Article de Said Zahraoui (journaliste algérien à MLC, Marseille) – Mars 2008

Pour le titre de son dernier film documentaire, Jean-Pierre Lledo avait d’abord pensé à un vieil adage populaire très usité en Algérie : « Ne restent dans l’oued que ses galets ». Traduction : le fond des choses – la vérité, en somme – finit toujours par apparaître. Or, depuis quinze ans qu’il est en France, le cinéaste algérien n’a fait que cela : traquer la vérité. Après deux premiers films sur le même thème de la mémoire et de l’identité, le recours à la métaphore faisait un peu contradiction. Finalement, il a choisi de faire simple : « Algérie, histoires à ne pas dire ». Preuve que son intention n’a jamais été de refaire l’Histoire, il dit bien « histoires » au pluriel : celles des gens. C’est aussi la preuve qu’il a tapé dans le mille : le film est (provisoirement ?) censuré en Algérie. Les Marseillais peuvent le voir à l’Alhambra dès le 26 Mars, et le 29 en présence du réalisateur. Pour ceux qui hésiteraient, lecture…

Jean-Pierre Lledo avait déjà commis « Un rêve algérien », avec Henri Alleg sur les traces de son combat anticolonialiste et de ses fraternités, aux côtés de ses camarades musulmans et pieds-noirs et juifs, journalistes d’ Alger Républicain, souvent interdit par le gouverneur d’Alger, mais aussi ouvriers : mineurs de l’Ouenza et dockers du port d’Alger. Puis ce fut « Algéries, mes fantômes » où le cinéaste parcourt l’Hexagone dans tous les sens pour faire évoquer par les pieds-noirs et juifs d’Algérie, la plupart, ici aussi, des gens ordinaires, sur leurs relations strictement humaines avec leurs voisins musulmans.

Ce dernier film en appelait un autre, un peu l’inverse, et Jean-Pierre Lledo s’est dit que cette fois, il lui fallait aller chercher en Algérie, la mémoire des Absents, ayant quitté leur pays au moment de l’indépendance, en 1962… D’où ce qui est devenu une trilogie de l’exil. Le déclic ? Un descendant d’un ancien colon retrouvé à Grenoble, filmé dans « Algéries, mes fantômes », lit devant la caméra une lettre qui lui a été adressée par le fils d’un de ses ouvriers. Il est enseignant dans une grand Institut agronomique de l’Algérie indépendante, et il lui parle de « son pays qu’il n’aurait dû jamais quitter».

Objectif premier : retrouver l’auteur de cette lettre. L’enseignant retrouvé, Lledo apprend ce que le destinataire, par humilité, lui avait tu : l’agriculteur avait hébergé dans sa ferme, toute la famille de l’auteur de la lettre, soit 85 femmes et enfants, quand les parachutistes d’Aussaresses s’étaient emparés des 23 Hommes de la Tribu, et ce donc du 23 août 1955 jusqu’à l’indépendance en 1962. Et d’un !…

Mais cette répression, démesurée, fait suite à un massacre d’Européens commis par l’ALN le 20 aout 55 à Philippeville, aujourd’hui appelé Skikda, et dans tous le constantinois. Le cinéaste met ainsi le doigt sur un tabou absolu de l’histoire officielle algérienne. L’enseignant épistolier questionne les témoins de l’époque et les acteurs ayant pris part à ce massacre. À peu de choses près, tous disent la même chose : « l’ordre était de tuer tous les gaouri (non musulman), au facies » et l’un d ‘entre eux précise même qu’un de ses chefs lui en a expliqué le but recherché : « On connaît les familles françaises : c’est la femme qui dirige,et en voyant qu’on a tué ici des femmes et des enfants, elle dira à son mari, partout en Algérie, allez on s’en va en France…».

Un tabou en cache souvent d’autres. C’est le cas ici. Et l’enseignant se met en quête de savoir dans quelles circonstances a été tué son oncle, un chef local de l’ALN durant cette insurrection. Car il soupconne que pour avoir épargné des agriculteurs européens, qui soutenaient les maquisards, il a été victime d’une purge… « Comme il y en eut tant », commente l’enseignant. »

On le sait : en l’état actuel du régime politique algérien, il n’y a pas plus grave interdit d’évocation que les règlements de comptes au sein de l’armée de libération, élément d’importance du processus de constitution du futur pouvoir, pouvoir toujours en place… Pour en avoir idée, il faut savoir que les Algériens ne savent que depuis peu, qu’une des têtes pensantes de la révolution, Abane Ramdane, qui prônait tout à la fois la prédominance du politique sur le militaire et de l’intérieur sur l’extérieur, n’est pas « tombé sur le champ d’honneur » comme on le disait officiellement jusque là.

Suivent Alger, Constantine, Oran. Et toujours la même double quête : comment vivaient ensemble musulmans et non-musulmans et, pourquoi s’en prendre à des civils, sinon dans une volonté d’épuration ethnique, le moment de l’indépendance venu ?… Et si une journaliste de radio lorsqu’elle revient dans son quartier d’enfance, Bab el Oued, dit bien que : « sur la plage, on était côte à côte, on ne se distinguait pas les uns des autres, tous bronzés par le soleil. », elle a affirmé dans la séquence précédente que si l’ordre de poser une bombe dans un lieu public lui avait été donné, elle aurait obéi : « Oui, sans hésitation ! » À la guerre comme à la guerre : on obéit. « Sans état d’âme », ajoute-t-elle.

Puis vient Constantine. Lledo n’a pas censuré ce vieux musicien qui soutient, bec et ongles, que le maître juif de musique andalouse Raymond Leyris n’a pas été assassiné par les nationalistes, mais par un officier français. Mais que pèsent de tels propos quand juste avant la caméra nous a fait témoin de l’absence du musicien juif sur un mur de la ville où 5 de ses collègues musulmans figurent, eux ?

Enfin Oran. Plus précisément, son plus vieux quartier : La Marine, dit aussi Sidi El Houari, du nom du Saint qui  protège la ville. Avec force témoignages, reconstitution de la vie quotidienne dans ce qu’on appelait alors le petit Paris. Mais aussi bribes de révélations sur les tueries des non-musulmans dans tous les quartiers d’Oran, le 5 juillet 1962, le premier jour même de l’indépendance. Révélations convergeant toutes sur le caractère simultané de la tragédie en divers endroits de la ville aussi éloignés les uns des autres que Petit Lac et le Plateau. Sept ans après Août 55 à Skikda,  le massacre à dimension ethnique se reproduisait. Et les personnages musulmans du film de l’affirmer : « sans le 5 juillet, les non-musulmans seraient restés ! »

Le sort du film en Algérie était couru d’avance : en tentant de montrer que la froide spontanéité meurtrière des Algériens musulmans à l’endroit des civils européens n’était rien moins qu’une conséquence pratique de l’idéologie nationaliste, qui fonda le combat pour l’indépendance puis l’Etat indépendant lui-même, il ne pouvait que déranger l’établishment actuel, dont le personnel politique provient de ce mouvement-là… Lequel, au nom d’une conception nation des plus étriquées, frappant de rejet et d’exclusion les communautés autres que musulmanes, a délibérément ruiné, avec préméditation, toute autre perspective plus humaine. Celle, précisément, que l’artiste, entre autres gens, aurait souhaité pour son pays : une coexistence multiculturelle dans un État de démocratie et de droit. On comprend que les autorités algériennes refusent la commercialisation du film.

Ce que l’on comprend moins, c’est la réaction d’historiens par-ci, lui reprochant de raconter des vies « hors contexte », ou de journalistes par-là s’évertuant à ne voir dans le film qu’une lamentation autour du « rêve d’un paradis perdu ». Que des historiens par susceptibilité professionnelle se crient obligés de faire état de tout l’écheveau complexe des causes et effets, passe encore ! Mais que des intellectuels algériens accusent leur compatriote d’une sorte de nostalgie colonialiste, c’est tout à la fois être à côté de la plaque – un artiste n’ayant rien à voir avec un auteur d’essais politiques – et faire injure à l’homme : fils d’une mère juive et d’un père d’origine chrétienne, communiste, et militant anticoloniste. Lequel accepta l’humiliation d’aller demander une nationalité que le Code de la Nationalité n’accordait automatiquement qu’aux musulmans ! Jean-Pierre, comme bien d’autres exilés, n’aurait jamais quitté l’Algérie au début des années 90 n’était la menace terroriste islamiste. Il ne connaissait pas l’exil et l’a découvert avec la souffrance que sa trilogie nous permet d’imaginer.

Said Zahraoui

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