudra qu’autour de la table, il n’y ait que des Palestiniens et des Israéliens.’’. Pas d’autres.

‘’Ni des Européens, ni des Américains, ni des Russes, car tous n’ont en vue que leurs intérêts’’. 

Ni des Arabes d’ailleurs, surtout eux, qui aujourd’hui se sont livrés aux islamistes…

Les islamistes, et on l’avait compris depuis ‘’Le Village de l’Allemand’’, sont pour Boualem le mal absolu.

Aussi a-t-il tenu à s’élever contre ceux qui en Europe défendent l’idée que c’est ‘’un mal nécessaire’’.

Traverser le Mal pour aller vers le Bien ? ‘’Ridicule, suicidaire !’’, hausse à peine la voix, Boualem : ‘’Pour aller vers le bien, il faut s’ ECARTER du Mal’’.

Mais les élections dans le monde arabe qui lorsqu’elles sont libres portent partout au pouvoir les islamistes, laissent-elles un espoir, lui ont demandé maintes fois ceux qui firent salle comble à chacun de ses débats ?

‘’Pas à brève échéance’’, admet l’écrivain. Et précise-t-il, le temps à lui seul n’y fera rien.

De débat en débat, Boualem ne craint pas de se répéter : ‘’les intellectuels du monde arabe doivent se mettre au travail’’, pour élaborer une pensée indépendante des pouvoirs consacrés, une pensée qui ne recule devant aucun tabou.

Et comme Boualem ne veut pas désespérer, il énumère quelques exemples (peu nombreux) de réactions positives de compatriotes à son voyage actuel en Israël, qui certes par ces temps de fange haineuse, illuminent…

La question qui est revenue le plus souvent est : ‘’Pourquoi restez vous en Algérie ?’’. Certains le prièrent même, larmes aux yeux : ‘’Ne tentez pas le diable, partez !’’. 

Et Boualem de citer un échantillon de la longue liste des bêtes noires du pouvoir qui depuis 1962 ont toutes été assassinées dans différentes villes d’Europe, sans même que les polices de ces pays dotés pourtant d’Etats de droit et de justices indépendantes n’aient mené la moindre enquête.

‘’Ce n’est pas moi qui doit partir, ce sont eux (les pouvoirs) !’’.

Evidemment, le public israélien n’a pas l’habitude de rencontrer pareils énergumènes.

Surprise. Etonnement. Effarement. Ahurissement. Stupéfaction. Ebahissement. Eblouissement. Emerveillement. Fascination….

Ce sont tous les synonymes de ‘’surprise’’ que me propose l’ordinateur. Et il est certain que le charme, comme l’éclair dont je parlais au début, n’est pas prêt de s’estomper.

Tant de mots du cœur lui ont été dits… En aparté : ‘’Beaucoup vous admirent, moi je vous aime’’, lui a soufflé Ziva. Et en public : ‘’si Primo Lévi était vivant, il serait votre ami, Boualem !’’. Suprêmissime compliment par quelqu’un qui, nous dit-il, avait perdu 60 personnes de sa famille dans tous les camps hitlériens.

Là, où passe Boualem, l’effet est durable. Et au moment de se séparer, le seul mot que son public et lui n’ont pas prononcé, est ‘’adieu’’,  tant il était évident pour tous, qu’une grande histoire d’amour vient de commencer. Vient ou avait déjà commencé depuis si longtemps, il y a 2000 ans ou plus, lorsque les premiers Juifs arrivèrent après avoir été chassés de leur Judée et qu’ils furent adoptés par les Berbères, leurs frères ?

Car s’il est bien un sentiment qui, en arrivant pour la première fois à Jérusalem, vous prend à la gorge ne vous quitte plus, et a sans doute aussi submergé Boualem, c’est que cette ville est bien le lieu où l’histoire brisée et violente de l’humanité se recollera et s’apaisera…

Que les artistes et intellectuels du monde arabe qui auront un peu de son courage sachent ce qui les attendent et ce qu’ils auront à ressentir : combien il est bon d’être aimé par ceux que l’on nous avait présenté comme d’éternels  ennemis !

Ses derniers moments hiérosolomytains, Boualem tint à les passer avec ses compatriotes de Tlemcen, Miliana, Blida, Alger, et j’en oublie, (cf toutes les photos ci-dessus) dans une superbe maison du quartier juif de la Vieille Ville, rasé après 1948, quand il tomba dans les mains de la Jordanie, et reconstruit après la victoire israélienne lors de la guerre des six  jours en 1967.

Avant de se séparer, on monta sur la terrasse. Il faisait grand nuit, et le Dôme du Rocher luisait de sa dorure. On pouvait rêver à la grande réconciliation entre les enfants d’Abraham que venait à peine d’évoquer notre hôte, lui aussi Abraham, dans une magnifique envolée lyrique, applaudie avec enthousiasme par Boualem…

Moi je ne pus m’empêcher de penser à ce SMS reçu à Paris d’une intellectuelle algérienne, il y a 2 ans, et qui disait : ‘’En ce moment les buldoozers deTsahal sont en train de détruire El Aqsa’’, alors qu’en réalité l’on venait juste d’inaugurer la grande synagogue ‘’Hourva’’ explosée, avec de nombreuses autres en 1948, par la Légion jordanienne…

PS : Ah, j’allais oublier… On a aussi beaucoup parlé de littérature durant ces quatre jours, à Jérusalem ou à Tel Aviv, à l’Institut français.

Mais pour cette fois, je crois que là n’était pas l’essentiel…

Comment faire reconnaître le massacre du 5 juillet 1962 (05/11/2013)

Je ne suis pas historien, mais cinéaste. Mon intérêt pour cet épisode provient de plusieurs choses. Mon enfance s’est faite à Oran et j’ai toujours gardé le lien avec cette ville, mes amis d’enfance et ceux de mes parents. J’ai été marié à une Oranaise (d’origine arabe). Enfin, j’ai fait un film (Algérie, histoires à ne pas dire) dont la quatrième partie est consacrée à cette tragédie, et qui a été interdit en Algérie.

J’ai su très tôt qu’il s’était passé quelque chose de terrible le 5 juillet 1962 à Oran, où je n’habitais plus depuis 1957. Seules les opinions pro-indépendantistes et communistes de mon père, qui furent aussi les miennes par la suite, m’ont empêché de vouloir en savoir plus, et ont provoqué chez moi leur occultation de fait. Circonstance atténuante: j’ai vécu en Algérie jusqu’en 1993, et ce sujet comme d’autres était tabou. Ce que j’avancerai ci-après est le résultat de mes propres réflexions, fondées essentiellement sur des témoignages d’Algériens arabes et de Pieds-noirs, simples citoyens ou militaires, recueillis personnellement, et sur quelques lectures.

Bilan

Il y a eu beaucoup de morts ce jour-là. Environ 700 tués et disparus, d’après les archives françaises auxquelles a pu avoir accès l’historien Jean-Jacques Jordi (Un Silence d’Etat, Ed. Sotéca. 2011). Mais sans aucun doute beaucoup plus. L’ouverture des Archives algériennes, celle de l’ALN, du FLN, les registres de l’hôpital d’Oran et des cimetières, la mise à nu des charniers dont certains sont parfaitement localisés, le démontreraient aisément.

Mais plus que l’aspect quantitatif, ce qui caractérise ce massacre, c’est sa qualité. C’est un massacre raciste. Durant toute la journée du 5 juillet, célébration officielle de l’indépendance algérienne, on fait à Oran la chasse au faciès non-musulman.

Jules Molina, militant oranais éminent du Parti communiste algérien, avait été libéré de prison par la France en mars 62, en vertu des ‘Accords d’Evian’. Il se met aussitôt au service du FLN et fait redémarrer la CLO, une usine de conditionnement du lait, à l’arrêt suite à l’exode des techniciens pied-noir. Le 5 juillet, à peine sorti de l’usine, il est aussitôt arrêté, mis dans une voiture et emmené sans ménagement au commissariat du quartier déjà bondé d’Européens. Quelques moments plus tard, un militant FLN le reconnait et le libère. Il sait alors qu’il vient d’échapper miraculeusement à la mort.

Halima Bourokba, la femme du troisième Président de la république algérienne, Chadli Bendjedid, jeune fille alors, faillit faire les frais aussi de cette terreur ethnique. Habillée en robe, prise pour une Européenne, elle ne dut son salut qu’en criant qu’elle était musulmane, qu’en récitant illico un verset du Coran, puis comme le tueur le lui intima, qu’en marchant sur le corps de la victime européenne, là à ses pieds. Cet incident qui ne fut pas sans traumatisme sur son psychisme, un fait transmis par sa famille et connu à Oran.

Commis par un peuple et ses dirigeants, le jour même de son indépendance censée mettre un terme à un système colonial dit  »raciste », le massacre du 5 juillet 1962 est donc devenu LE crime fondateur de la nouvelle identité algérienne. C’était suffisant pour qu’il soit biffé de la mémoire nationale.

Silence algérien redoublé par le silence français, lui aussi compréhensible: ce jour-là, et les suivants, on tue devant 18.000 soldats français, sommés par De Gaulle de ne pas intervenir. Silences d’Etats nullement dérangés par les historiens officiels, français et algériens, plus intéressés à légitimer la guerre d’indépendance du FLN, comme si cela faisait encore problème, qu’à faire leur métier d’historien: dire la vérité de l’histoire.

Deux ans après la sortie du livre de Jean-Jacques Jordi, l’Etat français n’a toujours pas entrepris la moindre démarche vis-à-vis de l’Algérie.

En Algérie, l’unanimisme nationaliste fait de la quasi-totalité des intellectuels, des  »intellectuels organiques » comme les appelait Gramsci. Seule exception, l’universitaire oranais Karim Rouina eut le courage dans sa thèse universitaire (rédigée en France dans les années 80) de communiquer des témoignages très précis d’arrestations, de détention et d’extermination des civils non-musulmans, mais n’intervint plus jamais à ce sujet par la suite… Quant à Fouad Soufi qui fut le directeur des Archives d’Oran, il fut le premier historien à communiquer sur cette tragédie, mais en prenant la précaution de l’expliquer par la violence de l’OAS… Quand je lui demandai pourquoi il n’avait pas mené une enquête auprès des chefs FLN d’Oran de cette époque, encore vivants, il me répondit:  »J’ai une famille ».

Le massacre

Je n’ai pas rencontré un seul Oranais qui ait vécu ces 3 journées (les 5, 6, 7 juillet 1962) et qui m’ait dit ne pas savoir. Un vieux militant communiste Tayeb Malki me raconta qu’à la gare d’Oran, un homme de 40 ans criait, alors qu’on l’arrosait d’essence, et avant d’être immolé:  »Je suis un ouvrier

! Je suis un ouvrier! ». Et à  »Victor Hugo », quartier arabe où il avait dû s’exiler par peur de l’OAS, tout près du petit Lac où l’on jetait les cadavres suppliciés, il vit un homme tuer un Européen, lui ouvrir le ventre, et manger son foie… Tout comme récemment le commandant de l’opposition syrienne de la brigade Omar Al-Farouq, mutilant puis mangeant le foie du cadavre d’un soldat syrien. Le militant communiste qui me raconta cela, savait comme tout musulman un peu lettré que le meurtrier croyait venger, 14 siècles après, le chef militaire Hamza b. Abdalmouttalib, oncle du Prophète Mohamed, qui une fois tué, se fit dévorer précisément le foie…

Un ex-diplomate algérien de l’Onu, Hadj-Chikh Bouchan publia il y a quelques années un récit personnel sur son adolescence à Oran,  »Les barbelés du village nègre », et son engagement au sein du FLN oranais. Le récit s’achevait le 5 juillet sans un mot pour le massacre. Je lui en demandai la raison. Sa réponse, devant son épouse, fut celle-çi:  »Je n’ai pas pu. Ce que j’ai vu est trop horrible ».

Comme j’insistai, il me raconta le fait suivant.

Le 5 juillet, il se trouvait dans le quartier  »Ville Nouvelle », plus précisément sur la terrasse d’une maison. Plus précisément, avec d’autres jeunes, en train de démonter des revolvers, de les huiler et de les remonter (le jour de la  »fête » du 5 juillet…). Un autre jeune arriva et s’empara d’un pistolet abandonné.  »Il est enrayé, laisse tomber ! ». Le nouvel arrivé ne se découragea pas, le démonta, le huila, le remonta, et sortit avec.

L’auteur poursuit :  »Je le vis sortir de la maison, aller vers un Européen et lui tirer dessus. ( »Ville Nouvelle » était un quartier exclusivement musulman durant la guerre, mais l’Européen, peut-être même un sympathisant de l’indépendance, avait cru pouvoir s’y aventurer, un jour de fête…). L’homme tomba, mort. Le jeune homme remonta à la terrasse, et laconique, dit à ses compères :  »Le pistolet n’était pas enrayé ».

Des récits de ce type, de témoins arabes, j’en ai entendu de très nombreux. Ils n’infirment nullement le récit des dizaines de survivants européens durant ces journées sanglantes que l’on peut lire dans les 3 livres de Geneviève de Ternant ‘L’Agonie d’Oran. Pour ce massacre comme pour celui du 20 août 1955 dans la région de Philippeville (Skikda), par lequel commença vraiment la  »guerre de libération », il n’y a absolument aucune  »guerre de mémoires » (dada de l’historien officiel Benjamin Stora, particulièrement discret à ce sujet).

Algériens arabes et pieds-noirs disent exactement la même chose, la même violence, la même tuerie.

Ce qui est sûr, c’est que le 5 juillet 1962 pèse lourd, très lourd sur la conscience des Oranais, qu’ils aient été des témoins actifs ou passifs. Quand je demandai à mon copain d’enfance Smaïn, en 2002, lors du tournage d’un film précédent Un Rêve algérien, s’il avait vu quelque chose le 5 juillet (à Oran, inutile de dire  »massacre », évoquer le  »5 Juillet 62 » suffit…), voici quelle fut sa réponse:  »Tu sais Jean-Pierre, quand on se rassemble entre copains de l’époque, on se dit que ce qui nous arrive à présent (le terrorisme islamiste), c’est pour payer ce qu’on a fait le 5 juillet… ».

 

Algérie: qui est l’auteur du massacre du 5 juillet 1962 à Oran? (06/11/2013)

Compte tenu du fait qu’il n’y a pas encore, sur cet événement, un ouvrage de la dimension de ceux de Roger Vétillard sur les massacres du 8 Mai 1945 ou du 20 août 1955, voici quelques réponses et hypothèses.

C’est l’OAS !

C’est ce qu’on entend à Oran de la part des militants FLN. Le peuple fête l’indépendance et l’OAS lui tire dessus. Suscitant sa furie. Cet argument ne tient pas. Les OAS étaient peut-être furieux, mais pas fous. S’il en restait ce jour-là à Oran, ils se terraient. De plus, la tuerie ne démarre pas en un seul endroit pour ensuite faire tache d’huile, mais simultanément dans tous les quartiers d’Oran, dès la matinée (sans parler des enlèvements, les jours et les semaines précédentes).

Certains historiens algériens, tel Fouad Soufi, évoquent aussi l’OAS, mais pour justifier la fureur populaire: des hommes et des femmes lynchent, crèvent les yeux, arrachent les membres, éventrent, étripent, etc. Argument tout aussi faible que le précédent. La violence OAS a été pareille à Alger (voiture piégée du port, mortiers sur Belcourt, etc…) mais point de massacre final.

Le peuple

Il a effectivement pris sa part au massacre. Même s’il y a eu des Justes qui ont prévenu, protégé, caché, sauvé. 10 à 15% de la population, comme dans tous les génocides du monde. Mais faire endosser au  »peuple » l’idée même du massacre relève de la lâcheté des véritables concepteurs et encadreurs. Ce qui s’est passé le 5 juillet 1962, puis le 6, et le 7, l’a été sur une trop grande échelle (Oran était la 2e ville d’Algérie), et mobilisé une logistique de trop grande ampleur pour que l’on puisse croire une seule seconde en la spontanéité du  »peuple ». Ni simultanéité, ni spontanéité.

Durant ces trois journées, on gère des dizaines de milliers de personnes, victime comprises. Des milliers de civils non-musulmans sont arrêtés, emmenés, à pied, dans des voitures, ou dans des camions, vers les lieux de détention déjà préparés à cet effet (commissariats de la ville, le central et ceux des quartiers, les Abattoirs, et d’autres grandes surfaces, dans différents quartiers), puis acheminés vers le quartier périphérique du  »Petit Lac » pour être livrés à une foule ivre de sang.

Anticipation, organisation, mobilisation de moyens humains et matériels, encadrement: seules des organisations puissantes et rôdées sont capables d’une telle performance.Les meneurs sont des militants du FLN oranais, et des forces militaires et policières (arabes), mises en place après l’accord de cessez-le-feu du 19 mars, conjointement par le FLN-ALN et la France, en principe pour assurer l’ordre et prévenir tout débordement.

En fin d’après-midi de la première journée, des officiers de la future Sécurité militaire de Boumediene (MALG à l’époque) interviennent démonstrativement, trop démonstrativement, pour arrêter certains de ces meneurs et empêcher quelques massacreurs. (Et ce, puisque les 18.000 soldats de l’armée française, à quelques exceptions près, observent le massacre sans réagir). Ces officiers sont en relation avec le Capitaine Bakhti qui dirige les troupes de l’ALN envoyées depuis quelques jours à Oran par le chef d’Etat major Houari Boumediene, qui, venu du Maroc, se trouve lui à Tlemcen avec Ben Bella…

On peut donc dire que la gestion de la tuerie du 5 juillet 62 a été l’œuvre de deux forces, celle du FLN d’Oran, et celle de l’ALN de Boumediene.

Division du travail ou manipulation?

Division du travail entre ces deux forces, il y a eu objectivement. Mais cela ne s’est fait ni volontairement, ni consciemment, pour la simple raison que ces deux forces sont en opposition. Il faut savoir en effet qu’à cette époque, la  »Révolution » est bicéphale. Son pouvoir est partagé entre deux forces. D’un côté le GPRA (Gouvernement provisoire) qui a une certaine légitimité internationale puisqu’il l’a représentée depuis sa création en 1958. En juillet, il se trouve déjà à Alger. Et de l’autre, l’Etat-Major de l’ALN (armée) et sa Sécurité militaire qui représentent la force réelle. Boumediene s’est déjà choisi son premier Président de la République, Ben Bella. Trois années après, le 19 juin 1965, il le destitue. Boumediene est mort en 1978, mais sa créature, la Sécurité Militaire, dirige toujours l’Algérie.

Or à Oran, le FLN a prêté allégeance au GPRA, et représente un obstacle à la marche vers le pouvoir central. Son chef est  »Abdelhamid » ou  »Hamid », de son vrai nom Chadly Benguesmia (En 2006, j’avais essayé de le rencontrer. Son neveu, avocat, me dit que c’était possible, puis se rétracta, prétextant l’état de santé de l’oncle). On peut donc dire que le 5 Juillet, c’est aussi la prise d’Oran par l’ALN de Boumediene, représenté par le Capitaine Bakhti qui placera Abdelhamid en résidence surveillée les jours suivants. La marche vers Alger est désormais possible. Elle est finalisée en septembre après les affrontements d’Août qui font des dizaines de milliers de morts (non comptabilisés à ce jour) dans la région d’Alger entre les willayate fidèles au GPRA et l’armée moderne de Boumediene venue de Tunisie et du Maroc.

Dans la 4e partie d’Algérie, histoires à ne pas dire‘, un activiste FLN parle élogieusement d’Abdelhamid, et nous apprend qu’il a dirigé le FLN oranais durant toute la guerre, clandestinement, habitant à la Marine, le quartier le plus espagnol d’Oran. Puis, qu’après les  »Accords d’Evian » du 19 mars, il installe son QG au Petit Lac. Enfin, qu’à l’approche du 5 juillet, il s’installe plus centralement dans le quartier musulman de la Ville Nouvelle. Or, nous savons que la Ville Nouvelle comme le Petit Lac ont été des hauts lieux du massacre. Au Petit Lac, où sont jetés d’innombrables corps généralement mutilés, officient les lieutenants d’Abdelhamid, les deux frères Attou (le cadet vivait tranquillement à Marseille ces dernières années).

S’il est évident que ces deux forces, bien qu’opposées, ont objectivement collaboré, qu’est-ce qui les réunissait, hormis l’indépendance? Les écrits des dirigeants nationalistes n’en font pas mystère. La seule chose qui unit le GPRA de Ben Khedda à l’ALN de Boumediene, c’est bien le refus de cohabiter avec une forte population de non-musulmans (un million à l’époque, d’origines juive et chrétienne, pour 9 millions d’Arabo-Berbères musulmans). L’idéologie  »nationale », en fait nationaliste, excluait l’éventualité d’une Algérie multiethnique. La  »guerre de libération » a donc d’abord été une  »guerre d’épuration ». Du premier au dernier jour. Les victimes civiles non-musulmanes représentent la moitié des victimes militaires. Cette stratégie de la terreur avait un but : inciter les non-musulmans à quitter l’Algérie, si possible avant même l’indépendance.

Or, en 1961 et 62, trop de Juifs et de Chrétiens pensent encore qu’il ne faut pas céder à la panique et que peut-être  »les choses vont s’arranger ». On décide donc de leur envoyer deux messages dénués de toute ambigüité. Le 22 Juin 1961, à la communauté juive. Raymond Leyris, musicien de Constantine et symbole d’une possible fraternité judéo-arabe, est assassiné. Et le 5 juillet à Oran à la communauté pied-noire chrétienne. Même si beaucoup de Juifs figurent aussi parmi les victimes. Viviane Ezagouri dont le père a  »disparu » et qui elle-même échappa miraculeusement avec son fiancé au lynchage, raconte que la tête du patron du bar juif de la Rue de la Révolution, Mr Fellous, servit de ballon de foot.

Le message du 5 juillet a en fait deux destinataires. A ceux qui avaient projeté de rester, on leur dit: Partez ! Et à ceux qui, partis en grande panique, espéraient revenir après l’indépendance: Surtout ne revenez pas, restez où vous êtes!

Malgré ce but commun, les deux forces, GPRA et ALN, demeurant opposées, comment s’est faite la gestion concrète du massacre, avant, pendant, et après ? Pour répondre à cette question, comme à d’autres, il faudrait que les archives algériennes soient ouvertes aux historiens (dans un siècle ?). Seuls des décisionnaires de l’époque auraient pu nous apporter quelques lumières… La plupart sont morts. Et aucun historien algérien n’a été assez courageux, pour les interroger. La peur est une donnée constitutive de l’intelligentsia en pays totalitaire. Seules sont donc permises des hypothèses. Celle d’un chercheur sur cette tuerie, Jean-Claude PAYA, est celle qui me séduit le plus, car elle permet d’expliquer deux démarches apparemment contradictoires: selon lui, l’ALN de Boumediene aurait été pyromane puis pompier.

La Sécurité militaire (alors MALG) a fait montre, depuis, de tout son savoir en matière de manipulation. Les Algériens en savent quelque chose.

Connaissant les coups tordus de toutes les polices secrètes, on peut très bien imaginer que le 5 Juillet, la Sécurité militaire lance l’opération, laisse croire au chef du FLN d’Oran, Abdelhamid, qu’il est le seul décideur, lui permettant même d’opérer suffisamment longtemps pour que la terreur s’empare des non-musulmans, pour, en fin de parcours, commencer de façon très démonstrative à s’y opposer…

Boumediene gagne ainsi sur tous les tableaux. Les Européens et Juifs se précipitent vers les bateaux et les avions… L’opinion internationale, et surtout la France, sont rassurées: l’ALN de Boumediene est en mesure de garantir la stabilité interne (et donc l’exportation des hydrocarbures) à un moment où l’Afrique post-indépendance est en plein chaos et guerre civile… Déjà légitimée par sa force militaire, l’ALN gagne ainsi une légitimité politique internationale.

Les ordres de De Gaulle au Général Katz de ne pas intervenir pour sauver du massacre les Oranais (encore citoyens français !) peuvent aussi s’expliquer. La France tient à être bien représentée auprès des nouvelles autorités… Et elle le sera. Quelques mois plus tard, Hervé Bourges (sans doute un grand flic) devient conseiller (très) spécial du premier Président de la RADP (République Algérienne Démocratique et Populaire), Ben Bella !

Conclusion.

En 2006, pour filmer le quatrième épisode de mon dernier film,  »Algérie, histoires à ne pas dire », j’avais choisi le quartier de la Marine avec sa fameuse Calère, car elle était peuplée à peu près également d’Arabes et de Pieds-noir d’origine espagnole, tous aussi pauvres les uns que les autres et parlant tous l’espagnol (les vieux Oranais arabes le parlent encore entre eux !).

Les résultats de mon enquête préliminaire me laissèrent penser que ce quartier avait été l’exception du 5 juillet à Oran. Partout on avait tué, sauf là. J’avais voulu y voir la conséquence d’une fraternité quasi-prolétarienne qui flattait mes opinions d’alors.

Jusqu’au moment où, vers la fin du tournage, le personnage le plus assimilé à la culture pied-noir, dit  »Tchitchi » lâcha le morceau : dans la maison où lui-même avait habité, appartenant à son beau-père, chef du FLN du quartier, une trentaine de Pieds-noir avaient été détenus le 5 Juillet 62, et parmi eux, même un couple communiste.

Que leur était-il arrivé?

Lors de notre premier contact, il passa en silence la main sur sa gorge.

Devant la caméra, il bafouilla et se contredit plusieurs fois en quelques minutes…

Ainsi, il n’y avait pas eu d’exception à la Marine.

Ici comme ailleurs, la rage nationaliste et la haine ethnique avaient pareillement fonctionné, chez ceux-là mêmes qui avaient tété des femmes espagnoles, puisque dans ce quartier presque tous, chrétiens et musulmans, étaient frères ou sœurs de lait…

Ne pas instrumentaliser les massacres du 5 Juillet 1962 à Oran

Le cinéaste documentariste Jean-Pierre Lledo a lancé le 5 novembre 2013  une pétition internationale intitulée « 5 Juillet 1962 à Oran, Algérie », fondée sur une vision partielle des événements survenus à Oran le jour où était célébrée l’indépendance de l’Algérie, qui instrumentalise les massacres d’Européens perpétrés alors dans cette ville.

Les massacres d’Européens du 5 juillet à Oran ne doivent faire l’objet d’aucun déni. Il apparaît que les deux États n’ont pas communiqué aux familles des disparus toutes les informations qu’ils avaient pu réunir sur leur sort tragique et qu’elles étaient en droit d’attendre. Ces crimes méritent d’être encore davantage étudiés et reconnus.

Le film Algérie 1962. L’été où ma famille a disparu, par exemple, relatant l’enquête honnête et scrupuleuse que la documentariste Hélène Cohen a menée sur la disparition tragique de cinq membres de sa famille à Oran ou dans ses environs, mérite d’être davantage diffusé. Mais, en ce qui concerne les auteurs des ces crimes, tout en n’écartant l’examen d’aucune responsabilité, y compris au sein du Fln d’Oran ou de l’Aln des frontières, il ne faut pas non plus en venir à mettre en cause de manière globale et simpliste les indépendantistes algériens, ni négliger les nombreux témoignages qui relatent des faits de délinquance pure, commis dans un moment d’anarchie, de parcellisation extrême ou de vacance du pouvoir.

En affirmant que ces crimes sont « passés sous silence », ce sont en réalité les importants travaux d’historiens effectués depuis vingt ans, en France et en Algérie, sur ces massacres que cet appel passe sous silence. En isolant ces enlèvements et assassinats de leur contexte, il s’interdit d’en faire une véritable approche historique.

Or en 1993, l’historien Charles-Robert Ageron, dans sa préface à l’ouvrage du général Joseph Katz, L’honneur d’un général, Oran 1962, a expliqué comment cet officier français commandant du corps d’armée d’Oran, qu’il qualifie de « courageux défenseur de la République face à la rébellion de l’Oas à Oran », a servi la légalité en cherchant à éviter au maximum les victimes civiles parmi les Européens de la ville qui soutenaient alors majoritairement l’Oas. Il a décrit comment, durant les mois précédant l’indépendance proclamée le 5 juillet, l’Oas d’Oran, composée et commandée par des civils armés organisés en « collines », a déployé des actions dont ont été victimes, de manière ciblée, les éléments minoritaires de la population pied-noire qualifiés par eux de « gaullistes », « socialistes », « communistes » et autres « traîtres », ainsi que, de manière aveugle, les personnes de la population musulmane d’Oran.

Des quartiers où vivaient ces dernières furent l’objet de tirs de mortier; le 6 avril, par exemple, 14 Algériens ont été tués dont quatre carbonisés dans leur véhicule. Et la spécificité de ce drame du 5 juillet à Oran qui n’a heureusement pas eu d’équivalent dans les autres villes d’Algérie ne peut se comprendre si on omet le fait que l’Oas d’Oran, en refusant l’accord de cessez-le-feu que l’Oas d’Alger avait conclu le 17 juin avec le Fln, a continué pendant deux longues semaines à tuer, à détruire et à incendier au nom d’une folle stratégie de la terre brulée.

Charles-Robert Ageron a donné le bilan publié officiellement par les autorités françaises, des victimes de ce terrorisme de l’Oas à Oran entre le 19 mars et 1er juillet 1962: 32 morts parmi les membres des forces de l’ordre françaises, 66 morts parmi les civils européens et 410 parmi les Algériens musulmans.

Des historiens algériens tels Fouad Soufi et Saddek Benkada ont publié aussi des travaux sur ce drame. En novembre 2000, lors d’un colloque à la Sorbonne en l’honneur de Charles-Robert Ageron, Fouad Soufi a montré notamment qu’à lui seul l’attentat aveugle de l’Oas du 28 février par un véhicule piégé qui a explosé en plein cœur du plus important quartier musulman d’Oran, la Ville Nouvelle, avait fait 35 tués dont une petite fille âgée de 10 ans et 50 blessés.

Il a rappelé la véritable guerre livrée par l’Oas à l’armée française, les assassinats par elle au mois de juin de ses officiers, le lieutenant-colonel Mariot le 12 juin, du général Ginestet et le médecin-commandant Mabille, en plein hôpital, le 15 juin. Ensuite, aux alentours du 27 juin, les commandos de l’Oas ont quitté la ville sur des chalutiers et autres navires qui les ont conduits en Espagne franquiste, avec leurs armes et les centaines de millions de francs résultant de leurs hold up faciles des mois précédents.

C’est dans ces conditions que le 5 juillet des crimes odieux ont été commis contre des civils européens, dont beaucoup n’étaient pas des extrémistes, se croyaient protégés par leurs bonnes relations avec des Algériens musulmans et étaient disposés à continuer à vivre là où ils avaient toujours vécu, dans l’Algérie indépendante.

Ce n’est pas en écrivant une histoire hémiplégique qui ne s’intéresse qu’à une seule catégorie de victimes, qui occulte le rôle crucial de l’Oas et isole ces crimes sans les replacer dans la longue suite de ceux qui les ont précédés, que l’on peut écrire réellement l’histoire, ni parvenir à une véritable reconnaissance réciproque de tous les drames qui ont marqué cette guerre. Les massacres d’Européens le 5 juillet 1962 doivent assurément être reconnus et éclairés, mais attention à ne pas s’écarter du nécessaire travail historique et ni à basculer dans une instrumentalisation partisane et caricaturale de l’histoire.

Les massacres d’Européens le 5 juillet 1962 doivent assurément être reconnus et éclairés, mais à les renvoyer, comme le fait Jean-Pierre Lledo, à une soi-disant barbarie inhérente aux Arabes, de l’Algérie d’alors à la Syrie d’aujourd’hui, on s’écarte du nécessaire travail historique et bascule dans une instrumentalisation partisane et caricaturale de l’histoire.

Qui parle d’honnêteté sur le massacre à Oran en 1962?

Si le scrupule est ce qui différencie les historiens des idéologues, Stora et Manceron font assurément partie de la seconde catégorie. Leur dernier texte fait étalage de plusieurs formes de manipulation indignes d’historiens. Et pour m’en tenir aux seules mises en cause de ma personne, en voici de multiples preuves.

1 – « Le cinéaste documentariste Jean-Pierre Lledo a lancé le 5 novembre 2013 sur le site du Huffington Post une pétition internationale intitulée « 5 Juillet 1962 à Oran, Algérie » « .

Deux mensonges dès la première phrase. J’avais pourtant donné toutes les informations dans mon billet. Il indiquait que je n’en étais qu’un des co-auteurs. Et dans le site de la pétition, également communiqué, on pouvait lire que la pétition a été écrite le 5 Juillet 2013. Ces deux mensonges ont une fonction: amalgamer une pétition émanant d’un collectif, avec mon propre article. Or l’amalgame est l’un des principaux procédés de tous les commissaires politiques de la pensée.

2 – Dès la première phrase le lecteur apprend que je suis  »cinéaste documentariste »

Mais bizarrement ces historiens occultent le seul film réalisé à ce jour sur le massacre du 5 Juillet 1962 à Oran, le mien:  »Algérie, histoires à ne pas dire ». Les 40 minutes de la quatrième et dernière partie de mon dernier film raconte précisément ce que fut cette journée et les suivantes, dans un quartier d’Oran, La Marine. Et les protagonistes sont tous Algériens d’origine arabo-musulmane. Tous des témoins actifs ou passifs.

Occultation doublement problématique, puisqu’ils m’opposent un film qui témoigne d’une agression contre une famille juive, qui n’a eu lieu ni à Oran, ni ce jour-là. Pourquoi citer alors un film qui ne peut être un contre-témoignage. C’est une  »enquête honnête et scrupuleuse », précisent-ils. Sous-entendent-ils que mon film serait malhonnête et faussaire? Je ne sais comment caractériser cette forme subtile de rhétorique qui consiste à diffamer en occultant l’objet même du  »délit ». Mais elle n’est ni  »honnête (ni) scrupuleuse ».

Si mon film est tel que Stora et Manceron le laissent entendre, pourquoi alors ce dernier a-t-il soutenu mon film durant l année 2008, au nom de la Ligue des Droits de l’homme, m’accompagnant dans de nombreux débats en France? Pourquoi encore ces derniers jours a-t-il tenu à m’écrire ceci:  »J’ai soutenu Algérie histoires à ne pas dire, je ne le regrette pas et je continue à le soutenir, car c’est un beau film et je ne peux pas revoir la séquence finale sans avoir les larmes aux yeux. ». Schizophrénie?

La cinéaste Hélène Cohen, que je ne connais même pas, a cru bon de se solidariser d’une telle accusation. Au nom de quoi, je n’en sais rien. Moi, si ma famille avait disparu, puisque tel est semble-t-il le sujet de son film, j’aurais exigé de ces historiens qu’ils signalent qu’entre le 19 Mars 1962 (cessez-le-feu signé à Evian) et le 5 Juillet 1962, il y eut des milliers de disparus juifs et chrétiens, sur l’ensemble du territoire algérien, preuve que le FLN et l’ALN avaient opté pour une nouvelle forme de guerre afin de ne pas paraitre remettre en cause ce soit disant  »cessez-le-feu »…

S’agissant du massacre du 5 Juillet 1962 à Oran, des historiens dignes de ce nom, loin d’occulter mon film, n’auraient-ils pas dû au contraire le prendre en compte, puisque c’est le seul document existant où l’on peut voir des acteurs de cette journée témoigner? Plus, n’auraient-ils pas dû, sans même crier à la censure, au moins s’étonner qu’un tel document inédit n’ait jamais été programmé, à ce jour, par aucune chaîne de TV française? Y compris durant l’année du 60eme anniversaire de la fin de la guerre d’Algérie et de son indépendance en 2012, année durant laquelle au moins une centaine de programmes divers relatifs à cette guerre ont été produits et diffusés?

Mais comment ceux qui parrainent en France une historiographie plus vouée à substituer aux mythes coloniaux d’autres mythes anti-coloniaux, en auraient-ils pu être capables?

 »Algérie, histoires à ne pas dire » fut en Février 2008, je le signale, présenté en avant-

première par le Directeur de la Cinémathèque française, Serge Toubiana et salué par toute la presse française de cinéma, le Monde lui accordant même un troisième de page.

Les cosignataires, essentiellement algériens, n’auraient ils pas dû de leur côté en profiter pour s’élever contre l’interdiction de ce film en Algérie depuis 2007, pays coproducteur, et dont j’ai la nationalité? Le bannissement de la censure n’est-elle pas la condition préalable pour que puisse s’écrire une histoire véritable, apaisante et réconciliatrice? Signataires et cosignataires, tous ensembles, n’auraient-ils pas dû exiger de l’Etat algérien qu’il ouvre enfin ses archives afin que les historiens algériens puissent commencer à faire leur travail?

Non, tous ensembles, ils préfèrent recommander…. que l’on rediffuse plus largement le film qui leur sied. A commencer par son auteur, la cinéaste Cohen elle-même (charité bien ordonnée…!). Qui parlait d’honnêteté et de scrupule?

Je note par ailleurs l’absence bien curieuse parmi les cosignataires algériens de Fouad Soufi et de Saddek Benkada, cités comme les seuls universitaires algériens à avoir communiqué sur le 5 Juillet 62. Est-ce parce que le premier a été longtemps à la direction des Archives, oranaises d’abord, nationales ensuite, et le second longtemps Maire d’Oran, postes qui auraient dû leur permettre d’accéder à des archives plus qu’intéressantes pour ce massacre d’Oran?

Leur absence s’explique-t-elle par la peur de ceux qui les ont placés à de telles responsabilités, puisque chaque Algérien sait qu’on ne peut y accéder sans l’aval du FLN, ou/et de la Sécurité militaire? A moins que ce ne soit tout simplement la peur d’avoir à répondre de cette trahison vis-à-vis de leur propre conscience professionnelle qui consiste à s’accommoder de ce scandale qu’est l’inaccessibilité des Archives?

3 – Ayant commencé leur réponse par deux mensonges, ces auteurs ne pouvaient finir que par une diffamation.

Plus riche, j’aurais pris un avocat. Selon eux, j’expliquerais  »les massacres d’Européens le 5 juillet 1962 » par une  »barbarie inhérente aux Arabes, de l’Algérie d’alors à la Syrie d’aujourd’hui ». Je sais qu’en France la meilleure manière de déstabiliser son adversaire est de le traiter de raciste, vu que tout le monde est devenu, dernièrement, antiraciste (quelle bonne nouvelle!). Mais la mode n’en rend pas moins délictueux les auteurs, ni moins manifeste leur volonté de nuire.

Je parle, il est vrai, de  »massacres », mais ces historiens spécialisés dans l’histoire franco algérienne, s’ils n’ont jamais cru de leur devoir d’écrire sur la journée la plus sanglante de la guerre d’Algérie, ne peuvent non plus les nier. Ils précisent même:  »crimes odieux ».

Mon texte insistait lourdement sur le fait que tenter de faire porter  »au peuple », la responsabilité de ces massacres est une lâcheté. Tous les grands génocides ont mêlé l’organisation par le haut et la barbarie par le bas de certaines parties de la population. Et à Oran, ce 5 Juillet 1962, il en fut ainsi. Le constater serait-ce du racisme quand il s’agit de populations arabo-musulmanes?

Alors sur quoi se fonde leur jugement sans appel? Sans doute sur le témoignage de cet ouvrier communiste arabe, ami de mon père, qui me fit le récit de cet Européen tué devant ses yeux, dans le quartier Victor Hugo, dont on avait ouvert le ventre et mangé le foie. Au moment du montage, je l’écartai pour ne conserver que les témoignages du quartier choisi, la Marine, mais ce témoignage, filmé, est toujours conservé dans mes rushes, et dans ma propre mémoire.

J’avais donc toute légitimité pour le citer dans le Huff Post. Et c’est précisément pour éviter d’encourir le reproche qui m’est injustement fait par ces historiens, que je pris la précaution de le replacer dans une histoire, celle de l’islam même. Tout musulman sait en effet que pareille mésaventure arriva à l’oncle du Prophète Mohamed, Hamza b. Abdalmouttalib, et que depuis cette époque, dans des périodes de djihad, de pieux combattants, sans doute par vengeance, font subir le même sort à leurs victimes.

Ce fut le cas dernièrement en Syrie, dont fut témoin le monde entier, puisque l’acte chirurgical fut filmé en direct. Ce dépeçage, doublé de cannibalisme n’a jamais cessé d’être pratiqué depuis les débuts de l’Islam, et il continue de se pratiquer, sous toutes les latitudes par toutes sortes de djihadistes. En Algérie, il y a quelques années, par les djihadistes du GIA, et encore quelques années avant par ceux de la  »guerre de libération ».

Mieux connaitre l’islam, outre que c’est un minimum quand on se spécialise dans l’histoire d’un pays musulman, aurait évité aux deux historiens de considérer que de tels faits sont des bavures ou  »des faits de délinquance pure ». Mais aussi d’identifier Arabes et islam, (comme s’il n’y avait pas des Arabes chrétiens) et d’attribuer aux premiers une procédure qui relève du second. Enfin, de m’accuser de façon diffamatoire de  »renvoyer à une soi-disant barbarie inhérente aux Arabes », comme ils l’écrivent!

Mensonge direct ou par omission, occultation, amalgame, fausse accusation, déduction abusive, tout cela en deux pages. Plutôt qu’une conception de l’histoire et une déontologie de chercheurs soucieux uniquement de vérité, ne sont-ils pas la marque d’une velléité totalitaire plus proche de celle d’un procureur à la Vychinski?

LE REVE ASSASSINE, roman vrai de Maïa Alonso. Editions Atlantis – 2017

Il fallait être courageux, car il y va de sa propre santé mentale, pour se mettre à une telle entreprise, la description du processus qui mènera à l’assassinat d’un rêve, à un échec, un échec quasiment programmé, que modestement Maïa Alonso appelle « roman vrai » mais qui n’est rien moins qu’une tragédie, c’est-à-dire une structure sans issue, où la seule liberté est de se cogner contre des parois de plus en plus rétrécies, en attendant le coup fatal.

Les héros, ici, Felix Vallat, maire d’un petit village agricole du Sud-Ouest algérien vers la fin des années 40 et des années 50 du siècle dernier, et son épouse Madeleine, institutrice, pris dans leur volontarisme missionnaire pétri d’humanisme, se rendent-ils compte que leur temps est compté ? La réalité sanglante de la guerre déclenchée par le FLN, qui, à partir de 1955, fait des fermiers européens ses premières victimes, ne pouvait pas ne pas le leur faire pressentir.

Aussi, si la première partie du roman consiste à reconstruire le décor où se façonnent leurs espoirs, dans la seconde se joue une course contre la montre, où chaque minute de vie, de bonheur familial, chaque décision et initiative, pouvant améliorer le sort de tous les administrés, arabes et pieds-noirs, est un défi à la mort, patiente mais résolue à officier.

La Vie, incarnée par notre couple héroïque, n’a pas la partie facile. Ils ont a à se battre contre une France qui croit de moins en moins en son propre engagement pourtant civilisateur et séculaire, contre l’inertie d’une société musulmane et rurale qui, incapable de défendre ses propres intérêts, est prise en otage par quelques élites citadines religieuses et laïques en mal de pureté ethnique et religieuse, et dont la tâche est facilitée par certaines élites politiques pieds-noirs trop peu sensibles aux injustices subies par cette société rurale, et surtout incapables de penser les contours d’une nouvelle société façonnée par ce rêve de fraternité qui anime notre couple, laquelle, sans couper ses liens avec la France, se serait autogérée. Et même entourés de quelques autres rêveurs, cela faisait beaucoup trop pour nos chers illuminés par « la bienfaisante Lumière bleue ».

La Mort, elle, avait donc beau jeu. Beau jeu de terroriser les ruraux des alentours pour s’en faire des complices involontaires. Beau jeu, et suprême sadisme, d’inoculer aux héros une dose d’espoir minimale mais suffisante pour anesthésier même l’instinct de survie. Beau jeu de laisser au couple quelques instants d’amour avant de resserrer l’étau jusqu’à l’étouffement final, dont le point d’orgue est ce huis-clos sidérant entre le bourreau et sa future victime…

Il faut donc lire la nouvelle œuvre de Maïa Alonso, qui de livre en livre explore toujours plus profondément le même sillon, celui d’une Algérie qui finalement n’a pas voulu d’elle, petite fille qui survit grâce à de petites pierres imaginaires toujours enserrées par ses petits poings. Il faut donc la lire, non pas seulement pour l’éloge funèbre qu’est ce livre pour le couple héroïque, mais pour réfléchir à notre présent, et être un peu plus lucides que nos deux rêveurs.

Car notre présent, qui dans un processus similaire à celui déclenché par la colonisation il y a près de deux siècles, et qui aujourd’hui porte le nom d’ »émigration », n’est ni plus ni moins qu’une remise en contact violente du monde musulman et du monde chrétien. Le refus islamique des valeurs de l’autre qui est arrivé à mettre en échec le projet émancipateur républicain de la colonisation, et qui tente aujourd’hui, dans un premier temps, de s’imposer dans le paysage européen, en attendant, grâce au nombre, de le submerger, processus cliniquement décrit par Michel Houellebecq dans Soumission, et contre lequel Boualem Sansal ne cesse de mettre en garde (2084), est aussi la grande question posée par ce livre.

Et si l’Europe ne réagit pas à temps, ses chrétiens (je ne parle même pas des Juifs, et eux ont au moins Israël !), qu’ils le soient de par la foi ou de par la civilisation, connaîtront le sort des chrétiens du Moyen-Orient, chassés d’abord du Liban, hier d’Irak et aujourd’hui de Syrie, celui des Coptes d’Égypte n’étant guère plus enviable…

C’est l’algerie qui a trahi maurice audin… et le FLN instaura une algerie arabo-musulmane. 25 septembre 2018

Récemment honoré au plus haut sommet de l’État après qu’Emmanuel Macron a présenté des excuses officielles à sa veuve, le communiste Maurice Audin s’était engagé non pas au nom de la France, mais au nom d’une Algérie indépendante. Il est donc absurde de le traiter de «traître» à la nation française.

Qu’un député LREM, mathématicien issu d’une famille pied-noir, Cédric Villani, le lui ait fortement conseillé, comme cela se dit, ou que ce soit sous une autre impulsion que, n’étant pas dans le secret des dieux, je ne peux deviner, il reste que la décision du nouveau président Macron de soulever la chape du silence d’Etat qui recouvrait, depuis 1957, la disparition du jeune prof de maths à l’université d’Alger, Maurice Audin, membre du PCA clandestin (Parti communiste algérien), alors qu’il avait été arrêté, puis torturé par les parachutistes de Massu en 1957 durant la «Bataille d’Alger», surligne également tous les autres silences de l’État français en rapport à la guerre d’Algérie.

Et même si cette subite décision se voulait le début d’un mea culpa contagieux et réciproque qui apurerait tous les comptes entre la France et l’Algérie et cicatriserait définitivement toutes les blessures encore béantes, on pourrait encore s’interroger : mais pourquoi avoir commencé par Audin ?

 

Pourquoi faire passer Audin avant les autres ?

En effet, en admettant qu’avant de reprocher au FLN ses exactions, ses purges, son terrorisme et une pratique généralisée de la torture et de la mutilation des corps, à l’encontre de tous ceux qui refusaient son autorité, ou simplement pour appliquer une stratégie de purification ethnique qui sera couronnée de succès par un des plus grands déplacements de population de l’histoire humaine en 1962, le président français ait voulu montrer qu’il commençait par balayer devant sa propre porte, la question têtue demeure : oui mais pourquoi d’abord Audin ? Parce qu’il était «Français» ?

Or si l’on se place uniquement du point de vue de la responsabilité de l’armée française vis-à-vis des «Français», il y avait pourtant de quoi faire, et à une bien autre échelle.

D’abord vis-à-vis des Harkis, ces musulmans qui avaient préféré s’engager dans l’armée française plutôt que dans l’ALN, non pas parce qu’ils étaient des «traîtres» mais tout simplement parce qu’ils se sentaient plus en sécurité avec la France qu’avec leurs frères, rivaux de clans et de tribus, lesquels au demeurant continuent de régir le destin chaotique de l’Algérie depuis l’indépendance jusqu’à aujourd’hui, en passant par l’intermède tragique de cette deuxième guerre civile que fut la «décennie noire» des années 1990, et qui fit autant de morts que la première des années 1950 et 1960.

Sur ordre du président De Gaulle, 150 000 harkis furent désarmés et abandonnés, c’est-à-dire jetés en pâture à tous les instincts sadiques de vengeance des soldats de l’ALN, et des membres des clans et des tribus opposés. Plus de la moitié périrent, le reste, grâce à la désobéissance de nombreux officiers français, arrivèrent à s’échapper, et à rejoindre une France qui, pour les remercier de leur loyauté, les parqua dans les mêmes camps qu’avait ouvert pour les Juifs le Maréchal Pétain, juste avant de les envoyer à Auschwitz, à la demande de qui vous savez… Au moins ces derniers auront-ils reçu des excuses à titre (très) posthume, d’un autre président, lui ni maréchal ni général.

 


harki massacré sous les yeux de sa femme et de son enfant, Paris-Match, 24 février 1962

 

 

De Gaulle n’a pas protégé les non-musulmans

enlevés par le FLN

Par ordre d’importance numérique des méfaits de l’armée française vis-à-vis des «siens», on pourrait dans un second temps l’accuser, ainsi que son chef, le président-général De Gaulle, de n’avoir pas protégé les non-musulmans enlevés, par milliers, par le FLN-ALN, dans les villes comme dans les campagnes, disparus eux aussi à jamais, et ce à partir du 19 Mars 1962, alors que les «Accords d’Evian» dits de «cessez-le-feu», en faisaient obligation à la France et à son armée.

Dans un troisième temps, et à l’instar de ce nouveau scénario macabre à l’œuvre en catimini dans toute l’Algérie, il y a responsabilité de l’armée française dans le massacre spectaculaire du 5 Juillet 1962 à Oran, alors que l’Algérie était déjà officiellement indépendante depuis deux jours. Sur ordre de son chef local, le Général Katz, qui lui-même en avait reçu l’ordre du président-général De Gaulle, elle laissa faire durant plusieurs jours le massacre organisé tant par les chefs du FLN d’Oran que par l’ALN aux ordres de son chef d’état-major Boumediene déjà positionné à Tlemcen.

Et alors que juifs et chrétiens tentaient d’échapper à la foule hystérisée, elle leur ferma au nez ses casernes, ne leur laissant plus que l’horreur d’être égorgés et étripés sur place ou d’être emmenés dans des centres de détention, et d’y être affreusement torturés avant d’être flingués, enfin jetés dans le sinistre «Petit Lac», escale prisée, depuis, des oiseaux de proie migrateurs.

 

Un silence d’État

Le seul historien qui a eu le courage d’écrire sur cet épisode, après des années d’épluchage de toutes les archives disponibles sur le sol français, Jean Jacques Jordi (Un Silence d’État) chiffre le nombre des tués (et des disparus à jamais) à plus de 700 personnes, chrétiens, juifs, mais aussi des musulmans. Et lorsque les gouvernants de France auront le cran d’exiger de leurs homologues algériens, l’ouverture des archives algériennes, ce chiffre se démultipliera sans aucun doute par deux ou trois.

 

 

 

Enfin, dans un quatrième temps, il y a évidemment cet affreux carnage du 26 Mars 1962 commis toujours par la même armée française et toujours avec l’aval du même président-général, qui en plein cœur d’Alger tira à bout portant et au fusil mitrailleur sur des milliers de pieds-noirs de tous âges, sans défense, en tuant plus de 80 et en endeuillant des centaines.

Sauf à considérer qu’il y a des bons et des mauvais disparus, on voit donc bien que Maurice Audin était loin d’être la seule victime «français» du fait des manquements de l’armée française, et que la tragédie endurée par l’épouse Josette et la famille Audin est bien loin d’être exceptionnelle. La récente décision du président Macron ne la réduit d’ailleurs qu’en partie, puisqu’à ma connaissance on n’a toujours pas révélé où se trouvaient les restes du défunt sans sépulture.

J’ose espérer en tout cas que l’épouse et la famille Audin se solidariseront désormais avec toutes les autres épouses et familles de victimes «françaises» de l’armée française.

 

Et le FLN vira à l’islamo-nationalisme

Il me faut à présent envisager l’angle de vue de ceux qui ont déjà soulevé la responsabilité multiple de l’armée française, et par là-même rectifier quelques affirmations abusives. Beaucoup ont qualifié Audin de «traître». Traître à qui ? À la France ? Mais Audin, membre du Parti communiste algérien, s’était engagé non pas au nom de la France, mais au nom d’une Algérie indépendante, non pas comme «Français  mais comme «Algérien».

Se serait-il d’ailleurs engagé s’il avait su que dès l’indépendance acquise, les députés de la première Assemblée constituante algérienne, s’empresseront d’adopter un Code de la nationalité n’accordant automatiquement la nationalité algérienne qu’aux seuls musulmans, obligeant les autres à en faire la demande, humiliation à laquelle se refusèrent la quasi-totalité des communistes non-musulmans, dont son épouse Josette et sa famille, quitte à aller habiter dans le pays combattu, la France, et à en garder la nationalité ?

L’ironie de l’histoire ne fait pas toujours sourire, et les communistes non-musulmans n’en ont pas été les seules cibles. Les Harkis et les pieds-noirs qui s’étaient voulus «Français» n’ont-ils pas été pareillement «trahis» par ceux qu’ils croyaient être les leurs, par celle qu’ils désignaient comme leur «mère-patrie», et que, faute de mieux, eux aussi se sont résignés à rejoindre ? Ce qui rend compréhensible la récente initiative en faveur d’un peuple pied-noir en quête d’un territoire, et qui se dote aussi d’un «État». Si la démarche peut paraître tardive et/ou utopique, du moins est-elle émouvante et chargée de sens.

 

Beaucoup voulaient rester en Algérie

En vérité, les uns et les autres ont été victimes de leur propre naïveté, des lois implacables de la géopolitique, d’une foi respectable mais aveugle, et donc aussi de leurs propres faiblesses, idéologiques et numériques.

Le peuple pied-noir venu de tout le bassin méditerranéen depuis un siècle et les Juifs, présents depuis vingt siècles pour les uns et cinq siècles pour les autres, lesquels dans leur grandes majorité n’avaient jamais mis les pieds en métropole, aspiraient à rester en Algérie. Mais tel n’était le vœu ni du mouvement islamo-nationaliste depuis sa naissance dans les années 20, ni plus tard de son bras armé le FLN-ALN : l’adoption du Code de la nationalité en 1963 n’étant que la conséquence du projet ancien d’une Algérie exclusivement arabo-musulmane.

 

 

 

Face à cette exclusion et au nombre, que pouvaient donc faire les pieds-noirs et les Juifs ?  S’identifier à la France pour qu’elle les protège ?

Mauvais calculs de tous ceux qu’ils se donnèrent comme représentants politiques. Les quatre méfaits de l’armée française contre «les siens» n’étaient pas en effet un hasard, mais la conséquence logique de ce qui était devenu l’unique impératif catégorique de la France : éloigner l’Algérie de l’influence soviétique et conserver la mainmise sur le pétrole saharien.

Passer à la lutte armée pour défendre le droit des non-musulmans à demeurer en Algérie comme les y convièrent les chefs de l’OAS ? C’était bien la pire des solutions, sachant qu’ils seraient pris entre les feux du FLN et de l’armée française.

 

Quand le Parti communiste défendait

une nation algérienne plurielle

À la limite, une stratégie d’affirmation pacifique pour s’imposer à la table de négociations, alors que le FLN-GPRA s’autoproclamait «seul représentant du peuple algérien», aurait pu donner quelques résultats… En tout cas, cela aurait eu l’avantage de démontrer à l’opinion internationale que la guerre de «libération» du FLN était au moins autant une guerre d’épuration.

Le projet communiste qui se voulait indépendantiste et internationaliste, incluant pour sa part les non-musulmans dans une Algérie autonome et indépendante, aurait-il pu être une alternative ?

C’est ce que pensèrent beaucoup de pieds-noirs et de Juifs qui rejoignirent massivement le Parti communiste algérien dès les années 1920. Bab El Oued la rouge était loin d’en être le seul symbole.

En 1939, Maurice Thorez, le dirigeant du PCF en tournée en Algérie fit une série de conférences pour défendre l’idée d’une «nation en formation» algérienne à partir des différentes origines, berbère, juive, arabe, méditerranéenne et africaine… La flèche fit mouche et les islamo-nationalistes touchés dans leur fondement ethnique réagirent bien sûr comme un seul homme, faisant savoir que l’Algérie était une nation depuis toujours. Et qui plus est arabo-musulmane, si pour d’aucuns cela n’allait pas de soi ! Même les Berbères, pourtant les premiers habitants de cette terre, en étaient exclus et il n’est pas étonnant de les voir aujourd’hui réclamer leur indépendance.

 

Maurice Thorez en Algérie, février 1939

 

 

Un grand espoir déçu

Ces discours qui drainèrent des foules, et pas seulement communistes, suscitèrent un grand espoir chez tous ceux qui, comme les modérés du parti de Ferhat Abbas, voulaient croire en une Algérie «plurielle» en vertu du «vivre-ensemble» en vogue aujourd’hui…

Et c’est cet espoir – qui grandissait au fur et à mesure de la politisation de la société algérienne dans les années 50, toutes origines confondues – que les islamo-nationalistes voulurent mettre en échec avant qu’il ne devienne une réalité irréversible, en créant le FLN-ALN, puis en déclenchant la guerre le 1er Novembre 1954 : acte qui ne constitue que le premier coup d’Etat du FLN contre la société algérienne, car il y en aura ensuite une quantité d’autres, visibles et invisibles.

25 septembre 2018

 

 

 

 

 

Et le FLN instaura une Algérie arabo-musulmane

La guerre d’«algérianisation» de l’Algérie

par Jean-Pierre LLEDO

 

On sait qu’en Algérie la justification du choix de la lutte armée par l’impraticabilité de la voie politique est devenue un dogme indiscutable et indiscuté. Jusqu’à aujourd’hui. Or, cette «vérité» reprise sans esprit critique par nombre de spécialistes français de l’histoire algérienne n’est qu’un gros mensonge.

Il suffit pour s’en convaincre de mettre en coordonnées, des années 1920 aux années 1950, la croissance du nombre des associations, politiques, syndicales ou autres, de leurs adhérents, du nombre de meetings, de défilés et des participants à toutes sortes d’élections, du nombre de journaux, y compris nationalistes et communistes, du nombre de revues intellectuelles et artistiques, de livres édités, de galeries, etc. pour voir se dessiner les courbes uniformément ascendantes de la politisation de toutes les populations, mais aussi de leur cohabitation tranquille. Démonstration mathématique que la voie pacifique, loin d’être impraticable, était au contraire en train d’ouvrir des horizons nouveaux à des millions de gens de toutes origines, les intellectuels jouant un rôle catalyseur…

 

La paix dont on ne voulait pas

Et contrairement à ce que certains ont dit, les intellectuels non-musulmans, libéraux ou communistes, humanistes, pacifistes, de gauche ou apolitiques avaient les meilleures relations avec leurs collègues musulmans, de Mouloud Feraoun à Emmanuel Robles, de Mohamed Dib à Jean Pélégri, de Kateb Yacine à Jean-Pierre Millecam, de Malek Haddad à Jean Sénac, de Mohamed Khadda à Sauveur Galliéro, de Mohamed Issiakem à Louis Bénisti, et j’en passe des dizaines d’autres à commencer par le grand frère incompris Albert Camus qui, pourtant, voyait mieux et plus loin que tous.

 


Emmanuel Roblès et Mouloud Feraoun en Kabylie

 

Cette histoire intellectuelle de l’Algérie des années 1930, 40 et 50, personne n’a osé la faire, et pour cause, elle ferait éclater les dogmes islamo-nationalistes, et l’idéologie manichéiste de ces historiens qui se proclament «anticolonialistes».

On pouvait imaginer alors qu’une telle évolution de la cohabitation et de la politisation de la société algérienne où s’apprenaient peu à peu les rudiments de la démocratie (on ne frappe ni on ne tue son adversaire, mais on l’écoute avant de le contredire, et éventuellement on peut même le ridiculiser par l’ironie ou la caricature), comme en témoignent toutes les rubriques des journaux de cette époque, aurait pu déboucher sur une indépendance soft qui n’aurait porté préjudice à aucune des populations, ni aux liens avec la France, et qui aurait épargné à tous tant de sang et de misères, et surtout pour l’Algérie, tant de régressions ultérieures.

Au lieu de quoi nous avons eu la guerre. En privilégiant la lutte armée, on a marginalisé et délégitimé les élites politiques algériennes, toutes idéologies confondues, puis transmis le pouvoir aux militaires et aux extrémistes de tous bords. Scénario décrit avec précision par le trop lucide Camus. Et l’Algérie paye jusqu’à aujourd’hui la note.

En l’absence d’une société civile détruite par la première guerre des années 50, puis par la gouvernance totalitaire post-indépendance, enfin par la deuxième guerre des islamistes dans les années 90, l’Algérie continue d’être pilotée par une police politique originellement appelée SM («Sécurité militaire»), omnisciente, omniprésente et omnipotente, mais qui pour donner le change place à la tête de l’Etat des potiches, quand ce ne sont pas des fantômes comme avec l’actuel Bouteflika, ne reculant même pas devant leur assassinat lorsqu’ils ont des velléités d’indépendance, comme ce fut le cas avec Boudiaf.

 

S’algérianiser, c’est-à-dire s’arabiser

Dans ce nouveau contexte du déclenchement de la «guerre de libération», le 1er Novembre 1954, que pouvait donc le Parti communiste algérien, où contrairement aux partis islamo-nationalistes, l’on ne devait pas jurer sur le Coran pour adhérer et où l’on pouvait donc être musulman, juif ou chrétien ? Que pouvait donc un parti qui se réclamait des valeurs républicaines modernes, dans un environnement où les neuf dixièmes de la population se voulait «arabo-musulmane», laquelle trente années après l’indépendance accordera la majorité de ses suffrages à un mouvement islamiste dont Daech n’est qu’une pâle copie ?

Le Parti communiste algérien (PCA) ne pouvait que se soumettre ou disparaître. Et c’est ce qu’il fit, il se soumit. Et, depuis plus de deux décennies, on peut même dire qu’il a disparu, après avoir réapparu clandestinement en 1966, sous le nom de Parti de l’avant-garde socialiste (PAGS). La soumission idéologique du PCA avait d’ailleurs commencé quelques années plus tôt, dès la fin de la Deuxième Guerre mondiale, à la suite des évènements de Sétif en mai 1945.

Les islamo-nationalistes avaient organisé une insurrection qui visa essentiellement la population civile non-musulmane (plus de 120  morts) et qui devait mener un « gouvernement provisoire » devant la tribune de la Conférence de San Francisco, alors qu’en ce printemps-là, elle était en train de poser les fondements de la future ONU. En réaction, et sous le drapeau français, les Tirailleurs sénégalais et les Tabors marocains se livrèrent à une répression impitoyable (6 000 à 8 000 tués) comme en témoignent tous les anciens de cette région.

Sur le moment, le PCA (dont le secrétaire de Sétif, Albert Denier, avait eu les poignets tranchés, sans doute parce que facteur et membre de la fanfare municipale), taxa cette insurrection irresponsable de «fasciste». Mis sur la défensive à cause de ces propos, le PCA fit tout pour faire amende honorable et trouva un bouc émissaire : la proportion trop importante des non-musulmans dans ses rangs. Il allait falloir «s’algérianiser», c’est-à-dire en fait s’arabiser…

 


Albert Denier était contrôleur à la Poste, secrétaire du PCA de Sétif

 

 

Le PCA, un dhimmi comme un autre ?

Le PCA renonçait ainsi de fait à sa vocation internationaliste pour faire sienne lui aussi la stratégie ethnique des nationalistes. Et le déclenchement de la guerre en 1954 accentuera ce renoncement. Mais du coup, il ne pouvait plus se distinguer en tant que seul parti portant le projet d’une Algérie plurielle et ne pouvait plus se prévaloir de représenter le prolétariat non-musulman. Sur l’autel d’une Algérie indépendante et socialiste qu’il appelait de ses vœux, il sacrifia donc son projet et son électorat pied-noir et juif. Les militants communistes non-musulmans, eux, avalèrent la couleuvre avec discipline, on les avait habitués à ça, le Parti avait toujours raison.

On pourrait certes objecter que le PCA exprima ses réserves quant à la politique du terrorisme urbain pratiqué par le FLN contre la population civile chrétienne et juive. Il y a de nombreux écrits qui le prouvent. Mais il est tout aussi vrai que jamais il ne la condamna, et que jamais il n’en fit une condition du maintien de son appui au FLN.

La raison en est très simple : le FLN-ALN l’aurait liquidé en quelques semaines. Quand on sait comment le mouvement MNA de Messali Hadj, pourtant chef divinisé du nationalisme algérien depuis les années 1930, fut liquidé, on peut imaginer ce qui serait advenu des communistes dont plusieurs membres furent assassinés sans état d’âme par l’ALN dès leur arrivée dans le maquis des Aurès (Laid Lamrani, Georges Raffini, André Martinez, Abdelkader Belkhodja et Roland Siméon).

Cependant et à moins d’être contredit par des historiens qui auraient obtenu des documents le prouvant, on ne peut pas dire non plus, comme je l’ai lu en plusieurs endroits ces derniers temps, que «Maurice Audin était un collaborateur des terroristes», ou que «le PCA avait aussi participé au terrorisme FLN». Comme preuve, on cite les noms de l’étudiant en médecine Daniel Timsit et de l’ingénieur Giorgio Arbib qui effectivement montèrent un laboratoire de fabrication de bombes et formèrent plusieurs militants du FLN… Sauf que ces deux-là étaient en rupture de ban avec le PCA auquel ils reprochaient ses réserves, sa mollesse et son refus de se fondre entièrement dans le FLN… !

À ma connaissance l’on peut affirmer que le PCA n’incita, ni n’organisa de sa propre initiative aucun acte de terrorisme «aveugle» contre des civils (comme c’était la règle pour le FLN), à l’exemple de son militant Fernand Iveton qui, malgré les risques et les dangers, renvoya la bombe qu’on venait de lui remettre afin de faire retarder l’heure d’explosion après le départ des ouvriers de son usine (la bombe sera désamorcée, lui-même arrêté, mais il n’en sera pas moins guillotiné).

Pour autant, le PCA peut-il se soustraire à l’accusation de complicité avec une organisation de tueurs, célébrés comme des combattants de dieu, («moudjahidine»), alors qu’au plus fort du terrorisme urbain du FLN, en 1956, il signa un accord «d’alliance» avec lui ?

Cet «accord» arraché à un FLN plus que rétif à l’idée de se laisser infiltrer par les communistes, mais qui espérait en retour obtenir plus facilement la caution et le soutien du «camp socialiste», ne prévoyait aucune participation communiste à l’élaboration de la stratégie du FLN et encore moins, comme on peut l’imaginer, un partage d’autorité. Le PCA venait de se comporter comme tous les dhimmis du monde musulman (catégorie islamique pour désigner la soumission des «gens du Livre» auxquels on doit protection, moyennant impôt et acceptation de diverses humiliations dans la vie quotidienne).

 

Histoires à ne pas dire

Une des clauses de cet «accord» était que les militants communistes qui rejoindraient les maquis devaient s’intégrer dans l’ALN à titre individuel, et en coupant tout lien organique avec leur parti. De ce fait, si l’on peut décharger le PCA de l’accusation de terrorisme, on ne saurait en faire autant de la totalité de ces communistes devenus soldats de l’ALN : à l’armée on obéit aux ordres ou l’on se fait fusiller.

Mésaventure qui dut arriver à Abdelkader Djidel, ce militant communiste arabe qu’avait recruté mon père à la fin des années 1940 et qui était resté un de mes héros… Jusqu’au moment où alors que je tournai à Oran l’épisode du massacre du 5 Juillet 1962 (de mon dernier film Algérie, histoires à ne pas dire, interdit en Algérie depuis 2007), je compris en le questionnant, et alors qu’il s’empêtrait dans divers mensonges, qu’il s’était retrouvé ce jour-là, à faire le guet dans le quartier de la Marine, tandis que d’autres étaient en train d’assassiner des Juifs et des pieds-noirs…

Et j’eus beau me dire qu’à l’armée on obéit, ce fut pour moi la fin d’un de mes derniers héros, et la cerise sur le gâteau d’un désenchantement déjà sérieusement entamé…

 

* articles parus dans Causeur.fr les 25 et 26 septembre 2018