A l’intention des auteurs de la pétition « France – Algérie : dépasser le contentieux historique ». Décembre 2007.

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Je ne signerai pas cette pétition du 1er Décembre 2007 car son contenu ne répond pas à son but : « faire advenir une ère d’échanges et de dialogue entre les deux rives ».

  • Si les rédacteurs étaient bien conscients des « pièges d’une histoire officielle qui utilise les mémoires meurtries à des fins de pouvoir », ce qui vise en priorité l’Algérie ou la recherche particulièrement n’est pas libre et où les Archives ne sont quasiment pas accessibles, pourquoi s’adressent-ils seulement aux « aux plus hautes autorités de la République française » ?
  • S’il y avait une réelle volonté que « la souffrance de toutes les victimes soit reconnue, et qu’on se tourne enfin vers l’avenir. », pourquoi alors ce silence sur les massacres de civils commis à l’initiative du mouvement armé nationaliste et pour certains d’entre eux non-revendiqués à ce jour, durant la guerre, après le cessez le feu, et le jour même de l’indépendance contre des civils non-musulmans, juifs, chrétiens ou athées, au facies donc, mais aussi contre des musulmans, les messalistes, les harkis et leurs familles, sans parler de toutes ces femmes et hommes indépendantistes qui furent liquidés dans les maquis parce que femmes, intellectuels ou communistes ?
  • Je ne comprends donc pas qu’une pétition signée par des intellectuels français et algériens n’ait qu’une seule adresse. 45 ans après l’indépendance, n’est-il pas encore temps de demander des comptes aussi à l’Etat algérien, qui jusqu’à aujourd’hui se revendique de la « légitimité historique », se veut et est à n’en pas douter l’héritier du nationalisme ?

Si une victime civile est une victime, un disparu un disparu, quelles que soient leurs origines ethniques ou religieuses, comment peut-on évoquer les traumatismes des uns sans se préoccuper de celui des « autres », sauf à nier notre seul dénominateur commun possible, les valeurs de l’humanisme ?

Comment apaiser les âmes et les esprits si la vérité s’arrêtait à la critique de la colonisation en faisant silence sur la mise en acte de la pensée nationaliste qui en Algérie, comme ailleurs,  à été une pensée ethnique qui ne pouvait, dans les conditions de la guerre, que devenir ethnocide ?

Les auteurs de la pétition ne voient-ils pas que les récents propos antisémites du ministre algérien des anciens combattants dont certains d’entre eux se désolidarisent, sont aussi la conséquence de l’impossibilité pour beaucoup d’intellectuels anti-colonialistes, 45 ans après l’indépendance, de faire la lumière sur les réalités contrastées du nationalisme, et par exemple de l’assassinat du grand musicien et chanteur juif Raymond Leyris le 22 Juin 1961, trainé aujourd’hui dans la boue par l’organe du Mouvement des Indigènes ?

Je crois pour ma part que la mise en place d’une Commission d’historiens algériens et français qui auraient accès à toutes les archives, à l’instar de ce qui a pu exister entre la France et l’Allemagne, et dont une des conséquences immédiates serait la révision des manuels scolaires d’histoire, est une priorité sans laquelle rien de durable entre ces deux pays n’adviendra.

Et si les deux chefs d’Etats algérien et français actuellement en discussion, ne prenaient pas cette décision, elle pourrait être la revendication des sociétés civiles des deux pays, à laquelle je m’associerai sans hésitation.

Jean-Pierre LLEDO,  cinéaste algérien

PS : je vous signale que mon dernier film « Algérie, histoires à ne pas dire »  – un long métrage documentaire tourné entièrement en Algérie, qui revient sur cette histoire de la guerre, à travers des mémoires algériennes – dont les avant-premières avaient été annulées en Algérie, en Juin 2007, n’y a toujours pas reçu son visa d’exploitation commerciale.

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