L’Empire des rêves, Les 2 Ecrans, Revue de cinéma

Critique cinématographique.

  • Les 2 Ecrans, Revue de cinéma (en francais)
  • Farid Bouheraoua – LE MONDE DU SPECTACLE OU LE SPECTACLE DU MONDE – Les Deux ECRANS N° 52, Janvier 1983
  • Djamel Eddine Merdaci  – PERSONNAGES EN QUETE DE SALUT – Les Deux ECRANS N°49, Octobre 1982

L’Empire des rêves (Ahlam) – François CHEVALDONNE In CINÉMA ET MÉDIAS

L’œuvre est ambitieuse il plus d’un titre : c’est d’abord le premier long métrage de J-P Lledo (formé au VGIK ct son scénario est resté bloqué de 1976 à 1982 au niveau de différentes commissions de lecture des textes. C’est ensuite le premier film algérien à avoir pour thème le cinéma, pas moins, et ses conditions précaires de production. C’est enfin l’un des rares à ne pas privilégier le thème au détriment de la mise en scène. L’Empire des rêves est un film critique.

http://aan.mmsh.univ-aix.fr/Pdf/AAN-1983-22_14.pdf

 

L’Empire des Rêves, QUELQUES MOTS DE L’AUTEUR

  • Censure

L’histoire de ce film commence par sa censure. Le scénario préalablement intitulé ‘’Carte de visite’’ est adoubé au début 1978 par la commission de lecture interne à l’ONCIC dirigée par Abdelhamid Laghouati qui m’avait recruté après la fin de mes études de cinéma a Moscou. Je commence la préparation au printemps et le tournage est prévu en été. Quelques semaines plus tard, le directeur est muté à la TV, où il poursuit la même politique : faire confiance aux jeunes réalisateurs. Il est remplacé par un homme sans envergure et psychiquement malade. Un jour il m’appelle et m’annonce que ma préparation est arrêtée. J’arrive à lui arracher que l’ordre vient du Ministre de la culture lui-même, Réda Malek, qui se voulait éclairé, modéré et ‘’progressiste’’.  La raison : le personnage de Zorro a un mouton qui parle et ses réflexions ne plaisent pas… Et pour que cela n’apparaisse pas comme une censure,  le directeur demande à la responsable de la commission de lecture Nadia Chérabi (qui deviendra ministre de la culture 25 ans plus tard !) de modifier la rédaction son avis et elle s’exécute !

Ce directeur quitte l’entreprise pour l’asile et nous resterons sans directeur durant 3 ans, et sans produire un seul film. Les cinéastes protestent, et je suis à la tête de ces luttes, avec l’organisation des cinéastes UAAV. ‘’Il n’a pas de scénario’’, nous répond-t-on. Faux ! Nous arrivons à ,ettre les journalistes de notre côté et à imposer la constitution d’un Comité de lecture composé de cinéastes, de représentants du ministère et de l’entreprise. 3 scénarios sont choisis dont le mien. Arrive alors un nouveau directeur, le cinéaste Mohamed Lakhdar Hamina. Le ministère vient de lui octroyer une forte subvention à l’occasion du 20ème anniversaire de l’indépendance , et beau joueur il décide de produire les 3 scénarios choisis ‘’sans les lire’’…

  • Réalisation

Le film est tourné l’été 81, monté par la chef monteuse tunisienne Kahena Attia qui vivait en Algérie (ce qui suscite quelques jalousies dans la corporation).  Le film est terminé dans les labos et studios de Rome, puisque 20 après l’Algérie n’avait toujours pas réussi à se doter des infrastructures basiques pour traiter la pellicule, l’image et le son des films…

Alors qu’au printemps 82, je suis en train de faire le mixage à Recording International, Lakhdar Hamina m’appelle : ‘’tu veux aller à Cannes ? Alors viens me voir au Grand Hôtel’’. Il était lui aussi à Rome pour finir son nouveau film Vent de sable. Il me reçoit dans sa sortie de bain, et m’entreprend immédiatement sur son idée fixe depuis son arrivée : « il faut quitter l’entreprise. Un artiste ne peut pas être un fonctionnaire. Vous aurez des millions pour le scenario et la réalisation au lieu de votre minable salaire actuel.». Les réalisateurs étaient contre cette idée car rien ne garantissait que l’Etat donnerait un budget annuel régulier pour le cinéma, et sortir dans ces conditions c’était favoriser la mise à l’écart des cinéastes non-conventionnels. Mais la plupart avaient peur de défendre leurs opinions, et Hamina savait que j’étais ‘’un dur à cuire’’… Je lui répondis tranquillement que j’approuverai son idée lorsque je serai assuré que l’Etat adopte une politique de développement du cinéma. Et puis je lui rappelai qu’il m’avait fait venir pour parler du festival de Cannes… ‘’Oui bien sur !’’. Il prend le téléphone devant moi, et appelle son ami le responsable de la Quinzaine des Réalisateurs, une des manifestations-off du Festival de Cannes. Personne ne répond. Il laisse un message. Deux mois plus tard, c’est ‘’Ruptures’’ le film de Mohamed Chouikh qui ira à la Quinzaine…

  • Promotion sabotée.

A partir de là, son neveu Yazid Khodja, lui aussi un cinéaste qui se voulait ‘’progressiste’’, chargé de la promotion dans les Festivals, fera tout ce qu’il peut pour que mon film ne soit envoyé dans aucun festival, allant même jusqu’à envoyer le film d’Allouache (L’homme qui regardait les fenetres) à la place du mien au Festival de Valence dont le sélectionneur s’était rendu à Rome pour voir tous les nouveaux films !

Le film par contre sera envoyé sans même que je le sache au Festival de Kamarina du Club Medirerranée, qui l’année précédente avait été la cible de la presse algérienne comme Festival sioniste puisque s’y trouvaient aussi des cinéastes israeliens, et ce en raison de la présence de l’animateur d’un Télécinéma de la TV Ahmed Bedjaoui qui à son retour fut lynché par les cinéastes réunis en conclave. Ils le jugèrent et le condamnèrent, le forçant à pleurer ne public. Je n’étais pas à Alger et cela me fut rapporté. Dans ce Festival se trouvait Jean Lacouture qui programmait chaque mois à la TV française un film du Tiers Monde, et il demanda mon film. Qui jamais ne lui fut envoyé.

  • Sortie du film

Un matin de septembre une rumeur court dans le milieu cinématographique algérois : le film de Lledo est anti-algérien. Compte tenu de mon nom et identité non-musulmane, la rumeur est grave. J’arrive vite à en situer l’origine : le directeur de la Cinémathèque, Boudjema Karèche en personne. Je fonce à son bureau, j’y entre sans frapper : On m’a dit que… / Ton film m’a fait vomir… / Ou l’as-tu vu ? La copie n’est pas arrivée encore à Alger !/ A la distribution, on voulait montrer a Chahine le film d’Allouache, et comme il n’était pas arrivé, et que ton film, si…./ De quel droit vous visionnez mon film sans me demander mon avis ? !!! Qui y avait-il ?/ Allouache, Khodja, Bouamari, Chahine et moi…/

Karèche n’en menait pas large. Il ne m’avait jamais vbu aussi furieux. Je le menace : en tant que responsable d’une institution d’Etat, tu es astreint à la réserve. Si tu continues, je te dénonce dans la presse (j’avais une certaine liberté d’expression, tant que je me cantonnais au cinéma) ! Et je quitte son bureau en claquant  la porte. J’étais aussi furieux contre Allouache qui était à l’époque un ami.

En fait cette campagne contre moi émanant de mes collègues, voire amis, réfletait surtout leur désappointement. Arrivant de Moscou, ils s’imaginaient que j’allais leur pondre du ‘’realisme socialiste’’, or à cette époque,  c’était la tradition italienne du néo-realisme qui m’attirait, mâtiné d’humour et de fantasmes… J’appris plus tard par la critique de la revue ‘’Les 2 Ecrans’’ qu’au Festival de Carthage, Chahine lui avait dit qu’il avait beaucoup aimé, et qu’il avait été surpris que ce soit mon premier long-métrage. Et effectivement, un de ses derniers films fut consacré à sa vie dans le cinéma…

Karèche ne pouvait me refuser la salle de la Cinémathèque pour mon avant-première. La salle de 300 personnes était bondée. Beaucoup de jeunes étudiants et de journalistes. On rit beaucoup. Standing ovation à la fin. Karèche, la queue entre les jambes, s’approche de moi honteux : après cette 2eme vision, j’apprécie mieux… / Alors empresses-toi de le voir une troisième… La presse et ‘’Les 2 Ecrans’’ lui consacrent d’innombrables papiers tous très élogieux, accompagnées de très nombreuses photos…

Le film est tiré en 15 copies. Programmé pendant plusieurs mois. 400  000 spectateurs. Et  la narration en abyme (un film dans un film)  n’a pas l’air de trop déranger le public qui rit quasiment à chaque séquence… Les gens commençaient à en avoir marre des sempiternels films sur ‘’la guerre de libération’’ et depuis l’arrivée en 1974 du nouveau directeur Laghouati, un vent nouveau soufflait, avec de jeunes réalisateurs, et des films optant franchement pour l’actualité…

  • Le sujet

J’avais écrit le scénario à toute vitesse en quelques semaines au printemps 1977, une amie suisse me le tapait chaque soir après son travail…

Bien qu’installé dans le milieu cinématographique algérien, le film parlait à tous. Un plateau de cinéma, avec la centaine de personnes qui interagissent, équipe technique, comédiens, figurants, ressemblaient à n’importe quelle entreprise…  Le sujet était la résultante de mes premières impressions de retour au pays après mes longues études de cinéma au VGIK de Moscou. Dès mon arrivée, j’avais demandé à être assistant d’un réalisateur, pour connaitre les rouages intérieurs et justement Ahmed Lallem tournait ‘’Barrières’’… Et je compris vite qu’arriver à boucler un film relevait du miracle… Tant de forces négatives confluaient… Et l‘art de Lallem était d’être assez habile pour se servir de tous les obstacles qu’ils émanent de l’administration, de la régie, des figurants ou des comédiens… On était en plein Tiers Monde. Ce que je voyais de mes yeux, m’était aussi raconté par des amis ingénieurs ou directeurs d’usines, qui m’expliquaient comment ça fonctionnait chez eux… Le film était aussi nourri par cette réalité sociologique qui m’avait d’emblée frappé : les trottoirs étaient bondés de monde à toute heure ! Ce qui voulait dire que des millions de gens était sans travail. Les cafés et bars ne désemplissaient pas. A l’époque, à Alger on pouvait encore boire de la bière : dès que ses clients habituels étaient arrivés, le patron baissait le rideau, car la quantité de bière ne suffisait pas, et que chaque tablée se faisait servir non par bouteille, mais par cageots… J’en appris autant là que sur le plateau. La bière aidant, les langues se déliaient. Sujet socialement inexistant la plupart du temps, là chacun devenait important, débitait ses rêves et ses fantasmes… L’un d’eux inspira l’écriture de mon personnage principal de comédien. Et il me reprocha souvent après le film, d’avoir choisi un vrai comédien. Mes personnages étaient tous des non-professionnels rêvant de faire du cinéma, mais ils furent tous interprétés par des comédiens. Tel par exemple le personnage de Zorro… Le vrai, lui, tout habillé de noir comme Zorro, héros des enfants des années 50 et 60, déambulait à Alger toujours flanqué de son âne. Il mourut durant mon tournage (en 1981)…

Hormis, ce lien à la réalité ambiante, cette première fiction, comme la seconde, Lumières, était aussi sur la mémoire… Mon personnage de réalisateur (mon double, mais avec une identité arabe…) voulait retrouver l’Alger de son enfance… c’est-à-dire d’avant l’indépendance… D’où Zorro mais aussi un personnage secondaire de gardienne d’immeuble marrante, qui est une vieille pied-noire : seul personnage de Pied-noir qui ne soit pas négatif, dans le cinéma algérien !