Algérie, histoires à ne pas dire, mots de l’auteur

Chaque pays a ses histoires sombres.
L’Algérie aussi.

Ceux qui connaissent mes derniers films, dont les deux derniers, « Un Rêve Algérien » et « Algéries, mes fantômes », comprendront que ce nouveau film clôt pour moi une sorte de trilogie d’exil, qui a pour thématique l’Histoire coloniale algéro-française, pour approche la fraternité et pour sujet principal la mémoire et l’identité.

Ces 3 films essaient tous de répondre à la même question de l’Echec d’une Algérie qui en devenant indépendante n’a pas su rester multiethnique et multiculturelle, puisqu’en 1962 la quasi-totalité de la population d’origine juive et chrétienne quitte précipitamment son pays.

Les 4 histoires de ce nouveau film touchent à quelques tabous absolus de l’Histoire algérienne, sur lesquels repose la légitimité du système politique qui s’est construit après l’indépendance.
Temple bien gardé, l’Histoire en est sans doute le dernier pilier.
Et même s’il s’agit pour chacun des 4 personnages principaux du film, d’abord d’une quête personnelle et de leur histoire qui prime toujours la grande Histoire, il faut avoir conscience de leur courage.

Cette interrogation entreprise avec mes personnages peut donc être considérée comme une tentative d’affronter la tâche qui attend les représentants de toutes les communautés du monde qui se sont fait la guerre, et notamment « les intellectuels » : revenir tôt ou tard, de façon critique, sur l’histoire de nos pères, sans animosité mais aussi sans œillère, en cessant de voir la paille seulement dans l’oeil de l’autre…
L’existence même de ce film, et les tandem que je forme avec mes personnages, est la preuve que notre génération commence à sortir de la vision raciale ou/et religieuse des rapports entre les gens…

« Algérie, histoires à ne pas dire » est une aventure jamais encore tentée : entrer par le
biais du vécu de Témoins, dans le coeur de la pensée qui a animé les luttes anti-coloniales
du 20ème siècle : le nationalisme.
Aussi terribles que puissent apparaître certains récits, ils ne relatent jamais des actes insensés, mais toujours les conséquences d’une certaine pensée mise en actes, une pensée ethnique, ethnico-religieuse pour être plus précis : arabo-musulmane avant la colonisation française, l’Algérie devait le redevenir.

La désignation de l’Autre trahit parfaitement cette pensée : il est le « Gaouri » (« Gour » au pluriel).
Il désigne le non-musulman. Ce mot est-il venu avec la conquête ottomane, de « Gavur », puisqu’ en turc il désigne aujourd’hui encore, le non-musulman, assimilé au « mécréant », lequel se dit en arabe « Kafer » ? Ou du mot hébreu « Gour » qui désigne l’étranger ?

Ce type de pensée fortement religieuse, où l’Ennemi, est le non-musulman, qu’il soit démuni ou possédant, sympathisant ou opposant au système colonial, n’a jamais été déconstruit après l’indépendance.
Ce qui explique aujourd’hui la gêne en Algérie, à désigner le terrorisme islamiste autrement que par l’euphémisme « décennie noire ».

Au moment où dans mon pays et ailleurs, la « juste cause » autorise à tuer sans état d’âme – ce qui réactualise Camus qui écrivait en 1956 : « Bientôt l’Algérie ne sera peuplée que de meurtriers et de victimes. Bientôt les morts seuls y seront innocents » – j’aimerais surtout que ce film soit un appel à la non-violence, un appel à inventer de nouvelles manières de « changer les choses », une nouvelle éthique, une nouvelle pensée, dont le principe premier serait l’inviolabilité de la personne humaine, y compris de l’adversaire.
Germaine Tillion, l’anthropologue française et amie de l’Algérie ne disait-elle pas déjà : « C’est la relation (coloniale) qu’il faut redresser et non pas le cou des gens qu’il faut tordre… ». (« A propos du vrai et du juste », Seuil).

Et même s’il n’a rien d’un film « à message » et est d’abord un film tout simplement, avec des personnages qui raconte leur propre histoire, mon souhait est qu’en revenant sur les souffrances mais aussi les rapprochements, les connivences et les brassages, il aide les jeunes générations à mieux penser leurs avenirs métissés, les colonisations n’ayant été, de mon point de vue, qu’une des formes, violentes et archaïques, de ce que l’on n’appelait pas alors la « mondialisation ».

J’espère aussi que ce film concernera tous ceux qui dans le monde sont les héritiers d’histoires officielles, tronquées ou falsifiées, et qui confrontés aux mêmes traumatismes, questions, silences, ont le même besoin vital de vérité…

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